CHAFITRE XIV. — UN VOYAGE A LA GUADELOUPE
tureux corsaires qui firent trembler les colonies espagnoles. Ils étaient pour la plupart français et anglais.
On les appelait flibustiers, free-boot ers," parce qu’ils pillaient les villes et s’emparaient des galions chargés d’or ; on les appelait encore boucaniers parce qu’ils faisaient fumer la viande des bœufs et des cochons sauvages qu’ils chassaient dans les savanes de Saint-Domingue. Leurs exploits ont fait la trame de bien des romans d’aventure.
Le bailli de Poincy, gouverneur général des Iles, parvint à leur imposer son autorité en leur envoyant comme gouverneur, au nom de la France, son lieutenant Le Vasseur, 1640. A Le Vasseur assassiné, 1652, succéda le chevalier de Fontenay. Nous n’avons pas à raconter ici les succès et les revers des boucaniers ; comment, en 1654 et en 1691, ils furent vaincus et presque détruits par les flottes espagnoles et les armées combinées de l’Espagne, de l’Angleterre et de la Hollande. Mais tout, jusqu’à leurs défaites, leur réussit, sous la conduite de chefs aussi habiles qu’intrépides qui s’appelèrent Fontenay, Rossey, Dogeron, de Cussy et du Casse. Chassés de la Tortue, ils se réfugièrent dans la grande île, 1654, refoulèrent les Espagnols, peu nombreux dans ces régions, et, finalement, s’emparèrent de toute la partie occidentale qui porte aujourd’hui le nom d’Haïti.
Saint-Domingue devint bientôt fameux et fut considéré pendant toute la durée du XVIIIe siècle comme la plus riche colonie de l’univers. On y cultivait, outre la canne à sucre, le café qui semble avoir trouvé là sa patrie d’élection. Ce territoire, considérable pour sa valeur et son étendue, prit promptement une importance supérieure à celle des petites Antilles.
Les premiers missionnaires de Saint-Domingue furent les Capucins. Ils gardèrent naturellement les plus anciennes et les plus belles paroisses de la côte nord, jusqu’à la rivière Artibonite, l’île de la Gonaïve incluse : le Cap-Haïtien, Port-de-Paix, la grande et la petite Gonaïve, l’Acul, Nippe, le Rochelois, etc.
Les Dominicains, venus plus tard, s’établirent sur la rive sud et au sud-ouest, prenant charge de î’Estevre, de la Petite-Rivière, du Cul-de-Sac, etc.
En 1703, les Capucins furent rappelés en France et leurs missions passèrent aux Dominicains, aux Jésuites et à des prêtres séculiers. J’ignore s’ils revinrent jamais à Saint-Domingue.
Quelle fut la cause réelle de leur départ ? Labat l’attribue à quelque intrigue. On allégua officiellement le manque de sujets ; mais, dit l’avisé Dominicain, chacun sait que chez les Capucins les vocations ne manquent guère et « qu’on en voit partout au contraire des quantités considérables. »
Quoi qu’il en soit, les Capucins ne firent pas mauvaise figure en Amérique aux XVIIe et XVIIP siècles. Leurs missions s’étendirent depuis l’Acadie, en passant par la Louisiane et les Iles, jusqu’à la Guyane et au Brésil.
La Révolution détruisit tout, ordres religieux, religion, colonies ellesmêmes. C’est alors qu’on s’écriait en plein Parlement : « Périssent les colonies plutôt que les principes ! » Ce vœu fut exaucé. Les esclaves se révoltèrent, le sang coula à flots, l’Angleterre s’empara de nos îles. Haïti devint une république nègre. Les blancs qui échappèrent au massacre s’enfuirent à Philadelphie et dans les montagnes orientales de Cuba, où ils établirent avec succès la culture du café. Et lorsque, à la Restauration, la Martinique et la Guadeloupe nous furent rendues, ce n’était plus qu’un pays ruiné et sans avenir.
Nos créoles, cependant, luttèrent vaillamment pendant la première moitié du XIXe siècle. Mais aussitôt que l’abolition de l’esclavage fut décrétée, 1848, la débâcle économique commença.
Plusieurs causes, d’ailleurs, rendaient cette décadence inévitable. La découverte de la betterave sucrière, le développement de la culture à Cuba, en Louisiane, à Java, ont tellement avili le marché que l’exploitation du sucre n’est plus payante aux Antilles, et que, si ce n’eût été de l’application artificielle des tarifs protecteurs, elle aurait disparu depuis longtemps.
D’autre part, l’insécurité politique, la mauvaise volonté des esclaves libérés qui répugnent à tout travail régulier, la folle prodigalité des planteurs. ont contribué efficacement à la ruine générale. Les terres, hypothéquées au Crédit foncier colonial, demeurent en friche sur beaucoup de points du pays, et toutes les anciennes sucreries jonchent maintenant le sol. A leur place, quelques grandes usines se sont fondées, où les petits cultivateurs portent leurs cannes, et où les fils des vieux planteurs millionnaires exercent le modeste emploi de surveillants.