‹ Le Canada [microforme]Chapitre 32 sur 46 · LE Ï Î · texte numérisé non relu

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refus, ou même plusieurs, les forcent de s’arrêter. Donner à un, c’est presque faire un invitation aux autres de recourir à votre libéralité. Ils sont nés quêteurs et ne veulent point changer,

«A mon arrivée ici, quelqu'un voulant me peindre en deux mots leur disposition à cet égard me dit : « Un « Montagnais peut vous demander jusqu’à votre der- « uière chemise. » L'expression me parut exagérée ; mais ie ne tardai pas à me convaincre qu'elle était littéralem:nt vraie. En effet, dès les premiers jours de ma riission, u Montagnais m’aborde et me dit : « Donne- « moi une chemise. » Je m’en excusai sur ma pauvreté; il insista, puis cherchant du doigt le collet de ma chemise : « En voici une, dit-il, qui est presque blanche, et « tu dois en avoir une autre pour la rernplacer quand « elle sera sale; donne-moi donc celle qui est sur toi, « et mets celle qui est propre. » Le pauvre homme n’avait que trop bien deviné l’état de ma garde-robe.

« Ce fait vous prouve aussi que nos sauvages ne sont pas ce qu’en bonne compagnie on pourrait appeler délicats. La honte rougit bien des fois leurs fronts, sans presque jamais régler leur conduite. Aussi dit-on proverbialement effronté comme un Montagnais. Il leur faut tout voir et tout toucher. Or trouve dans les tribus voisines ce qu’on pourrait appeler de la courtoisie sauvage ; chez eux rien, absolument rien qui ressemble à de la politesse, à ce sentiment de convenance qui répand tant de charmes sur les rapports avec nos semblables.

« Ces Indiens conservent, dans leurs relations entre eux ct avec les étrangers, un caractère de franche rusticité qui leur plait autant qu’elle embarrasse les étrangers. Point de rang ni de distinction : l'enfant et le vieillard, le père et le fils se traitent d’égal à égal, se reprennent sur le même ton et se rient l’un de l’autre, comme si l'âge et la nature ne commandaient pas le respect. La présence des plus hautes sommités ne les empêcherait pas de prendre leurs plus libres ébats.

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IX autres gnais, ce serait m’exposer à blesser votre délicatesse. ars et ne J'aime mieux jeter un voile sur cette triste page de l’his- | toire de mon peuple, bien qu’à certains égards il se disindre en tingue avantageusement des autres enfants de la nature, it : « Un et même des premiers-nés de la civilisation. Chose triste re der- à dire, la capacité de malice est telle dans l’homme, agérée ; qu’on s'étonne quelquefois de ne pas le voir aussi bas était lit- qu’il pourrait descendre.

s de ma « 3° Les Montagnais au point de vue physique. — Ces Donne- Indiens ont un physique assez avantageux; leur taille auvreté ; est peut-être au-dessus de la moyenne. J'en ai mesuré ma che- un de six pieds trois pouces. Ils ne sont ni jolis ni laids. nche, et Leur figure, assez conforme au type européen, en difr quand fère par une forte saillie dans les pommettes; à un teint

sur toi, rembruni se joignent des cheveux touffus, souvent châme n'a- tains pendant l'enfance, mais qui noircissent toujours De. avec le temps. On ne remarque point dans leur regard ; ne sont cette expression de vivacité et de malice assez commune

eler dé- aux yeux noirs, surtout à ceux des sauvages; on y lit is, sans facilement la douceur et le calme de caractère, dont on pro- toute leur physionomie porte l’empreinte. Une barbe

leur faut souvent bien fournie et toujours noire les distingue des s tribus autres enfants des bois. Leur nez, sans être ni aquilin ni isie sau- très-saillant, est presque toujours un peu aplati par semble à l'extrémité, et ne présente pas cette indéfinissable vaqui ré- riété que l’on trouve dans d’autres pays : je n’en connais os sem- qu'un dont les proportions pourraient offrir quelque chance de succès dans cette exhibition de cette intéres-

ntre eux sante partie de nous-mêmes. Ils ont le pied assez mirusticité gno:, et, à l'exemple de nos damoiseaux, ils cherchent rangers. . à tirer vanité de ce prétendu avantage. Les femmes, ieillard, dans cette contrée du moins, sont petites, un degré prennent considérable d’embonpoint leur fait gagner en circonomme si férence ce qu’elles perdent en hauteur. Le désir de pect. La plaire , et surtout l’amour de la toilette, si ordinaire aux êcherait femmes, a plus besoin d’être excité que réprimé en elles. Quoique ennemi du luxe, je suis quelque peu forcé de

Monta- m'en faire ici l’apôtre. Nos sauvagesses, dit-on, ne sont pas laides; mais il faut un œil mieux exercé que le

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mien pour leur trouver des grâces sous l’épaisse couche de crasse et de graisse qui leur sert de voile, sous cette courte chevelure qui s'étend, avec une capricieuse négligence, jusque dans leur bouche. À moins d'en être témoin, il est impossible de se taire une idée de la dégoûtante malpropreté qui les caractérise.

« Le costume des hommes est assez semblable à celui de nos paysans. l's se procurent leurs habits dans les magasine de la compagnie de la baie d'Hudson, où on les reçoit tout confectionnés d'Angleterre. En automne, quand ils viennent de faire leurs emplètes, nos sauvages ont un certain air d’aisance; leurs capotes bleues ou blanches, leurs mitasses noires, blanches ou rouges, leurs bonnets écossais et leurs ceintures coloriées, sembleraient faire croire qu'ils vivent, sinon äans l’opulence, du moins dans une honnête médiocrité. Hélas! que la scène est différente au printemps! pitoyable est le coup d'œil qu'ils présentent alors. Une chose particulière à nos sauvages, c’est qu’ils n’ont aucun goût pour les vaines parures; parmi eux, ni collier, ni perdants d’oreilles, ni rien de semblable. Toujours ils préfèrent le solide au frivole; aucun ornement ne se mêle à leur chevelure, qui perd en désordre sur leurs épaules. L'art de la parfumerie n’a point encore atteint ici un haut degré de perfectionnement ; il consiste tout simplement à prendre un morceau de graisse quelconque , et à s’en frotter les cheveux, le visage et les mains, avec une prodigalité sans bornes. Hommes, femmes et enfants, tous aiment le brillant poli qui résulte de cette opération.

« Nos Montagnais sont excessivement gourmands. Leur sert-on quelque mets, ils commencent par palper le tout, puis ils choisissent ce qu’il y a de mieux, et le dévorent avec une gloutonnerie dégoûtante. L'usage de la fourchette est inconnu parmi eux; voici comment ils y suppléent : ils prennent la viande de la main gauche, la saisissent entre leurs dents, puis le couteau arrive pour accorder à la bouche tout ce qu’elle peut contenir. Les premières fois que je fus témoin de ces scènes, je

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croyais à tout moment voir tomber quelque bout de nez dans le plat; mais non, leur habileté en ceci n’est égalée que par la vivacité avec laquelle l'opération s’exécute. Un morne silence règne pendant tout le temps du repas; on voit qu’il y va de la vie. Quand la portion est épuisée, chacun s’essuie les doigts à sa chevelure. On se regarde avec complaisance si le festin a été copieux; alors seulement les propos comn:*ncent.

« Les Montagnais vivent de la chasse; l’orignal, le caribou, le cerf et le bœuf sauvage constituent leur principale nourriture. Quoique manger du poisson leur paraisse chose pénible, ils sont néanmoins obligés de s’y résigner, depuis quelques années surtout ; trop heureux quand la pêche ne leur manque pas aussi. Oh! que leur sort était digne de pitié avant qu’ils entendissent parler de l'Évangile! Naître dans les pleurs pour vivre dans la souffrance et mourir sans espoir, était alors tout l’abrégé de leur histoire. On peut encore leur appliquer à la lettre ces énergiques paroles du patriarche de la douleur : « L'homme, né de la femme, vit peu de temps; il « est rempli de beaucoup de misères. » En effet, il règne ici une extrême détresse, dont ne peuvent point avoir d'idée ceux qui sont habitués à un autre ordre de choses. Vous savez qu’en général les sauvages vivent au jour le jour, ce qui fait qu’ils sont parfois dans l’abondance et le lendemain dans le besoin. Nos Montagnais, beaucoup plus prévoyants que les autres, sont à la vérité moins exposés à des privations évitables. Il arrive toutefois souvent que la rigueur des temps et la stérilité des lieux mettent leur prévision en défaui. Je demandais un jour à un d’entre eux s’il était jamais resté jusou’à trois jours sans rien manger; il partit d’un éclat de rire, et ajouta : «Tu ne sais donc pas comment nous vivons! « j'ai passé jusqu’à dix jours sans prendre une seule « bouchée, ni moi, ni ma femme, ni mes enfants. » Et celui dont je vous parle est peut-être le meilleur chasseur du district.

« Ces jeûnes fréquents et prolongés ruinent leur constitution. Les cas de commune longévité sont beaucoup

plus rares ici qu'ailleurs. En hiver surtout, les maladies sont graves, presque toujours mortelles. Je m'’efforçais d'encourager un homme dont l’épouse n’était que légèrement indisposée; il me répondit : « Nous ne sommes « pas comme les blancs ; la mort est forte contre nous, « elle ne nous laisse point être malades à demi. » Le pauvre mari avait raison.

« Pour avoir une idée compiète de la misère de ces sauvages, il fant ajouter à la privation si fréquente de nourriture l’excessive pauvreté de leur vêtement. Pour ma part, j'en suis encore à me demander comment il leur est possible de résister à la rigueur du climat qu’ils habitent, sans autres ressources que celles qu’ils ont à leur disposition. Il faut que l'habitude, contractée dès l'enfance, leur fasse perdre la sensibilité à un point qu’il est difficile d'imaginer. Par les froids les plus intenses, ils couchent dehors, sans feu, avec une simple couverture, souvent beaucoup plus courte qu’eux-mêmes. Un sauvage qui m’accompagnait dans un récent voyage peut être cité comme exemple. La veille de notre arrivée ici, le thermomètre de Réaumur marquait trente-deux degrés au-dessous de zéro. Nous étions campés dans un endroit peu favorable, sans abri contre l’impétuosité du vent, et presque sans bois pour faire du feu. À mon réveil, je tremblais de tous mes membres, mes dents claquaient. J’aperçus alors mon Montagnais, les pieds nus, sortis de dessous sa petite couverture, exposés à l'air, et séparés de la neige par une branche de sapin. Je ne pus retenir un cri de surprise, craignant qu'il ne fût gelé. Mes autres compagnons l’éveillèrent, quoique avec beaucoup de difficulté. Il nous avoua alors qu’il avait dormi profondément toute la nuit, sans même sentir le froid.

« Ces Indiens sont tellement pauvres, que le plus petit adoucissemert leur paraît du luxe. Quand je voyage en hiver, je prends ordinairement deux couvertures pour m'abriter, tandis que mon manteau me sert de matelas. Je ne pensais pas qu’un pareil lit pût offrir du superflu, quand il faut coucher dehors, sous un ciel glacé. Eh

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bien”? le croiriez-vous, bonne mère, je n’ai peut-être pas un seul soir préparé cette couche, si simple en ellemême, sans entendre les sauvages faire des commentaires sur le bonheur de ma position, sur l’avantage d’être aussi richement pourvu de toutes les choses nécessaires à la vie. Deux couvertures pour un seul homme leur semblent un trésor que des étrangers à leur nation peuvent seuls posséder. Ce dénûment de nos sauvages, on en devine aisément les causes. Il tient, avant tout, à la volonté adorable de la Providence, qui les a placés dans le coin du monde le plus inhospitalier. Plus d’industrie et un peu plus de travail de leur part pourraient améliorer leur condition. Notre position à nous-mêrnes ne nous permet pas de les aider autrement que par des conseils. Ce mode de régénérer un peuple est lent ; il faut du temps pour changer des habitudes qui sont l’œuvre des siècles.

« Si le sort de la tribu en général est si triste, celui de la femme en particulier offre un redoublement de privations et de souffrances tout à fait inconnu chez les nations civilisées. « Je multiplierai tes maux, » avait dit Dieu à la première pécheresse ; cet anathème terrible pèse encore ici de tout son poids; c’est la misère multipliée par la misère, de façon à donner un produit effrayant de tribulations. Femmes chrétiennes, si vous ne comprenez pas tous les avantages que vous procure la religion, venez à l’école des peuplades infidèles, et alors vous verrez ce que vous seriez sans la salutaire influence du christianisme.

« Par un secret jugement , aussi adorable qu’impénétrable, les générations ont succédé aux générations jusqu’à celle qui vit; les siècles ont refoulé les siècles jusqu’à notre époque, sans que cette nation ait reçu les grâces signalées qui en ont prévenu tant d’autres dès leur berceau, sans qu’elle entendit parler de son Rédempteur, sans qu’elle le désirât, faute de le connaître.

« Enfin l’heure favorable a sonné ; Dieu, dans sa miséricorde, s’est souvenu de son peuple et a envoyé ses ministres arborer l’étendard du salut sur les plages

inhospitalières qui ne sembleraient accessibles qu’à la cupidité. Votre fils, en compagnie d’un ami vraiment digne de ce nom, a été choisi pour cette noble mission, pour continuer l’œuvre d’un zélé devancier. Eh bien, je vous le demande, le sori de ce fils est-il si misérable? J'en appelle, non à votre témoignage de mère, — je sais qu’à ce tribunal, comme à celui de mon cœur de fils, je trouveras une prompte et entière condamnation ; — mais j'en appelle à vous comme femme chrétienne. On exalte le bonheur d’une mère dont le fils, dans une tourmente politique, se sera armé du glaive qui tue, pour voler généreusement au secours de ses concitoyens. Eh quoi! le bonheur d’une femme chrétienne sera-t-il inoins grand, lorsque son fils, jeune soldat de l’armée du Seigneur, voyant l'humanité aux prises avec le plus redoutable de ses ennemis, se‘sera armé de la croix qui sauve, pour courir au secours de la portion la plus délaissée de la grande famille humaine? M’en voudriez-vous, bonne et tendre mère, d’avoir tiré la conséquence naturelle des principes que vous vous êtes efforcée de graver dans mon cœur, dès les premiers pas que je fis dans la vie? Les jeunes plantes conservent toujours la trace des liens qui les ont unies à leurs tuteurs; ainsi, mon cœur a gardé le souvenir des conseils que vous avez prodigués à mon inexpérience. « Comprends, mon fils, m'avez-vous « dit bien des fois, que la plus douce et la plus pure des « satisfactions est celle de faire au bien à ses sem- « blables. » Ce bonheur, je l’ai compris; j'en jouis dans ioute sa plénitude, et c’est à vos leçons que je le dois. Voudriez-vous donc me le voir abdiquer ? Pour notre consolation mutuelle disons-nous souvent : Le doigt de Dieu est ici.

« Puisse ce Dieu infiniment bon bénir ma mère, et ia dédommager au centuple du chagrin que j'ai pu lui causer, dans le seul but d’êtro utile à mes frères! Et si la pensée qu’on est aimé de ceux qu'on chérit est le plus grand adoucissement aux douleurs de l’absence, vous le savez, mon cœur est fait à l’image du vôtre, il aime ardemment Dieu avant tout, et ma mère après

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Dieu. Ni le temps ni la distance ne diminuent en rien ma tendresse pour celle qui n’est occupée que de mon bonheur. Adieu, bonne mère, adieu! Qui sait si le Seigneur ne nous réserve pas la joie de nous revoir encore ici-bas? »

En 1862, onze ans après la date de la lettre que nous venons de lire et à la prière de M£r Taché, le saint-père détachait plusieurs contrées du diocèse de Saint-Boniface, le plus vaste de tout l’univers , et en formait le nouveau vicariat apostolique de la Rivière-Mackenzie. Il le confiait à un autre oblat, M£r Faraud, évêque d’A-

nemour, qui avait déjà, passé dix-huit ans au milieu des

sauvages. Ce prélat missionnaire revint en France avant de prendre la direction de son vicariat, et reçut à Tours la consécration épiscopale des mains de M£* Guibert! dans la chapelle du tombeau de saint Martin (30 novembre 1863).

Enfin, quelques années plus tard (1870), le diocèse de Saint-Albert se fondait, et Mer Grandin, religieux de la même congrégation, était appelé à l’administrer. Son territoire s'étend du pied des montagnes Rocheuses à la baie d'Hudson. Les tribus qui l’habitent s'appellent Pieds-Noirs, Piéganes, Assiniboines, Esquimaux, Cris, Montagnais, gens du sang, etc. Une partie notable de ces sauvages est catholique; mais la majorité est encore infidèle. Peu d’années suffiraient à sa conversion, si les ouvriers évangéliques du pays étaient assez nombreux ; car ces peuplades aiment la Robe-Noire, ils désirent connaître le Grand-Esprit et apprendre à le prier.

Parmi les principales missions du diocèse de Saint- Boniface, on cite, à cinq lieues de la résidence épiscopale, la paroisse Saint-François-Kavier, sur l’Assiniboine. Elle fut formée en 1824 par les émigrants catholiques de Pembina, après la cession de ce poste aux États-Unis, et ccupte une population de douze à quinze cents âmes;

1 Mer Guibert, alors archevêque de Tours, est monté sur le trône archiépiscopal de Paris après le martyre de Mer Darboy.

les sœurs grises y dirigent une école. Les Cris et les Sauteux y viennent et reçoivent l'instruction chrétienne des missionnaires, qui ont appris leur langue pour les éclairer.

Les missions de Saint-Norbert, sur les bords de la Rivière-Rouge , de Saint-Charles, sur la rivière Esturgeon , de Saint-Joseph, de Pembina, possèdent des chapelles, des écoles tenues par les sœurs, et sont habitées surtout par des métis et des Canadiens français, aux mœurs douces et chrétiennes.

D'autres postes moins considérables sont visités par les pères oblats, qui saisissent toutes les occasions d’étendre dans cette contrée le règne de Jésus-Christ.

Deux fois par an, plusieurs centaines de chasseurs partent de Saint-Boniface pour aller poursuivre le bison (bœuf sauvage d'Amérique) dans les immenses plaines situées à l’ouest et au sud de la colonie. Ils emmènent avec eux leur famille, qui vit sous la tente pendant trois à quatre mois de la belle saison ; au milieu de ces périlleuses expéditions, leurs corps et leurs âmes sont exposés à de grands dangers; aussi désirent-ils être accompagnés par un religieux qui instruise leurs enfants, prévienne et réprime les désordres de mœurs, entretienne la vie chrétienne dans les cœurs et administre les mourants.

Le vicariat de la Rivière-Mackenzie a pour résidence épiscopale la station de la Providence ; c’est là que demeure À vicaire apostolique avec quelques religieux ; c’est de là qu’il rayonne pour visiter ses pauvres diocésains, la plupart sauvages. C'est le centre de cinq forts, éloignés de quatre-vingts, de cent lieues et bien plus encore.

Les stations les plus importantes semblent être : celle du lac Atabaskaw, entourée de Cris et de Montagnais, qui accueillent avec reconnaissance le don de la grâce divine, celle du grand lac des Esclaves, avec ses quatre tribus qui vénèrent l’homme de la prière, et le fort Good Hope (de Notre-Dame-de-Bonne-Espérance), peu éloigné des rivages de la mer Glaciale, où l'hiver dure neuf

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mois, où le froid s’élève de trente à quarante et même à quarante-huit degrés centigrades, où le soleil disparaît pendant trente jours et où il ne cesse plus de se montrer pendant le même laps de temps quand arrive la courte saison d'été. Malgré leurs vices grossiers, les peuplades qui vivent sous ces latitudes glaciales désirent s’instruire de la religion, et sont souvent capables d’actes héroïques.

Cette remarque s'applique aussi au dernier diocèse, situé aux extrémités de l'Amérique du Nord, et récemment composé des stations de Saint-Albert, Sainte-Anne, lac la Biche, lac Caribou, île à la Crosse, ou mission de Saint-Jean-Baptiste, lac Vert, etc.

M£' Grandin, évèque de la nouvelle circonscription, réside à Saint-Albert. Fondé depuis douze ans environ, Saint-Albert a pris de rapides développements. Les maisons s'élèvent et se multiplient autour d’un monticule couronné par l’église, par la demeure de l’évêque, et par les écoles ; un joli ruisseau serpente au pied de la cciline.

Le poste de Sainte-Anne date de 1844; c’est la plus ancienne mission de l’ouest du Canada. On y trouve un grorvpe de huit cents catholiques; ce sont pour la plupart des métis issus de deux races diflérentes, vivant des produits de la chasse et de la culture des terres. D’interessantes chrétientés sont établies autour de cette station, et les conversions abondent parmi les habitants. Les baptêmes se comptent par milliers. Les Cris, les Assiniboines et les Pieds-Noirs fournissent de nombreux contingents à la légion des néophytes.

L'ile à la Crosse, ainsi nommée, dit-on, parce que les premiers voyageurs rencontrèrent des sauvages jouant à la crosse sur les bords du lac au milieu duquel elle est située, possède une jolie église en bois, un orphelinat, des écoles et un hôpital, dirigés par les sœurs grises. Me' Grandin a résidé là pendant plusieurs années, comme coadjuteur de l’évêque de Saint-Boniface, avant la constitution de l’évêché de Saint-Albert. Une distance de plus de trois cents lieues sépare Saint-Boniface de l'ile

à la Crosse. Presque tous les adultes de l’île ont reçu le baptême : chaque année, grand nombre de sauvages s’y rendent en allant vendre leurs pelleteries aux agents de la compagnie de la baie d'Hudson. Ils y viennent de loin, et font parfois jusqu’à six jours de marche, tout exprès pour avoir le bonheur d'assister à la messe.

La mission de Saint-Pierre, au lac Caribou, est placée au nord-est de l’île à la Crosse, à une distance d'environ deux cents lieues. Quelques années après sa fondation, une maladie épidémique sévit sur les sauvages du pays, et fit de nombreuses victimes. C'était au milieu d’un hiver très-rigoureux, et le P. Gasté ne se lassait pas de baptiser ou de confesser les mourants. Il écrivait à propos de ses courses apostoliques : « .… Je courais toute la journée, et ma figure était gelée; ce qui fit dire à un vieillard que j'étais allé visiter : « Ah ! que je suis heu- « reux que tu sois venu vers nous! mon cœur aurait « pleuré, si tu t’étais montré paresseux. Mais en te « voyant, et surtout en considérant ton visage défiguré, « je connais aujourd’hui que ta religion est forte, puisque « ni la rigueur du froid ni les fatigues d’une longue route « n’ont pu t’arrêter! »

En résumé, l'étendue du diocèse de Saint-Albert égale au moins celle de la France. Le clergé se compose de treize prêtres; on y compte un Irlandais, onze Français; le treizième, originaire du Canada, est Français de cœur comme tous les Canadiens catholiques, c’est le R. P. Lacombe.

Après avoir passé vingt-six années au milieu des sauvages pour leur ouvrir les portes du ciel, ce religieux : vient d’être envoyé en France par ses supérieurs, pour composer et publier un dictionnaire des langues vivantes au pôle nord. Il a dû voyager soixante jours avant de parvenir à un village régulier. Ainsi l'amour de Dieu et la soif du salut des âmes l’ont décidé à vivre pendant un quart de siècle à quatre cents lieues de l'extrême limite de la civilisation! Il racocait naguère qu’au milieu des tribus sauvages du pôle nord, à plus de six mille lieues de la France, les nouvelles de la patrie n’arrivent que

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deux fois par an. Lorsque, à la fin de 1870, le courrier leur apporta le douloureux récit de nos désastres, les religieux étaient réunis, par extraordinaire ; ils attendaient, comme toujours, avec émotion les lettres, les journaux de la famille et du pays qu’ils n’ont pas cessé de chérir. Quand ils surent nos catastrophes et nos humiliations, ils se mirent à pleurer et à prier. Les sauvages, en apprenant la cause de leur profond chagrin, tombèrent dans une sorte de stupeur. Ils ne compre-naient pas comment le peuple qu’ils croyaient invincible avait pu être affligé de pareils revers. Le chef de latribu, respectueux interprète de la sympathique surprise de tous, vint aux missionnaires et leur dit : « Qu’a donc fait la grande nation au Grand-Esprit pour être si rudement traitée? » — Le jour où la France se posera cette question, et où elle reconnaîtra qu'ayant été punie à cause de ses péchés elle doit se repentir, le châtiment cessera, et l’ère de la prospérité ne tardera pas à naître.

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