VUE DE
RE be. 1 gi SE
« À propos, si nous allions faire un tour sur la Terrasse ? » C’est qu’aussi cette Terrasse est une promenade unique en son genre. Partout ailleurs qu’à Québec, du moment qu’il aurait été
question d'établir un mail quelconque, on eût, selon toute probabilité, sur l'emplacement choisi, et situé en dehors du quartier des affaires, ratissé des allées, planté des arbres, semé des fleurs, esquissé des quinconces, des plates-bandes, que sais-je encore? C’est là la phase préparatoire et obligatoire des grandes promenades publiques urbaines : Hyde-Park, les Tuileries, le Luxembourg n’en ont guère connu d'autre.
Pour la Terrasse de Québec, on n’a rien fait de tout cela, et l’on s'en est très bien trouvé. Figurez-vous une sorte d’immense plateforme ou plutôt un gigantesque parapet de 600 mètres de longueur, par 50 de largeur, accroché à environ 60 mètres du sol, et à mi-chemin de la citadelle, aux flancs de cette partie du roc qui regarde le fleuve. Çà es là, des kiosques élégants. La-haut, la masse sombre de la citadelle, accroupie dans une pose ‘le sphinx menaçant, avec la croix de Saint-Georges se déroulant au vent. Tout en bas, le grouillement de la ville basse, l’enchevètrement des toits, des rues étroites et noires, où se meut une population de marchands, de matelots et de manœuvres. Plus loin, le Saint-Laurent, que sillonnent en tous sens les bateaux passeurs, les steamers et les voiliers venus de la haute mer, ou bien encore les nombreux sleamboals faisant le service du cabotage. Puis, enfin, pour arrièrecadre, s'étendant à perte de vue par delà les rumeurs et les fumées de la ville, le panorama admirable des environs de Québec, ce panorama devant lequel plus d’un voyageur s’est laissé aller à répéter le célèbre Veder Napoli e poi mori de la vieille Europe.
La Terrasse, surtout, offre un spectacle particulièrement enchanteur au déclin d’une belle journée de printemps ou d'été, et par l’une de ces resplendissantes soirées pour lesquelles le pays est si justement renommé. A l'horizon, le soleil s'enfonce dans un embrasement de pourpre et d’or, allumant par toute la ville, aux flèches des églises, aux fenêtres des édifices, des lueurs rougeûtres d’incendie, et faisant miroiter au loin, sur le fleuve, comme une immense coulée de lave incandescente, aveuglante. Peu à peu tout cela se fond. devient indécis, puis soudain disparaît après avoir brillé, durant une minute, d’un éclat plus vif. Un grand calme, une admirable sérénité montent alors de la nature. Une à une les étoiles scintillent sur le velours bleu du ciel, prélude de lillumination qui tout à l’heure va devenir générale. À cette hauteur, sur cette Terrasse de Québec, placée entre le fleuve et le ciel, on ressent, à ce moment du jour, une des émotions les plus pénétrantes qu’il puisse être donné d’éprouver.
La Terrasse, maintenant, est devenue plus animée. D’instant en instant, des groupes joyeux, toujours de plus en plus pressés, y font irruption. Bientôt le tout Québec sera là, s’abordant, se saluant, causant et devisant. Beaucoup de jeunes filles et de jeunes femmes, la plupart remarquablement belles, toutes petites et mignonnes
avec des carnations fraîches et rosées. A l'instar de la Grenade andalouse du pe 6, la vieille cité canadienne aime à secouer, elle aussi, chaque soir, hors de ses murs, les joyaux les plus précieux de sa corbeille, c’est-à-dire toutes ses jeunes femmes en robes blanches et bleues, à l'œil lutin, à la bouche rieuse.
Tout à coup les cuivres de la musique militaire éclatent, enlevant avec netteté une harmonie puissante et grandiose dans l'air pur de la nuit. La rampe s’est, à cette heure, illuminée, plongeant ses feux électriques tout en bas, jusque dans les eaux du Saint-Laurent. effaçant de l’éclat de ses lampes Edison les mille points lumineux de la ville basse, et, au loin, de l’autre côté du fleuve, les scintillements de Lévis, dont les maisons, escaladant la falaise, viennent de s’allumer. Parfois, une frégate, mouillée dans la rade, se joint à la fête en se faisant une ceinture de falots de diverses couleurs, tandis que, du pont, s’échappent, de temps à autre, des bouquets de feux d'artifice. Le God save the Queen a depuis longtemps déjà donné le signal du départ, et depuis longtemps aussi, des flancs de la citadelle noire, au-dessus de nos têtes, a jailli le feu roug du couvre-feu, et pourtant on reste là, accoudé, rèvassant et fumant force cigares, dans une paix, une plénitude de bien-être inexprimables.