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Poilvache, Crève-Cœur, Samson, Mont-Aigle, Ces rochers et ces grandes montagnes ont été jusque dans ces dernières années la retraite favorite du tigre et du lion, de l’hyène et du chacal. Dans les immenses vallées qui s'étendent sur les rives de la Mangwé et du Sambouki, la girafe élancée paissait à côté du buffle trapu, le gnou à l’aspect farouche parmi les antilopes aux formes gracieuses. Là, l’autruche déposait ses œufs à l’ardeur du soleil, et le python se cachait à l'ombre du mimosa doré. La pintade cornue, la perdrix rouge, l’ibis et la grue cendrée, le héron bleu, le mahem balearica pavonina et le secrétaire se disputaient les marais et les broussailles. Le menu gibier n’a pas tenté l’avidité des chasseurs ; mais l’autruche, le lion, l'éléphant, l’hippopotame, le rhinocéros et la girafe, voire le buffie à la peau épaisse, sont tombés par milliers sous les balles meurtrières. Et ces riches dépouilles sont allées satisfaire les besoins, les plaisirs et la vanité de la terre entière.
Le vieux John Lea, maintenant au terme de sa carrière, promène un œil fatigué sur une terre épuisée. Il est pauvre et malade. Hélas! que n’a-t-il travaillé pour Dieu, ou du moins que n’a-t-il songé à sa propre àme |
Vanias, vanitatum et omnia vanilas præter amare Deum et illi soli servire.
Les peaux de lions jusqu'ici ne sont pas la monnaie de l'éternité.
Le passage du Kiwezi River.
29 décembre 1883.
Par un ravin tortueux, la voie raboteuse descend précipitamment dans la Kwezi. Les pluies ont creusé le chemin et deux ornières profondes menacent à chaque instant de faire culbuter le lourd véhicule d’un côté ou de l’autre de la route.
Aux abords de la rivière, le voyageur prudent arrête son attelage haletant et inspecte la descente. Cette fois, elle est périlleuse. Mais c’est le sort du chariot du désert. Heck ! le cri du conducteur retentit, et les 14 bœufs se précipitent sur le joug, tandis que le leader au pas de course s’efforce, à bras tendus, de maintenir les bœufs de front, sur la trace qu'on lui a montrée.
Si le danger est grand, et la perspective des dommages incalculable, le tout ne dure qu’une minute, et le cri de Hanaw arrête l’attelage au milieu de l’eau et
le char dans le sable profond de la berge. (1) Un instant suffit pour ouvrir le frein et inspecter
les traits. Tout est en ordre et Heck!... heck! voilà que de droite et de gauche, cahotant sur les blocs de rochers roulés et fonçant dans les trous et la vase, nous touchons à l’autre bord.
(1) Hanaw, corruption du hollandais Aan houden : arrêter,
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Halte! Hanaw! — Une barrière presque perpendiculaire est là. Pour sortir du fleuve qui, d’un instant à l’autre, peut descendre et emporter chars et bêtes de somme, il faut gravir une pierre unique. et longue, biaisant sous les roues; c’est le roulis et le tangage sur terre.
Mais nos vieux bœufs, qui aiment passionnément le joug et qu’on ne presse jamais sans nécessité, voient le moment, et, dès que le fouet siffle, tous d’un élan se précipitent, glissent, tombent, montent à genoux, soufflent, mugissent et, d'un effort suprême, sortent victorieusement sur la berge élevée.
Pour les récompenser, on les dételle à l'instant. En sentant délier sa tête gonflée, le vaillant « buffle » aux cornes recourbées présente ses oreilles à gratter ; les chefs de file « Speir» et « Bamberg» allongent tout le cou sous la main qui les caresse.
Bonnes bêtes, l’appui du voyageur, toujours infatigables, toujours soumises et mugissant de détresse comme pleurent les enfants, dès qu’ils perdent de vue leurs compagnons, ou que, pour les soulager, on les fait marcher hors du joug.
Les chiens sauvages.
Près de Quéziniama. — Latitude 20° 50’ sud,
Le soleil n’était pas encore levé et l’or du crépuscule avait éclairé le passage du Quézi. Pendant que
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nos bœufs déjeunaient et se gaudissaient dans l'herbe grasse et humide de la rivière, j'avais pris mon fusil et je m'avançais à petits pas le long de la route, à travers les champs abandonnés de Quéziniama. Ma blanche « Flossy », aux yeux fondants d'affection, suivait mes pas, ou prenait prudemment la piste sur la route. Je disais mon bréviaire, le fusil au dos, depuis quelque temps.
Tout à coup, Flossy s’arrête, se retourne, et revient se poster devant moi. Je regarde par-dessus mon livre. Elle remue la queue, branle le corps, puis se tourne précipitamment, regardant fixement à ma gauche.
A sa façon, Flossy disait : « Là, mon maitre, voilà de quoi vous réjouir et moi aussi. » Deux antilopes (bush-bucks) paissaient paisibles dans la clairière humide. Le soleil levant étincelait dans la rosée perlante et me montrait les beaux animaux comme encadrés dans la perspective d’un disque de diamants. Je fermai mon livre. Je regardai longtemps, ravi et indécis. Mais nous n’avions plus de gibier et Flossy était suppliante ; elle pressait ma jambe et léchait la crosse de mon fusil. Je le lève comme à regret. La fumée part, le « clack » de la balle qui frappe l’antilope sonne avant le coup, et Flossy file en donnant à plein gosier.
La piste est ensanglantée : la course de l’animal se précipite à travers les rochers. La voix de Flossy perce par intervalles au-dessus de la montagne —
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puis tout bruit cesse — et j'attends ; puis Flossy revient à pas traînants et, avec un indicible regret, elle me regarde et me dit : « Oh! j'ai fait de mon mieux, vois le sang sur ma poitrine, et tu n’es pas venu. » Une caresse à ma soyeuse Flossy et une miette de pain, et nous partons vers de nouveaux exploits.
Nous ne marchâmes pas longtemps. Au-dessus de nos têtes le gorille hurlait d’une voix rauque et profonde sur la crête des immenses rochers de la Quézi, et je m’assis pour jouir de la grandeur de ce sauvage spectacle.
En attendant les wagons qu’on attelait, je tirai mon calepin et esquissai la cime des monts. Mais les hautes herbes vinrent à se mouvoir tout près de moi. Flossy dresse l’oreille et, un pied levé, elle m’interroge du regard ; une tête se dessine; qu'est-ce? Est-ce une hyène au poil hérissé? Ma balle siffle! Un hurlement affreux répond au tonnerre. Cent têtes aux longues oreilles surgissent à la fois. C’est une horde de chiens sauvages, de loups affamés ; le blessé se retire en léchant sa large plaie.
Flossy s’est élancée ; mais, la bande fait face ; une bête, vraisemblablement le chef de la meute féroce, s'avance. Flossy revient sur moi, surprise et ahurie ; le flot se précipite. Je n’eus que le temps de recharger et je lançai une charge de chevrotines au hasard. Les hurlements redoublent, la troupe fait halte, elle hésite, Une balle siffle, mon troisième coup part et
toute l’armée recule pied à pied, en tournoyant.
Une vedette à fourrure bariolée de blanc et de noir couvre la retraite avec les deux traînards ; une dernière balle lui fracasse la patte, et tout sc débande en pleine déroute. Flo:sy alors recouvre toute sa vaillance ; les montagnes d’alentour répètent ses cris de ravins en ravins.
Je respire ; mais comme j'étais sur la frontière du lion, je crus prudent de ne pas poursuivre les fu”"rds.
J’essuyais de mon front /a poussière du combat, quand un coup Ge ieu retentit, suivi à l'instant du Haw! Haw! des Cafres. Je pensai que William Tainton arrivant avec les wagons avait surpris un de mes fuyards. J’accourus ! Une magnifique antilope, le « Bastard Harte Beest » aux cornes effilées, au dos brun noir, au poitrail d’argent, venait de tomber. Traqué par ces mêmes loups que je venais de rencontrer, le noble animal s'était placé au sommet d’un rocher à pic, pour obser. ver les mouvements de l'ennemi, quand la balle de l’adroit Tainton le précipita du roc dans la vallée.
Presque au meme instant, une bande de pintades sauvages vint à passer au-dessus de moi, et un hasard, un coup double, m’en donna deux. Nous étions riches pour trois jours.
Le feu s’alluma sur-le-champ, et vingt minutes après nous dégustions à belles dents la succulente chair de l’antilope.
Nos noirs enfants, se servant des deux mains, s’as-
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similaient avec bonheur la graisse chaude de notre rôti, comme les lazzaronis s’administrent les aunes de macaroni.
Chacun était tofus in illis.
Dix heures dans le désert.
Le lendem&in, après la sainte messe, je finis mes petites heures et, comme la route ne présentait aucune difficulté, maà présence n'étant pas requise au wagon, je pris mon fusil et cheminai le long de la voie à travers la magnifique et claire forêt de Mapanis qui s'étend à 40 lieues, sur une profondeur de 30 kilomètres à peu près. C'était dans les sauvages solitudes du Makloutsi tropicai. (1) Je songeais à enrichir ma collection d'oiseaux rares, et n'avais avec moi que du plomb de moineau. L’aigle royal vint à voguer sur ma tête à travers les cimes des Mopanis et des Knopjesdoorns. L'oiseau ne me vit point, et je pus lui lancer une bordée de plomb. Blessé grièvement quoiqu’encore vigoureux, il s’éloignait en se relayant de cime en cime. Je le suivis avec ardeur l’espace de vingt minutes, Quand je m’avisai de me reconnaître, je fis
(1) Dans les régions du Zambèze, le missionnaire, comme tous les voyageurs, s’arme prudemment de son fusil, s’il n’a un chasseur à ses côtés.
volte-face, et repris la direction de l’est, ayant quitté la route du côté de l’ouest. Chemin faisant, il me sembla entendre le roulement du wagon sur ma droite; cela me surprit. « Il y a, sans doute, une courbe vers l’ouest, 11e dis-je, » et pour couper au plus court, je marchaï au bruit. Le bruit cessa dans le sable ; je marchais toujours. Bientôt je me trouvai dans un immense fourré de plantes épineuses à triples crochets que les Boërs appellent «wachte beetje » (attends un peu). Le soleil avait disparu sous un brouillard subit, le « chobar ». J’écoutai longtemps; plus de wagon, pas de route !…
Alors, un sentiment glaçant de consternation s’abattit sur moi; je sentis la panique frapper à la porte de mon cœur, et spontanément je poussai ce cri : « Perdu ! » Un moment de réflexion me rappela à toute la réalité de ma position : le lion et le léopard étaient mes voisins !... Je m'arrêtai et j’appuyai la main au tronc d’un mopani. Je fis alors le signe de la croix, et repris mon empire sur moi-même. Je m'assis lentement, puis, à haute voix, en faisant appel à toute ma volonté, je parlai ainsi à moi-même : « Sois calme, réfléchis et ne cours pas : tu as quitté la route sur la droite ; la route va du nord au sud; donc, il te faut marcher de l’est, marcher droit devant toi et ne jamais décliner ni t'arrêter ; tu dois aboutir à la route. Maintenant prie, et attends avec calme que le soleil perce, afin de t'orienter. »
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Ayant ainsi fixé mes esprits, je tira: un coup de fusil en l’air dans l'espoir d’un coup de réponse; puis un deuxième, un troisième !... Rien !..….. et le ciel se couvrait davantage. Je ne voyais plus à dix pas de distance! Pas moyen de déterminer les points cardinaux. Il était midi à ma montre. Je me disais : « Il est probable que la brume ne se lèvera pas ; la nuit peut me surprendre ; voyons où coucher! » J'aperçus un instant la pointe d’un rocher isolé, à 200 pas vers l’est. J'y grimpe, je regarde en vain : un océan de vapeur s'étendait sous moi sur toute la forêt, et la dérobait à mes yeux. Plus haut, une couche plus dense formait un vaste stratnis interceptant tout rayon de soleil. Jamais je n’ai contemplé un spectacle vide de toute chose comme celui-là. Je ramassai des branches mortes, des lianes et des herbes, j'allumai un grand feu, dans l’idée d’avoir un point de ralliment dans mes recherches.
En tournant autour du roc, j’aperçus un antre de 10 pieds de profondeur. « Voilà pour coucher s'il le faut », me dis-je. J’y pénètre avec joie, et veux me mettre en devoir d’accumuler du bois de chauffage à l'entrée.
Mais je regarde à mes pieds : voilà des empreintes dans la terre fraîche! Empreintes de léopard ?.… Non! de lion! — vieilles empreintes! — Mais ces fauves peuvent revenir : je dormirai au sommet du rocher — entre trois feux... et Dieu me veillera.
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J'avais maintenant le feu et la fumée pour me diriger un peu. J’essayai de tirer quelques oiseaux pour apaiser ma faim. Je manquai quatre tourterelles. Hélas! le plomb est trop fin, et n’ayant qu’une seule balle au canon rayé, je dois la garder contre une surprise le jour ou la nuit! —-- Une heure à ma montre! déjà cinq heures d'écoulées ! J’allume ma pipe à mon bûcher ; — j'ai soif! — point d’eau! Je descends au ravin; sous le roc un ruisseau desséché, du sable ; — jy creuse avec la main; — je bois une eau boueuse et noire, puis, je retourne à mon rocher. Une heure passe encore — deux heures! Je dis vêpres et complies avec « moult » distractions et quelques profonds soupirs, mais je suis calme, J’invoque saint Antoine et, dans mon cœur, je lui promets trois messes « si ce jour même, avant la nuit, je puis m’étendre sur mon lit, dans mon wagon. »
Cependant le brouillard s’épaissit, le vent se lève et la pluie déborde. Je suis trempé, mais sur le rocher je bois à longs traits la bénédiction d’une eau fraiche qui
‘ étunche ma soif brûlante. Je levais ma main pour remercier le ciei, quand voilà un rayon de soleil qui tombe à travers les nuages! Je regarde ébahi, je regarde bien le soleil et ma montre : 4 heures 10 minutes!. Voilà bien le couchant, voilà l'orient, voici le sud et voici le nord! Une joie intense me remplit le cœur. Calme et décidé je me lève; je saisis mon fusil,
fixe bien mes poches, ma montre et mes allumet-