‹ Le Canada illustréChapitre 49 sur 80 · I.K Canada Ili.usiri · texte numérisé non relu

I.K Canada Ili.usiri

Après (i.inuMU \ ilmkIioiiI d'aulrcs historiens mieux informés, au style plus pur, nuiis c'est lui qui crée l'histoire et hi litlér.iture du Canada. Conscients de leur i^lorieux passé, les ('anadiens chanteront l.i gloire des anciens temps et créeront une littérature nationale. L'œuvre de (jarncau suscite toute une lignée d'écrivains tournée vers le passé et qui s'aiii)liquent à faire revixre tcnit ce cpii peut fortifier l'âme nationale.

Pour étudier les écri\ains, dont l'œuvre s'inspire presque toujours des temps que Garneau a fait revivre, nous allons jiasser en revue les différents genres où s'exerce leur activité.

Les sou\enirs historiennes, les luttes épiques du passé can.idien, depuis Jacques Cartier jusqu'à Papineau, formaient une suite de récits héroïques qui pouvaient rivaliser avec les exploits fabuleux des paladins et inspirer les i)oètes. I^a nature canadienne, tantôt couverte d'un blanc linceul de neige, tentôt dans la gaieté du printemps ou dans le flamboiement des érables en automne, formait un cadre uniciue pour évoquer les preux de l'ancien temps.

Les poètes canadiens trouveront leurs poèmes les plus heureux dans la nature de leur pays et dans l'histoire que Garneau a fait connaître.

Littérature française.

Les poètes : Octave Crémazie, Fréchette, William Chapman, Nérée Beauchemin, Alfred Garneau, Emile Nelligan, Albert Lozeali. Les prosateurs : Philippe Aubert de Gaspé, Gérin-Lajoie, Docteur Choquette, etc..

Le premier écrivain qui puisa dans la source nationale, celui qu'il faut considérer comme le père de la poésie canadienne, est Octave Crémazie,

Libraire dans la rue Fabrique, à Québec, Crémazie, au lieu de s'occuper activement de son commerce, lisait avec ardeur les livres venus de France. Il s'enthousiasmait pour Lamartine et Victor Hugo et, laissant de côté les fadeurs de la mythologie, s'efforçait de les imiter.

Occupé le iour de son commerce, de ses lectures et entouré de nombreux amis, qui formaient autour de lui un petit cénacle littéraire, Crémazie ne composait que la nuit. Doué d'une mémoire prodigieuse, il emmagasinait ses compositions dans son cerveau et les écrivait à son réveil. Cette facilité de travail explique les négligences que nous trouvons dans son œuvre.

Nous avons de lui un petit recueil d'environ 2fK) pages composé de 1854 ^ 18O2, entre \nigt sept et trente-cinq ans.

Plus tard, à la suite de mauvaises affaires, il dut s'exiler en France. Il y mena une vie obscure, i)leine de misères et de souffrances, n'écrivant plus de vers, mais tenant ses amis canadiens au courant des événements terribles auxcjuels il assiste, 1870 et la Commune. 11 mourut en 1879, '^^^ Havre, usé par les privations et le chagrin.

La poésie de Crémazie est avant tout une jjoésie d'imitation. Saturé des poètes du romantisme, admirant beaucoup leur œuvre et la formule nouvelle qu'ils apportent à la littérature, il ne peut éviter de s'en inspirer. Il les imite, naïvement, sans posséder la force verbale ni la richesse de la langue des maîtres.

Dans La Guerre cf Orient, on rencontre à chaque ligne un écho des Orientales. Dans ces vers que Crémazie met dans la bouche de l'empereur de Russie, on croit entendre \^ictor Hugo parlant de Napoléon :

Des bords du Dnieper aux mers de rAmérique, Des rivages du Don aux flots de la Baltique, Mon aigle à double tête étend son vol vainqueur; Les peuples ont gardé l'empreinte de sa serre Et, tremblant désormais au bruit de son tonnerre, Se taisent de frayeur.

Pour acheter les rois j'ai l'or de Sibérie. J'ai les îles d'Aland au golfe de Botnie, Labyrinthe sans fin, dont moi seul ai la clé. Pour garder Pétersbourg, j'ai Cronstadt l'imprenable Sur son roc désolé.

Crémazie subit le prestige des noms étrangers dont les poètes romantiques jonglèrent avec tant d'habileté. Il aime à chanter l'Espagne où le soldat de l'empire lutta avec gloire :

Puis il suivait le cours de sa propre épopée, La victoire à Burgos guidait sa jeune épée, Rodrigo, Badajoz, Figueras, Almeida, Salamanque où Marmont, entre tous grand et brave, Vit tourner le destin jusque-là son esclave ; Ronda, Margalet, Lerida...

Mais ce n'est pas dans ces pastiches, dans ce kaléidoscope oriental qu'il faut chercher le talent de Crémazie. Pour l'apprécier, pour l'aimer, il faut relire les pièces où il chante les charmes de son pays ou l'amour du Canada.

Ici nous trouverons une poésie simple, vraiment originale, et dont l'inspiration touchante ou élevée fait pardonner les maladresses de l'exécution.

Malgré son allure un peu chantante qui fait

Le Canada Ii.i.lstré

songer aux vers de Bérangcr, n'esl-il par ih.irniaiit ce luulain sur le sol canadien :

Il l'st sur le ^ul d AnuiiijUf Un doux pays aime des cicux Où la nature maj,niitîi|ue Prodigue ses dons merveilleux.

Ce sol, fécondé par la France Qui régna sur ses bords fleuris, Cest notre amour, notre espérance ; Canadiens, cest notre pays.

Et ce quatrain de la poésie intituée J.e L anada ne rapjielle-t-il pas, par sa fraîcheur gracieuse, le Lire de Du Bellay^

Heureux qui le connaît, jilus heureux c|ui Ihabite Et ne quittant jamais, pour chercher d'autres cieux. Les rives du grand fleuve où le bonheur l'invite. Sait vivre et sait mourir où dorment ses aïeux.

Crémazie est souvent inspiré par le sentiment du bonheur qu'il y a de vivre et de mourir dans le pa}s de ses ancêtres. Le sort de l'cvilé lui semble affreux et ses vers émouvants sont encore plus touchants lorsqu'on songe que quelques années plus tard le poète devait connaître la douleur de mourir en exil.

Priez pour l'exilé qui. loin de sa patrie, Expira sans entendre une parole amie ; Isolé dans la vie. isolé dans la mort. Personne ne viendra donner une prière.

L'aumône d'une larme, à la tombe étrangère. Qui pense à l'inconnu qui sous la terre dort ':

Dans Les Morts, un poème macabre d'inspiration baudelairienne et qui ne fut jamais achevé, le poète chante la majesté du ver, roi du tombeau. Il y a dans cette œuvre beaucoup de faiblesses à côté de quelques vers bien venus ; Crémazie n'y donne pas sa mesure. Son talent se révèle tout entier dans deux poèmes assez longs : Le Vieux Canada et Le Drapeau de Carillon qui sont dans la mémoire de tous les Canadiens. Dans ces œuvres d'un sentiment purement national, le père de la poésie canadienne ne se révèle plus à nous comme un poète d'inspiration incertaine et de valeur médiocre, mais comme un écrivain ayant su faire vibrer avec émotion et sincérité l'orgueil et l'âme canadiens.

Le Vieux Canadien fut écrit en 1855, à la suite du séjour que la corvette La Capricieuse fit dans le port de Québec. C'était la première fois depuis cent ans que les couleurs françaises apparaissaient au Canada et " ce retour de nos gens », comme l'écrit si joliment Crémazie, causa un enthousiasme

indescriptible, lout Québec se pavoisa des couleurs tricolores, les marins français furent reçus jjrcsque avec adoration et Crémazie i)er])étu<i cet événement dans un poème qui fit la meilleure partie de sa réputation.

Le Vieux Canadien de Crémazie est un soldat venu dans la Xoiuellc-France avec le régiment de Carignan ou à la suite de Levis. Il a combattu pour l'indépendance de la colonie naissante sans rencontrer la mort, ni sous les murs de Québec, ni dans la bataille des plaines d'Abraham. Il a vu les Anglais régner en maîtres dans ce pays où soldat-colon il a fondé une famille.

Malgré la défaite, il croit que la France viendra rejjrendre la colonie perdue, et tous les jours il monte sur les remparts de Québec et scrute l'horizon pour voir si enfin les corvettes aux drapeaux blancs n'arrivent pas. \'ieux, presque aveugle, il continue à monter journellement sur les remparts, soutenu par son petit-fils. La plainte que Crémazie met dans sa bouche est touchante et joliment exprimée :

Pauvre soldat, aux jours de ma jeunesse,

Pour vous, Français, j'ai combattu longtemps;

Je viens encore dans ma triste vieillesse

Attendre ici vos guerriers triomphants.

Ah 1 bien longtemps vous attendrai-je encore

Sur ces remparts où je porte mes pas ?

De ce grand jour ([uand verrai-je l'aurore.'

Dis-moi. mon fils, ne paraissent-ils pas .^

Mais l'espoir tenace du vieux soldat est déçu et il meurt sans avoir vu le drapeau fleurdelisé sous les murs de Québec.

Cependant, lorsque nul ne croit plus au retour des Français, La Capricieuse remonte le Saint- Laurent et le drapeau de France, l'étendard tricolore, flotte jO}'eusement sur les eaux canadiennes. Evidemment, les marins de M. de Belvèze ne répondaient qu'à demi à l'espérance du vieil Evanturel ; ils n'allaient pas sonner la charge et escalader la m.ontagne pour y planter leur drapeau. Ils se présentaient en amis, même en alliés des Anglais. C'étaient pourtant des vainqueurs, les vainqueurs de Sébastopol, et enfin, pour que toutes les sympathies du Canada catholique fussent réunies, ils étaient les soldats de Napoléon III, défenseur du Saint- Siège.

Ce spectacle fait déborder le cœur de Crémazie. Il ramène son vieux soldat sur la terrasse et lui crie :

Tu l'as dit, ô vieillard, la France est revenue.

Evanturel, réveillé par le canon français, retourne sur les remparts et tous ses vieux cama-

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