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QUÉBEC

De longtemps je n’oublierai l'impression profonde que je ressentis, il y a de cela plusieurs années déjà, lorsque j’eus l’occasion de voir Québec pour la première fois. Et de fait il est bien peu de touristes qui ne se soient laissé prendre comme moi au charme de cette vieille ville étrange, et qui n’aient consacré à faire son éloge maintes pages de leurs calepins de voyage.

Imaginez un roc äbrupt et colossal, entouré de remparts à créneaux, et que domine une citadelle géante, une citadelle, cette chose si rare en Amérique. Jetez sur ce roc, à profusion, les lourds et bizarres édifices, à pignons antédiluviens, particuliers à une place de garnison, avec, çà et là, la flèche scintillante d’une église ou les murs sévères et trapus de quelque monastère. Faites grimper tout autour les maisons de la viile basse, des maisons d’un aspect de vétusté incroyable pour une ville du nouveau monde, des maisons branlantes,' vermoulues et moussues, parfois hydropiques et ventrues, parfois maigres et efflanquées, et qui toutes se lézardent, se fendillent, se crevassent, s’effritent, s’émiettent peu à peu sous l’action lente du temps. Quelque chose comme la reproduction du célèbre quartier, aujourd’hui modernisé, des Tanneurs à Genève. Sur tout cela, un ciel presque toujours d’une pureté admirable, et à l'horizon, par delà le Saint-Laurent, des paysages montagneux, aux tons bleuâtres d’une exquise finesse. Voilà Québec.

O ma chère vieille cité canadienne! Ville éminemment fantasque,. puisque, par ce temps de « progrès moderne » où tout s’embellit, se nivelle et s’uniformise, tu t’obstines quand même à conserver avec un soin jaloux le pittoresque labyrinthe de tes rues effroyablement pavées, avec les trottoirs casse-cou et la calèche de nos aïeux! Ville étonnante et extraordinaire où, quand autour de toi tout s'agite avec rage après la fortune, on voit encore des gens au cœur simple pour qui l’aurea mediocritas du poète est le rêve désiré! où l’on rencontre même — à prodige! — des poètes à longs cheveux et à coudes râpés, en quête de rimes et d’idéal! Ville bienveillante et hospitalière, aux femmes justement renommées pour Jeur grâce et leur beauté, surtout ville de chercheurs et de lettrés, où il fait si bon se laisser vivre dans une béate et piacide somnolence! Puissé-je inspirer à beaucoup d’entre ces Français de France, qui me font l'honneur de me lire, le désir et la curiosité d’aller au plus tôt faire connaissance avec ces autres Français qui ont établi leur séjour dans tes vieux murs : les Français de la plus ancienne ville française d'Amérique.

J'ai parlé plus haut de la calèche. La calèche est à Québec ce que la gondole est à Venise, le hansom-cab à Londres, ou la volante à la Havane, c’est-à-dire le véhicule caractéristique de la ville. En cherchant bien, on pourrait peut-être encore retrouver le dernier modèle de ces calèches dans quelques villages reculés du Perche et de la Normandie, pays d’origine de la plupart des Canadiens. C'est une voiture montée sur deux roues de grandés dimensions, et dont la caisse, en forme de balançoire, est suspendue sur deux énormes courroies sur lesquelles elle oscille, au gré de la course, comme une barque se jouant sur la crête des vagues. Cette comparaison est tellement juste que beaucoup de personnes, avant

d’être habituées à ce genre de locomotion, éprouvent de véritables attaques de mal de mer lorsqu'elles s'en servent.

À peine débarqué, la calèche vous assaille pour ne plus vous quitter. Sur chaque place publique, que dis-je! à chaque détour de rue, vingt, trente Jéhus armés de longs fouets se dresseront soudain devant vous, s’écriant en même temps : « Calèche! calèche, monsieur! » Tout près, les calèches s’alignent, on ne peut plus inoffensives, avec leurs petits chevaux qui, l’air tout penaud, semblent dormir. Ne vous y fiez pas trop cependant. Tous ces petits chevaux canadiens, une fois lancés, filent comme le vent, grimpant, grimpant, que c’est une bénédiction, les roides pentes de Québec, ou bien encore les descendant, comme si Satan lui-même eût pris en main les rênes, c’est-à-dire avec une rage d’enfer.

Gare à vous, alors, si vous êtes tant soit peu douillet. Par instants, la calèche sombrant dans une ornière, vous avez la sensation désagréable de quelque chose s’ouvrant au-dessous de vous, et par où vous allez disparaître. Puis, l’instant d’après, grâce à une pointe de pavé plus saillante que les autres — je vous ai déjà dit quel pavé primitif les Québecquois possédaient — toute l’infernale machine se détend tout à coup avec violence, et vous devez vous arc-bouter de votre mieux pour éviter d’être lancé par-dessus les toits. Vous sortez de là harassé, moulu, rompu, jurant in petlo tous vos grands dieux qu'on ne vous y prendra plus, et... vous y revenez à la prochaine occasion qui s’offrira. En effet, pour être souverainement incommode, la calèche n’en est pas moins infiniment pittoresque, et, comme telle, elle est assurée de vivre pendant longtemps encore dans l’admiration des voyageurs.

Du reste, avec ou sans calèche, la ville plaît toujours au touriste, J'entends le vrai touriste, celui qui a soif d’imprévu, d’inconnu. Et il en jouira d'autant plus, qu'il aura traversé auparavant plus de villes américaines, toutes pour la plupart uniformément monotones, avec leurs larges rues coupées à angle droit, leurs interminables rangées de hauts édifices, leurs palace-hotels, et l’activité fébrile, vertigineuse, de leurs habitants.

À Québec, rien de tout cela, ou si peu qu'il n’y a pas à en parler. Généralement les gens n’y font rien de ce qui se voit ailleurs. Songez donc : on y rencontre des boutiquiers qui attendent la pratique dans une tranquillité sereine, en fumant la pipe sur le seuil de leurs magasins, et des cochers qui menacent à tout instant de faire emballer leurs chevaux. Ces deux exemples sont déjà suffisamment typiques et pourraient me dispenser d’en citer d’autres. Il y a cependant plus encore : à Québec, les hôteliers sont affables, polis, et — juste ciel! qui le croirait? — vous écorchent le moins qu'ils peuvent.

Oh! ces hôtels de Québec, qui redira leur gloire? Tous vous y

ER Ce

ont comme un vague parfum de ces bonnes vieilles tavernes du L'aucon-Noir et de la Pomme-de-Pin, dont parle Alexandre Dumas dans les Trois Mousquetaires. Ce sont les mêmes salles basses enfumées, et, tout au fond, les mêmes cabarctiers légendaires, trônant, parmi leurs bouteilles, derrière les mêmes comptoirs d’étain. At dehors, ce sont les mêmes enseignes, portant quelque nom bien ronflant, qui grincent et qui tournent à tous les vents. La silhouette de d'Artagnan se dresserait soudain en ces lieux que l'on n’en scrait aucunement étonné.

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