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ces millions de têtes de gros gibiers et de gracieuses antilopes qui, tout récemment encore, fai- } ; saient ressembler l’Afrique australe à un paradis ;
terrestre. 4 |
Fr esprit de lucre, le Boër chassait jadis les aut es; par le même esprit, il les élève et les EN multiplie maintenant autour de sa demeure. 4
Vers l’an 1865, quelques Boërs revinrent du « Dorstland » ou « Terre de la Soif », c’est-àdire du Kalahari, emmenant avec eux de jeunes autruches que, pour leur plaisir, les fmmes et les enfants avaient nourries autour de wagons, C’est sur les hauts plateaux que l’autruche fait son nid, un simple trou, peu profond, formé dans le sable nu. Chaque couple se sépare de la troupe aux temps de la ponte, c’est-à-dire irais ou quatre fois par an. Une compagnie se compose des parents et des couvées de l’année. La femelle pond de deux en deux jours. Parfois deux oi- j seaux déposent leurs œufs dans le même nid. La br
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ponte varie de quatre à dix-huit œufs. Une erreur populaire porte que l’autruche abandonne au soleil le soin de faire éclore les œufs. IL n’en est pas
ainsi. La femelle et le mâle les couvent à tour de SO 0 rôle; et quand l’un des deux est au nid, l’autre fait I le guet, élevant assidûment sa tête au-dessus des 2 1! hautes herbes, et mesurant constamment la plaine SN 1]
de son œil à la fois doux et perçant. Qu'un dan-
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DU TRANSVAAL EN ANGLETERRE 29 ger approche, soit du chasseur, soit du léopard, le couple disparaît avec la rapidité de la flèche.
À deux ou trois mille mètres, ils aperçoivent l’homme. |
En 189 je traversais un matin le lit desséché du fleuve Chachi (lat. 21°45', long. E. 28°10') en compagnie d'un excellent chasseur, le bon frère De Vylder, noyé depuis dans le Zambèze. Nous tombâmes tout à coup sur onze sveltes au— truches qui prenaient leurs ébats dans le sable échauffé du grand fleuve. Elles étaient à une distance d'environ un kilométre et par intervalles le mâle lançait à travers l’immensité des forêts ses trois notes profondes et imposantes. Nous eûmes à peine le temps de ramper à la distance de quelques pas pour les approcher, que le mâle nous ayant aperçus, tous disparurent dans les fourrés.
Quant après une incubation de 42 à 48 jours, les jeunes éclosent, ils restent pelotonnés par terre durant un quart d'heure, et ainsi ramassés ils ressemblent assez bien à un levraut blotti au gite, ou à un hérisson roulé.
La femelle rompt alors l’écaille de trois ou quatre œufs non couvés que son instinct lui a fait rejeter du nid, et de cette nourriture les petits font leur premier repas. Ils se lèvent ensuite et ont déjà la taille d’une poule ordinaire. Dès ce moment ils suivent leur mère au pâturage, et six jours après
il faut un bon cheval pour les gagner de vitesse.
En 1884, j'en rencontrai deux de cet âge sur les bords du Limpopo. J'étais à pied et me mis à leur. poursuite avec toute la vitesse de mes jambes de 41 ans. Je dus abandonner la partie et n’eus plus même la chance de les avoir à portée de mon fusil.
Ce furent des oiseaux de cet âge que les Boërs rapportèrent du désert. Ils les nourrirent de millet et de maïs et les laissèrent brouter près des
wagons.
Au temps où on gagna le pays d'Orange, les jeunes autruches avaient atteint la taille d’un dindon.
Revenus à leurs fermes dans la colonie, les chasseurs imaginèrent de faire un camp au moyen de haies et ils y mirent les oiseaux apprivoisés. On les vit grandir rapidement et bientôt les mâles au plumage foncé se distinguèrent des femelles plus grisâtres.
L’autruche dévore réellement tout ce qu’elle peut avaler. Elle gobe des baies, des pommes, des citrons, des figues ; elle avale les feuilles hachées du cactus épineux et ses fruits, des éclats de bois, des pierres, du fer, du verre et jusqu’à de jeunes tortues. J’ai trouvé de tout cela dans leur gésier.
Elle se nourrit toutefois de préférenre d'herbes et de plantes grasses. Le « spek boom » et le
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« gocum » succulents font ses délices. Les aiguillons dont les fruits du cactus sont enveloppés sont nuisibles à l’animal. Ces pointes infiniment fines tapissent tout l’estomac comme d’un drap épais, et en arrêtant le mouvement moléculaire et la digestion, elles tuent l'oiseau le plus robuste.
Il est prudent pour cela d’écarter les autruches des fourrés de cactus en fruit.
Dès la troisième année les Boërs virent rougir les tibias des mâles. Jugeant que le rioment était venu, ils parquèrent quelques couples dans des enclos de six acres environ. Les autruches firent leur nid comme au désert. Elles pondirent leurs dix, leurs dix-huit œufs, et, dès le 42° jour, on vit éclore les petits. On enleva les couvées et on les confia à des négrillons qui les menèrent paitre comme des oies.
On ne fut pas longtemps sans découvrir qu’on
pouvait « plumer » les autruches. J’ignore com-
ment les fermiers s’y prirent au début. L'opération se fait aujourd'hui très simplement. Chaque semaine, d'ordinaire le lundi matin, quelques jeunes gens montent à cheval, et, battant le grand parc de pâture, ils assemblent toutes les autruches en une troupe, et les mènent dans un enclos restreint qui n’a qu'une vingtaine de mètres de diamètre. Une porte pratiquée dans la haie de cet enclos ouvre sur un couloir en forme de boxe d'écurie,
long de six pieds, large de deux, et garni d’une seconde porte donnant sur la campagne.
On n’a qu’à jeter une poignée de maïs dans ce couloir pour qu’aussitôt un ou deux des avides oiseaux s’y précipitent. Les deux portes se ferment alors et un Boër descend dans la stalle étroite derrière l'oiseau. L'animal est tellement vorace qu’il se laisse plumer sans résistance. Le Boër arrache les plumes noires et il coupe aux ciseaux les pennes blanches des ailes et de la queue. Cette taille se fait à deux pouces de la chair. Trois mois après il arrachera avec des tenailles les tronçons séchés. L'oiseau ne souffre point de ces opérations qui ne font qu’aider à la mue.
En domesticité les mâles sont dangereux, surtout au temps du rut; ils ont déjà occasionné beaucoup de malheurs. Aussi est:il fort malavisé à tout étranger de pénétrer dans un parc de couvaison. L’an dernier, notre voisin, M. Franck Mandy, un homme de haute stature, fut assailli par une autruche tandis qu’il traversait le camp. Il était à cheval. D’un premier coup de patte, le mâle furieux désarçonna le cavalier, et du second coup de son orteil cornu, il ‘.i ouvrit la poitrine et le ventre, le laissant baigné dans son sang. En pareille rencontre le plus sûr est de se jeter par terre et de faire le mort, si l’on ne veut pas fusiller le redoutable adversaire.
Mais, autant il est peu agréable d’avoir affaire à ce dangereux bipède en champ clos, autant il est intéressant d’en observer une troupe auprès de la ferme, dans la fraîcheur d’une belle matinée. C’est
| alors un spectacle ravissant, un tournoi à armes
Camp à autruches.
courtoises. Nous assistâmes à ce petit lever des « coureurs » du haut de la terrasse du manoir de Penrock.
Longtemps avant l'aurore, avant que les preières lueurs de l’aube aient blanchi l'Orient, on entend la voix sonore, profonde et mélodieuse du âle, se prolonger trois fois, comme le son d’une
rompe puissante, à travers la solitude de la forêt. Un
silence plus solennel succède à ce réveil nocturne ; mais, à peine les vapeurs de la nuit viennent-elles à se détacher du sol, à peine les oiseaux atlentifs peuvent-ils plonger du regard sous la buée montante, que toute la troupe silencieuse se lève à la fois et s’avance d’un pas mesuré sur la clairière humide.
À cent pas de leur gîte nocturne ils s'arrêtent, se regardent et se concertent. Ils semblent se saluer : c’est de l’élégance de grande maison. Soudain tous dressent leur long cou, gonflent leur riche plumage et, partant comme des flèches, se précipitent dans toutes les directions, se servant des ailes et de la queue comme de rames et de gouvernail, pour tournoyer et changer de pied dans leur course furibonde.
Tout aussi soudain ils s'arrêtent de concert, pour se rassembler une seconde fois. Alors commence une voltige, une valse échevelée : les têtes et les pieds vont en cadence, les ailes et les panaches s’éploient et se referment avec une rapidité fébrile. Tous pivotent, tournent et s’entre-croisent sans jamais se coudoyer. On dirait une danse macabre ou une mêlée d’Indiens, moins le bruit; car, la scène se passe dans un silence à donner le frisson. Et ce mouvement tourbillonnant se prolonge jusqu’à extinction de forces, jusqu’à ce que pris de vertige, les beaux animaux s’affaissent les uns
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après les autres, et alors encore les têtes font la roue et les ailes frémissantes continuent à battre la mesura.
En 1879 le commerce des plumes d’autruches était devenu si énorme, qu’ilse produisit parmi les fermiers de la colonie, une véritable fièvre de spéculation. L'argent étant rare, les Boërs vendirent des troupeaux de bœufs, puis des fermes entières pour quelques couples d'oiseaux de reproduction. Plus l'offre du bétail et des fermes grandissait, plus leur prix tomba, tandis que la valeur des autru-
ches montait en raison de la demande. La chose alla
bien pendant quelque temps. Mais bientôt l’excès de la production des plumes gâta le marché. Elles n’eurent plus de valeur. Dès lors, un mouvement de bascule contraire se fit : l'offre des autruches abondant, leur prix devint dérisoire et la plupart des Boërs ne purent plus rentrer en possession de leur bétail et de leurs terres dont la valeur
remontait en raison directe de la nouvelle demande.
Ils avaient lâché la proie pour l’ombre et beaucoup de fermiers boërs appauvris émigrèrent au
pays d'Orange, au Transvaal et au Betchouena
Land.
Depuis lors l’équilibre s’est assez bien rétabli. Cultivateurs et éleveurs d’autruches trouvent des prix rémunérateurs pour leurs produits.
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4 février. — Ii n’y a si bonne compagnie qu’il ne faille quitter! C’est une vérité que le missionnaire constate tous les jours. L'homme en souffre, le prêtre s’en console en Celui dont il visite la grande famille éparpillée sur la surface du globe ! Avec émotion nous nous fimes nos adieux. Des prières, c’est tout ce qu’on put se donner pour s’aider mutuellement à toucher un jour à cette terre meilleure où l’on ne se sépare plus. A dix heures du matin je remontai en selle et un quart | | d'heure après, je saluai d’un dernier regard la de- [l | meure hospitalière de Penrock. Nos chevaux rap- In pelaient les coursiers d'Hippolyte ; ils semblaient [| | pensiis comme leur maître.
|| A midi j rentrai dans la charmante ville épiscopale de Grahamstown. J’y fus reçu par le vénérable évêque, Mgr Ricards, avec cette simplicité tout | apostolique qui caractérise les prélats des missions, MR et avec cette franche et loyale cordialité qui estle M propre des nobles enfants de la verte Erin. Mgr Ri- 4 cards est une des plus hautes personnalités de À ji l'Afrique australe. Il doit son immense prestige à ll sa vaste érudition, à ses grandes vertus et à l’in- | Al domptableénergie qui ont fait de son très long épis- |. 1 copat, une ère de triomphe et de vraie grandeur pour sa jeune Eglise. Tel j’ai vu Monseigneur en 1879, tel je le retrouve aujourd’hui, vieilli mais non affaibli par l’âge ou par les travaux. .
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Au Saint-Aidan’s College où demeuren , les Pères Jésuites, la réception fut ce qu’on peut s’imaginer aisément, une vraie fête de famille. Mais le supérieur général de la mission du Zambèze, le R. P. Alfred Weld, issu de l’illustre maison des Weld du Lancashire, était absent. Il se trouvait à la maisonmère de Ja mission, à Dunbrody, cette abbaye fondée par les Trappistes en 1880, et cédée depuis aux missionnaires du Zambèze, quand les vaillants fils de saint Benoît entreprirent, près de Natal, la fondation de leur nouvelle maison de Mariahilf aujourd’hui si prospère.
8 février. — Je descendis donc vers la côte en chemin de fer. Je me rendis au district de Uitenhagen. Arrivé à la station de Blue-Cliff, je pris la voiture de l’abbaye, que le bon Père Weld, dans sa paternelle sollicitude, avait envoyée à ma rencontre.
Prendre la voiture en Afrique signifie souvent déposer sa valise dans le véhicule, et se mettre à la tête des chevaux pour les tirer par la bride. Ce fut le cas pour mon équipage de Blue-Cliff.
Les deux chevaux que six mois auparavant j'avais amenés frais et vigoureux de Penrock, étaient réduits à l’état de squelettes vivants, et n’eût été la botte de foin achetée pour eux, je n’aurais pu réussir à les traîner jusqu’à Dunbrody.
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Pendant mon absence au Transvaal, tandis que j'y fondais la mission des Batlapins, la sécheresse s'était prolongée dans le sud, et les pluies n'étant pas venues rajeunir les pâturages brûlés durant l'hiver (mars à septembre) le pays était vraiment triste à voir. Le bétail languissait dans les jungles, broutant le lichen ou recherchant les lobules du « spek boom » ; les chevaux arrachaïent l'écorce de certains arbres plus spongieux, et les autruches mouraient d’inanition au milieu des touffes de cactus. De l’eau, on n'en trouvait plus que dans quelques courbes du fleuve desséché,
Tel était l'aspect de Dunbrody à mon retour. Au carré de bâtiments composé d’un simple rez-dechaussée bâti par les Trappistes, on venait d'ajouter deux modestes constructions faisant façade aux deux ailes, et donnant de loin à l’humble agglomération un air quelque peu abbatial. On avait aussi creusé et cimenté une citerne de 36,000 gallons de contenance, où hélas! il ne manquait plus que l'eau.
En dépit de la désolation de la terre, en dépit de ce ciel d’airain, nos jeunes étudiants, nos futurs missionnaires étaient pleins de santé et d’ardeur. Nos Frères coadjuteurs, les survivants de 1879 en tête, étaient allègrement occupés à planter des vignobles, se promettant bien de revoir au retour
de la pluie, les beaux jours et les riches moissons
qui avaient quelquefois récompensé les labeurs des enfants de saint Benoît.
Les Trappistes avaient obtenu à force de travail et grâce à une irrigation artificielle, des champs de froment qui faisaient l'admiration du voisinage.
Dunbrody Abbey.
Pour mieux en assurer la récolte, ils les avaient entourés d’une clôture de fils de fer doublée de haies épineuses.
Par malheur on avait compté sans l'ennemi précisément le moins attendu. Le gouvernement du Cap tient en chasse réservée une soixantaine d'éléphants, dans la' crainte de l’extermination prochaine de ces magnifiques pachydermes. Ces ani-
maux voyagent librement à travers les immenses forêts depuis le Cap jusqu'au Natal.
Une nuit quatre de ces gigantesques protégés, attirés sans doute par la fraicheur du maïs et du tendre froment, franchirent les haies enles piétinant, et sans se douter du dégât ultérieur, marchèrent contre l’enclos de fil de fer qu’ils emportèrent tout d’une pièce, pieux et treillis, à cent mètres dans les champs. À leur suite les antilopes de la forêt et le bétail en liberté pénétrèrent dans le délectable pâturage, et quand le matin, après les prières d’usage, les Frères silencieux arrivèrent aux charaps, ils purent mesurer sans mot dire toute l’étendue du désastre. 1l n’y restait que le sol ravagé. Un trappiste, appuyé sur sa bêche, médita longtemps au milieu de cette scène de désolation; c'était un autrichien. Tout à coup, se ressouvenant peut-être de ses prouesses du Sleswig ou de Sadowa, il s’en alla sans mot dire chercher un vieux fusil de quatre à la livre, qu’il bourra jusqu’à la gueule et chargea d’une lourde balle. Il avait remarqué la tranchée étroite par où l’ennemi était monté du fleuve dans son champ. A cette place, le crépuscule venu, il fixa son terrible engin contre le pied d’un arbre, et par un système de fils aboutissant à la détente, il en assura la décharge, mesurée juste à hauteur de poitrail du redoutable dévastateur.
Il avait bien calculé. Au milieu de la nuit, une
une
formidable détonation réveilla presque tous les Frères en sursaut, et quand à l’heure du travail, notre vieux soldat revint au champ, il trouva l’ennemi étendu au bas du talus : l’éléphant était mort de suicide involontaire.
8 mars. — Ce fut à Dunbrody que le R. P. Weld vint me trouver un matin pendant que je disais mes heures dans ma, cellule voûtée. Il s’assit sur ma chaise tandis que je prenais place sur le bord de mon matelas. « Mon Père, me dit-il avec son calme britannique et son sourire habituel, vous savez qu’il nous manque des hommes et de l’argent pour assurer la grande œuvre que le Saint- Siège nous a confiée. Vous me feriez plaisir si vous alliez chercher l’une et l’autre chose. Vous pourriez aller en Australie et en Amérique à cet effet. Vous avez vu et vous connaissez l'Afrique. Vous pourrez faire des conférences pleines de charme sur nos grandes et laborieuses missions, et, je n’en doute pas, vous intéresserez les catholiques ainsi que nos confrères au salut des pauvres nègres, A Port- Elisabeth, il y a des vaisseaux en partance. Si vous le voulez, vous pouvez choisir, et partir soit par lorient, soit par l'occident. »
Pendant que le saint supérieur me déroulait ce discours substantiel, j'avais pris ma résolution. Je lui répondis que son désir était un ordre pour
moi. Je reçus de sa main les lettres d'autorisation de Son Eminence le cardinal Siméoni, du Très Révérend Père Général de la Compagnie de Jésus ainsi que les siennes propres, et m'acheminai vers la chapelle pour y recommander à Dieu la rude mission qui venait de m'être confiée.
En réponse à mon télégramme adressé au bureau maritime de Port-Elisabeth, je reçus la nouvelle que le premier départ à ma convenance était par le « Grantully Castle », fixé au 14 mars, en destination de Londres. Il fut donc décidé que je partirais pour l’Amérique et reviendrais par l'Océanie, en faisant le tour du monde. J’avais deux ans pour l’effectuer.
Ce voyage impliquait mon passage par l’Europe, et j'expédiai les lettres suivantes pour préparer ma famille et mes supérieurs à cette visite inattendue.
« Dunbrody, 9 mars 1885.
« Mes frères, mes chères sœurs,
« Aujourd’hui, fête de feu notre mère, j'ai célébré pour elle la sainte messe. Huit jours après que vous aurez reçu ce billet, je serai à Londres. Nous devons pourvoir au développement de la mission du Zambèze, et, après avoir reçu de la Belgique et de l’Europe de généreux secours pour fonder ce qui existe, nos supérieurs ont décidé de m'envoyer solliciter la charité du Nouveau Monde pour les
nombreuses maisons et missions que nous aurons à ouvrir d'ici à deux ans.
« Je pars du Cap le 18 ou le 19 mars par le
« Grantully Castle »,et arriverai sain et sauf à Lon-
dres environ vingt jours après. Vous serez avertis.
« À bientôt la joie de nous revoir, Dieu aidant.
« CHARLES CROONENBERGHS, S. J.
« De la mission du Zumbèze ».
« Dunbrody, 11 mars 1885.
« Madame et chère tante,
« J’ai reçu les souhaits de fête dont vous m'avez honoré. Je vous en remercie cordialement. Je me suis mis à prier Dieu afin qu’il vous rende en bénédictions et en bonheur la joie que m'a causée votre lettre. À quatre-vingt-un ans, il est plus que probable que je n’écrirai plus avec la fermeté et la justesse qui caractérisent votre belle et encourageante épiître.
« La mission que j'ai ouverte dans les Dwarsbergen, parmi les Cafres Batlapins, se développe rapidement. Le Père qui en estle supérieur demande un renfort immédiat de quatre hommes. Dieu soit loué!
« Depuis mon retour à Dunbrody, une nouvelle station de mission a été achetée dans un abîme des monts Drakenbergen, à cinquante lieues à l’est d'ici, parmi les Tembo-Cafres.
« Ma bien honorée tante, votre « Carlo » n’est
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pas au bout de son travail. Bientôt vous allez vous étonner; vous allez le suivre par la pensée dans le Nouveau Monde.
« Faites-moi la charité de me recommander bien vivement à Notre-Dame de Hasselt, à la « Virga Jesse » dont la protection tutélaire m'a toujours accompagné. Faites prier pour moi le cœur de Jésus au Très-Saint Sacrement de Miracle de Herckenrode. Plus que jamais, je sens le besoin de me trouver dans la main de Dieu.
« Je vous reverrai donc encore sur cette terre, grâces en soient rendues à la douce Providence qui me ménage cette grande consolation.
« Je vous salue avec respect.
« CHARLES CROONENBERGHS, S. J.»
Mes préparatifs de voyage ne furent pas longs, mon bagage personnel pas lourd du tout. Si Dieu m'appelle de nouveau, mes « impedimenta » ne seront plus guère que mon bréviaire et mon crucifix, avec le nécessaire indispensable de la toilette. Toilette, oui! ‘il en faut, même pour un missionnaire.
Le 13 mars, au matin, je pris congé de cette chère et intéressante jeunesse de Dunbrody, la force vive de nos missions à venir, et dont j'emportais toutes les espérances et tous les vœux d’heureux voyage et de bon succès.
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Je trouvai à Port-Elisabeth, le révérend M. Fanning, grand-vicaire de Mgr de Grahamstown et l'abbé Allen, deux Irlandais qui, après des années de travail parmi les fidèles de la colonie, allaient respirer pendant quelques mois l’air frais et pur de la verte Erin et se retremper au foyer de leurs lointaines familles.
Port-Elisabeth est une ville moderne bâtie sur un plan largement conçu. Son port est mauvais, une méchante barre tenant les navires en haute mer. Mais, il n’y en a guère d’autres sur les côtes de l'Afrique australe, et comme il est au terminus naturel des voies de l’intérieur, son avenir est assuré.
Une magnifique avenue borde la mer. La ville commerciale s étage en amphithéâtre sur le flanc de la colline, et des chalets, de charmantes villas couronnent son plateau élevé. Après sept ans, je l'ai retrouvée considérablement agrandie et embellie. Oh! la jolie église Saint-Augustin avec sa tour gothiquel C’est là que j’ai vu pontifier Sa Grandeur Mgr James Ricards. Ses Irlandais étaient à genoux devant lui, bondant la vaste église. Il tenait leurs cœurs dans sa main, et quand, du haut des marches du maître-autel, crosse en main et mitre en tête, il leur adressa le sermon de saint Patrick, leur développant la vocation providentielle de la race d’Erin, c'est-à-dire rien moins que la conversion du monde anglais, oh! alors, il était beau ! Il rappelait
l’évêque d’Hippone prêchant le peuple de Carthage.
Les Frères de la Doctrine Chrétienne et les religieuses de saint Dominique se partagent la formatior tout européenne des enfants blancs. L'éducation des « gens de couleur » y est, comme dans le reste de l’immense vicariat, singulièrement négligée par les catholiques. Ils s’y sont mis pourtant; mais les ouvriers manquent pour ce grand travail.
Quand j’approchai de Port-Elisabeth en longeant la mer, une tempête soufflait du sud-est sur la ville, une marée formidable poussait les navires sur la barre. Huit remorqueurs et trois vaisseaux étaient en détresse.
On s’occupait en ce moment à faire échouer un gros navire, une barque norvégienne qui chassaït sur sa dernière ancre. Tout l'équipage était dans les cordages. La compagnie de sauvetage avait réussi à lancer une fusée sur le bâtiment et un câble puissant avait été ramené sur ia grève. Une locomotive fut attachée à ce câble, et la machine, par une traction puissante, ayant imprimé au vaisseau condamné un mouvement circulaire, le coucha heureusement sur la plage. Tout l'équipage fut sauvé, mais avant le soir les lames eurent achevé de démolir le bâtiment, et les épaves jonchaient le rivage.
Le lendemain, 14 mars, temps splendide, soleil radieux. La mer en convulsion par l'effet de l’ouragan de la veille présentait un spectacle grandiose.
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Malgré le gros temps, Sa Grandeur Mgr Ricards, le R. P. Weld, le Post Master General, et quelques personnes marquantes de la ville voulurent nous faire escorte, et montèrent avec nous sur le vapeur qui nous menait à notre léviathan. Le Grantully tenait majestueusement le large. Déjà les immenses cheminées lâchaient leurs panaches de fumée noire, le rauque sifflet et la cloche du bord annonçaient que l’ancre allait être levée. Au salon, le champagne nous fut versé. On boit le coup de l'étrier, on se donne le « shake hands » et tandis que, hissé dans le panier, un dernier passager, un malade, vient à bord, le monstre de fer, bouleversant derrière lui toute la profondeur des eaux, reprend sa longue et laborieuse course d’un hémisphère à l’autre.
Nous longeâmes la côte à la distance de quatre à soixante milles pour tenir la limite des récifs et des bas-fonds. Les effets de l'ouragan avaient été terribles. Nous comptâmes plusieurs petits bâtiments jetés à la côte. Près du cap Francis un troismâts se voyait « high and dry » tout debout, lancé par-dessus la plage dans les falaises.
La physionomie du bord sur un bateau colonial qui retourne à la mère-patrie, est bien différente de celle qu’il présente à sa sortie d'Europe. Les émigrants, les voyageurs, les commerçants de tout genre qui s’embarquent à Londres, à Dartmouth
ou à Southampton sont généralement partagés entre le regret cuisant du monde qu'ils quittent et le soûci secret d’un avenir inconnu qu’ils redoutent. La politesse de la vieille société qu’ils apportent toute fraîche du continent, en jetant sur ce double sentiment le voile d’une réserve naturelle, donne à leur commerce un attrait sympathique qui inspire la confiance et facilite les bons rapports et souvent l'amitié. Les voyageurs d'Europe en Afrique sont communicatifs et sociables. Ils s’intéressent à tout ce qu’ils voient, et partant, ils sont intéressants.
Ceux qui retournent, au contraire, sont pour la plupart ou des aventuriers qui ont fait une rapide fortune, ou des malheureux déçus dans leurs rêves de bonheur. Ces derniers sont taciturnes et tristes, les autres se livrent à une gaîté bruyante. Entre la mélancolie des uns et les excès des autres, il n’y a guère de place pour le plaisir de la bonne société.
Cette fois, les sémites engagés dans la traite des diamants bruts dominaient à bord, et parmi les
plus remarqués d’entre eux, je reconnus un jeune
homme que j’avais vu brocanteur de faux bijoux et de vieilles montres en 1879, parmi les nègres des chantiers de l’île de l’Ascension. | Le chef de la police secrète du Cap avait pris passage sur notre vaisseau. Un vol énorme de diamants, évalué à plus de trois millions, venait de se