‹ Le Canada [microforme]Chapitre 27 sur 40 · T1 M TOR SRE MAUR UT RENE PAR RP RAT SRE MAP RTE CI SRE ED ET · texte numérisé non relu

T1 M TOR SRE MAUR UT RENE PAR RP RAT SRE MAP RTE CI SRE ED ET

Mais, savez-vous ce qu’ils éteignent tout autour d'eux? Ils éteignent les églises protestantes à Montréal et ailleurs ! Il en est assez bien à vendre. Ils éteignent les Anglais, qu’ils pressent et repoussent tout doucement vers l’intérieur et vers la mer. Les protestants anglais, eux, suivent ici la grande façon, la mode de France : deux enfants ou un seul, si pas moins!

Courage, courage ! O prudes et prudents de ce monde !

Montréal compte cent à cent vingt mille catholiques, contre soixante mille Anglais et étrangers. Québec compte cinquante à soixante mille catholiques contre vingt ou dix mille Anglais.

Quel dommage que comme correctif, le libéralisme commence à éclore, ce fruit vénéneux de la francmaçonnerie, qui se dilate ici, surtout parmi la partie anglaise de la population.

Ce serpent envieux est entré dans ce paradis!

Je prie Dieu qu’il daigne aider Léon XIII à veiller sur ce beau jardin du Père de famille.

Hier, 20 août, j'ai été à deux lieues d'ici visiter la famille de feu mon compagnon de mission, le P. Bourdon, mort l’an dernier, dans l’Afrique australe.

On peut comprendre comment son père, sa mère et ses sœurs ont écouté tout ce que je leur ai dit pendant trois heures, sur leur enfant et frère, martyr de sa charité, comme il eût désiré l’être en répandant tout son sang.

Quelle sainte joie de le savoir à jamais offert pour Dieu, et accepté par Lui !

Ces pauvres gens quin’ont encore que vingt-six enfants et petits-enfants, désirent en donner plusieurs au bon Dieu, et à mesure qu'ils voudront passer au service de l'Eglise, ils les enverront aux écoles apostoliques de Belgique et de France !

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Dans les « chars ». — Un palais flottant. — Les mille Iles. — La nuit.

— Le lac. — Toronto. — Commander Law. — Le mirage. — Le rivage des États-Unis: — L'expédition franco-canadienne. — Le Niagara. Première impression. — A vol d'oiseau. — Les Mee-

ting-Camps des Méthodistes. — L’onèida Free love. — La table hospitalière du Carmel. — Encore un regard.

24 août. — Je prends congé du R. P. Turgeon et des charitables Pères de Montréal qui ont été vraiment bons pour moi.

Dans l’après-dinée, je m'installe dans un magnifique « char » de première classe, un de ces salons ambulants d'Amérique, auprès desquels nos wagons-lits d'Europe sont des cabinets. Ces voitures du « Grand Trunk » canadien ont une vingtaine de sophas à deux places, recouverts de velours rouge et bleu. Ils sont longs d’une quinzaine de mètres et roulent sur quatre paires de roues, accouplées en deux trucs mouvants de quatre, système qui, malgré la longueur des wagons, facilite le passage des courbes, à pleine vitesse.

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Dans ces chars, chefs-d’œuvre d’ébénisterie, on circule sur toute la longueur. Aux extrémités de chaque char il y a le cabinet de toilette, et le buffet de rafraïchissements.

Des garçons offrent, sur le parcours, tous les fruits que l’Amérique fournit, depuis les pêches jusqu'aux bananes, depuis les mirtils de la Gaspésie jusqu'aux oranges du Maragnon. La tabagie est dans un wagon attenant et séparé, réléguée audelà même des cabinets.

Voilà donc le pauvre de Jésus-Christ logé comme les princes du dollar, et nous partons à fond de train le long du Saint-Laurent qui s’éploie comme un bras de mer entre deux océans de verdure.

Après deux heures de route nous descendons au débarcadère du « Coteau. » Un steamer, le Spartiate, arrive comme un palais flottant, brillant d’azur et d’or, frayant triomphalement sa pénible route parmi les flots puissants du géant des fleuves. Nous y montons à plus de trois cents.

C’est un théâtre mouvant, où les loges sont des cabines.

Les prêtres, les religieux et les instituteurs payent demi-place. Nous nous installons comme sur les vapeurs du Sud, le « Durban » ou le « Drummond-Castle ». La cloche nous appelle ; un dîner de gala nous est offert pour cinquante sous. Parfait! Nous escaladons le haut-pont, et nous voilà

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partis pour le plus intéressant voyage que soixante lieues de route peuvent fournir en quelques parages du monde que ce soit.

La Lesse avec ses mystérieux méandres, la Meuse avec ses ruines romantiques, le Rhin avec ses châteaux aériens, les rivières de la Touraine et du Béarn, les îles de la Zélande, les côtes d’Albion, les rivages d'Afrique, l’azur de Madère et l’or du Cap : tout cela va passer sous nos yeux, trop petits pour tant de merveilles. Cette fois avec raison : Conticuere omnes, intentique ora tencbant ; tous gardaient le silence, remplis d’idées et pris de l’amour du beau.

Celui qui voit Dieu “ans les œuvres de sa belle nature, a le cœur plein et l’âme en méditation. Mon chapelet roulait à travers mes doigts à mon insu, tandis que mes pensées voyageaient dans l’immensité des eaux, du ciel, des rivages sans fin.

Le soleil se couchait à notre droite, pendant que la pleine lune sortait des flots, rouge comme un foyer, grande comme un monde. Les voilà qui émergent voilées et humides, les « Mille Iles » du Saint-Laurent.

Elles sont plus de mille, elles sont seize cents. Leurs silhouettes sont bizarres et fantastiques, apparaissant tantôt comme des escadrons échevelés, tantôt comme des vaisseaux à la mâture balayée par l'orage.

Quelques barques filent silencieuses à côté de nous, des vapeurs passent comme des flèches, emportés par les rapides. Ce sont les Mille et une nuits!

A deux heures le froid devient perçant, et les vapeurs s’abattent : mon ulster épais ne me protège plus de sa bienfaisante chaleur. Je m'en vais m'’étendre au grand salon sur un ues canapés bourrés de velours et de satin, et tout en regrettant à moitié ma paille d'Afrique, après avoir entamé « Matines » pour le jour qui a commencé, je m’endors au coucher de la lune, en attendant le lever du soleil.

À cinq heures précises nous voilà, tous trois en une ligne, la lune avec son voile azuré, moi avec mon ulster brun, et la pâle aurore portant la lampe vermeille du plus beau des soleils levants.

Quelle impression de fraîcheur j’éprouve à regarder aux deux extrémités des eaux, et sur le pont perlant de mon « Spartiate », et dans les remous des flots, et sur les îles verdoyantes de l'interminable archipell Déjà les touristes montent leurs barques et les pêcheurs matineux étendent leurs lignes dans les criques.

Cà et là les fenêtres s'ouvrent aux palais bâtis par l’opulence de New-York et de Philadelphie, sur ces îlots magiques qui portent les noms les plus recherchés écrits sur les rochers. C’est l’île de « Bien-

venue », de « mon Plaisir », de » Mienne pour toujours », de « Sans-Souci », « Welcome, our own Royal Island », « mellow Light » etc., etc. Dans cette terre de liberté et de socialisme, chacun s’accroche au sol à qui mieux!

Pauvres amants de l’insaisissable bonheur, ils écrivent, ces princes de la fortune, en lettres de pierre, des vœux de félicité que le sort trahit ot s’empresse de changer en de hâtifs ennuis. La plupart de ces chalets, de ces villas charmantes, de ces féeriques palais sont déjà fermés. L’isolement ne plaît pas aux financiers, et le murmure des ondes, et le « frisilis » des feuilles n’ont point d’attrait durable pour l'oreille de celui qui compte les dollars et les sterlings sonnants. Dans deux semaines tout sera fini et la première bise qui aura jauni l’érable et dépouillé l’ormeau des millerivages, aura chassé aussi le dernier marchand de la fiévreuse Amérique. Resteront quelques hardis chasseurs qui poursuivront le canard et le plongeon, les foulques et les outardes que l’hiver ramène des becds polaires. |

Las d'admirer, et fatigué de voir, je repris mon chapelet, puis mon bréviaire; puis de nouveau, Dieu ayant eu son bon compte, j’allai partager mes impressions avec mon compagnon de voyage, le P. Louis (Alias Günter), un vénérable prêtre carmélite dont l’humble monastère veille et prie nuit

9250 TROIS ANS DANS L'AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE et jour au-dessus de ce Niagara qui affole le monde entier d’une irrésistible curiosité.

Avec la seconde nuit, passa la longue série des innombrales îles, et le matin du 26 août, quand j'eus fini de prier pour l'Afrique et pour l’Europe, pour ma famille noire et ma famille blanche, pour les vivants et pour les morts, je me trouvai surpris de moi-même en me voyant, en toute réalité, voguer à pleine vapeur sur ce lac immense dont le nom sauvage avait frappé mon enfance, ce majestueux Ontario, père du Saint-Laurent, et fils des vastes mers intérieures qu’on appelle l’Erié, le Michigan et le lac Supérieur.

Il était deux heures et demie de l’après-dînée quand nous entrâmes en rade de la grande ville de Toronto, âgée de trente ou quarante ans, et comptant cent vingt mille habitants, d'innombrables monuments, et dix-sept mille catholiques.

Au quai, je trouvai le « commander » Frédéric Law, fils de W. Towry-Law, du palais de Hampton-Court, et frère de mon bien-aimé et tant regretté compagnon, le R. P. Augustus Law.

Un sentiment mêlé de vive joie et de pénible émotion nous fit amis dès le moment où nous nous rencontrâm es. Un passé qui survivait dans un regret commun nous unissait en cet homme dont nous étions frères tous deux. Sans banalités aucunes, nous commençâmes à l'instant le récit lugubre des

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derniers mois et de la mort de mon compagnon d'armes, ci-devant cadet-royal, lieutenant de marine, puis converti, et prêtre dévoué, enfin martyr de son héroïque mission.

John-Joseph Lynch, archevêque de Toronto, décédé le 12 mai 1888.

Le P. Günter marchait à côté de nous, croyant "11 que nous nous connaissions de tout temps, et respectait ce qu’il croyait notre intimité.

La veillée se passa tout entière à redire les vertus du vénéré défunt, et cette douloureuse ago-

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nie, cette sainte mort dans la hutte désolée d'Umzila.

Le lendemain 27, nous allâmes visiter Sa Grandeur Monseigneur l’Archevêque de Toronto et, après un tout gracieux accueil, je célébrai l& sainte messe pour notre frère Augustus Towry Law.

Le déjeuner se fit au riant chalet du commander. On se promit de se revoir et nous retournâmes au port où nous montâmes, le P. Günter et moi, à bord du Chicora, un des légers avisos qui gardèrent le canal canadien durant la guerre de Sécession.

L'Ontario est immense comme un bras de mer; toutefois, on n’y perd jamais entièrement la terre de vue. Nous vimes çà et là quelques mouettes et quelques plongeons, des vapeurs lointains, des vaisseaux qui, par un effet de mirage, semblaient voguer au-dessus de l’horizon fondu avec le ciel.

C’est tout ce que l'Ontario nous montra durant deux heures encore, et enfin parut le rivage des Etats-Unis, tandis que les deux forts du fleuve Niagara surgissaient lentement des eaux. La côte semblait s'élever en collines superposées, des forêts s’étageaient les unes sur les autres ; tout au-dessus, montait jusqu'aux nues la colonne funéraire du général Brock, mort pour l'Angleterre, en 1812, en sauvant le Canada de l'invasion américaine.

Un moment, les passagers se portèrent tous à la proue, et le steamer plongea sensiblement. J'aperçus alors deux hommes dont la physionomie m'intrigua. J’approchai. C’étaient des Français. Ces messieurs se plaignaient l’un à l’autre « de la bêtise anglaise qui ne comprend pas la langue française, connue du monde entier. » C’est que ces messieurs, ne comprenaient pas la langue anglaise et parlaient le français à tour de bras, sans parvenir à se faire entendre. Je les tirai d’embarras en leur servant d’interprète. Ils entendirent le P. Günter me parler de l'Afrique et du Congo!

Les messieurs furent intrigués. Ils eussent voulu me demander mon nom, et me glisser leurs cartes. J'évite toujours les accointances impromptu en pays étranger, et je gardai l’incognito. C’étaient des messieurs de l’expédition franco-canadienne du curé Labelle, venus pour inspecter les nouveaux territoires d’émigration au Manitoba.

Nous débarquâmes au fort Niagara, à l’entrée du fleuve qui fait suite ou avant-corps au Saint- Laurent, et qui mesure, en cet endroit, mille mètres environ. Un train nous emporta vers les fameuses cataractes, du « sourd grondement » desquelles Chateaubriand a rempli l’Europe. Il était six heures et demie du soir quand nous descendimes des « chars », au sommet même du bord abrupt, où d’un coup, sans préparation, nous devions nous

trouver en face de la soi-disant première merveille du monde, la merveille des merveilles, le fleuve tonnant, l’abîme fumant, en un mot qui dit tout, le Niagara !

Je suis donc parvenu, au service de mon Dieu, en vue d’un spectacle que des millions d'hommes rêvent de voir, sans jamais y parvenir ; et ce specz tacle grandiose n’est pour moi, dans la grande part que Dieu m'a faite, qu'un petit gram de ce centuple qu’il promet à ceux qui abandonnent quelque chose: pour Lui. Combien de riches et d’ambitieux de Belgique savent, ou peuvent, ou osent

se permettre le luxe que ma pauvreté de serviteur

de Jésus-Christ me paye! Et je ne suis qu’à la porte du palais des merveilles : le monde entier s’ouvre devant moi! À Dieu ne plaise que j'oublie de le remercier de ses dons ; à Dieu ne plaise aussi que j'y attache mon cœur, et que je prenne plaisir à quelque chose qui ne soit pas Lui. Je désire mendier pour mes frères d'Afrique; je désire servir mes pauvres noirs du désert, et, des bords du MNiagarx sonore, mon esprit reprend son vol vers les rives du Victoria tonnant. Là est mon cœur, et je m'ennuie d’être dans l’abondance tandis que mes frères souffrent là-bas, et qu’ils espèrent en moi pour les soulager, pour les aider dans leur misère et dans leurs saints labeurs.

Que ne puis-je dire que leurs vœux sont exau-

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DE MONTRÉAL AU NIAGARA : 255 cés, et que j'ai déjà réuni ce qu’il leur fout de ressources pour propager le règne de Jésus-Christ, pour avancer l’œuvre de la civilisation vraie de l'Afrique ! Ma vie n’a pas d’autre but maintenant.

Et voici donc devant moi le Niagara !

Je me suis trouvé un jour sur la crête des falaises abruptes d'Abbadia. La haute mer engouffrait ses flots orageux dans la baie de Fontarabie, et les effrayantes vagues s’élançaient comme des montagnes contre les rochers où je me trouvais hissé. Le grondement et les secousses successives, semblables au tonnerre roulant, étaient dominés par un son souterrain pareil au bruit amalgamé d’une grande ville au-dessus de laquelle monte et flotte l’airain de toutes les cloches. J’ai entendu Paris de Montmartre, et Londres des hauteurs de Sutton. J’ai vu l’océan assaillir les rochers de Port- Elisabeth et jeter quatorze vaisseaux sur cette côte. Le Niagara n’est pas cela.

C’est le sifflement sonore de la grève d’Ostende au lendemain d’un gros temps. L’œil s’accoutume d’un coup au spectacle grandiose mais uniforme, mouvant mais régulier, de cette masse d'eau qui descend dans un abîme à la fois trop grand pour charmer, trop petit pour subjuguer.

Sur les rivages de l’océan en furie, l’homme se sent néant, et il subit l’impression de l’immensité. Ici, l’homme se sent quelque chose, et il cherche

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ce qu’il doit admirer. Ceux qui pénètrent sous le dôme de Cologne ou dans Saint-Pierre de Rome doivent commencer par arpenter les nefs pour en mesurer la grandeur. Marchons donc au-dessus et au-dessous du Niagara. Le sublime, dit-on, échappe à la description. Tâchons cependant de traduire nos impressions. |

Le lendemain de mon arrivée, après avoir célébré la sainte messe au magnifique couvent de Loretto qui, posé près du Carmel, domine toutes les cataractes, je montai en une légère voiture attelée d’un superbe cheval noir que conduisait dextrement le Père Günter, un enfant des bords du Mein en Allemagne. Nous descendimes dans l’île appelée « des Cèdres » et qui devrait se nommer « l’île des Thuias ou des Cyprès ». De l’île des Thuias rabougris, écrasés, tordus, ou étêtés par le poids des glaces de l’hiver, nous passâmes le long du rivage canadien en descendant jusqu’au niveau supérieur des cataractes.

Là nous eûmes le spectacle saisissant de ces deux immenses nappes blanches et écumantes qui se précipitent de cent soixante-quatre pieds de hauteur dans un gouffre de huit cents pieds de diamètre. Une troisième cataracte, entre les deux autres, livre aux eaux de l’Erié un passage intermédiaire.

C’est sous cette cataracte, entre les rochers à

pic et la chute, qu'est la grotte appelée la « Caverne des vents » et, devant cette caverne, se trouve le « Koc des âges ».

Une colonne de fumée monte en tourbi’lonnant du milieu du gouffre, et s'élève au-dessus des rives rocheuses pour retomber en bruine sous le vent.

À première vue, les chutes manquent de sublime, peut-être parce que nuls rochers ne les dominent ni ne les encadrent. D'ailleurs, des chalets et des hôtels, des ponts, des fabriques, des moulins et des cheminées entourent et surmontent l’œuvre de la création. Même jusque dans le gouffre bouillonnant, de petits vapeurs promènent les touristes à la recherche du merveilleux, et ces humaines apparitions, en se produisant sur la scène de la nature, réduisent ce grand spectacle aux proportions mesquines d’une vulgaire comédie. On parle, il est vrai, d’exproprier les envahisseurs, mais cela n’est pas fait.

Ah! si Chateaubriand revenait maintenant à son Niagara, ou si le Père Jésuite Marquette qui le vit en 1673, et le Père Récollet Hennepin qui en fit le premier croquis en 1678, pouvaient revisiter la merveille du dix-septième siècle, combien leur désappointement serait justifié, et qu'ils désavoueraient-de tout cœur la main téméraire de l’homme, s'accrochant comme le parasite aux grandes œu-

vres de Dieu, pour les rapetisser et les réduire à la taille de sa propre vanité.

Disons en passant que les chutes Victoria, sur le Zambèze, présentent une couche d’eau non de neuf pieds comme le Niagara, mais de quinze à vingt pieds, et se précipitent, sur une largeur double, d’une hauteur non de 164 pieds, mais de 530 pieds au moins |

Le « Continent obscur » l'emporte définitivement sur le Nouveau Monde en ce point.

Après avoir satisfait notre curiosité, nous franchîmes le fleuve en aval des chutes, sur un pont suspendu de huit cents pieds de long jeté sur un abîme de cinquante-huit mètres de profondeur.

Jne aventure, heureusement sans suites fàcheuses, nous survint alors. Le beau cheval noir, familiarisé comme nous avec le bruit et le mouvement monotone des eaux, passait au petit pas au-dessus des flots et parmi le sifflement des lames : quand en nous garant d’un autre équipage, notre fine roue de noyer s’engagea jusqu’au moyeu dans l'interstice de deux madriers. Ce fut une alerte d’une minute. Deux Yankees prirent doucement la tête du cheval, une dame-et moi nous soulevâmes la roue, et en un moment nous sortimes d’un mauvais pas qui, avec un cheval moins canadien, nous eût coûté la voiture, et peut-être la vie.

Nous passâmes ainsi sur la rive droite et nous

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nous trouvâmes aux Etats-Unis, dans la ville de Niagara. Un brave allemand, un Badois, Georges Ochs, nous reçut à sa table hospitalière. La truite saumonée nous fut servie gratis, avec des canadas farineux, des choux succulents, des haricots, des tomates, du pain français et du beurre canadien, le meilleur du monde. Un verre de Bavière et un havane couronnèrent la fête. A ce prix Chateaubriand lui-même se fût peut-être réconcilié avec la civilisation.

À quatre heures nous rentrâmes au Carmel non sans avoir été étudier, sur place, deux produits du Libre Examen, les clubs champêtres protestants, je veux dire les meeting-camps des Méthodistes et les phalanstères d'Onéida.

Les « campmeetings » ou clubs champêtres sont une parodie grossière et malveillante de la fête biblique des Tabernacles. Ces meetings ont été ouverts dans les forêts du Canada en face du Niagara.

Les Méthodistes protestants y fêtent leur fraternité par deux mois de sermons, suivis et entrecoupés d’agapes, dites de tempérance, qu’on prend autour d’une grange ou «tabernacle » en bois, et dans les forêts, sous des tentes de toile. Des centaines et des centaines de pèlerins, hommes, femmes, filles et garçons, campent là, nuit et jour, depuis deux mois. Les lampes suspendues aux ormes et

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