CHAPITRE XIV. — UN VOYAGE A LA GUADELOUPE
Les commencements de l’établissement furent terribles. Les approvisionnements ne tardèrent pas à être épuisés ; et sans la charité des Caraïbes qui fournirent les Français de manioc, de tabac, de coton, de poisson et de tortues, ces derniers seraient tous morts de faim ou de misère. Bientôt, à la maladie et à la famine s’ajoutèrent de nouveaux maux: la guerre contre les Sauvages, la guerre entre colons. Le sage Duplessis mourut ; et les débris de l’expédition, confiés à l’imprudent de Loline, auraient péri complètement, si de nouveaux renforts, venus de France, n’eussent rétabli tant bien que mal les affaires.
On s’était partagé les terres, et l’on y faisait travailler des pauvres émigrants, transportés gratuitement de France, moyennant un contrat de travail forcé de trois années, d’où leurs noms d’ « engagés ». Ces infortunés succombaient presque tous ; car le travail des champs, sous le soleil des tropiques, est mortel aux Européens. On cultivait des racines, manioc, etc., pour la subsistance, du coton et du tabac pour le commerce. Le sol était admirablement fertile. Les colons, voyant leur inaptitude à l’agriculture, voulurent forcer les Sauvages à travailler pour eux, mais ils ne réussirent qu’à anéantir cette race fière et paresseuse. On fit alors venir des nègres de la côte d’Afrique, que le climat n’éprouvait point et dont la robuste santé était à l’épreuve de toutes les fatigues. Ainsi fut résolu, par l’esclavage, le problème de l’exploitation du sol, au grand avantage de la bourse, sinon de l’âme des colons. Dieu devait punir, plus tard, les blancs de ce crime, en donnant aux noirs une si écrasante majorité numérique sur leurs maîtres que ceux-ci ont virtuellement disparu.
D’Esnambuc, piqué d’émulation par le spectacle de la fondation de la nouvelle colonie, forma un corps expéditionnaire parmi ses gens de Saint- Christophe; et, le 25 juillet 1637, il se présenta, avec sa flotte, en face de la Martinique, dans une rade spacieuse où il jeta l’ancre. De ce jour date la création de la fameuse ville de Saint-Pierre. Il fit débarquer ses colons, mit à leur tête un homme du plus rare mérite, son neveu du Parquet, puis retourna à Saint-Christophe où il ne tarda pas à mourir.
Bientôt l’établissement de la Martinique éclipsa celui de la Guadeloupe. Du Parquet, non content de prospérer dans son île, s’empara successivement de Sainte-Lucie, de la Grenade, et même de Tabago.
Nous n’avons pas à répéter ici ce que nous avons dit plus haut des changements multipliés dans le gouvernement des Iles. Lorsque la première Compagnie des Indes fit faillite, ce furent les gouverneurs du Parquet et Houel-Boisseret qui rachetèrent rapidement ses droits sur la Martinique et la Guadeloupe, 1651, jusqu’à ce que, en 1664 et en 1694, la seconde Compagnie, puis le Roi, en reprissent l’administration directe.
De 1668 à 1680, la culture de la canne à sucre ayant été introduite dans les Iles, les profits extraordinaires qu’elle procura furent cause que l’exploitation du tabac et du coton cessa, et que les petits planteurs ven-*
LE CANADA HÉROÏQUE ET PITTORESQUE. — LIVRE ffl
dirent leurs terres aux grands propriétaires, seuls capables d établir de coûteuses usines. A partir de ce temps les petits blancs diminuèrent de nombre, et la société créole se divisa en deux classes bien tranchées : d’un côté la multitude des esclaves noirs, de lautie les planteurs, grands seigneurs appartenant souvent aux meilleures familles de France dont ils étaient les cadets.
La question de l’esclave est plus complexe qu’on ne le pense généralement. Les gens épris de sentiments égalitaires et ignorants des conditions de la vie sous les tropiques la règlent en deux mots : liberté, égalité, sinon fraternité. Ils seraient bien surpris si on leur disait que la liberté absolue signifie ruine et misère générales, et que l’égalité politique veut dire asservissement des blancs aux noirs. C’est pourtant la vérité ; et l’état actuel de nos colonies tropicales en fournit la preuve.
Mais, dira-t-on, n’était-ce pas affreux d’arracher les pauvres nègres à leur liberté et à leur patrie africaines pour les soumettre, en Amérique, à un travail forcé dont ils ne tiraient aucun payement ?
Mon Dieu ! il faut croire que la liberté africaine a peu de charmes, puisque la fameuse république de Libéria, créée pour les nègres américains, demeure toujours vide d’habitants. Pour qui connaît les sujets des affreux tyranneaux, émules des Béhanzin et des Samory, qui égorgent et mutilent les hommes et les femmes par pur caprice, ce phénomène ne surprend point.
L’esclave aux Antilles était, en effet, baptisé dès son arrivée, et ensuite parfaitement traité. Il valait, dans ces dernières années à Cuba, de sept à huit cents piastres, c’est-à-dire autant que quatre chevaux. On le nourrissait à la viande sèche et au riz, nourriture excellente dont j’ai vécu personnellement pendant un an. Il avait un docteur à son service, des cases en bois propres et aérées, son dimanche entièrement libre, et, en plus, cinquante sous par semaine pour ses menus plaisirs.
Il était absolument interdit de le fouetter ; et s’il pouvait montrer sur son corps des cicatrices, la liberté lui était décernée. Les serviteurs domestiques étaient considérés comme les enfants de la maison ; et souvent, hélas ! ils l’étaient, de fait. Aussi, lorsque, il y a quelque vingt ans, le décret général de liberté fut porté, beaucoup restèrent, jusqu’à leur mort, attachés à leurs maîtres, et ne voulurent pas s’en séparer.
Aujourd’hui les nègres sont libres et peuvent à leur aise flâner et mourir de faim. Dans l’île de la Guadeloupe, un homme de couleur employé au travail des champs gagne de seize à vingt cents par jour. En Louisiane, on le paye soixante-dix cents. Ce qui revient à dire que, dans les deux pays, le nègre libre coûte moins cher à son patron que l’esclave.
Mais il a une compensation : il peut vivre de quelques fruits et de quelques racines et ne point travailler ; il peut surtout voter ; et je raconterai plus tard comment il use de son pouvoir électoral dans nos colonies.