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CHAPITRE XIV. — UN VOYAGE A LA GUADELOUPE

En revanche, la peur, si généralement répandue en Europe et en Amérique, de la fameuse fièvre jaune, est bien exagérée ; non certes que la maladie soit bénigne, mais parce qu’elle ne fait son apparition à la Guadeloupe qu’à de rares intervalles, et qu’elle y revêt plus rarement encore un caractère épidémique. Les fièvres paludéennes sont, au contraire, extrêmement fréquentes et redoutables, d’autant plüs qu’elles varient selon les localités et qu’on n’est jamais assuré, même après un long séjour, d’une complète immunité. Un prêtre m’affirmait que, depuis vingt ans qu’il habite à la Guadeloupe, il a vu mourir une centaine de nos confrères, chiffre effrayant quand on songe que le clergé du diocèse ne compte, en tout, qu’une cinquantaine de membres. Aussi la quinine et les quinquinas sont-ils d’un usage quotidien et les fonctionnaires de toute espèce ont-ils droit, tous les cinq ans, à un congé régulier pour France.

Ce qui explique en partie le fâcheux état sanitaire, c’est la situation des centres habités qui, tous, sauf trois ou quatre, furent établis, pour les besoins de la navigation, sur les bords de la mer, dans des anses profondes et marécageuses, infestées de ces moustiques dont la piqûre inocule les germes de la fièvre. Il est à regretter infiniment que beaucoup de personnes, énervées par l’anémie, éprouvent le besoin de stimuler leur estomac avec des apéritifs de toutes sortes qui ne font qu’aggraver leur état.

La première apparition de la nature tropicale aux regards de l’étranger ne manque jamais de le ravir d’admiration. La végétation luxuriante entretenue par la chaleur et l’humidité, les arbres toujours verts, les palmiers dont le haut panache se balance au vent, les champs de cannes qui ondulent comme des vagues forment un tableau d’un pittoresque saisissant. L’habitude, toutefois, et une observation plus attentive le forcent vite à déchanter.

Tout d’abord, inutile de chercher, là-bas, le frais gazon de nos parcs et de nos jardins. Nos prés mêmes y sont inconnus. A leur place, des savanes où poussent des espèces de roseaux que les animaux mangent verts et qui ne valent pas nos fourrages. Puis, si les arbres sont toujours verts, ils sont également toujours jaunes, puisque la naissance et la chute des feuilles sont simultanées. Ces arbres ont peu d’ombre ; leurs branches sont rares, irrégulièrement plantées ; bien peu sont couronnés de cette ramure drue et arrondie qui rend nos bosquets si beaux. La campagne, moitié sauvage moitié cultivée, manque de cachet, et les fameuses plantations de cannes à sucre ressemblent à s’y méprendre à nos monotones champs de blé d’Inde. Somme toute, rien ne vaut nos contrées septentrionales... pendant l’été.

Comme je l’ai dit plus haut, la culture de la canne qui fit si longtemps la richesse de la Grande-Terre est actuellement en pleine décadence. De vastes terrains fertiles restent en friche, soit faute de bras, soit faute de capital, soit parce qu’orr a renoncé définitivement à une industrie mal rémunérée.

Dans les montagnes, au contraire, il s’est créé, depuis quelques années, un mouvement qu’on ne saurait trop encourager. La terre morcelée appartient en grande partie à de petits cultivateurs de couleur qui y vivent à l’aise. Ils se nourrissent de racines, manioc, patates douces, etc., et de fruits, bananes, arbre à pain, etc. ; de plus, ils entretiennent quelques plantations de café, de cacao, de vanille, dont ils vendent les produits aux négociants pour se procurer un peu d’argent. Des planteurs blancs pratiquent e.i grand cette industrie agricole qui leur donne de bons revenus.

Il serait à souhaiter qu’on suivît l’exemple donné par la Jamaïque et qu’on cultivât pour l’exportation les bananes, les oranges et les ananas qui viennent à la perfection. Ce serait peut-être le salut pour ces îles.

Tout le commerce se trouve concentré à la Pointe-à-Pitre qui est le seul port véritable de la colonie. Ce port est desservi régulièrement par trois lignes de bateaux à vapeur, la Compagnie Générale Transatlantique, la Quebec Line, et la Cie Austro-rAméricaine, qui menace de faire à la ligne française une rude concurrence. La Royal Mail, qui faisait jadis escale à la Guadeloupe, a discontinué récemment son service.

Ajoutons à ces vapeurs quelques voiliers de Marseille, de Nantes ou de Bordeaux qui viennent chercher des cargaisons de sucre.

Les statistiques ci-dessous prouveront aux lecteurs que nous n’exagérons rien en parlant de la décadence commerciale des Antilles. Nous ne donnons que des chiffres ronds, laissant de côté les quantités inférieures aux millions :

Commerce

Années Entrées et sorties

1881 11 millions

Si, maintenant, nous nous demandons à quoi imputer cette décadence, nous n’hésitons pas à répondre que ce n’est pas seulement à l’abolition de l’esclavage et à la crise sucrière ; c’est encore et surtout à la politique sociale et religieuse du gouvernement français. Car enfin, n’avons-nous pas près de nous l’île anglaise de Trinidad qui, malgré la crise économique, grâce à son sage gouvernement, n’a pas cessé de prospérer ?

La population de la Guadeloupe s’élève à 180 mille habitants ; celle de la Martinique à 170,000, soit un total de 350 mille âmes pour les Antilles françaises.

De ces 180 mille habitants combien sont blancs ? Je l’ignore. Moins de dix mille. Combien sont mulâtres ? Un plus grand nombre assurément. Tous les autres sont des noirs.

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