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CHAPITRE II. — PROVINCES MARITIMES

bout de forces à capituler, les pauvres colons éprouvèrent-ils, malgré leur chagrin, une espèce de soulagement. Le traité d’Utrecht, 1713, qui livrait la Nouvelle-Ecosse, moins l’île du Cap-Breton, à l’Angleterre, permit du moins aux Acadiens de vivre en paix pendant quelques années, de cultiver leurs terres, de croître en richesse et surtout en nombre. Le recensement de l’Acadie anglaise, exécuté par le récollet Félix Pain en l’année 1714, donna le chiffre de 2,528 habitants.

Ce chiffre s’éleva, en 1737, à 7,598 âmes. En 1755, lors du Grand Dérangement, les Acadiens comptaient environ 18,000 habitants ; et leurs colonies, gagnant de proche en proche au-delà de la Nouvelle-Ecosse, envahissaient les pays voisins connus aujourd’hui sous le nom de Nouveau- Brunswick, du Cap-Breton et de l’île du Prince-Edouard. Cette évidente protection de Dieu et cette prospérité inouïe parurent insupportables aux Anglais et aux coloniaux bostonnais, ennemis fanatiques de la France et de l’Eglise catholique, et la ruine des Acadiens fut décidée. On sait comment s’accomplit l’un des plus grands crimes dont ait à rougir la race angloaméricaine. En 1755, l’odieux gouverneur Lawrence, fort de la complicité des Bostonnais et comptant sur l’approbation au moins tacite du Gouvernement britannique, fit saisir en pleine paix et arracher de leurs foyers six mille paysans qu’on jeta sur toutes les côtes américaines, où la plupart périrent de misère. Trois ans après, les Français du Cap-Breton furent déportés en France. La même année, 1758, ce fut au tour des habitants de l’île du Prince-Edouard de subir la proscription. Enfin, vingt ans plus tard, 1784, les Acadiens qui défrichaient les cantons sud du Nouveau-Brunswick furent également chassés et n’eurent d’autre ressource que de s’enfuir dans les forêts de la Madawaska et jusque dans la province de Québec. On comprend qu’après tant de coups la population française ait fléchi, tombant du chiffre de 18,500 âmes qu’elle comptait en 1755, à celui de 8,442 en 1771, et que les malheureux débris d’une colonie prospère, errant dans les forêts et sur les côtes, soient passés à l’état d’ilotes aux yeux de leurs persécuteurs \

Mais l’avenir leur réservait une éclatante revanche.

Le mouvement d’émigration anglo-saxonne au Canada commença par les Provinces Maritimes. En 1749, lord Cornwallis, gouverneur de la Nou-

1. Rameau St-Père, qui a consacré quarante ans de sa vie à des patientes recherches sur le nombre des déportés, leur destination, leurs transmigrations successives, établit au delà de toute contestation, par des relevés officiels, ou des calculs indiscutables dans l’ensemble, que, des 18,000 Acadiens qui peuplaient la péninsule, l’isthme de Shédiac, l’île Saint-Jean, l’île Royale, 14,000 furent déportés de 1755 à 1763, et que le nombre de ceux qui périrent dans cette période fut de 8,000. ( Acadie , tome III, p. 242.)

velle-Ecosse, établit autour de Halifax une colonie de 2,544 individus; et dès lors, les émigrants ne cessèrent plus d'afflu-er.

La révolution américaine accéléra la colonisation.

Sans répéter ici ce que nous avons dit plus haut de l’établissement des Loyalistes au Canada, il convient d’observer que, parmi eux, on comptait des catholiques. A partir de 1784, des Ecossais catholiques colonisèrent la Nouvelle-Ecosse et l’île du Prince-Edouard. Quant aux Irlandais, ils n’arrivèrent en masse qu’à partir de 1819. Les Acadiens, de leur côté, se répandirent un peu partout, remontant vers le nord jusqu’à la baie des Chaleurs.

Combien y avait-il de catholiques et de Français dans les Provinces Maritimes au commencement du XIXe siècle ? Nous l’ignorons ; car les gouvernements de l’époque, suivant l’exemple de l’autruche légendaire et craignant de troubler leur repos, ne mentionnaient dans leurs recensements ni la religion des gens ni leur nationalité. Le recensement de 1861 tint, pour la première fois, compte des cultes. Le voici :

Pop. totale catholique

Nlle Ecosse, Nouveau Brunswick, I. P. Edouard 663.761 207.371

Ces chiffres surprirent les protestants. Ceux du recensement de 1871 qui fit mention des nationalités devaient les surprendre bien davantage. Les voici :

Population

totale catholique française

Pour le coup ce fut une panique au camp protestant. Ces Acadiens que l’on méprisait si fort, que l’on considérait comme des épaves d’une race vouée à l’extinction, étaient donc ressuscités et pleins de vie? C’est que les peuples ne disparaissent que si, perdant confiance dans la Providence et en eux-mêmes, ils mettent volontairement des bornes à leur propre vitalité. Or, tandis que les Anglais des Provinces Maritimes, cédant à des suggestions de bien-être matériel, limitent leur natalité, les Acadiens, dociles aux lois morales du catholicisme, grandissent avec une rapidité merveilleuse. En 1881, ils étaient déjà 108,605. Vingt ans plus tard, en 1901, leur nombre s’élevait à 144,345.

Le recensement de 1921 est encore plus suggestif que ceux qui l’ont précédé, et nous fait, pour ainsi dire, toucher du doigt l’importance sociale de ce qu’on est convenu d’appeler le miracle acadien.

1. La population française de l’île du Prince-Edouard ici donnée est douteuse.

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