CHAPITRE IX
Diocèses du Canada. — Clergé séculier et régulier. — Vie du missionnaire chez les sauvages, — Lettre du R. P. Kohler., — Stations situées près du lac Huron, du lac Supérieur et de la rivière Sainte- Marie. — Lettre du R. P. Choné. — Grande île Manitouline. — Voyages, médecine, mœurs et coutumes de certaines tribus sauvages. — Trait de foi,
Au point de vue ecclésiastique, les deux provinces actuelles du Canada se divisaient jusqu'à ces derniers temps en dix diocèses. Celui d'Ottawa appartient, par moitié, à chacune d'elles; l'étendue de ce vaste territoire dépasse peut-être celle de la France; il se compose de deux parties distinctes : l’une est ouverte à la colonisation ; l’autre est plus spécialement le domaine des sauvages. Environ trente-cinq mille catholiques y sont disséminés sur un immense pays inculte et dépourvu de chemins.
Le bas Canada compte cinq autres diocèses : ceux de Québec, des Trois-Rivières, de Montréal, de Saint- Hyacinthe et de Saint-Thomas de Rimouski. Dans le haut Canada se trouvent ceux de Kingston, de Toronto, d'Hamilton et de Sandwich. Nous parlerons plus tard des nouveaux diocèses et du vicariat apostolique récemment créés dans le nord-ouest du Canada.
Le clergé séculier, trop peu nombreux, est très-efficacement secondé par divers ordres religieux, spé-
cialement par les sulpiciens, par les jésuites et les oblats!.
La communauté de Saint-Sulpice cort' :e le bien qu’elle a commencé au Canada, sous piration de M. Ollier, son fondateur.
La compagnie de Jésus, qui a tant fait pour l’évangélisation de ces contrées, y est encore représentée de nos jours par cent de ses membres; ils dirigent l’université de Montréal, le noviciat situé au Saut-de-Récollet, et possèdent les résidences de Chatam, de Guelphe, de Québec, de Sainte-Croix dans l'ile Manitouline, du Sault-Sainte-Marie, du fort William, etc. Dieu seul sait le bien qu’ils accomplissent dans ces contrées lointaines; nul ne pourrait dire le nombre des âmes éclairées, préservées du mal et conduites au ciel par leur inépuisable sollicitude.
Un de ces disciples de saint Ignace, le P. François de Crépien, dont la mémoire est vénérée, a décrit autrefois la vie du missionnaire chez les sauvages. De nos jours les choses se passent à peu près comme de son temps.
« La vie d’un missionnaire, dit-il, est un long et lent martyre, un exercice presque continuel de patience, de mortification, de pénitence, surtout dans les cabanes et sur les chemins avec les sauvages.
« La cabane, composée de perches et d’écorces de bouleau, est entourée de branches de sapin.
« Presque tout le jour le religieux est assis ou à genoux, exposé en hiver à une fumée pour ainsi dire continuelle.
« En voyage il se couche tout habillé sur la terre gelée, et parfois sur la neige couverte de quelques branches assez rudes.
« S'il est abrité par une cabane et qu’elle soit petite, souvent il brûle sa couverture et ses habits.
1 Les révérends pères de Sainte-Croix du Mans dirigent le collége de Saint-Laurent-de-Groshourg, à quelques lieues de Montréal; les révérfends pères basiliens sont chargés d’un collége à Toronto.
bllége
« Il n’ôte guère sa soutane et ses bas que pour se défendre de la vermine, dont les parents, et surtout les enfants, sont toujours abondamment couverts.
« Sa boisson ordinaire est l’eau du ruisseau, celle de quelque mare, parfois de la neige fondue.
«Il mange quand il y a de quoi manger, et qu’on lui offre quelque chose. Parfois la viande n’est qu’à moitié cuite, ou bien elle est fort dure, surtout quand elle a été séchée à la fumée; ordinairement on ne fait qu’une fois chaudière par jour; en temps d’abondance on la fait deux fois, mais ce temps ne dure guère.
« La peau des chiens lui sert de serviette, comme les cheveux aux indigènes.
« La fumée parfois est si épaisse qu’elle fait pleurer; quand il se couche, il semble qu’on lui ait jeté du sel dans les yeux; à son réveil, il a bien de la péine à les ouvrir.
« En hiver, quand il marche sur des lacs ou de longues rivières, il est tellement ébloui par lé lat des neiges et par l’eau qui coule continuellement de ses yeux, que pendant quatre à cinq jours il ne peut pas lire son bréviaire. Quelquefois il faut le conduire par la main.
« Il est souvent importuné par les pleurs, par les cris des petits enfants, et par la puanteur de ceux dont les écrouelles ou d’autres maladies répandent autour d’eux une odeur nauséabonde. . . . ,. . . . . . . .
« La souffrance et la misère sont l'apanage de ces saintes missions; mais les prêtres qui s’y adonnent trouvent que si les privations sont grandes, les consolations et es joies spirituelles le sont bien davantage encore ! »
Les lettres suivantes, écrites au xiIx° siècle par des PP. de la compagnie de Jésus, prouvent qu’ils ont les mêmes difficultés à surmonter : elles donneront aux lecteurs une idée des contrées qu’ils parcour nt et des sauvages qu'ils convertissent.
« … Les diverses stations que nous visitons, disait le
R. P. Kohler en 1850, sont situées sur la rive nord du lac Huron, du lac Supérieur et sur les deux bords de la rivière Sainte-Marie , qui forme, en les unissant, nombre de lacs assez vastes et tout parsemés d’iles…
« Outre les groupes d’habitations européennes, les cabanes ou loges, dispersées çà et là sur toutes les grèves, jusque dans les bois, et au milieu des îles, où je suis forcé de m'’arrêter parfois presque aussi longtemps que si j'avais à instruire une bande entière, nous comptons neuf postes principaux.
« La politique des commerçants qui ont affaire à l’Indien est de le tenir constamment en dette, de manière à le forcer de chasser pour obtenir en échange ce dont il a besoin. Le sauvage sait tout cela; aussi ne veut-il pas acquitter les dettes qu'il n’a pas contractées dans l’année courante, et, pour se soustraire aux exigences de ses créanciers, il cache d’ordinaire ses fourrures, payant ainsi de ruse ceux qui l’exploitent et le trompent. Pour le faire parler et lui donner de la confiance, les voyageurs ne sont pas plutôt arrivés dans la loge, qu'ils lui offrent des boissons fortes. L’eau de feu est la clef de la cache. Dès qu’un sauvage, quelque taciturne qu’il soit, a un filet d'alcool dans la tête, il ne garde plus de secret, et devient d’une loquacité étrange. Il en est qui ne prononcent jamais un mot de français ou d'anglais quand ils sont sobres; ils semblent même ne comprendre aucune de ces langues, aussi est-on fort surpris de les entendre parler français ou anglais, de préférence à leur propre idiome, quand ils sont en train. Les plus honnêtes traitants ne cherchent qu’à rendre un sauvage un peu gaillard pour lui faire payer ses dettes; mais d’autres grands coquins qui ont laissé, disent-ils, le bon Dieu à Montréal avant de venir ici, ne se contentent pas de si peu. Une fois que la cache est connue, ils enivrent les Indiens pour les mettre hors de combat, et trafiquent à leur propre compte des peaux qu'ils ont volées.
1 Cette lettre et celles qui seront reproduites dans la suite de ce volume sont extraites des Annales de la propagation de la foi.
d du de la nbre
, les s les où je mps )Mmp-
l’Inère à ont il l'pas nnée e ses ayant Pour VOyals lui de la soit, bcret, prodils cune ndre opre traigailands tréal Une Aiens leur
de ce
« Après vingt ou trente ans passés au milieu des sau-
vages, les voyageurs en ont contracté toutes les habitudes : un laisser aller, un manque d'ordre qui leur fait gaspiller le présent et les prive de ressources pour leurs vieux jours. Malgré tous leurs défauts, il est rare de trouver des commis canadiens qui n'aient pas conservé la foi. La plupart d’entre eux voient même avec plaisir approcher l’époque où ils reçoivent la visite du prêtre.
« Au milieu le l'ile Saint-Joseph s'élève un plateau, couronné de benss forêts d’érables. Qu'on ne croie pas pourtant que les fameuses forêts vierges de l'Amérique valent la peine qu’on vienne les visiter. Un Français qui se ferait une idée plus belle de nos contrées que de son propre pays, se trouverait bien vite désenchanté à son arrivée au désert. Quand on entend parler des forêts de l'Amérique, de ses plantes, de ses nuées d'oiseaux au plumage brillant de mille couleurs, on est porté à confondre les deux continents. Le Nord est bien loin de répondre aux poétiques descriptions qu’on fait du Sud; j'excepte la Colombie, de l’autre côté des montagnes
tocheuses, où la végétation est d’une étonnante richesse. Ce qui fait en Europe le charme du printemps, c’est le chani des oiseaux et l’air embaumé des campagnes. Ici rien de cela. La nature y est semblable à ces hommes dont les dehors aimables vous font désirer d’entrer en rapport avec eux, et qui, une fois abordés, se trouvent sans esprit et sans cœur. Les oiseaux de ce pays ont un riche plumage, mais point de chant; on y voit de belles fleurs, mais elles n’ont aucun parfum.
« Le village de Gachkiwang n’a pas encore de chapelle ni d'habitation pour le missionnaire. Un ancien militaire nous a donné l'emplacement d’un cimetière et quelques arpents de terre faisant partie de sa propriété. Quoique sans religion, 1l demandait toujours à des prêtres catholiques de baptiser ses enfants; mais personne ne pouvait dire s’il voulait les faire instruire dans les principes de notre foi. Plusieurs d’entre eux étaient déjà grands, et cinq ou six d’âge à faire leur première communion. Connaissant ces circonstances, je pris le parti
de m'’arrêter chez lui en allant, pendant l'hiver, jusqu’à la station du Détour. Comme je le connaissais pour un bon vivant, homme instruit et grand causeur, je lui dis, dès que je me trouvai seùl avec lui: « Ah çà! major, « en qualité d’ancien militaire, vous devez me com- « prendre sans peine, quand je vous dis que je viens « vous voir non pas pour m’amuser, mais en ordon- « nance. — Oui, oui, père; eh bien, dites. — Vous faites « baptiser tous vos enfants par des ministres de notre « religion; est-ce lubie de votre part, ou bien désirez- « vous sincèrement les voir catholiques? Je ne veux pas « vous forcer la main en vous pressant de me répondre; « je dois demain me rendre à l’entrée du lac Huron; je « passerai vingt-quatre heures au milieu d’une famille « qui se trouve isolée pendant tout l'hiver, et que je « n’aime pas à laisser sans secours religieux; je revien- « drai ensuite vous demander l’hospitalité. Réfléchissez « d’ici là ; si à mon retour vous avez pris le parti de faire « donner une is:struction religieuse à vos enfants, vous « me le direz, je me mettrai alors à l’œuvre; sinon, je « continuerai ma route vers Gachkiwang, sans que nous « cessions d’être bons amis. » La manière ouverte avec laquelle je lui parlais lui plut; il me dit qu’il éprouverait une grande satisfaction de voir ses enfants catholiques. « C’est dans le catholicisme seul, ajouta-t-il, que je vois quelque chose qui parle au cœur. Les protestants ont « supprimé tout ce qui donne chez vous tant d’attrait à « la vertu ; entre autres, cette dévotion à la sainte Vierge, « qui a quelque chose de si tendre qu’on ne peut s’em- « pêcher d’en être touché. Mes enfants m'ont toujours « obéi; mais je leur ai dit, et je le leur répèterai encore, « qu’en matière de religion, je veux leur laisser toute « liberté. Je leur donne mon avis en père, c’est à eux « de répondre en hommes. » Avant de le quitter, j'eus un entretien particulier avec l’ainé de ses fils. Je Jui traçai un aperçu général de notre sainte religion, et lui fis comprendre les obligations qu’il avait contractées à son baptême. Je partis en lui recommandant de parler sérieusement à ses frères et sœurs de cette affaire si
imp jour dère mie:
trois pou Ils s que Leu:
ame les i
Er SOn ] tuée
QC, du 1e dieux nism viven lage ;
tation aband de se j'avais Passar avaien actuel
chacur abandc ordres,
importante pour leur salut éternel. Je ne fus que deux jours absent, et, quand je revins les voir, ils me demandèrent tous à être instruits. Je n’ai jamais vu d’enfants mieux disposés. Je fis faire la première communion aux trois plus grands, et dans une autre visite je donnai pour la première fois aussi le bon Dieu à trois autres. Ils se font un plaisir d'apprendre, en mon absence, ce que je leur indique dans les livres que je leur ai laissés. Leur mère, protestante, ne manque jamais de me les
amener elle-même, en me priant de les interroger et de les instruire. »
En 1847, le P. Choné écrivait à son supérieur, datant son récit de Sainte-Croix, Grande - Manitouline (île side dans le lac Huron) :
. Les nombreux sauvages répandus sur les bords éi lac Huron sont encore privés de tout secours religieux : aussi la plupart ont-ils abandonné le christianisme, et ceux qui ont gardé quelques restes de foi ne vivent guère mieux que les infidèles. Dans un petit village appelé Chichegouaming, la maison du chef seule a conservé quelques habitudes pieuses; dans les autres loges, aucune prière en commun, même le dimanche, aucun signe de religion ; l’ivrognerie, avec ses suites, y fait des ravages effroyables.
« En arrivant dans ce hameau, j'ai visité tous les Indiens présents, et le soir je les ai réunis dans l’habitation du chef. Là je commençai par compatir à leur abandon, en rejetant leur égarement sur cette privation de secours spirituels; puis je les félicitai du bien que j'avais entendu dire d’eux par mon prédécesseur, et, passant de leurs bonnes dispositions aux abus qu’ils avaient laissés s’introduire, je fis voir combien leur état actuel était opposé à la qualité d'enfants de Dieu qu'ils avaient reçue dans le baptème.
« Après cette petite allocution, je m’'approchai de chacun d’eux, et je lui demandai s’il était disposé à abandonner la mauvaise boisson, cause de tant de désordres. Tous me répondirent sans hésiter : « Oui, mon
« père. » Un seul, après avoir gardé longtemps le silence, me dit enfin : « Je l’abandonnerai si je puis. » Je ne sais si mes exhortations auront porté le fruit que j'en attendais. Pour parvenir à faire un bien solide et durable auprès de ces pauvres sauvages, quelques jours ne suffisent pas; 1l faudrait pouvoir séjourner au milieu d’eux, les instruire, les confesser. S'il y avait trois missionnaires dans ces parages, un seul pourrait être chargé spécialement des chrétiens, et les deux autres se dévoueraient au salut es infidèles, qu’ils iraient chercher sur les rivages du lac et sur les bords des rivières, où ils sont dispersés. Mais, hélas! pour toutes ces courses apostoliques, qui entraîneraient nécessairement des dépenses, les hommes comme les ressources nous manquent.
€ IL y aurait aussi beaucoup à faire pour le bien-être matériel des Indiens de ces contrées qui ont embrassé le christianisme. Ils sont généralement dans la plus grande misère, pour la nourriture comme pour le vêtement, et ils savent bien dire que leur condition est devenue pire que celle de leurs frères idolâtres. Ceux-ci, en allant à la chasse, trouvent abondamment de quoi se nourrir et se vêtir; mais les nécphytes, en demeurant au village qui doit servir de berceau à leur civilisation, n’ont souvent pour vivre que du maïs et des pommes de terre, et sont exposés à manquer de chaussures pour lhiver. Ajoutez que leur commerce avec les blancs leur a fait naître de nouveaux besoins sans avoir augmenté leur industrie. IL faut donc que le missionnaire leur serve de père, même pour les choses temporelles; et ici que de difficultés qui n’existent pas ailleurs! D'abord, quand il s'agit de plier les Indiens à la culture, nous devons tout faire, ou du moins tout commencer; il n’y à pas d'autre moyen de les convaincre de Puatilité du travail. « Lorsque « je te verrai à l’œuvre, me disait naguère un sauvage, « j'ajouterai foi à ta parole. » Peut-être auront-ils moins de défiance lorsqu'ils recueilleront ie fruit de leurs sueurs, et c’est vers ce but que doivent tendre maintenant tous nos efforts. Déjà j’ai pu me procurer quelques
lence, 1e sais attenurable 1e sufd'eux, issionchargé se déercher res, où ’ourses nt des s nous
en-être rassé le grande ent, et ue pire allant à urrir et village ont soUuerre, et l'hiver.
ar à fait té leur serve de que de quand il ns tout d'autre Lorsque auvage;, |s moins e leurs mainteuelques
charrues et un moulin à vent qui sera debout vers l’automne. Je vais mener à Sandwich un sauvage qui apprendra à le conduire.
« Jusqu'ici je n’ai parlé que des contrées qui environnent la grande île Manitouline, et, à coup sûr, ce n’est pas la plus belle partie des missions chez les Indiens. IL y a au-dessus du lac Supérieur, en s’étendant vers le nord-ouest, un grand nombre de sauvages qui seraient, plus disposés à embrasser la religion, et chez lesquels on rencontrerait moins d'obstacles pour la pratique des vertus chrétiennes. Je ne saurais oublier ceux que j'ai vus il y a deux ans. Les beaux hommes! Hélas! faut-il qu’ils soient encore longtemps les esclaves du démon !…
« Nos chemins ici sont de glace et de neige; on a aux pieds des souliers sauvages, c’est-à-dire de peau de chevreuil, et, au lieu de bas, une ceinture de laine dont on s’enveloppe toute la jambe. Notre voiture est une planche de six à sept pieds de long, sur douze à quinze pouces de large, recourbée par devant en forme de chaperon assez élégant. C’est sur ce traineau que le missionnaire charge sa chapelle, son lit, qui consiste en une couverture de laine avec une peau de buffle, ses provisions de bouche avec celles de son équipage. On y attache deux ou trois chiens, et, quand tout est prêt pour le départ, le voyageur marche en avant et trace au milieu des neiges le chemin à ses coursiers. Si l’on part de bon matin, on peut faire ainsi dix, douze à quinze lieues par jour. Après qu’on a parcouru six à sept lieues, c’est-à-dire vers dix ou onze heures du matin,
on fait halte sur la glace pour prendre son repas, ou si
l'on veut avoir quelque chose de chaud à manger, on va sur le rivage du lac faire du feu, Nous n’en avons allumé qu'une fois dans ce but : nous avions marché dans l’eau depuis six heures du matin, par une pl'ie battante et avec un vent contraire, ce qui devait conti nuer le reste du jour. Mais comment faire du feu par un temps d’averseetavec du bois mouillé? D'abord avec une allumette chimique vous éclairez de l'écorce de bouleau,
puis vous trouvez toujours quelque vieux cèdre qui a succombé depuis longtemps sous le poids des années; vous faites jouer la hache sur ses flancs, et bientôt le bûcher s’embrase, en dépit de la pluie qui l’attise, et sur un lit de neige qui lui sert de foyer.
« Après le repas, on se remet en route jusqu'à l’approche de la nuit; alors on se retire de nouveau sur le rivage pour y camper. Quand on est deux, l’un se charge de couper du bois; l’autre, armé d’une raquette, en guise de pelle, fait une place de six à sept pieds carrés, en écartant la neige. Bientôt deux jeunes sapins tombent sous les coups de la hache, et leurs rameaux fournissent un matelas sur lequel en étend la peau de buffle; les branches d’un troisième sapin donneront un abri du côté du vent. Cependant un bûcher s’allume près du lit; des tronçons d’arbres sont là massés pour entretenir le feu jusqu’au jour. Tout étant ainsi préparé, on décharge les provisions, on donne à manger aux coursiers, on change de chaussure et on fait chaudière, c’est-à-dire qu’on apprête son repas. Le souper fini, la prière se fait en commun, et le missionnaire, nendant que son compagnon se dispose à dormir, récite son bréviaire à la clarté du foyer, et accomplit ses autres exercices spirituels du soir; puis il s’enveloppe dans sa couverture et dort à son tour, jusqu’à ce que le feu s’éteigne. Alors, averti par le froid, il charge de nouveau le bûcher et se remet à dormir; ces courtes interruptions de sommeil ont lieu ordinairement deux ou trois fois chaque nuit. Il arriva une fois que le feu prit aux sapins qui environnaient noire campement. Mon compagnon, réveillé en sursaut par le petillement des branches enflammées, donna l'alarme, et, craignant que l'incendie ne se communiquât aux arbustes qui nous abritaient contre le vent, il se mit à jeter dehors tous nos effets; mais il en fut quitte pour la peur et pour la peine de tout rapporter au gîte. Est-ce une bien dure condition, me demanderezvous, de coucher ainsi en plein air et au milieu des neiges ? Pas du tout ; quelquefois même, sur le point de me mettre dans mon lit, je regrette le campement de la forêt.
OO 6 M M em mm
« Ce.qu’il y a de pénible dans ces sortes de voyages, c’est la marche sur la glace, surtout quand il n’y a pas de neige. Il y a huit jours que je suis de retour de mon excursion, et mes pauvres pieds sont encore enflés. Quand on est ainsi fatigué, quel supplice de se remettre en marche le matin! à peine peut-on se tenir debout, et cependant on a devant soi une journée de douze à quinze lieues, et puis le lendemain encore autant.
« Un jour que nous avions encore une longue étape à
faire avant d'arriver à l’endroit destiné au repos, j'étais”
si brisé par la souffrance, que je n'avais plus la force d'avancer. Je me mis alors à raconter à mon guide le trait de ce philosophe qui, pour ne ris démentir sa stoïque indifférence, s’écriait dans les accès d’une maladie aigüe : « O douleur! tu n’es ceendant pas un mal. » IL faut que je fasse comme lui, ajoutai-je en riant; et je me mis à marcher de nouveau à grands pas pendant un quart d'heure. Mais j’oubliai bientôt ma philosophie, et je recommençai à me trainer comme auparavant.
« Un autre jour, que nous fimes au moins dix-sept lieues, pour aller camper à un endroit où se trouvaient encore dressées les perches d’une ioge abandonnée, je me foulai le poignet en tornbant sur la glace; l’enflure ne tarda pas à paraître, et la douleur vint encore augmenter la fatigue. Le lendemain, quand nous passâmes dans un village indien, le chef me proposa de me faire le remède des sauvages. J’y consentis. Aussitôt il étale tous ses instruments de chirurgie. Ce sont de petits morceaux de pierres aiguës, semblables aux pierres à fusil, et une corne. Avec les pierres, le médecin me fait des incisions sur la partie malade, y applique la corne, puis la bouche, en aspirant de toute la force de ses poumons pour tirer le sang. Après une première opération : « Faut-il recommencer? me demenda-t-il. — « Si tu penses que ce soit bon, lui dis-je, je le veux « bien. » Et le voilà à l’œuvre une seconde fois. Enfin il met sur la plaie la médecine sauvage. C’est une espèce de bois réduit en poudre. « Cela te fait-il mal? — Un « peu. — C’est bon, quand la plaie sera sèche, tu seras
Re
« guéri. » En effet, le lendemain l’enflure avait disparu. Il faut ajouter, toutefois, qu'aujourd'hui même j'ai la main encore roide, et que je ne puis guère m’en servir.
« Voilà, mon révérend père, notre manière de voyager en hiver; si elie a ses inconvénients, vous avouerez qu’elle a aussi ses avantages. Avant de s’embarquer, il n’est pas besoin d’aller retenir sa place longtemps d’avance; on part quand on est prêt, sans être exposé à manquer la voiture. Sur la route, on s’arrête où l’on veut, et une fois arrivé, rien n’oblige de passer au bureau pour payer sa place ; de plus on est toujours servi comme on le désire, puisque chaque voyageur fait sa cuisine comme il l'entend.
« Si vous désirez quelques détails sur les mœurs et les coutumes de nos sauvages, je vous ferai part de mes observations et d’autres particularités que j'ai apprises des anciens. Presque tous nos néophytss ici ont un peu du sang des blancs. Or il est à remarquer que les étrangers qui épousent des Indiennes, ayant quitté le foyer paternel dès leur jeune âge, et n'ayant, à raison de leur vie errante, reçu le plus souvent aucun principe religieux, sentent peu le prix d’une éducation chrétienne pour leur famille. Ces hornmes ne valent pas le père sauvage, qui, comme il en existe parfois, étendu le soir sur sa natte et entouré de ses enfants, leur rappelle Ja présence du Grand-Esprit et leur explique ses préceptes, ou qui le matin leur recommande de ne pas voler, de ne pas s’abandonner au mal, mais de faire toujours le bien, afin qu'ils soient béris du Grand-Esprit, qu’ils soient heureux dans leurs chasses, et qu’ils aient une longue vie. Ainsi, d'un côté, l'enfant, par le fait même de son origine, a toutes les passions comme inoculées dans le sang, et, de l’autre, il n’a aucun frein moral pour îes dompter. Lorsque ensuite, dans un âge plus avancé, il embrasse la religion chrétienne , il a beaucoup plus de peine à se soumettre au joug de la morale évangélique, et ce n’est qu'après bien des écarts qu’il devient plus facile à conduire.
« Je ne veux pas dire que les sauvages pur sang qui
aru.
1 la rvir.
ager erez r, il d’asé à l’on | buservi it sa
t les s Obs des u du 1gers aterr vie EUX, leur qui, natte e du qui le S s’a- , afin
nous environnent, surtout les infidèles, aient conservé des mœurs plus sévères et plus pures. La proximité de blancs scandaleux, les rapports fréquents qu’ils ont avec eux, et spécialement l’usage de l’eau-de-vie, sont devenus depuis longtemps, pour ces enfants de la forêt, une source de dégradation. Toutefois on voit encore dans le sauvage de certaines tribus quelques restes précieux de ce bon caractère qui le distinguait avant son commerce avec les étrangers : c’est toujours un homme singulièrement attaché à ses principes religieux, d’un tempérament fortement trempé, et d’une volonté de fer; un homme indépendant et néanmoins hospitalier... Il professe hautement qu’il tient tout du Grand-Esprit, et les animaux dont la chair lui fournit chaque jour sa nourriture, et les productions de la terre, et surtout les bois et les herbes qui lui servent de remèdes dans ses maladies. Quand on lui parle d’embrasser la religion chrétienne, il répond : « Comment veux-tu que j’abandonne « ma prière pour prendre la tienne? Ne serais-je pas € ingrat envers le Grand-Esprit, qui a fait connaître aux « sauvages les propriétés des plantes, qui leur a donné les bois de la forêt, les animaux qui l’habitent, et les € poissons qui vivent dans les eaux de nos lacs? » Aussi le sauvage n’use-t-il de toutes ces choses que pour le besoin. Il n’écrasera même pas un serpent sans motif; et s’il voit un blanc tuer de ces animaux par suite de lantipathie naturelle que nous avons pour ce reptile, il ne craint pas de lui en faire l’observation et de lui dire : « Le sauvage ne ferait pas ainsi; il ne tue un serpent « que quand il a besoin de sa peau. » C’est vraiment une chose digne d’admiration que des sentiments si délicats, si conlormes au domaine que Dieu a donné à l’homme sur la nature, se soient conservés chez des tribus errantes comme le sont ces peuples. Ce serait un travail très-curieux et digne d’un observateur chrétien, que de recueillir une foule de ces petits traits qui peignent si bien une nation, et décèlent clairement sa céleste origine aux yeux les moins clairvoyants,
« On trouve encore, parmi les Indiens, un usage qui
rappelle l’ancienne loi du talion. Si un sauvage en tue un autre, les parents de la victime acquièrent un droit sur la vie du meurtrier. Il faut que celui-ci meure de leurs mains. S'il parvient à s’échapper pour un temps, la punition ne sera que différée; c’est chez eux un héritage de vengeance qui passe des pères aux enfants. Néanmoins le coupable peut racheter ses jours en payant une somme assez considérable, et, cette somme une fois soldée, il redevient libre.
€ Il y a une autre espèce de rachat pratiqué parmi les Indiens, après la mort des époux; le survivant reste, pour ainsi dire, sous la tutelle des parents de son conjoint décédé. Obligé de passer une année dans le deuil , il ne peut jusque-là ni se laver, ni se peigner, ni raccommoder ses habits, quelque déchirés qu'iis soient. Il vit ainsi dans un désordre complet, à moins que quelque personne charitable ne lui rende le bon office de le soigner un peu. S'il contrevenait à cet usage, ce serait un sujet d’alarmes et de clameurs pour la famille du défunt. Libre cependant au veuf de s’affranchir en payant à ses tuteurs une somme proportionnée à ses moyens, alors seulement il pourra vivre comme les autres, et contracter un second mariage, s’il le juge à propos. |
« Les Indiens n’ont pas de code écrit, mais leurs coutumes traditionnelles sont autant de lois qu’ils observent avec une fidélité inviolable. Parmi eux l'autorité est héréditaire, sans toutefois appartenir nécessairement à l’aîné des enfants mâles; c’est le chef mourant qui désigne celui qui, par sa bonne conduite, par son esprit et par le talent de sa parole, est le plus capable de conduire dignement la tribu. S'il meurt sans postérité, ou qu’il ne juge pas à propos d'investir de son autorité quelqu'un de ses fils, il donne son avis sur l'élection de son successeur ; sinon, c’est la peuplade réunie qui se choisit un chef. C’est à lui qu’il appartient d'entretenir le bon ordre et l'harmonie dans la tribu, de reprendre les délinquants, de convoquer le conseil, soit de la nation entière, soit seulement des anciens. C’est encore lui qui
bi UN UN = Q
en tue 1 droit ure de emps, a héri- Néannt une pis sol-
parmi rvivant de son lans le ner, ni soient.
ns que n office ige, Ce famille hir en e à ses me les juge à
S couservent ité est ment à qui dé-
esprit 1e conité, ou é quelde son choisit le bon les déion enlui qui
est chargé de notifier les décisions. Le vote d’approbation qui est donné dans les assemblées est une simple émission de voix : hon, qui se prolonge plus ou moins, selon l’adhésion plus ou moins marquée que l’on veut donner à l’avis qui vient d’être ouvert. Telle est la réponse que me font les sauvages quand je les réunis pour les haranguer. Le discours doit être coupé par une pause après le développement de chaque proposition, et alors ce hon se fait entendre dans toute l’assemblée, puis l’orateur poursuit au milieu du silence. Quand il a fini, un des anciens reprend point par point ce qui a été dit, fait ses observations et donne quelque moyen d’exécution ; il termine en exhortant les assistants à se conformer à ce qui a été proposé. Si d’autres anciens veulent aussi prendre la parole et exposer leurs vues, ils le font tour à tour, et toujours dans un ordre parfait, Tant que dure la délibération, les auditeurs, le calumet à la bouche, sont étendus sur les nattes qui servent de parquet et de siéges dans le lieu de l’assemblée, et tout ce que disent les orateurs est écouté avec une attention religieuse.
« Il s’en faut, cependant, que tout soit beau chez les sauvages. À côté de ces scènes solennelles, et avec un caractère si sérieux. on rencontre une foule de petitesses ridicules et d'idées fantastiques, puisées dans les rêves d’un cerveau malade. Mais c’est là précisément ce qui rend plus dignes d’admiration les notions justes qu’ils ont conservées : on est vraiment surpris de retrouver de si nobles débris de la tradition primitive au milieu de peuples livrés à tant de folles superstitions.
« Avant de terminer cette lettre, je veux vous faire part d’un trait de foi qui caractérise rs chrétiens sauvages. Une bonne vieille, à qui son grand âge permet à peine de marcher, travaillait depuis longtemps à la conversion d’une femme de sa tribu; mais tous ses efforts ne servaient qu’à endurcir la pécheresse. Loin de se décourager, elle redoubla de sollicitude pour vaincre la résistance de son amie : exhortations, prières, mcnaces, rien ne fut épargné; elle adressa surtout à Dicu de ferventes prières, en le conjurant de vouloir bien 6*
fléchir ce cœur endurci. Comme je lui avais donné de petites images du chemin de la croix avec un christ indulgencié, elle faisait souvent le chemin de la croix, toujours dans l'intention d’obtenir la conversion qu’elle désirait si ardemment. Dieu ne permit pas qu’un zèle si persévérant demeurât sans succès. Un jour elle vint me dire : « Mon père, j'ai été passer deux jours chez mon « amie; comme son mari n’est presque jamais à la « maison, j'ai pu causer en liberté avec cette femme et « l’entretenir de tous ses devoirs religieux. Je lui dis en « terminant qu’elle devrait se confesser. Sa réponse « fut : « Non, assurément, je ne me confesserai pas. » « Alors j'ouvris mon petit sac, où sont la croix et les « images que tu m'as données, je les lui montrai, j'en « expliquai le sens et je lui dis : «Est-ce que tu vou- « drais te perdre, quand Jésus a tant souffert pour toi? « Va trouver notre père la robe noire, il t'aidera à « renoncer à ta mauvaise conduite. — Eh bien, me dit- « elle, j'irai; mais je le crains. — Ne le crains pas, lui « dis-je, il te recevra bien.» Voilà, mon père, comme « j'ai parlé à cette femme, et je suis venue te le dire. »
« Après avoir loué cette bonne vieille de son zèle, je lui recommandai d’aller, dès le lendemain, chercher sa néophyte, dans la crainte qu’elle n’osât venir seule. « Je ne puis marcher, me dit-elle, mais n’importe; je « tâcherai de trouver un traîneau, et je t’amènerai mon « amie. » En effet, le lendemain elle s’achemine vers cette femme, qui demeurait dans un village éloigné de près de trois lieues; elle l’amène au lieu où j'étais à confesser et fend la foule des pénitents pour m’annoncer cette nouvelle. « O mon père, me dit-elle, je t’en prie, « reçois-la bien, ne la gronde pas, parle-lui douce- « ment. » Je ne sais si je fus fidèle à la recommandation ; mais, quand elle se retira, je vis les deux amies se remercier avec effusion du bonheur qu’elles s’étaient procuré l’une à l’autre.
«Une foule de traits semblables, que je pourrais vous citer, sont bien encourageants pour le missionnaire, et lui montrent que Dieu s’est réservé de nombreux élus
= OO À LM M 1 M 9 © ie éd ON td be be