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CHAPITRE XIII

Climat de l'Amérique du Nord. — Voyages et privations. — Extraits des lettres du P. Petitot et de Mer Grandin. —- Médecine superstitieuse, — Reconnaissance et délicatesse de conscience des sauvages convertis.

Nous venons de jeter un rapide coup d’œil sur les immenses et stériles régions du nord-ouest du Canada. Ce que nous savons de ces contrées, dépourvues de ressources matérielles, habitées par des sauvages encore peu initiés aux dons de la grâce, suffit pour nous faire pressentir le nombre et l’étendue des privations quotidiennes imposées aux missionnaires qui se dévouent au salut des indigènes. Ces apôtres ont souvent à combattre les tristesses de l’isolement, les répugnances de la nature civilisée ; 1ls supportent les rigueurs d’un hiver presque perpétuel, à peine tempéré pendant quelques mois par les pâles rayons du soleil polaire; et pour résister à un tel climat, ils n’ont d'autre nourriture que du poisson, sans pain, sans huile, sans autre assaisonnement que leur appétit!

Leurs lettres offrent un vif intérêt; nous aimerions à pouvoir en citer un grand nombre ; nous en reproduirons du moins ici quelques extraits, empruntés, comme les précédents, aux Annales de la propagation de la foi.

Le P. Petitot raconte son premier voyage à la raquette, en compagnie d’un frère et de quatre sauvages.

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On était au iaois d'octobre; il s’agissait d’aller de la mission de Saint-Joseph au bord opposé du grand lac des Esclaves.

« Deux traineaux chargés de nos bagages, dit-il, étaient remorqués chacun par quatre chiens. Nous marchions en file indienne : en tête, un sauvage traçant Le chemin aux chiens, puis les traineaux, et nous enfin, nous avançant à la suite les uns des autres, chaussés de nos raquettes pour ne pas enfoncer dans la neige. Vous figurez-vous un voyage à pied, mme sur nos belles routes de France, s’il fallait marcher quinze à seize heures par jour, ne dormir que quatre à cinq heures, n’avoir pour nourriture que du pain et du fromage, pour boisson que l’eau claire des ruisseaux, et continuer ce train de Marseille à Lyon ou à Paris? Eb bien, jugez des souffrances d'un voyage entrepris par vingt-trois degrés de froid (centigrades), dans un pays inhospitalier et couvert de neiges épaisses. Il me fallait marcher ou plutôt courir tout le jour en me balançant de droite à gauche et de gauche à droite : car telle est l’allure du marcheur à la raquette. Mes pieds, blessés par les liens qui retenaient les raquettes suspendues aux orteils, étaient ensanglantés, et au bout de la course, qui dura huit jours, je trouvai mes ongles dans mes nippes.

« Vous croiriez à un tableau d’imagination, si je vous disais la désolation qui règne ici pendant l’hiver, N’avoir à parcourir qu’une plaine immense et morne où se croisent les vents déchaînés qui soulèvent les flots d’une neige fine appelée poudrerie; n’apercevoir jamais que des horizons sans fin, qu’une même zone de terre qui perpétuellement semble fuir devant vous; ne fouler qu’un sol mouvant, où malgré les raquettes on enfonce à chaque pas: voilà un spectacle effrayant quand on le considère pour la première fois. Faites-vous un instant par la pensée notre compagnon de voyage. Il est deux heures du matin; le guide donne le signal, on fait chauffer le thé, nous chaussons nos raquettes, et l’on part. Le vent du nord qui nous fouette le visage, et le petit trot qui nous tient sans cesse en haleine, nous

condamnent naturellement au silence pour toute la journée. Il est nuit noire, et nous ne savons où nous allons; mais le guide sauvage le sait; la direction du vent lui indique la route. Ne craignez pas qu’il s’és ‘l trotte comme un chevreuil au milieu de ces gra .… bancs de neige durcie sur lesquels vous trébuchez, et à travers ces affreuses chaines de glaçons soulevées et entre-choquées, dont les pointes aiguës vous meurtrissent les pieds et entravent votre marche. Le guide court toujours ; il court si bien que nous ne le voyons plus, nous ne l’entendons plus, et, sans les chiens qui suivent sa piste, nous serions perdus.

« Le soleil, qui se lève à dix ou onze heures, nous apporte quelque soulagement. C’est, en effet, une trèsgrande souffrance de marcher sans cesse dans l’obscurité, en trébuchant à chaque pas : c’est la souffrance de l’aveugle qu’on obligerait à courir sur un chemin raboteux. Au lever du soleil nous gagnons la terre, c’est-à-dire un des caps qui forment les baies du lac de glace où nous voyageons. Là on met le feu à quelques menues branches coupées à la hâte, et l’on dine de viande crue desséchée et d’un pôt de thé. Cela fait, on se remet en route; la halte n’a pas duré une heure. À cinq ou six heures du soir, environ trois à quatre heures après le coucher du soleil, il faut de nouveau gagner la terre pour le campement de la nuit. Nous avons trotté quinze heures, c’est une bonne journée; mais le repos sera précédé de nouvelles fatigues. Pendant que le missionnaire, comme le plus digne de la bande, creuse une fosse dans la neige épaisse d’un mètre et extrêmement dure, les . autres voyageurs abattent une trentaine de gros pins, dont les branches vertes sont disposées en forme de plancher au fond de la fosse. Les sapins sont entassés à l’une des extrémités; on y met le feu, et l’on a bientôt un volcan dont les flammes atteignent les plus hauts sommets des arbres voisins. 11 faut cela si nous ne voulons pas geler pendant la nuit.

« On débarrasse alors les traîneaux ; les peaux d'ours, les robes de cariboux, qui défient les froids les plus in-

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« Je dis nous, je me flatte : car ces premières nuits, pour un novice comme moi, sont de longs et tristes quarts d'heure. Mon imagination, frappée des souffrances de la journée et du désolant tableau que j'avais sous les yeux, ne me laissait pas dormir. Les crises nerveuses occasionnées par les raquettes, dont je n’avais pas encore l’habitude, la crainte imaginaire d’être gelé, me donnaient le frisson de la fièvre. Bien souvent j'allai m'étendre le long du foyer, et, quoique la flamme brûlât mes vêtements de peau, je ne sentais qu’un froid glacial. Quant à notre guide, roulé dans une simple couv :ture de laine, et n'ayant sur le corps qu’une blouse de caribou et des mitasses de drap, il ronflait comme un orgue de Barbarie. Ces gens-là sont doués d’une chaleur vitale excessive.

« Les voyages à la raquette entrepris par la suite ne m'ont plus présenté autant de difficultés, et aujourd’hui je marche comme un sauvage. On se fait vite à la peine, surtout lorsqu'elle s'impose comme une nécessité. Cependant le retour de ce voyage faillit me devenir funeste. Je partis avec un traiteur écossais, agent de la compagnie de la baie d'Hudson. Je n’aime pas à marcher à la queue, ni à suivre le pas souvent languissant des chiens; je m’étais donc placé en tête de la caravane, à côté du sauvage qui traçait le chemin. Nous n'avions point de guide, ou, pour mieux dire, c'était moi qui en faisais l'office, notre sauvage n'ayant jamais traversé cette partie du lac, qui m'était parfaitement connue. Les deux premie”s jours tout allait bien : mes petites jambes rivalisaient de vitesse avec les jambes gigantesques de mon Peau-Rouge, lequel mesurait bien deux mètres : Bindislini (la Pensée -Mau-

vaise) est le plus grand et le plus beau des sauvages du lac.

« Le matin du troisième jour, on se leva à une heure après minuit ; il faisait noir comme dans un four; pas une étoile au ciel ; la lune était nouvelle, et l’aurore boréale, ce soleil du pôle, ne se montrait pas. Par surcroit, il poudrait affreusernent, et le vent soufflait avec force. Je partis le premier, selon mon habitude, et fus bientôt rejoint par Bindislini. L'étape devait être longue : huit lieues à faire avant de déjeuner à la Pointe-de-Roche. Pour nous guider dans l’obscurité de la nuit, il nous fallait à peu près côtoyer la terre. Malheureusement la baie était profonde et entrecoupée de hautes dunes de glaces. de loin je les pris pour la terre ferme, et, me guidant sur elles, je ne tardai pas à m’égarer. Quand on s’égare dans les bois ou sur un lac, on décrit inévitablement, et sans s’en douter, des cercles d’un rayon plus ou moins étendu : c’est ce qui m’arriva.

« Le vent a sauté, dis-je tout à coup au sauvage; nous l'avons maintenant derrière nous.

« Bindislini ne répondit pas; mais avec cet instinct qui ne trompe jamais le sauvage, il se coucha sur la neige pour saisir quelques bruits de pas. S’étant assuré que nous n’étions pas suivis du reste de la caravane, il jugea que nous nous étions écartés, et, sans hésitation, il tourna le dos, me montra la gauche :

« — La terre est là, » dit-il.

« Depuis une bonne heure nous nous dirigions en plein lac. J'avais peine à croire que nous eussions ainsi tourné le vent ; mais quand je vis le sauvage prendre la gauche d’un air décidé , je le suivis sans mot dire. Ce ne fut pas sans difficulté que nous traversâmes ces innombrables monticules de glaçons : tantôt nos raquettes se trouvaient prises dans de profondes fissures; tantôt nous étions enterrés jusqu’à mi-corps dans une neige folle, tombée depuis la veille et qui n’avait pas eu le temps de durcir; tantôt, perchés sur les dunes, nous sentions le sol nous manquer, et nous tombions l’un sur l’autre. Nous nous trainâmes de nouveau jusqu’à la pointe du jour, qui se

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montra à onze heures seulement ; à cause de la densité de la poudrerie. Nous étions littéralement couverts de neige : barbe, cheveux, sourcils, tout était converti en glaçons. (‘ependant nous n'avions pas retrouvé la piste de la caravane, qui avait dû nous devancer. Nous ne pûmes la rejoindre qu’au campement. »

Voilà g'ielques - uns des sacrifices que Dieu demande de ceux qu'il appel! à l'honneur d’évangéliser les âmes : c’est à ce prix qu'il rend leur apostolat fécond.

Une autre lettre du R. P. Petitot rend compte à son évêque da la mission donnée aux Takwel-Ottinés.

« Me vnici de retour, depuis environ une semaine, de mon voyage au pays des Takwel-Ottinés, entre le lac du Grand-Ours, la rivière Coopermine et l’océan Glacial. Dieu a daigné visiter ces pauvres Indiens et aplanir les voies pour leur évangélisation. Il a trouvé en eux une docilité admirable; ils sont venus eux-mêmes chercher leur missionnaire, faisant pour cela douze journées à3 marche.

« Le 12 avril dernier, je partis de la mission de Saint- Joseph pour celle de Saint-Michel, qui se trouve également sur le grand lac des Esclaves, mais à cent quarante milles anglais au nord de la précédente (environ cinquante-six lieues françaises). Je ne vous parlerai pas du voyage lui-même, qui se fit, comme toujours, à pied sur les glaces.

« Le 15 avril, j'arrivai à ma mission de Saint-Michel, et tout aussitôt je commençai les exercices religieux pou: les Litchaurés ou Indiens Flancs-de-Chiens, qui fréquentent le fort Raë; les exercices se continuèrent sans interruption durant trois semaines, jusqu’au moment où j'allai visiter les Takwel-Ottinés.

« Voici comment les choses se passèrent. Le 6 mai, le chef Stalé arriva au fort avec douze sauvages, dans l’intention d'emmener le missionnaire chez eux : c'était l'unique motif de leur voyage. Ils me demandèrent d’abord au commandant du fort, et sur sa réponse que je ne dépendais nullement de lui, ils vinrent me trouver et me

haranguèrent longuement pour me décider à partir. Ces frais oratoires n'étaient point nécessaires; le sort de ces pauvres sauvages me touchait profondément : car, à l’exception d’un certain nombre de jeunes gens, les Takwel- Ottinés n’avaient jamais vu de prêtre, ni même de face blanche. Ceux d’entre eux qui, chaque année, viennent au fort troquer leurs pelleteries, ayant huit à quinze jours de marche à faire, ne peuvent, faute de provisions suffisantes, prolonger leur séjour; ils s’en retournent dès qu'ils ont traité, sans que le missionnaire ait eu le temps de les instruire et encore moins celui de les baptiser. Mon parti fut bientôt pris; j’annonçai aux sauvages que je les suivrais. Le commandant du fort et ses engagés essayèrent en vain de me détourner de cette résolution : mon devoir était d’aller planter l’étendard de la croix où il n’avait pas encore paru. Plein de confiance dans les prières des associés de l’œuvre de la propagation de la foi, je partis à la suite des sauvages le 9 mai Ce mois de mai, si beau, si fleuri en France, ne diffère pas beaucoup ici des longs mois d’hiver : la glace recouvre encore les lacs et les rivières. À mesure que nous avancions vers le nord, nous retrouvions l’hiver et son triste cortége ; à cette différence près que le soleil amollissait la neige et rendait notre marche très-pénible, malgré les raquettes des Takwel - Ottinés, longues de deux mètres.

« Ces sauvages sont divisés en trois ou quatre peuplades, dirigées chacune par un chef. Comme je tenais à les voir tous ensemble, j’envoyai en avant deux sauvages chargés de réunir les peuplades sur le lac Sémitié. Arrivés au lieu désigné, nous ne trouvâmes personne; force nous fut de continuer notre route deux jours encore sans rencontrer de sauvages. Nous étions à bout de vivres. Le soir du deuxième jour, qui était le septième depuis notre départ du fort Raë, nous entendimes des coups de feu dans le lointain, et peu après nous étions entourés d’une horde sale, déguenillée, hideuse. Ces pauvres gens n’avaient jamais vu de blancs; je vous laisse à penser s'ils durent être étonnés en m’apercevant. Toute ma personne

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subit un examen des »lus détaillés. On s’extasiait sur la longueur et la forme de mon vêtement, sur ma barbe, etc.; mais ce qui attirait surtout les regards, c'était ma croix. Je pus alors remarquer moi-même, avec une joie consolante, combien la croix est en honneur parmi ces peuplades encore infidèles, et combien l'esprit chrétien a déjà pénétré parmi elles. Hommes , femmes, vieillards, enfants, étaient chamarrés de croix de toute forme et de toute nature : croix sur la poitrine, sur le dos; croix sur les mitasses, sur les fourreaux de leurs dagues, sur leurs chaussures, sur leurs jarretières. Avec des balles aplaties ou avec le cuivre qui orne la crosse de leurs fusils, ils s'étaient aussi fabriqués de petits crucifix et des médailles qu’ils portaient au cou.

« Je fus accueilli par cette bande de croisés sauvages avec des hourras et des détonations prolongées; puis il fallut serrer la main à tous et à chacun, bénir les petits enfants et les malades. Ils étaient si contents d’avoir un prêtre au milieu d’eux!

« — Mon frère, me dit un vieillard, jamais je ne tai « vu, jamais je n’ai vu les maisons des Français (les « forts) ni les priants (les prêtres); mais il y à long- « temps que je t'aime, et que je me garde pour toi et « pour Dieu. »

« Nous nous mîimes tous en marche pour chercher un campement au bord du lac Tarakatié. C'était un curieux spectacle que cette longue procession de traineaux, de chiens et de sauvages rangés en file indienne. L’emplacement choisi, on se mit à l’œuvre, et, une heure après, les épinettes des sauvages étaient converties en perches, et celles-ci, unies en faisceaux et recouvertes de peaux de cariboux, formaient des maisons aussi légères que vite bâties. On me construisit dans le même goût une loge spacieuse ; le sol fut recouvert de branchages, et deux petits traineaux renversés devinrent un autel que je décorai de mon mieux avec des rubans et des branches de sapin. Je disposai ensuite mes gravures autour de la hutte, j'allumai du feu en face de l'entrée, et voilà mon domicile improvisé. Il va sans dire qu’il me servira suc-

cessivement de chapelle, de cuisine et de chambre à coucher.

« La journée avait été rude, et j'étais à jeun. Aussi ne parlai-je pas longtemps à mes sauvages; je les congédiai pour prendre un peu de repos. Les cariboux n’avaient pas encore fait leur spparition sur les lacs, et l’on était sans vivres; je n’eus pas autre chose à me mettre sous la dent, pendant deux jours, qu’une queue de castor et un petit morceau de suif de caribou.

« Les deux premiers jours, j’eus le bonheur de conférer le baptême à cent cinquante-cinq enfants et à deux malades, dont l’un mourut le lendemain. Il semblait n’avoir attendu que l’arrivée du prêtre pour dire adieu à la terre, heureux de partir avec ses droits d'entrée au ciel. Ma loge ne désemplissait pas. Outre les trois instructions que je faisais chaque jour, j'étais obligé de parler sans cesse, redisant à satiété les mêmes choses : car ces Indiens n’ont qu’une connaissance bien incomplète de la religion, et, leur mémoire étant d’ailleurs peu exercée, ils ont beaucoup de peine à retenir les principaux mystères. Je me mis aux confessions dès mon arrivée ; elles durèrent une semaine entière : tout au plus me laissait-on le temps de prendre mes repas et de dormir quelques instants.

« Au bout de huit jours la température s’adoucit, et la neige fondante transforma ma loge en mare à canards, où je barbotais les pieds nus. Le lit épais de branches de sapin qui supportait mes couvertures ne me garantissait pas, et je m’éveillais dans un bain d’eau glacée, sans pouvoir me réchauffer, car l’eau avait éteint mon feu. La position n’était plus tenable ; je transportai mon camp sur la hauteur voisine. Là un autre inconvénient m’attendait : le vent du nord ébranla si bien ma maison, construite pourtant sur le roc, qu’une belle nuit elle se renversa sur moi.

« Ces petites misères ne sont rien; j'ai été plus sensible aux souffrances qui me sont venues des sauvages euxmêmes.

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plus de soixante jongleurs. Chose singulière, ces sau-

vages au cœur droit ont une imagination ardente, dévergondée : tout ce qu’elle leur représente en rêve est tenu pour vrai. C’est en rêve souvent qu’ils font ce qu’ils appellent la médecine, pratique ridicule à laquelle ils attachent la guérison des maladies, la réussite d’une entreprise, la mort d’une personne. Longtemps ils ont cru que le prêtre, à l'instar des jongleurs, n’enseignait que les élucubrations de son cerveau. Tout en ajoutant foi à sa parole, ils étaient persuadés que c’était en rêve que le missionnaire voyait les merveilles dont il les entretenait. J’entendis un jour un des chefs, bon chrétien du reste, dire à un de ses jeunes gens en parlant de moi :

« — Faut-il qu’il ait de l'esprit pour rêver de si belles « choses! Et dire que chaque matin il nous fait un dis- « cours différent! »

« Or quatre de ces jongleurs rêveurs s’étaient imaginé une nuit que Dieu les avait faits prêtres : les voilà s’affchant en public et se donnant pour inspirés. Ils promettent aux sauvages trois sortes de cieux : un ciel noir, un ciel gris et un ciel blanc, suivant leur degré de sainteté ; ils annoncent qu'ils n’ont que faire désormais des prêtres chrétiens, parce que la messe, la confession, les sacrements, tout cela est inutile. L’un d’eux invente un chant qu’il dit lui avoir été dicté par Dieu même, et ce chant burlesque devient bien vite populaire dans la tribu. Personne, avant mon arrivée, n’avait osé contredire les imposteurs ; leurs mensonges ont pris cours, et les sauvages se sont soumis à leur direction. Heureusement Dieu a permis que ces faiseurs de religion ne parlassent pas contre le baptême; au contraire, ils le désirent pour eux-mêmes et pour leurs enfants : et cela a suffi pour démontrer aux hommes de bon sens que les jongleurs étaient tout autre chose que des prêtres.

« Un dimanche, après avoir célébré la grand’messe et donné le baptême à une quinzaine d'adultes, j'étais à prendre mon repas, quand on vint m’annoncer que les quatre prophètes tenaient une réunion sur la colline voipie ts 30

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sine. Je me rends sur les lieux, jy trouve la majeure partie de la peuplade. Les sauvages étaient assis, les jambes croisées, en face d’une grande loge, où les quatre charlatans accroupis chantaient à tue-tête l’air dont ils étaient les inventeurs. Je frappe dans mes mains pour imposer silence; puis je reproche à la foule le mépris qu’elle fait de ma parole, et le mal qu’elle commet en suivant les conseils de quelques hallucinés. Un des jongleurs, se levant soudain, rouge de colère, me menace du geste.

« — Qui es-tu, s’écrie-t-il, pour venir nous troubler? « Tu ne vois point Dieu, toi; eh bien, moi je le vois, je lui parle face à face. Nous n’avons pas besoin de toi : « puisses-tu ne baptiser personne!

« — Soit, je vous prends au mot. Désormais je ne baptiserai plus personne ; et, puisque vous vous moquez du Grand-Esprit, ie pars demain, et je vous abandonne à sa justice. »

« Ces paroles remplirent d’effroi mes Peaux -Rouges; ils se dispersèrent, et les imposteurs avec eux.

« De mon côté je fis mes préparatifs de départ, bien que je n’en eusse nulle envie; mais je voulais qu’on se souvint de la leçon. Lors donc qu’ils virent que j'étais prêt à les quitter, les sauvages se confondirent en excuses et en protestations. Les chefs vinrent me trouver et me conjurèrent de ne point les abandonner. Je fis l’inexorable pendant deux jours; après quoi, je leur dis que je resterais encore pour les instruire et pour baptiser quelquesuns d'entre eux, mais qu’il n’y aurait point de baptême cette année pour les jongleurs.

« Naturellement ceux que je n’ai pas baptisés se sont plaints; et comme je les renvoyais toujours au printemps pour m’assurer de leurs dispositions, ils se sont mis à nvinjurier. Je ne les aimais plus, disaient-ils , je les traitais comme des chiens. Ces reproches m'étaient durs, et plus d’une fois ils m'ont arraché des larmes. J'en éprouve cependant une véritable consolation ; car ils montrent combien ces sauvages estiment la grâce du baptême, et quel est leur désir de devenir chrétiens. Mais ce sont des sauvages : leurs instances se traduisent par

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