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CHAPITRE XIII. — LA LOUISIANE

La première impression qu’éprouve le voyageur en débarquant à la Nouvelle-Orléans est assurément peu favorable. Rien ne répond à ses espérances ; ni le climat, banal intermédiaire entre la molle langueur des tropiques et l’âpre vigueur du nord ; ni la ville, où l’on ne retrouve point la noble et pittoresque beauté de la Havane, pas plus que l’opulente grandeur de New-York ou de Washington.

Des rues étroites mal pavées, où roulent les eaux infectes des égouts ; des maisons en bois, basses, souvent délabrées ; une foule grouillante de négrillons prenant leurs ébats dans la poussière : tel est le spectacle peu réjouissant que présentent la plupart des quartiers de la basse ville.

Hâtons-nous d’ajouter, pour être juste, que, à la Nouvelle-Orléans, comme partout, à côté de la vieille cité, une cité nouvelle s’est dressée, fière de ses quartiers opulents, et percée d’avenues magnifiques.

Partout, dans le sous-sol marécageux on a enfoncé d’immenses pilotis destinés à porter de beaux édifices ; et dans quelques années, un nouveau système de drainage, fort bien compris, remplacera le système actuel, si offensif de l’odorat et de la vue, et déversera, au moyen de puissantes machines, les eaux d’égouts dans les lacs voisins.

Déjà les principaux boulevards de la ville, les rues Canal, Saint- Charles, Tulane, Claiborne, Rempart et Esplanade, sont asphaltés et desservis par des lignes de tramways électriques.

Enfin, quelques routes macadamisées avec des écailles d’huîtres, la seule pierre que l’on possède dans ces pays d’alluvions, conduisent de la cité aux bords du lac Pontchartrain, où, chaque soir, des milliers de citadins viennent se reposer de leurs fatigues, humer l’air marin et prêter une oreille distraite aux accords de nombreuses bandes de musique.

La vraie beauté de la Nouvelle-Orléans est son fleuve, sur les bords duquel elle s’étend, en un énorme croissant d’une longueur de vingt kilomètres. C’est à lui qu’elle doit sa naissance et sa prospérité.

Ce n’est pas que le Mississipi, lui-même, au premier abord, ne nous fasse éprouver quelque désappointement. Ce colossal cours d’eau, qui ne le cède en importance qu’à l’Amazone, et dont le bassin comprend sept fois la superficie de la France, ne surpasse point en majesté le spectacle de notre Gironde à Bordeaux. Il n’est large que de sept ou huit cents mètres.

Seulement ses flots bourbeux et rapides ont de mystérieuses profondeurs ; la sonde y descend devant la cité jusqu’à quatre-vingts mètres, et les plus gros vaisseaux y évoluent sans peine. Puis, lorsqu’on réfléchit que, sur des milliers de kilomètres, il est couvert d’énormes steamboats qui montent et descendent sans obstacles, peu à peu on se sent saisi d’une admiration révérentielle pour le Père des eaux.

Lç niveau du Mississipi est plus élevé que celui de la ville. Il la domine d’une hauteur de huit à douze pieds. N’étaient les puissantes levées

qui endiguent ses bords, il transformerait la Louisiane tout entière en un vaste lac. Autant il est bienfaisant d’ordinaire, autant, lorsque quelque crevasse se pratique dans ses jetées, devient-il destructeur.

Le spectacle vraiment curieux et pittoresque que présente la Nouvelle- Orléans est celui de ses quais. Là, sur toute la longueur de la levée, sont amarrés des navires de tout tonnage et de toute forme, depuis les énormes steamboats fluviaux chargés presque jusqu’à couler, et les transports transatlantiques aux écoutilles béantes, jusqu’à la flottille des goélettes de pêche qui apporte chaque matin à la ville sa cargaison de poissons, d’huîtres et d’écrevisses.

Les hangars sont encombrés de sacs de sucres et de ballots de coton que roulent à grand’ peine des débardeurs haletants ; et le voyageur qui s’aventure dans le perpétuel entrecroisement des trains et des chariots, distrait et inquiet, parvient à peine à se garer contre les chutes ou les heurts.

C’est qu’en effet, il entend, au milieu de cette multitude, toutes les langues de la terre, et contemple, sur les visages, les diverses dégradations des couleurs, depuis le teint de rose jusqu’au noir d’ébène. A côté du blond Norvégien, de l’Anglais roux et de l’Allemand à la face placide, on trouve le Français brun et l’Espagnol basané. Mais ce sont les Italiens et les hommes de couleur qui dominent et qui forment le fond de cette population bigarrée. Eux seuls portent aisément le poids de la fatigue sous les rayons du soleil louisianais ; eux seuls se trouvent à l'aise dans l’énervement du climat.

La chaleur est, en effet, fort lourde à la Nouvelle-Orléans. Non qu’elle soit plus intense qu’ailleurs ; les observations atmosphériques témoignent, au contraire, de sa modération relative : moyenne pour l’hiver + 16 degrés centigrades, et + 28° pour l’été ; mais elle est continuelle et ne connaît point de relâche.

1! est vrai que, depuis quelques années, l’on a noté, l’hiver, de subits abaissements de température qui ont fait descendre le thermomètre jusqu’à — 9 degrés. Mais ces refroidissements n’apportent que de nouvelles souffrances, sans compensations. Ils font mourir les arbres, éprouvent les santés anémiées, et sont trop passagers pour tonifier le sang.

D’ailleurs, l’usage du moustiquaire, qui s’impose l’été, contribue grandement à rendre la chaleur plus pénible.

Le moustique est une des plaies de cette nouvelle Egypte. Terre d’alluvions, comme l’Egypte, marécageuse, coupée de bayous sans nombre, percée de lacs, la Louisiane, avec ses forêts impénétrables, ses crocodiles et ses serpents venimeux, serait un pays désert, si ses campagnes n’étaient célèbres dans le monde entier pour leur admirable fertilité.

Sur les plateaux, les planteurs cultivent le plus beau coton qui soit en Amérique ; sur les bords du fleuve s’échelonnent de magnifiques plan-

Une maison de planteur en Louisiane.

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