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CHAPITRE XIV. — UN VOYAGE A LA GUADELOUPE

Est-ce à dire que je sois partisan de l’esclavage ? A Dieu ne plaise !

Un chrétien ne saurait l’être pour des raisons philosophiques et religieuses. La liberté est inaliénable, l’esclavage est immoral. La famille de l’esclave et, par contre-coup, la famille du maître souffraient également de la sujétion du noir au blanc. La race mulâtre en est la preuve.

Il est vrai que, depuis la liberté, la race mulâtre ne s’éteint point. Ce qui me paraîtrait au contraire fort sage, je dirais même fort charitable, serait la confection d’un code spécial punissant l’oisiveté et le vagabondage, supprimant, non la liberté civile qui est de droit naturel, mais la franchise électorale, et relevant, par tous les moyens, la moralité de nos pauvres frères africains, dont le cœur est bon et dont l’âme est souvent plus blanche que la nôtre. Je voudrais que les politiciens les flattassent moins et les aimassent davantage.

Ceci dit sans excuser les crimes abominables commis par les négriers et par nombre de planteurs.

Le XVIIIe siècle fut pour nos Antilles une ère de prospérité dont il est impossible aujourd’hui de se faire une idée. Le sucre était une denrée rare ; les fortunes se faisaient en quelques années, et se défaisaient en quelques mois, par le jeu ou par un voyage à Paris. Deux villes, Bordeaux et Nantes, qui monopolisaient le commerce des Indes, s’enrichirent. Leurs superbes monuments datent de cette époque. Mais, bien au-dessus de la Martinique et de la Guadeloupe, au-dessus même de Cuba, il faut placer cette partie de Saint-Domingue colonisée par les Français, qui constitue la république actuelle d’Haïti. Nous en parlerons tout à l’heure.

Les guerres de la Révolution marquent le commencement de la décadence de cette splendide fortune.

Je ne dirai rien de l’administration politique, civile et judiciaire de ces pays sous l’ancien régime : elle était la même que celle qui nous régissait au Canada.

Nous avons vu que les premiers colons de la Guadeloupe furent accompagnés de missionnaires dominicains (1635). Ces religieux s’établirent également à la Martinique (1654), et plus tard à Saint-Dominique. Ils desservirent fidèlement ces contrées jusqu’à la Révolution. Au commencement du XVIIIe siècle, ils étaient cinq à la Guadeloupe et douze à la Martinique.

Outre le service de quelques paroisses, ils possédaient dans chacune de ces îles une plantation.

Les Jésuites arrivèrent à la Martinique en 1640. Ils s’établirent également à la Basse-Terre, Guadeloupe. Ils eurent là une belle église, une résidence, et de plus, une plantation. Ils ne desservirent point de paroisse à la Guadeloupe, mais ils étaient missionnaires des nègres et ils faisaient

du ministère dans leur église. Toutefois, la paroisse des Trois-Rivières fut fondée par eux, et cédée plus tard aux Carmes.

Lorsque, en 1763, les biens des Jésuites furent confisqués par le gouvernement français, le Père Emilien, supérieur des Capucins, racheta leur résidence et leur église, 1772, dont on fit la paroisse actuelle du Mont- Carmel.

En 1650, le gouverneur Houel fit venir à la Guadeloupe trois Pères Augustins, mais deux moururent presque aussitôt, et le troisième rentra en France sans pensée de retour.

Les Carmes s’établirent à la Guadeloupe à la même époque. Ils devaient y demeurer jusqu’à la Révolution.

On bâtit deux hôpitaux, l’un à Fort-de-France, Martinique, l’autre à la Basse-Terre, Guadeloupe, dont l’administration fut confiée aux Frères de la Charité.

Quant aux Capucins, voici leur histoire.

La Compagnie des Indes, non contente d’avoir pour missionnaires des Dominicains, demanda, la même année, 1635, aux supérieurs des Capucins deux religieux pour la Guadeloupe et trois pour la Martinique. Le traité avec les Dominicains date du 14 février 1635 ; celui signé avec les Capucins est postérieur de quelques mois. Quoi qu’il en soit, nous savons que la demande de la Compagnie fut agréée et que le Père Pacifique de Provins, avec ses deux compagnons Marc et Jérôme, partis depuis deux ans pour Saint-Christophe, furent destinés à la nouvelle mission.

Nous avons raconté plus haut, dans l’histoire de Saint-Christophe, la mésaventure de leurs successeurs, leur emprisonnement et leur départ pour la Guadeloupe, 1648.

On confia aux Capucins, à leur arrivée dans l’île, la charge ingrate de ia conversion des Caraïbes, mais, dit l’histoire, cette nation orgueilleuse était presque irréductible.

Plus tard, les Dominicains leur cédèrent la paroisse de Saint-François, à la Basse-Terre. En 1683, on leur donna celle des Vieux-Habitants.

C’est ainsi que, à mesure que le pays se peuplait et que les paroisses se multipliaient, elles étaient confiées aux Carmes, aux Dominicains, et aux Capucins. A la Martinique les Jésuites avaient également des paroisses. Ce régime dura jusqu’à la Révolution française.

On n établit jamais la dîme aux Antilles, et le clergé y vécut d’un traitement qui lui fut fait par l’Etat.

Chose étrange, ce traitement se comptait, pour tous les officiers publics, non en numéraire mais en livres de sucre, comme on faisait parfois au Canada, en castors.

Les cures rapportaient, selon leur date de fondation, neuf ou douze mille livres de sucre brut, sans compter le casuel. On comprend qu’une telle monnaie, dont la valeur variait selon le cours du marché, donnait

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