CHAPITRE XIV. — UN VOYAGE A LA GUADELOUPE
la véritable métropole économique et sociale. Les rues, droites, sont étroites, pavées d’un macadam madréporique, blanc et solide, bordées de maisons d’un seul étage, rez-de-chaussée en pierre, étage en bois, à l’épreuve des tremblements de terre. L’étage sert de logement, le rez-dechaussée de magasin. Ces magasins ne sont que des entrepôts sans vitrines ni étalages, fermés la nuit d’immenses volets, ce qui, le dimanche, donne à la ville un aspect désolé. Les vitres sont inconnues aux Indes Occidentales, et les fenêtres n’ont pour clôture que des jalousies mobiles qui interceptent le soleil, mais non l’air, ni, hélas ! ces affreuses bestioles qu’on appelle les maringouins. Aussi enveloppe-t-on les lits de moustiquaires.
Quant aux nègres, ils habitent dans les faubourgs de misérables cases.
L’église de la Pointe-à-Pitre est, sans contredit, le plus beau ou, mieux, le seul monument de la cité. Style roman hispano-américain. Avec sa façade basse et, à son chevet, sa tour grêle comme un minaret, elle serait banale à l’extérieur si ce n’était de la grandeur imposante de ses proportions. Mais à l’intérieur elle a un véritable cachet de noblesse et de beauté dans sa puissante armature de fer qui la protège contre les frémissements du sol. Les murailles ne sont là que comme ornements ; les fenêtres, larges et nombreuses, laissaient entrer librement le soleil, l’air et les bruits de la rue, malgré le jeu des persiennes ; et ce n’est pas sans un grand effort que la voix du prédicateur s’y fait entendre.
Devant l’église se trouve une petite place carrée qu’encadrent la gendarmerie, le tribunal et le presbytère. Ce dernier édifice est une confortable maison de bois, clôturée de murs et de grilles et embellie, sur le devant, d’un joli jardin couvert de fleurs et d’arbustes..
En arrière du presbytère s’étend la place de la Victoire, vaste quadrilatère mal entretenu, mais couvert de grands arbres et rendez-vous des promeneurs dont les rires et les chants se font entendre fort avant dans la nuit, au grand déplaisir des dormeurs.
Les environs de la ville n’ont rien qui puisse intéresser tant soit peu le promeneur. Ce ne sont, du côté de la mer, que marais fétides cachés sous un fouillis de palétuviers assez semblables aux massifs d’aulnes qui couvrent nos savanes canadiennes, et, ailleurs, que cultures sans caractère.
Je n’ai pas l’intention de parler ici de mes prédications à la Guadeloupe ni de quoi que ce soit qui me touche personnellement. La gratitude, toutefois, me fait un devoir d’exprimer publiquement le profond et cher souvenir que je garde dans mon cœur du clergé et des fidèles de ce pays. J'ai eu l’occasion de voir, pendant la retraite pastorale, presque tous les prêtres du diocèse ; d’autre part, durant mon séjour prolongé à la Pointe, les fidèles, sans distinction de couleur ni de rang, m’ont témoigné tant d’amitié et m’ont donné tant de consolations spirituelles que je serais un ingrat si je les oubliais jamais.
La Guadeloupe, ainsi que la Martinique sa voisine et le reste des Antilles, est une terre volcanique ; mais elle a cela de particulier qu’elle se divise en deux parties bien distinctes : la Grande-Terre et la Guadeloupe propre, séparées par un très étroit bras de mer appelé la Rivière Salée.
La Grande-Terre, pays plat et très fertile, était couverte naguère de plantations de cannes à sucres et concentrait toute la fortune du pays. La Guadeloupe, au contraire, hérissée de montagnes impraticables, n’était peuplée que sur le bord de la mer et n’avait qu’une valeur économique insignifiante. Le changement radical qui s’opère dans les cultures depuis quelques années a été singulièrement favorable à cette région jusque-là dédaignée.
Si la valeur des montagnes est petite au point de vue agricole, il faut se hâter d’ajouter qu’au point de vue pittoresque, cette contrée l’emporte infiniment sur les plaines monotones et sans cachet de la Grande- Terre. C’est de la Basse-Terre qu’on peut l’admirer dans toute sa splendeur. Cette petite capitale, qui ne compte que sept mille habitants et qui ne vit que du gouvernement, s’étend sur le bord d’une anse ouverte à tous les vents. Elle s’en va grimpant aux flancs d’une colline couverte de grands arbres, sous lesquels, en désordre, s’éparpillent les maisons. Derrière la colline s’élèvent les premiers mamelons de la chaîne montagneuse, diaprés de blanches cabanes autour desquelles foisonnent les caféiers, les cacaotiers et les lianes de vanillier. Plus haut se dressent les pics vert sombre qui déchirent le ciel bleu, avec leur robe de forêts inexplorées ; puis, enfin, dominant tout, à cinq mille six cents pieds d’altitude, apparaît le volcan de la Soufrière dont le front chauve se voile de brouillards et de fumée.
Il fait bon sur ces hauteurs et sous ces bois. On y jouit d’un printemps perpétuel dont l’unique défaut est un excès d’humidité. C’est là, dans les paroisses de Gourbeyre et de Saint-Claude, au sanatorium du Camp Jacob, dans les villas de la Natouba, que se réfugient chaque année, en changement d’air, les hauts fonctionnaires et les familles aisées de la colonie.
Je dis « se réfugient » et non sans dessein, car la chaleur du climat est vraiment accablante. 11 fait toujours chaud aux Antilles, et, si ce n’était de la brise qui souffle presque constamment, la vie y serait intolérable. On n y connaît que deux saisons, la saison sèche qui correspond à notre hiver, et 1 hivernage qui correspond à notre été. 11 pleut tous les jours durant l’hivernage, ce qui énerve les tempéraments et multiplie les cas de fièvre. Quant à la chaleur, on ne saurait dire qu’elle soit extrême ; elle ne dépasse pas celle de nos gros jours d’été, mais elle est persistante, ce qui, à la longue, la rend insupportable. Ajoutez à cela les moustiques qui troublent le sommeil, les maladies de foie et d’estomac, la dysenterie et les diverses malarias, et vous comprendrez combien est méritée la mauvaise renommée du climat des tropiques.
Guadeloupe. — Vue prise a Basse-Terre.