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TROISIÈME PARTIE

he Canada littéraire et artistique, sports, à travers le Dominion

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La Littérature française. — Histoire : I rantois-Xavuh (ivuNKAL. — Le Théâtre. L'Eloquence. — Le Journalisme. — Les Arts.

En étudiant la littérature française au Canada, il ne faut point nous attendre à trouver une littérature jumelle de la nôtre et se développant dans une direction parallèle. Depuis cent cinquante ans que les Français ont abandonné le Canada, les 65,000 des leurs restés là-bas ont eu autre chose à faire que de créer une littérature et de suivre le développement littéraire de la métropole.

La France, après le traité de Paris, à travers les secousses de la Révolution, les gloires et les tristesses de l'empire et les gouvernements qui se succèdent, arrive, par étapes successives, de la littérature du dix-huitième siècle à la littérature contemporaine, en passant par le romantisme et le naturalisme.

Le Canada vu au contraire les années qui suivent la conquête anglaise dans un isolement moral absolu. Les Français d'Amérique n'ont guère le temps de s'occuper de littérature. Leur but, leur unique préoccupation est de vivre, vivre matériellement, mais aussi vivre comme peuple, et nous devons à l'énergie de cette lutte le miracle d'une poignée de Français réussissant pendant cent cinquante ans, sans aucun secours de la mère-patrie. à conserver intacts la langue, les coutumes et les caractères de leur nationalité, à garder vivante la Nouvelle-France au milieu du Canada anglais.

Cette conservation de la langue est oeuvre littéraire en elle-même et il ne faut pas demander plus, pendant un siècle, à ces Français luttant pour l'intégrité de leur race. Une fois leur autonomie politique obtenue, les Canadiens français, solidement établis, pourront trouver le temps de s'occuper d'activité littéraire et de créer une littérature

franco-canadienne. C'est cette littérature naissai îc que nous allons essayer d'étudier.

Avant de passer en revue les différents genres où s'exerce l'activité littéraire de la Nouvelle- France, il semble nécessaire d'étudier les hommes et le milieu et d'essayer de nous rendre compte de la mentalité de ses littérateurs.

Cent cinquante années de lutte sur une terre étrangère, au milieu d'une autre race, une vie matérielle et politique différente, ont fait du desccn dant des soldats de Montcalm un être différent de son cousin de France. Plus rude, plus vigoureux, il possède un sens pratique, une décision et une énergie qui manquent à son parent d'outre-mer. La lutte pour la vie, le contact continuel avec la race anglaise, l'adaptation à un climat plus sévère et à une existence plus disputée ont transformé le Français de la Nouvelle-France en Canadien français de nos jours.

La langue même est différente de notre français du vingtième siècle. La souplesse que les écoles romantiques et naturalistes ont donnée à la langue française du dix-neuvième siècle ne se retrouve pas dans le parler canadien. Il est resté en grande partie semblable au français du dix-huitième siècle, émaillé de nombreuses expressions picardes et normandes apportées par les premiers colons, additionné de nombreux anglicismes et de certaines expressions purement canadiennes.

Lorsqu'un écrivain nourri de notre littérature moderne voudra assouplir cet instrument plus lourd, plus pauvre, aux richesses du vers romantique ou parnassien, devant ses essais parfois maladroits nous crierons au pastiche sans nous rendre

Lk Canada Ti. lustré

CDinptc (]vic ce (.\\\\ in.uuiuc ;\ <e poète, c'est une lanj^Mic qui ail |)assé succcssixcuHMit par les mcnies étapes que la nôtre.

Pour juger impartialement lecrivain (anadien, il faut lonsidérer l'idiome dont il dispose et ne pas cxij^er de lui la langue des Haudehiirc ou des Banville.

Un dernier facteur achève de différencier les littératures canadienne cl française : la mentalité; celle du Canadien de nos jours est profondément différente de celle du Français du vingtième siècle.

Les |irclrf:s, (]ui ( ontribuèrent dans une si large mesure à la i onservatiou de la langue française au Canada, ont encore toute leur influence et continuent à diriger l'instruction et la pensée. Le Canadien Français est avant tout catholique et religieux. Il est surtout démocrate et libéral ; il jouit d'une liberté inconnue en France et sent à peine l'existence d'un gouvernement, mais le clergé est ultramontain. Une faible minorité est tombée à sa suite dans l'exagération, elle ne reconnaît ni la Révolution, ni nos idées modernes: elle s'est arrêtée à la France du dix-septième siècle, à la France de Racine, Bossuet et Massillon. Voltaire est traité d'auteur exécrable, et nos grands romantiques, Lamartine et V. Flugo, ne sont admis qu'avec de fortes restrictions. Ces jugements, bien faits pour nous surprendre, ne sont d'ailleurs professés que dans les écoles confessionnelles.

Rien n'expliquera mieux cette mentalité ardemment religieuse qu'un entrefilet pris dans un journal de Montréal :

H Ce que nous aimons, nous, c'est la France des '( héros et des martyrs, la France chrétienne et che- <( valeresque, remplie du bonheur de ses enfants « et de l'honneur du vieux drapeau de Versailles.

(( Sachez bien que nous détestons la France <( juive, la France des Zola, des Waldeck-Rous- « seau, des Combes et des Clemenceau.

(( Nous aimons la France, mais française chez <( elle comme à l'étranger, non point la France <( de l'apostasie et de la reculade, qui reconnaît le « dévouement de ses nobles enfants en les chassant « du sol arrosé de leur sang et fertilisé de leurs <( sueurs et en les forçant à s'expatrier. »

Nos pièces de théâtre sont constamment en butte à la censure religieuse canadienne et les foudres épiscopales ont arrêté les représentations de la Rafale, de Bernstein.

Il faut ajouter à l'influence du clergé, qui maintient la mentalité canadienne dans la tradition

aïKcstralc et l'écarle de notre mouvement philoso- ])hique moderne, l'influeiKe anglaise et américaine.

Ces littératures aiigio saxonnes, strictement morales, ont influencé forteiiuMit la I ittérature canadienne, lilles lui ont aussi donné, malheureusement, le goût de l'émotion facile, des intrigues filandreuses et d'une émotivité vague et nébuleuse qui cadre mal avec le génie clair du français.

On comprendra facilement (lu'iinc littérature éclose dans un milieu aussi différent du nôtre sera une littérature non plus française, mais canadienne et, pour la juger sainement, il faudra tenir com])te des facteurs qui ont influé sur sa formation.

Dans les années qui suivent la conquête anglaise, les Canadiens, en vrais Français, ont chansonné leurs oppresseurs. Haldimand et Carlton furent l'objet de nombreux couplets qui souvent méritèrent la prison à leurs auteurs. Joseph Quesnel, auteur du Petit Bon/iovniie, dont la manière rappelle celle de Désaugiers, a publié en 1830 un recueil d'épitres, de satires et de chansons canadiennes. Cette anthologie, aujourd'hui introuvable, serait intéressante à étudier et permettrait de connaître l'état d'esprit des Franco-Canadiens d'alors, en face du conquérant. D'autre part, dans les maisons religieuses, on sacrifie également aux muses, comme on disait à cette époque. Ces œuvres rares, généralement perdues, sont des poésies peu intéressantes, pastiches de notre dix-huitième siècle. Tout ceci ne constitue pas encore une littérature canadienne.

Un historien.

François-Xavier Garneau.

Il est curieux de constater que le premier genre littéraire né au Canada soit l'histoire. Ce fait s'explique facilement si l'on songe à la situation des Français Canadiens aux environs de 1840.

Les i\nglais considéraient encore les Français comme une race de vaincus, qui avaient été battus sans difficulté par les troupes anglaises. Seul le nombre leur avait permis de triompher quelquefois. Tout le glorieux passé de notre race était méconnu. Deux livres incomplets contaient l'histoire de la X^ouvelle-France : les mémoires du Père Charlevoix, presque inconnus et qui s'arrêtent en 1740; les travaux de l'Anglais Smith, où les faits sont souvent dénaturés.

L'n jeune Canadien français, Xavier Gariieaîi, né en 180^ et descendant de Louis Garneau, venu au Canada en 1665, entreprit de faire connaître

Le Canada I lustré

l'histoire glorieuse de son pays et de donner à ses compatriotes une haute fierté de leur noble passé. Clerr de notaire dans l'étude d'Archibald Campbell, il souffrait cruellement du mépris dont ses collègues britanniques accablaient ceux de sa race Un jour, plus ému que de coutume, il s'écria : »< Je l'écrirai cette histoire du Canada, mais ce sera une histoire et non un pamphlet. Vous verrez si la défaite de nos ancêtres ne vaut pas toutes les victoires. >-

Ce jour-là, Garneau avait trouvé l'œuvre à laquelle il allait se consacrer tout entier, l'œuvre dont il devait vivre et mourir.

Pour pouvoir accomplir dignement cette tâche, pour laquelle il n'était pas préparé, Garneau avait tout à apprendre, tout à trouver. Il lui fallfiit étudier la politique, la statistique, la diplomatie, apprendre méine le français, pour ne pas gâter par le st)le l'œuvre dont dépendait peut-être le réveil d'une race; il fallait arracher au désordre des archives canadiennes tous les renseignements précieux qui s'y trouvaient et fouiller les archives du \'ieu.x Monde qui contenaient des trésors.

Garneau ne recula pas devant l'énormité du travail ; ayant économisé 2.000 francs, il part pour l'Europe, passe deux ans tantôt à Londres, tantôt à Paris, compulsant des docimients, furetant parmi la poussière des archives. M. Viger, agent diplomatique du Canada en Angleterre, le prend comme secrétaire au moment où ses fonds étaient presque épuisés, ce qui permet au jeune historien de prolonger un peu son séjour en Europe.

De retour à Québec, Garneau continue pendant sept ans à consacrer les loisirs que lui laissait sa situation de comptable dans une banque, puis de traducteur à la Chambre d'Assemblée, à amasser des matériaux.

En 1840, dans un pays tout frémissant de la terrible crise qui semblait devoir en amener la fin, bien qu'elle fût le début de sa liberté, Garneau entreprit enfin la rédaction de son histoire, sans savoir, suivant la belle expression de l'abbé Casgrain, « s'il travaillait sur un berceau ou sur une tombe ».

Enfin, après douze ans de labeur acharné, le premier volume parut en 1845, suivi dès 1846 d'une deuxième partie où l'auteur utilise la correspondance officielle des gouverneurs français et. en 184S, d'un dernier volume qui conduit le lecteur jusqu'à la constitution de 1841.

L'enthousiasme excité par cette œuvre fut inexprimable. Pour la première fois, les Canadiens

Français apprenaient à connaître l'histOire glorieuse de leur race. L'influence de ce livre sur la littérature du Canada fut énorme. Sans doute Garneau n'avait pas en main tous les docuiuents nécessaires; il a commis des erreurs de détail qu'il serait puéril de lui reprocher. Ce qu'il faut voir dans son œuvre, c'est un tableau d'ensemble d'une vérité saisissante, où il expose des faits en» ore entièrement ignorés.

Lui-même, dans une lettre de 1846, adressée à lord Elgin. gouverneur général du Canada, explique en ces termes le but de son œuvre : « J'ai entrepris ce travail dans le but de rétablir la vérité si souvent défigurée, et de repousser les insultes dont mes compatriotes ont été et sont encore l'objet de la part d'hommes qui voudraient les opprimer et les exploiter tout à la fois. J'ai pensé que le meilleur moyen d'y parvenir était tout simplement d'e.xposer leur histoire. Je n'ai pas besoin de dire que ma tâche m'obligeait d'être encore plus sévère dans l'esprit que dans l'exposition matérielle des faits. La situation des Canadiens Français m'imposait l'obligation rigoureuse d'être juste, car le faible doit avoir deux fois raison avant de réclamer un droit en politique et. soit que l'on doive attribuer la cause aux préjugés, à l'ignorance, ou à '^o'jte autre chose, il est arrivé souvent dans ce pays qne cette double preuve a été insuffisante. »

Les grands patriotes d'alors saluent l'œuvre de Garneau avec enthousiasme. Morin et Papineau acclament l'historien comme un héros. L'histoire du Canada est également bien accueillie en Fran'~e : la Revue des Deux Mondes et le Correspondant lui consacrent des articles élogieux.

M. Ph. de Gaspé, résume bien l'influence de cette œuvre en écrivant :

« Vous avez été longtemps méconnus, n?es anciens frères du Canada. \'ous avez été indignement calomniés. Honneur, cent fois honneur à notre comp^riote M. Garneau qui a déchiré le voile qui couvrait vos exploits. Honte à nous, qui, au lieu de fouiller les anciennes chroniques si glorieu-ses pour notre race, nous contentions de baisser ia tête sous le reproche humiliant de peuple conquis qu'on nous jetait à la face à tout propos. *)

Garneau ne vit pas le retentissement immense de son œuvre; secrétaire du Conseil municipal de Québec depuis 1844, il consacrait tous ses moments de liberté à l'histoire, et il mourut en 1865. usé par le travail et sans avoir assisté au réveil du Canada.

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