I.e canon de la France a réveillé cette ombre
Qui vient, sortant soudain de sa demeure sombre,
Saluer le drapeau si longtemps attendu...
Tous les vieux Canadiens moissonnés par la guerre
Abandonnent aussi leur couche funéraire,
Pour voir réalisés leurs rêves les plus beaux.
Et puis on entendit, le soir, sur chaque rive,
Se mêler au doux bruit de l'onde fugitive
Un long chant de bonheur qui sortait des tombeaux.
Le Drapeau de Carillon, qui reste, avec le Vieux Canadien, le poème le plus célèbre de Crémazie, a pour héros un vieux soldat qui a survécu à la conquête anglaise et qui a gardé le drapeau de Carillon, glorieuse relique trouée de balles :
Ce glorieux témoin de ses nombreux faits d'armes Qu'il avait tant de fois arrosé de son sang. Il venait cha(|ue soir l'arroser de ses larmes.
Ce drapeau, il le montre le dimanche à d'autres Canadiens qui, comme lui, gémissent sous l'oppression anglaise. Enfin, il décide d'aller le porter au roi de France et de lui demander de venir délivrer la Nouvelle-France au nom de la glorieuse relique pour laquelle sont tombés tant de braves.
J'irai, pauvre soldat, jusqu'au pied de son trône
Et, lui montrant ici ce joyau radieux
Qu'il a laissé tomber de sa noble couronne.
Ces enfants qui vers Dieu, se tournant chaque soir,
Mêlent toujours son nom à leur prière ardente.
Je trouverai peut-être un cri de désespoir
Pour attendrir son cœur...
Une fois en France, les déceptions ne tardent pas à l'accabler; il ne peut approcher le roi et, repoussé, bafoué, à bout de ressources, il retourne au Canada où ses amis l'attendent avec anxiété.
Leur dira-t-il ce qu'il a souffert, leur enlèvera-t-il leur foi dans la France ? Il préfère leur laisser l'espoir et garder ses déceptions pour lui seul. Dans la contemplation de son drapeau où :
Nos regards savent lire en brillants caractères L'héroïque poème enfermé dans tes plis,
il trouve le (ourage de mentir et leur promet un pro( h.iin retour des l'"ran(jais.
Puis il s'en va avec son drapeau s'ageiKjuiller d.ins les jjlaincs d'Abraham, où sous un blanc liiueul de neige dorment tant de compagnons d'armes et, le lendemain matin, on retrouve un soldat mort, rijiilé dans les plis d'un drapeau bianc.
11 faut vf)ir rim])ortance de (Jréma/.ie plus encore dans l'influence qu'il eut sur la littérature de son tem]:)s (]ue dans son œuvre elle-même. Dans l'arrière-boutique de la rue Fabrique se réuni.îs.iit un véritable cénacle; Garneau, Fréchette, Chapman, Gaspé, Casgrain, Hauchemin )' fréquentaient. On y causait littérature, on y discutait avec ardeur les questions politiques et religieuses. Les Soirées canadiennes, le premier organe de la jeune école littéraire de Québec, y fut [presque fondé et Crémazie contribua largement à l'établissement de ce premier journal littéraire canadien.
Crémazie donna le goût des vers à la jeunesse de son temps, il permit à la poésie canadienne de prendre conscience d'elle-même. Nous lui devons ])eut-être la Légende d'un peuple de Fréchette, et quelques-unes des plus jolies pièces de Beauchemin.
Crémazie, en puisant le premier à la source nationale canadienne, en exaltant par ses vers l'amour de la patrie, à fondé la poésie canadienne qui n'a pas cessé de se développer depuis, et tous les littérateurs du Canada peuvent répéter les vers que Fréchette lui adresse :
Comme Reboul du divin Lamartine, Mes chants naquirent de tes chants.
La poésie de Crémazie, malgré sa très grande influence, ne dépassa pas les bords du Saint-Laurent. Il faut arriver à Louis-FIonoré Fréchette pour que la poésie canadienne se fasse connaître en France. Deux fois couronné par l'Académie française, Fréchette révéla à la vieille France l'existence d'une littérature canadienne- française. Il attira sur elle notre attention et fit connaître aux Français l'activité littéraire de leurs cousins canadiens.
Fréchette, né à Lewis en 183g, élevé au séminaire, mena, dès la fin de ses études, une vie prodigieusement active, s'occupant à la fois de littérature et; de politique.
Tout jeune, il va essayer ses forces en Amérique, mais ne rapporte de ce voyage que des désillusions. Dès 1858, il commence à publier quelques vers. Tour à tour rédacteur au ] ournal de Québec et traducteur à la Chambre d'Assemblée, il
Le C.'lnada Illustrl
consacre lous ses loisirs à la littérature. 11 retourne de nouveau en Amérique, crée VObseriaieur et l'Amérique à Chicago. Entre temps, il publie Mes loisirs en 1803. Voix d'un exilé en 1867, menant de front les lettres et la politique et se consolant par la poésie de deu.\ échecs électoraux. Elu député de Lewis, il publie pendant le temps de sa législature un volume de vers Pèle- Mêle. Il échoue aux élections suivantes et se consacre alors déhnitivement à la poésie Les Fleurs boréales, couronnées par l'Académie, et Les Oiseaux de tit'i^e paraissent en 1S79. Cette distinction de l'Académie lui valut dans son pays une très grande réputation. Il fut salué comme le plus grand poète du Canada. Il semblait, si grand fut l'enthousiasme des journaux, que le succès de Fréchette rejaillissait sur le Dominion tout entier. Ce succès local ne dura du reste que peu. la jalousie s'y mêla très vite et, bien qu'il conservât beaucoup d'admirateurs, il y eut peu de poètes qui furent aussi cruellement, aussi haineusement discutés que lui.
A Paris, le succès du poète canadien fut aussi très grand et on l'accueillit chaudement lors du séjour qu'il y fit En 18S7, il y publie la Légende d'un peuple. Ce poème épique relatant en vers dune large inspiration l'histoire du Canada est la plus belle œuvre de Fréchette. Nous y trouvons des vers souples et sonores, d'inspiration franchement romantique; nous y trouvons surtout un souffle patriotique élevé et pur, qui fait oublier les imperfections de détail et devrait lui assurer une place dans toute bibliothèque française.
La préface, où le poète semble déposer son livre sous la protection de la France, est très belle et mérite d'être citée tout entière :
A LA FR-WCE!
Mère, je ne suis pas de ceiii qui ont eu le bonheur d'être bercés sur tes genoux.
Ce sont de bien lointains échos qui m'ont familiarisé avec ton nom et ta gloire.
Ta belle langue, j'ai appris à la balbutier loin de toi.
J"ose cependant aujourd'hui apporter une nouvelle page héroïque à ton histoire déjà si belle et si chevaleresque.
Cette page est écrite plus avec le cœur qu'avec la plume.
Je ne te demande pas en retour un embrassement maternel pour ton enfant, hélas oublié- Mais permets-lui au moins de baiser avec attendrissement et fierté le bas de cette robe glorieuse qu'il aurait tant aimé voir flotter auprès de son berceau.
Cette note, d'un si bel enthousiasme patriotique,
se retrouve dans tout le |X)ème. 1! y glorifie sans cesse sa patrie canadienne et cette France dont il écrit :
Quand des antiques jougs l'humanité se lasse. Quand il est quelque part un peuple à secourir. Qui donc à l'horizon voyez-vous accourir? A genoux, opprimés, c'est la France qui pas -<■...
La Légende d'un peuple est l'histoire de cette terre qui porta le nom de Xouvelle-France, et qui l'a gardé comme un titre de gloire. De Colomb à Riel, Fréchette recueille pierre à pierre le collier des souvenirs.
Oh! notre histoire, écrin de perles ignorées.
Après avoir évoqué les solitudes préhistoriques, il suit avec ardeur les compagnons de Cartier allant à la conquête des terres américaines :
Salut d'abord à toi. Cartier, hardi marin. Qui le premier foula de ton pas souverain Les bords inexplorés de notre immense fleuve. Salut à toi. Champlain, à toi. de Maison-Neuve. Illustres fondateurs des deux fières cités Qui mirent dans nos flots leurs rivales beautés.
Le poète suit avec émotion les gas de chez nous venant fonder une nouvelle France en Amérique et apporter le christianisme aux Indiens :
Ce ne fut tout d'abord qu'un groupe, qu'une poignée De Bretons brandissant le sabre ou la cognée. Vieux loups de mer bronzés au vent de Saint-Malo, Bercés depuis l'enfance entre le ciel et leau ; Hommes de fer. altiers de cœur et de stature. Ils ont. sous l'œil de Dieu, fait voile à l'aventure. Cherchant dans les secrets de l'Océan brumeux. Non pas les bords dorés d'Eldorados fameux, Mais un sol où planter, signe de délivrance, A côté de la croix, le drapeau de la France.
Son vers coloré fait revivre pour nous la première moisson sur cette terre vierge :
Bientôt le blé jauni tombe à faucilles pleines: La javelle où bruit un essaim de grillons S'entasse en rangs pressés, au revers des sillons, Dont le creux disparait sous l'épaisse jonchée : Chaque travailleur s'ouvre une large tranchée : Et. sous l'effort commun. le sol transfiguré Laisse choir tout un pan de son manteau doré.
Comme dans l'œuxTe de Crémazie, les ombres sinistres d'Iroquois traversent le poème, massacrant les colons, brûlant leurs villages :
Et puis quand le village est réduit en monceaux De débris calcinés et de cendres rougies, Pour assouvir leur soif d'effroyables orgies, Les démons tatoués s'en vont en tapinois Recommencer plus loin leurs monstrueux exploits.
l.K Canada Illusjkk
Ces cMiil)iiM .uli's ( ciiil iiiucl U"s ne driour.igciil ]jas plus les colons que les iu,iss,ures el les sup plices n'arn-tcnt les apôlres couraj^eux cjui vont semer la bonne nouvelle (lie/, les sauva[;es. Avec la Lc^ciulf (/'n)i peuple, nous assistons émus au défile de tous ces martyrs héroïques :
IMiis U)in ^'\•^t l.alc-mant, Ihcbdul, d'autres cncuic Qui, sous k' fer (iiul ci Ir ICu (|ui cl(''\()ic, Meurent les yeux l(vé> au (it I...
Nous assistons aux luttes longues, acharnées, incessantes, entre rAii^lais et les colons de France, à cette guerre tenace et superbe où nos soldats abandonnés disputent aux réy;iments de la Grande- Bretagne ce |'a\s découvert ])ar les matelots nialouins, où la l-rancc avait planté son épée à côté de l.i croix.
Quelle lutte, et combien la France d'alors, dédaigneuse de quelques arpents de neige, s'en désintéresse !
On y meurt cependant là-bas, sur cette neige rougie. On y tombe bravement, élégamment, à la française. Les soldats montent aux remparts en sortant d'un bal, et les officiers, comme à Fontenoy, se battent en manchettes de dentelles.
-Mais le nombre devait trioni])her du courage.
Les deux chefs, frapi)és sur le même champ de bataille, expirent le même jour.
Puis la fm tragique de l'épopée :
Levis, dernier lutteur de la lutte dernière, Arrache encore, vengeant la France et sa fierté, Un suprême triomphe à la fatalité.
Le Canada est perdu, tout un peuple est livré à la conquête :
Et notre vieux drap(>au trempé de pleurs amers Ferma son aile blanche et repassa les mers.
La dernière partie du poème exalte les patriotes du dix-neuvième siècle et la conquête de leur liberté politique. Après les deuils, après la lutte, l'apaisement se fait, et, terminant son œuvre, Fréchette mvoque le temps où
...La concorde enfin a complété son œuvre, Où les haines de race enfin sont oubliées Et, sous les étendards de France et d'Angleterre, Fiers d'un double blason que rien ne peut ternir, Nos marins jettent l'ancre au port de l'avenir...
Certes, ce poème, qui reste l'œuvre maîtresse de Fréchette, contient bien des inégalités. A côté de vers sonores, de périodes brillantes, il y a des par-
ties l.iibles, (les lunl.it HUIS par lr(jp ll.igranles, mais rins[)iration se soulicni a travers toute l'œuvre, l'idée reste toujours iKjble el élevée et c'est assez pour que ce poème soit classé parmi ceux cjui doivent rester.
Aj)rès avoir publié la Léi^nide d'itii peuple, qui lit de lui le poète natumal du Canada, I'"réchelte continue à dépenser une grande activité littéraire. Fil i8(;(), il publie à Montréal ses Feuilles volantes, puis des contes en prose et s'essaye même au théâtre. .Ses drames, surtout Véronica, contiennent de belles scènes noyées dans des péripéties trop lotillues. 11 publie en anglais des Christmns laies, puis une viouvelle série de contes Originaux et détra<//iés, où il caricature avec gaieté des types canadiens.
11 meurt en 1908 en possession de tout son talent et en pleine activité littéraire.
Fréchette a intéressé l'Europe à la vie littéraire du Canada. Dans certains de ses poèmes, il montre des qualités de vrai poète; un vers souvent riche et coloré, une inspiration toujours noble et généreuse, une très réelle science de la rime font de lui, malgré quelques imitations et un romantisme parfois encombré de déclamation et d'enflure, un poète qui restera le chantre de la patrie canadienne.
Cette veine épique, qui semble aujourd'hui délaissée par les écrivains français, possède à côté de Crémazie et de Fréchette un autre représentant au Canada.
William Chapiiian, d'Ottawa, bien français de cœur et de langue en dépit de son nom anglais, continue cette première école de poésie. Bien qu'il fût un adversaire ardent de la poésie de Fréchette, il continue visiblement son œuvre.
Comme lui, il chante à l'aide d'alexandrins sonores les nobles enthousiasmes et les larges horizons. Il aime à décrire la mer et nous avons de lui des peintures saisissantes de l'immensité de l'Océan.
Dans son poème Terre, dont l'idée ressemble un peu au début de La Légende eV un peuple, il nous dépeint avec réalisme les larges horizons marins» devant lesquels grandit Cartier.
Issu de ces Bretons, altiers comme le chêne. Qu'enivraient les clameurs du vent qui se déchaîne ; A travers les embruns des grands flots aboyants De ces marins aussi courageux que croyants Qui sur chaque océan déferlaient leurs voilures, Cartier grandit avec la soif des aventures; Et coula sa jeunesse au bord du gouffre amer, Hanté par des projets vastes comme la mer.
Le Can.\da Illi sTRi:
Dans L<i rtiiiédiction du départ, Chapman développe le sujet du tableau français. La Première messe à Ville-Marie, qui se trouve dans I.1 cathédrale de Montréal. Avec une émotion sobre et sincère, il décrit ces rudes marins courbés sous la bénédiction du prêtre :
Avant que de partir pour aller affronter L'immensité des eaux et des forêts sauvages, Cartier dans le lieu saint conduit ses équipages Et là. devant lautel où le lourd ostensoir Flambe dans un nuage odorant d'encensoir. Comme le soleil d'or rayonne dans la brume Que la mer fait monter de sa vague qui fume. Il implore avec eux le Maitre souverain. Et tous ces matelots, aux poitrines d'airain. Tous ces aventuriers qui n'ont courbé la tête Xi devant les puissants, ni devant la tempête. Au signal de leur chef s'inclinent tout tremblants Sous l'absolution d'un prêtre en cheveux blancs.
La tempête qui assaille ces hardis navigateurs est décrite en vers puissants et d'un très beau relief :
Des vols de goélands, tournoyant sur les flots. Semblaient de leurs longs cris railler les matelots Sous le vent, qui déjà gémissait dans la brume, Les ondes crépitaient en se marbrant d'écume; Comme un sein oppressé l'Océan se gonflait. Dans sa trompe, au lointain, la tempête soufflait, Et sa rauque clameur, par instant suspendue. Roulait comme un sanglot dans la momc étendue. L'-s flots s'enflaient, s'enflaient, et les ponts des vaisseaux Tout penchés blanchissaient sous l'écume des eaux. L'ouragan à présent déchaînait tous ses souffles Et. secouant les mâts, les haubans et les moufles, Ruant sur les gaillards de lourds paquets de mer, Poussait dans l'infini des hurlements d'enfer.
Cependant nos marins triomphent de la tempête et ils aperçoivent enfin la terre canadienne :
Et la terre monta dans la sérénité
De l'espace inondé des rayons de l'été.
Dessinant des forêts et des grèves d'opale,
Pleine d'une fraîcheur suave et virginale.
Et quand le couchant d'or sombra dans l'Océan,
Lent, calme et solennel, un cantique géant
Annonçait atix échos du Canada sauvage
Que des braves venaient de fouler son rivage.
Apportant avec eux, signe de liberté.
L'étçndard de la France et de la chrétienté.
Tous les vers de M. \^*. Chapman ne valent pas ceux-ci, ni ceux de L'Enfant de la Balle, un conte familier et dramatique. Son inspiration est trop souvent coupée par des défaillances que le travail du stA'le ne vient malheureusement pas voiler. Cep)endant les qualités poétiques de son œu\Te sont assez marquantes pour lui valoir deux fois les sufîra^es de l'Académie. Le volume de vers intitulé
Aspirations est couronné en 19"4 et Les Rayons du Xord obtiennent également un prix en 1910. Dans ce dernier volume, Chapman se révèle à nous non seulement comme i)eintre de la grande nature canadienne, mais comme un poète délicat accessible au sentiment. La jeune école littéraire du Canada lui reproche ses négligences de forme avec une critique aussi âpre que celle dont il a usé lui-même envers son devancier Fréchette.
William Chapman
Les Fleurs de givre, parues en 191 2, à côté de grandes inégalités, offrent de très belles pièces. Le poète parviendra-t-il, par un travail acharné, à se débarrasser de ses négligences de forme, à épurer et contrôler son inspiration ? L'avenir nous le dira, mais, tel quel, la lecture de l'œuvre de Chapman offre à côté de parties fatigantes des passages fort beaux et nobles et laisse après elle une impression saine et forte.
Tous les poètes canadiens ne sont cependant pas des poètes épiques exploitant les gloires nationales. En 1895 s'organise au Canada l'école littéraire de Montréal, qui donne des lectures publiques de 1898 à 1900. Cette école abandonne la culture presque exclusive de l'alexandrin en vers suivis. Les nou-