‹ Le Canada [microforme]Chapitre 18 sur 46 · AT GANT REGRET DES SIENS ET AU REGRET MÊME DE SES ENNEMIS · texte numérisé non relu

AT GANT REGRET DES SIENS ET AU REGRET MÊME DE SES ENNEMIS

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bataille qu'après la défaite, et avait dû battre en retraite. Le chevalier de Lévis était au lac Champlain pour contenir et arrêter l’invasion. En l’absence des officiers les plus distingués, on prit le regrettable parti de se retirer au fort de Jacques-Cartier, situé à une petite distance, en abandonnant Québec, la capitale, à la garde de quelques compagnies de miliciens démoräalisés, pl: és sous les ordres d’un capitaine irrésolu, appelé

Ramsay.

M. de Lévis, dès qu’il apprit les désastres du 13 septembre, revint en toute hâte à Jacques-Cartier pour se mettre à la tête des débris de la petite armée. Aussitôt il comprit qu’il fallait retourner à Québec, afin d’empêcher l'ennemi de s’en emparer. On fit toute diligence, et ie 19, cinq jours après la défaite, nos bataillons se trouvaient à une petite distance de la ville; il était trop tard! La veille, Ramsav, au lieu de relever le moral de sa troupe privée de vivres et de munitions, avait eu l’insigne faiblesse de capituler, avant même que le siége fût commencé.

L'année suivante, M. de Lévis, affligé, mais non découragé, revint à Jacques-Cartier, réunit les débris de ses troupes. et résolut de reprendre Québec. Il partit de Montréal en avril 1760, et arriva le 28 de ce mois sur le plateau même où Montcalm et Wolf s'étaient rencontrés quelques mois auparavant ; efficacement secondé par M. de Bourlamaque, il battit les Anglais, les m1 en déroute , prit leur artillerie, tua ou blessa huit cents

hommes, et força leurs épais bataillons à chercher un refuge dams la ville dont ils avaient chassé les habitants, parce qu'ils eraignaient de leur part un soultvement

pendant la bataille, Le chevalier de Lévis vint assiéger la ville. Il manquait

LE 14 SEPTEMBRE DH L'AN DU SEIGNEUR 1759, A LAUE D! UAHANTE-HUIT ANS, LES FRANCAIS, EN PLEURANT, DÉPOSÈRENT DANS LA l'üb&i QU'UNE BOMBE EN ÉCLATANT AVAIT CREUSÉE LI HE=T] DE LEUR BRAVE UAPITAINE, ET LES CONFIÈRENT A LA LOYAUTÉ D'UN ENNEMI GÉNÉREUX,

de poudre et de canon, et il usait avec une grande ré- (0) serve ses dernières et rares munitions, dans l'attente r' d’un secours de la France. Un vaisseau chargé de pro- 6] visions eût suffi pour le sauver. Mais nos bâtiments, partis trop tard de Bordeaux, n’arrivèrent pas à temps ; 1 la flotte anglaise, au contraire, apparut au bas du fleuve rc Saint-Laurent. C'était le triomphe des ennemis et la ju ruine de nos dernières espérances! ci M. de Lévis dut lever le siége et opérer sa retraite sur Montréal. Les Anglais dirigèrent alors de ce côté les co trois corps dont ils disposaient pour entourer cette ville | 4, et l’obliger à se rendre. M. de Lévis ne consentit pas à né

encore à perdre tout espoir; il s’efforça de ranimer le

zèle des Canadiens, de calmer les inquiétudes trop fon- Si

dées des fournisseurs de l’armée, créanciers dont Îles la

A LU lettres de change n’étaient plus soldées . Il décida les l’A AL officiers et les soldats à se dessaisir de l’argent de poche mi 14 qui leur restait, pour acheter du pain et se ménager la “ leu

il ( subsistance de trente jours; puis il prépara la dernière : Gr | lutte. Il avait trois à quatre mille hommes à opposer à di} quarante mille ennemis! Les fortifications de Montréal e se consistaient en un mur peu épais avec des fossés con- 4 d’ struits depuis bien des années, et destinés autrefois à ; prévenir une surprise des farouches Iroquois. Ces moyens de défense étaient trop insuffisants ; aussi le marquis de Vaudreuil (toujours gouverneur de la colonie), d'accord avec le conseil de guerre, défendit for- } mellement de prolonger plus longtemps une guerre !. | désormais inuiile, et le vaillant général, obéissant à re- | gret, poxa les ar mes le 8 septembre 1760 : à partir de ce 3 rég jour, nos colons, si éminemment Français, passaient au À ren nu pouvoir de l'Augleterre!.. lui ie Eu 1763, eurent lieu da punition d'un grand $ scandale me ) et la signature d’un humiliant-traité, É mai

Le scandale avait été longtemps toléré. Il consistait : Qui dans une série de concussions commisés au Canada. Ces

t L'État devait aux colons quarante millions, qui ne furent pes :omboursés.

odieuses dilapidations, à l’ombre desquelles s’étaient rapidement élevées des fortunes considérables, avaient épuisé les forces du pays et hâté le jour de sa ruine. L'opinion publique appelait un châtiment; aussi, en 1761, un arrêt du conseil d'État et une ordonnance du roi chargeaient vingt- sept conseillers au Châtelet de juger les employés les plus compromis. À la tête des cinquante-cinq accusés figurait M. Bigot, intendant du Canada, qui fut banni à perpétuité du royaume, avec confiscation de ses biens, 1,000 livres d'amende, et 4,500,000 livres à l'État. Le total des restitutions ordonnées en 1763 s'élevait à 12 millions.

Cette même année (10 février), le duc de Choiseul signait avec l’Angleterre le traité de Paris, qui cédait à la Grande-Bretagne toutes les possessions françaises de l'Amérique du Nord, et réservait à nos quatre-vingt-deux mille compatriotes catholiques la faculté de professer leur culte, autant que le permettaient les lois de la Grande-Bretagne. Cette restriction odieuse, dont nos diplomates ne saisirent peut-être pas toute la portée, servit à abriter l'oppression des consciences. Le roi d'Angleterre, Georges IIL, s’empressa d'imposer à sa nouvelle conquête les mesures législatives adoptées contre les catholiques dans la Grande-Bretagne.

«Mais, comme le dit le R. P. Lacordaire dans une lettre adressée à un jeune homme, les lois des nations chrétiennes c’est de ne pas permettre le retour dans le monde d’une domination unique, comme au temps de l'empire romain. C’est pourquoi ce qui dans l’Europe régénérée a tendu à cette ambition démesurée a toujours rencontré un obstacle insurmontable. Charlemagne a lui-même divisé sa succession; les papes ont heureusement combattu le développement du saint-empire romain. La France, pendant un siècle et demi, de Charles- Quint au traité de Westphalie, a travaillé à l’abaissement de la maison d'Autriche, héritière des deux mondes. Europe s’est coalisée contre Louis XIV, et elle a jeté .2S Napoléon. »

L’Angieterre avait abusé du droit de la conquête; le

châtiment ne se fit pas longtemps attendre. Cette puis-

sance venait de détruire sans s’en apercevoir le dernier à argument qui pût retenir les colonies sous sa domina-

tion. Restées soumises tant que le voisinage des Français ta leur faisait sentir le besoin d’être protégées par la métro- Fe pole, eiles songèrent à secouer le joug de l'Angieterre ee dès qu’elles furent rassurées de ce côté, et treize ans pr plus tard, en 1776, leurs représentants déclaraient l’in- gn

dépendance des États-Unis. dan Quant à nos malheureux compatriotes, ils regretièrent .

vivement la perte de la patrie, de cette patrie qu’on aime pi toujours, mais qu’on chérit davantage le jour où on la én perd. La conduite tenue quelques années auparavant | envers les Acadiens par les Anglais leur inspirait d’ail- pa leurs des craintes trop fondées. Ils avaient encore pré- jeu sents à l’esprit les procédés barbares au moyen desquels lo! sept mille personnes ! établies dans ce pays avaient été leu

violemment expulsées de leurs foyers. Ces paisibles co-

lons vivaient unis comme une famille de frères, sous la

bienveillante autorité de la France; mais la pureté de \ Î

leurs mœurs, leur dévouement à leur pays et leur attachement à la foi catholique déplaisaient aux vainqueurs, qui les accablèrent de vexations et d’impôts. Les opprimés étaient résolus à tout souffrir et à tout perdre plutôt ls que d’apostasier, et quand les officiers de la couronne d'Angleterre virent que les menaces et les persécutions n’obteñaient aucun résultat, ils décrétèrent contre eux la loi du bannissement.

Les prendre de force, dit à ce sujet M. Bancroft déjà cité, c’eût été impraticable; aussi eut-on recours à Ja ruse. Une proclamation générale déM754, publiée partout le même jour, invita tous les hommes, y compris les enfants âgés de dix ans, à s’assembler dans leurs villages respectifs, Le 5 septembre, jour désigné, ils obéissaient. À Grand-Pré, par exemple, quatre cent dix-huit V hommes sans armes arrivèrent à la fois : on les fit entrer dans l’église, dont les avenues étaient gardées, et Wins-

1 Haliburton porte ce chiffre à quinze mille,

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low, le commandant américain, s’étant placé au centre, leur tint ce discours :

« Vous êtes réunis ici pour que je vous fasse part de la résolution définitive de Sa Majesté à l’égard des habitants français de cette province. Vos terres, vos métairies, Vos provisions de toute espèr : sont confisquées au profit de la couronne, et vous-mêmes vous serez éloignés de ce pays. Vous devez à la bonté de Sa Majesté le droit qui m'est accordé de vous laisser emporter votre argent et vos objets domestiques, sans qu’ils puissent cependant encombrer les vaisseaux où vous allez vous embarquer. » Et il les déclara prisonniers du roi.

« Le 10 septembre, jour fixé pour le départ d’une partie des exilés, ils furent amenés sur six rangs, et les jeunes gens, au nombre de cent soixante et un, reçurent l’ordre de s'embarquer les premiers, Ils pouvaient quitter leurs fermes et leurs chaumières, leurs troupeaux, leurs champs, les sombres rochers au milieu desquels ils avaient vécu; mais la nature protestait dans leur cœur contre l’odicuse mesure qui les arrachaiït à leurs familles. Et cependant à quoi donc aurait pu servir le désespoir frénétique de jeunes gens sans défense? Ils n’avaient point d'armes, et la baïonnette les contraignait à obéir. Ils durent marcher à pas lents de la chapelle jusqu’au rivage , au milieu de leurs femmes et de leurs enfants, qui appelaient à genoux les bénédictions du Ciel sur leurs têtes, eux-mêmes pleurant, priant et chantant des cantiques. Les plus vieux s’embarquèrent ensuite; les femmes et les enfants devaient attendre de nouveaux transports... Je ne sais si les annales de l'humanité conservent le souvenir d’une peine aussi cruelle, aussi Injuste, aussi durable que celle infligée aux habitants français de l’Acadie. »

Le traité de 1763, en abandonnant à l'Angleterre le Canadä, réservait, comme nous l'avons déjà dit, aux anciens sujets de la France la liberté de conscience; cette clause essentielle de la convention ne fut pas observée, et dès l’année suivante la septième partie des terres était consacrée au soutien de l’Église protestante, qui ne

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comptait pas de disciples dans le pays ; les lois anglaises, les pénalités inventées contre les catholiques étaient mises en vigueur, et les réclamations des Canadiens restaient méconnues durant environ treize ans. Cependant, quand les États-Unis secouèrent le joug de la métropole , l'Angleterre comprit enfin que son intérêt lui commandait de tempérer les rigueurs de ses iniquités. Les tracasseries dont nos colons étaient les continuelles victimes firent alors place à un régime plus équitable. La législation française , associée à certaines lois criminelles d'Angleterre, fut rendue à la province de Québec; les catholiques furent déclarés admissibles aux emplois publics du pays, et la milice nationale fut organisée.

Hâtons-nous d’ajouter que ces adoucissements ne changèrent pas l'esprit hostile des vainqueurs envers les colons, qui en soufirirent pendant près d’un siècle. Mais le salutaire ascendant du catholicisme les préserva de deux écueils qui auraient entrainé leur ruine : la révolte et l’apostasie. Malgré de pernicieuses influences ils gardèrent la foi, lumière de leurs foyers et joie de leurs cœurs; ils se préservèrent des idées révolutionnaires, restèrent soumis à l'autorité légale, en conservant scrupuleusement leur manière de vivre, leur langue, leurs traditions, leur amour pour la France, leur religion; par la dignité, par l’admirable loyauté de leur conduite, ils amenèrent enfin les protestants à honorer leurs nobles vertus.

D'après M. Hogan, le cultivateur du bas Canada, c’està-dire le colon originaire de la France, vit simplement et se contente de peu; l'étranger qui parcourt les villages du pays est suiué de tous côtés par les jeunes et les vieux avec tant de grâce et de cordialité, qu'il se sent bien vite de la sympathie pour les habitanis. S'il entre dans les maisons, il les trouve bien tenues. Il reçoit chez tous, même chez les plus pauvres, un accueil, une hospitalité qui le charment. Fil parle malle français, quand même il ferait les fautes les plus grossières, pas un sourire ne vient errer sur les lèvres, pas même sur celles des enfants; les opinions, le pays, la religion de l’étran-

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ger peuvent n'être pas de leur goût, mais tant qu’il réside sous leur toit, y dût-il rester des mois entiers, jamais il n’entendra un mot qui puisse heurter ses sentiments ou blesser son orgueil.

Les Canadiens français sont bons et bienveillants, dit lord Durham, sobres, industrieux, honnêtes, très-sociables, gais, hospitaliers, distingués dans leurs manières; ils ont une politesse qui se rencontre dans toutes les classes de la société.

Une lettre de Godley sur l'Amérique renferme les mots suivants : « J’avoue ma profonde sympathie pour les Canadiens français. » Et après cette déclaration il énumère quelques-unes de leurs qualités si attachantes; il loue leur gaieté de cœur, leur politesse inspirée par l'esprit de bienveillance, leur respect pour les supérieurs, leur confiance pour les amis, leur amour pour la religion.

Le docteur Shaw pense qu’ils surpassent de beaucoup, dans les mêmes conditions, le peuple d'Angleterre. « Je les ai vus, ajoute-t-il, se réunir à l’église en grand nombre, à cinq heures du matin, et j'ai appris qu'ils s’y rendent souvent dès quatre heures, prouvant ainsi qu'ils ne sont pas nonchalants quand il s’agit de servir Dieu. »

Enfin M. Buckingham porte le jugement qu’on valire: « Tout ce que nous voyons des Canadiens français nous autorise à penser qu’ils sont les plus heureux parmi les habitants du globe... Je les crois plus sobres, plus vertueux, plus contents de leur sort que les Américains. »

A côté de ces appréciations impartiales, émanées d’auteurs anglais et protestants, nous pourrions placer les témoignages de divers historiens français et catholiques ; nous nous bornerons à en citer un seul; c’est celui d'un auteur ! distingué, qui s’est attiré les sympathies de ses nombreux lecteurs par sa loyauté, son esprit et son talent. | « Jamais je n’oublierai l'impression que je ressentis

1 M. X. Marimier, de l'Académie française, Voir le Correspondant du 25 janvier 4873,

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