DEUXIÈME PARTIE
Richesses industrielles. — Organisation financière
CIIAIMIKI- .\1\'
Industrie et Commerce
L'Industrie
L'industrie du Canada a une longue histoire. Lorsquen 162:: le cardinal de Richelieu fonde la Compagnie des Cent Associés, il a déjà résolu de ne pas confier la colonie à des commerçants qui ont pour unique souci leur propre fortune; il n'admet guère, parmi les cent associés, qu'une vingtaine de marchands; il veut surtout peupler la Nouvelle- France de laboureurs et d'artisans; la terre d'abord, l'industrie ensuite; il y aura toujours assez de commerçants pour trafiquer. Mais, dans la nouvelle comme dans l'ancienne France, l'Edit de Nantes arrête l'immigration des huguenots qui non seulement eussent créé beaucoup plus vite une colonie industrielle, mais qui, peut-être, en eussent changé l'histoire.
L'intendant Talon fait relever en 1666 la liste de tous les artisans qui habitent la colonie ; il y en a fort peu : il boulangers, i brasseur, 7 chapeliers, 7 charrons, ^6 charpentiers, i charbonnier, 3 chaudronniers, 6 cordiers, 20 cordonniers, 8 corroyeurs, 4 drapiers, i fondeur, 32 maçons, 2/ menuisiers, 9 meuniers, i pelletier, i scieur de pierre, 14 taillandiers. 30 tailleurs d'habits, i tourneur. Telle est l'ébauche dont est sortie l'industrie canadienne, mais, malgré les efforts de Talon et de ses successeurs, la marche est lente. La première brasserie, construite par Talon, date de 1672 et, dès la première année, fournit 4,ocx) barriques. Sous son impulsion, on cultive le lin et le chanvre, on recueille la laine des brebis, les tisserands font des étoffes, il y a une tannerie, une manufacture de souliers et une autre de chapeaux de castor. La colonie fabrique enfin chez elle presque tous les articles de première utilité.
Dès 1666, on a construit un bateau de 26 tonneaux, qui a fait plusieurs voyages en France; en 1670, on en construit un de 400 tonneaux, et une
prime de 4 francs par tonneau est accordée aux constructeurs. La même année, M. de la Potardière découvre les mines de fer des Trois-Rivières i;, mais faute d'argent, il faut attendre jusqu'au dixhuitième siècle pour en commencer l'exploitation.
En Acadie, qui est la Nouvelle-Ecosse actuelle, le fer a été découvert dès 1604, grâce à la présence de sable de fer magnétique sur la plage de la baie Sainte-Marie, dans le comté de Digby, au sud-ouest de la province, mais là, plus encore qu'aux Trois- Rivières, il faut attendre, et l'exploitation ne commencera qu'après 1810.
Il serait trop long de suivre pas à pas les progrès de l'industrie au Canada depuis les débuts de l'occupation anglaise; le travail progresse avec la colonisation et la formation des bourgs et des villes. Comme dans tous les pays neufs, les corps de métiers se groupent dans les centres de population au fur et à mesure qu'ils se constituent; les besoins déterminent les fonctions et sitôt qu'un centre nouveau prend de l'importance, les artisans }• courent pendant que, dans les plus grandes villes, naissent les initiatives plus puissantes et les associations qui, plus tard, constitueront les grandes entreprises industrielles du pays.
Dans la longue période de cent trente années qui va de 1760 à 1890, il y a cependant deux dates à retenir : celle du 4 juillet 1776, jour où les treize colonies américaines se déclarèrent indépendantes de la métropole sous le nom d'Etats-Unis, et celle de 1880, qui marqua la baisse sensible des blés et
(i; " M. de la Potardière. maître de forges, passe en France avec 20 barriques, de la mine de fer et quelque quantité de sable de fer... Comme la dépense d'une forge et de ses fourneaux doit estre de quelque conséquence, on ne peut prendre trop de précautions pour ne sy embarquer pas mal à propos. » (Colbert à Talon, mémoire du 10 novembre 1670.)
l.K Canada li.i.rsiRK
coiiiiiKMu^a r(''\()liiti(iii (les liMiiiitM-s de !'( )iitari() \ l'is (['.Mitres cuit iii'cs.
Imi 1770. les Anj^l.us lo)'alislcs qui s'claiciit fixés en Aiiicri(iue ii'acccplcrcnt pas de se séparer de la mère-pairie pt)iir devenir Américains. Ils émigrèrent en masse; les uns revinrent en Angleterre, mais le plus grand nombre, environ 20,000, préfcrcrcnl passer la Innitirrc^ \()\\\c [)roche et se réjjandirent dans les petits cunilcs du sud-est de Québec et dans le sud de l'Ontario. Ils retrouvaient là les mêmes conditions de climat et de fertilité du sol qu'ils avaient dans le Maine et dans le Verniont, la même nature riante et grasse où les terres étaient à bas |)rix.
Ils fondèrent les jolies fermes qu'on admire encore dans les petits comtés, mais beaucoup étaient artisans et ils apportèrent dans le sud du Dominion les industries qui les faisaient vivre.
Jusque vers 1880, les prix du blé s'étaient maintenus à la hauteur où les avaient portés la guerre de Crimée et la guerre de Sécession ; les fermiers de l'Ontario ne cultivaient que les céréales et défrichaient avec rage pour donner à la grande culture le plus d'espace possible. Le blé rendait sur ce sol vierge de 25 à 35 hectolitres à l'hectare et payait largement leurs efforts. C'est à cette époque que la vaste presqu'île de Toronto prit, de Kingston au lac Huron, la physionomie qu'elle a conservée, toute en herbages et en vergers, où l'on n'aperçoit pas plus de bois que dans la campagne anglaise.
Dès avant 1880, les blés baissèrent de prix et bientôt une sombre période commença pour les fermiers qui avaient consacré toutes leurs ressources à étendre la grande culture. Leurs terres furent dévorées par les hypothèques et plusieurs émigrèrent vers l'ouest, dans ce Manitoba où la prairie ne présentait aucun obstacle à la charrue, où les prix abaissés du blé restaient encore rémunérateurs.
Ceux qui demeurèrent en Ontario orientèrent leurs efforts vers les pâturages et les industries qu'ils alimentent, beurre et fromages, vers la volaille et les fruits.
Dès 1864, M. Harwey Farrington avait établi à Oxford, en Ontario, une fabrique de beurre et de fromage, et son exemple avait été suivi; en 1865, une fabrique s'établit à Durham, dans le comté de Missisquoi, sud de la province de Québec, qui touche au lac Champlain. L'évolution se fait lentement jusqu'en 1880, mais à ce moment elle prend de l'ampleur dans les provinces maritimes, dans la presqu'île de Toronto et dans Québec. Les métho-
des de fabrication s'ainrjiorent grâce à l'enseignement des fermes luodMes du gouvernement et au.x conseils qu'elles donnent. On arrive à faire des <cntrcs de fabrication iiii])ortants là où, faute de lait, on n'osait pas installer une fromagerie.
HON. G.-E. FOSTER, MINISTRE DE L'i.NDUSTRIE ET DU COMMERCE
En somme, l'industrie canadienne se développa tout d'abord dans l'exploitation des denrées alimentaires et des minoteries, mais elle subit une crise pendant les dix dernières années du dix-neuvième siècle. Pendant cette période, on constate la disparition de 1,930 établissements industriels; les plus touchés sont les chantiers de constructions navales, les fonderies de métaux, les forges et les manufactures de lainages ; moins atteints sont les ateliers de confections, les fabriques de chaussures, les scieries, les tanneries et corroiries, les usines de conserves de viande et les filatures de coton.
Ces disparitions correspondent à une proportion de 12 à 30 o/o du nombre des établissements de chaque catégorie en activité en 1891. Dans le premier groupe, il y a diminution de production ; dans le deuxième, la valeur de la production et le chiffre du personnel augmentent pendant que le nombre des établissements diminue.
De 1901 à 1906, 1,198 usines ou manufactures
Lf. Canada Ilustré
disparaissent, mais la priicluction s'accroît, surtoul celle des scieries et des machines agricoles. Partout il y a tendance constante à centraliser, à aj^randir les fabrications par le perfectionnement de l'outillage, l'emploi le plus étendu possible des machines et la diminution du personnel. On le remarque spécialement dans les tuileries et dans les fabriques de chaussures; le travail s'américanise.
Malgré la diminution du nombre des établissements, il y a beaucoup d'usines nouvelles dont quelques-unes abordent des sjiécialités non encore représentées au Canada, entre autres dans des régions où l'industrie n'a guère pénétré, comme la Colombie Britannique et la Grande-Prairie.
L'accroissement est considérable dans la fabrication des biscuits, du ciment, des eaux gazeuses, des chapeaux, des vêtements en fourrures, du cuir et des peaux, et enfin dans la fonderie du fer.
Au début du vingtième siècle, la grande industrie n'est pas encore prépondérante. Elle ne s'affirme nettement que dans la filature du coton et dans le raffinage du sucre, mais elle devient importante par ses hauts fourneaux, par la fabrication des conserves de viande, par ses ateliers de cons-
USINES DE LA OLLIVER CHILLED PLOW.
Machines agricoles (Ontario).
truction de wagons et ses usines d'appareils d'électricité.
Dans toutes les autres branches, la part de la grande industrie ne dépasse pas 40 0/0 de la production, pendant que la moyenne et la petite industrie produisent 34 o 'o du total et représentent 94 00 du nombre des établissements.
La petite industrie se consacre surtout aux
conserxes de poissons, à la minoterie, aux éditions de journaux et de livres, aux ateliers de confections sur mesure, etc.
La moyenne industrie aborde les tabacs, les chaussures, les produits chimiques, les tanneries et les fonderies.
En 1901, les établissements industriels se jjartagent, i)ar région, dans les proportions suivantes : Ontario, 48 0/0 ; Québec, 26 O/O; Acadie, 21 0/0; Colombie, 3 O/'o, et les provinces des Prairies, 2 0/0.
L'Ontario a les sjDécialités qui sont compatibles avec SCS ressources naturelles; Québec est la première pour les chaussures, la Nou\elle-Kcosse pour les conserves de poissons.
La Colombie Britannique possède quinze hauts fourneaux en 1906, tandis que Québec, l'Ontario et la Nouvelle-Ecosse n'en comptent que sept.
Ontario a le monopole des fabriques de gants, de la colle forte, des ciments, des corsets, des bicyclettes et de la quincaillerie, du fil de fer, des instruments de musique et de la distillerie.
Les provinces du Centre ont les plus grandes minoteries; Québec et la Xouvelle-Ecosse possèdent les plus grandes filatures, les fabriques d'appareils d'électricité, les confections pour hommes, les manufactures de tabacs et les papeteries.
Au Canada, comme partout, l'industrie tend à se localiser dans les agglomérations urbaines.
Les principaux agents du développement industriel sont la science mécanique et les procédés scientifiques qui président à son organisation. Les Canadiens profitent des progrès des Américains dans cette voie, d'autant plus facilement que les grandes industries américaines passent la frontière et viennent créer des établissements dans le Dominion, sur les points les plus favorables.
La force motrice naturelle est de plus en plus employée. On comptait en 1901 12,000 moteurs mécaniques employés, produisant 650,000 HP et plus de moitié des établissements industriels avaient un ou plusieurs moteurs. Aujourd'hui, ces chiffres sont loin.
Parmi les industries qui consomment le plus de forces motrices, il faut citer les scieries, les usines d'éclairage électrique, les minoteries et les filatures de coton.
Il est assez curieux de constater qu'en 1906 l'industrie canadienne n'a rien à envier à celle des Etats-Unis au point de vue des forces motrices et des sources où elles puisent toutes deux leur énergie. Voici les chiffres ; ils ne font que prouver
Le Canada Ilu siré
<'C que personne iTii^nore, la situ.ilioii prix iléj^iée du Cau.itl.i en lunes liydrauluiues :
Koi'ci' Aulrci
liyiliMuliciui' l'Mi'ctricili'' sdurcc
Etats-Unis Canada . . .
La houille blanehe, en quoi réside une partie importante de î.i suprématie future du Canada, est déjà utilisée aux Ltats-lJnis partout où son utili -sation est facile, tandis que l'énorme majorité des <"hules canadiennes n'est pas encore touchée.
pays, des lo)alistes anglais s'éloi^nant des Ltats- Unis indépendants, stimulées aussi par la nécessité de trouver chins les industries fermières, en Ontario et en Québec-, un dédommagement à la victoire de la Prairie sur le blé.
Nous avons constaté un arrct ou du moins un ralentissement sensible pendant les vingt dernières années du dix-neuvième siècle, puis nous sommes arrivés à la période de f^rande activité qui commence un peu avant le début du vingtième siècle et qui j)rend tout son essor sous le ministère de Sir W'ilfrid Laurier. De lyoi à 1906,1e mouvement
PlALIFAX
La Nouvelle-Ecosse possède 236 fabriques de conserves de homards ; l'île du Prince-Edouard en a 203, Québec 94 et la Colombie Britannique 190. La Colombie Britannique se spécialise dans la conserve du saumon et la pratique avec un outillage si perfectionné que du moment où le poisson a quitté le bateau c^ui l'apporte, aucune main ne le touche plus.
L'industrie textile est sous le contrôle de l'Association canadienne des Manufacturiers, à Toronto, qui surveille les filatures et le commerce au moyen de ses succursales existant à Québec, Montréal, Plalifax, Winnipeg et Vancouver. Elle publie un compte rendu annuel.
Nous avons essayé de donner un aperçu des progrès de l'industrie canadienne, des tâtonnements du début sous l'occupation française, des lenteurs de son développement sous la domination anglaise stimulées par l'arrivée, dans le sud du
se dessine avec une force que mesurent exactement les statistiques que nous donnons ci-dessous (i).
(i) La situation indu-;triclle du Canada ressortant des statistiques de 1901 et de 1906 dont nous venons de parler gagne en clarté et en précision quand on l'expose dans les tableaux suivants.
Valeur
de la production
en millions
de dollars
.augmentation
Produits alimentaires . . .
Bois
Tissus
Fer
Autres métaux
Industrie du cuir
Construction de wagons
IflOl
en millions 1900 de dollar.*!
en 0/0
Lk Canada li.i.i stré
M.iinttMKint il nous reste à eiirej^istrer le chciniii p.ircouni pendant les dernières années dont l'ex pression cxarte se tromc dans les statistiques du recensement du i"' juni igii. ("es statistiques oflicielles procèdent toujours ])ar comparaison; celle de 191 I embrasse une décade, ce qui la rend plus intéressante; nous la mettons cependant en note pour ne pas surcharjL^er le texte de chi lires (]ui n'intéressent pas tous les lecteurs (2).
La comparaison par provinces de la jiroduclion industrielle du Canada fait ressortir la suprématie de l'Ontario, qui occupe la ])remière place moins par le nombre de ses usines et fabriques que par la force de leur production. Le nombre des établissements de la province de Québec est à peine d'un cinquième plus faible (),5<S4 contre 7,992), m.iis la production ■est inférieure de ]>lus d'un tiers (350.9 millions contre S/^-/)-
Très loin derrière l'Ontario et Québec viennent la Colombie Britannique, puis les provinces maritimes de la Nouvelle-Ecosse et du Nouvean-Brunswick.
Cette jjjradation indi(iue la loi (jui a présidé au développement industriel du ("anada. Là où la séparation entre les Etats-Unis et le Dominion n'est qu'une ligne idéale, surtout daris le Sud, à Détroit, ville américaine dont les progrès sont gigantesfiues, à Buffalo, au Niagara, entre Kingston et Montréal, c'est-à-dire sur toute la frontière de la presqu'île de Toronto, l'industrie américaine s'infiltre dans cette riche province qui devient le cœur industriel du Canada. Le contact des Etats- Unis ne sert pas seulement d'exemple, il agit ]^ar les capitaux américains qui discernent très vite les gros bénéfices à recueillir, et l'activité industrielle gagne toute la presqu'île, créant partout des centres manufacturiers, à Windsor, Chatam, London, Oxford, Brantford, Peterborough et Perth, dont les noms eux-mêmes sont des programmes.
L^n coin de la presqu'île a été peuplé par les Allemands. Des soldats allemands avaient fait la guerre de l'Indépendance, au service de l'Angleterre; l'Angleterre les récompensa en leur donnant
l'.iiil i',ii:i;
:\lilli.ins Millic.ns
.!,• .1,. liais .le .inllars
Production des minoteries 32 57
Production des raffineries de sucre 12 1/2 18
Production des fabriques de conserves, viandes, légumes et poissons 33 38 1/2 (Pour ces trois industries, 91 0/0 de la production totale des denrées alimentaires en 1906).
Bois en grume si 69
Bois équarris et sciés 11 21
Confections 23 321/2
Constructions mécaniques 15 24
(2) Rf.cexsemkxt de 1911. Statistique générale :
Xombre d'établissements 14.650 19.200
Capital % 446.916.487 1.245.745.496
Employés ou ouvriers... 'h'h'^-^Th 514.281
Salaires S 112.249.350 240.523.641
Produits manufacturés .. 4'^i-053-375 '• '64. 775- 532
Il résulte de ces chiffres qu'en di.x ans le nombre des établissements a augmenté de 31.12 0/0, le capital investi de 178.74 0/0, le nombre d'ouvriers employés de 51.62 0/0, les salaires de 112.38 0/0 et la valeur des produits manufacturés de 142.13 0/0.
Les établissements industriels qui occupent un personnel d'au moins 5 personnes sont seuls compris dans ce tableau à Texclusion des maisons plus faibles; cependant quelques exceptions ont été faites pour certaines branches telles que les beurreries, les tuileries, les meuneries, les usines d'énergie électrique, etc..
En classant les fabriques suivant l'importance de leur fabrication, on pouvait, en 1910, les inscrire dans l'ordre
suivant :