‹ Le Canada sous l'union, 1841-1867. -- (volume 2)Chapitre 1 sur 26 · Le Canada sous l'union, 1841-1867. -- · texte numérisé non relu

Le Canada sous l'union, 1841-1867. --

Enregistré conformément à l'acte du parlement du Canada en l'annie 1871, par l'auteur, au bureau du ministre de l'Agriculture.

Au printemps de 18^1, rautenr publiait la première partie de son Histoire du Canada sous r Union; mais avant de livrer à la publicité la suite de ce travail, il aimait ;\ connaître l'opinion du public sur l'utilité et lé mérite de son œuvre. Il est heureux de dire que la presse et les autorités politiques et littéraires en ont porté un jugement favorable ; on en verra ci-dessous une jireuve suffisante dans les bienveillantes paroles qui lui ont été adressées, à ce sujet, par une de nos gloires nationales. Ces encouragements, partis d'un homme si profondément versé dans l'histoire de son pays, et aussi hautement apprécié dans la politique que dans les lettres, ne lui ont pas permis d'hésiter à compléter sa tâche laborieuse ; il l'a accomplie dans la mesure de ses forces, avec patriotisme, modération et impartialité.

L'auteur aurait pu faire une histoire plus attrayante en ne racontant que les événements les plus intéressants ; mais pour cela, il lui eut fallu laisser de côté nombre de faits et de détails nécessaires à celui qui veut connaître l'histoire intime de son pays. Un pareil sacrifice eut com-

promis siins doute les résultats utih'S qu'un lecteur sérieux doit attendre d'un ouvrage de ce genre. Aussi s'est-il plus appliqué à instruire qu'à plaire. Tout en s'attachant principalement à l'histoire politiqtie, il n'a négligé aucun des suj'ts qui se rapportent au progrès matériel et intellectuel du pays. Dans le cadre restreint qu'il s'est imposé, toutes les questions de chemins de Ter, de canaux, de commerce, d'industrie, de colonisation, de même que les événements religieux, l'instruction publique, la littérature et les institutions ont leur place comme la léi>-islation et les luttes politiques.

L'auteur ose espérer que la jeunes.se canadienne, à laquelle il a dédié ses humbles travaux, pourra, sans recourir aux nombreux documents officiels, la plupart difficiles à se procurer, trouver tout ce qui est propre à l'intéresser. Nos grandes figures politiques — La Fontaine, Ealdwin, Morin, Taché, etc., — lui offriront de beaux modèles à étudier et à imiter. Elle aura une idée à peu près complète du Canada contemporain ; elle se convaincra que, sous la constitution de 1840, le progrès en toutes choses, malgré les luttes de partis, a été immense ; que l'Union, malgré ses injustices, a préparé les Canadiens à un avenir plus brillant, à une émancix>ation plus complète qu'a inaugurée en 1867 l'union fédérale des provinces anglaises de l'Amérique du Nord.

Voici la lettre flatteuse que M. Etieune Parent a lait rhouneur d'adresser à l'auteur :

"Ottawa, 27 mars ISÎl.

*' Cher monsieur.

" Veuillez accepter mes remerciements pour la première partie de votre ouvrage " Le Canada sans r Union. "

" Je vous dirai qu'après avoir lu ce travail, et même l'avoir relu en plusieurs endroits, je n'hésite pas à souscrire à tout ce qu'en a écrit la X^resse i)ériodique. Vous avez commencé, et bien commencé l'œuvre difficile de pionnier sur une époque mémorable de notre histoire. Vous avez pu laisser quelques souches sur le terrain dé triché, mais il vous sera facile de les faire disparaître dans une deuxième édition, qui, je n'en doute pas, vous sera demandée sous peu de temps.

" Ne x>erdez donc jias courage, et donnez-nou« au plus tôt la suite de votre travail dont nonseulement la jeunesse, mais aussi l'Age mur tirera le plus gTand avantage, l'une en appréciant, l'autre en se ressouvenant.

" Veuillez accepter, avec mes encouragements, l'assurance de ma considération distinguée.

"E. Tarent. "

DEUXIEME PARilE

ADMINISTRATION im LORD ELGIN • 184^-185 4

MIXISTÈKE SHERWOOD-DAIA', 1847. DEFAITE DES CONSER- VATEURS ET AVÉNE!\rENT DU MINISTÈRE LA FONTAINEliAI.DWIN, 1848.

Airivcc de Lord EIj;in, détails sur ce peisotuinye. — !<■ traite de MM. iJrapor et Smith du ministère. — ^Iinistère Siierwuod-Daly. — Session de 1847, dibats siu l'adresse. — Motion de non-confiance. — Acte concernant le crime de faux, acte municipal du Bas- Canada, liberté de commerce, tarif, etc. — Immigration des Irlandais, fièvres typhoïdes. —Associations de la reforme et du iroi^rès. — Dissolution du parlement, changements ministériels. — Elections générales, triomphe des libéraux. — Mort de MM. Neilson, Vallières de St. lléal et autres. — Session de 184S, M. Morin président de la chambre d'assemblée, défaite des conservateurs. — Ministère La Fontaine-Baldwin. — Débats ])olitii|ucs intéressants. — Mo'avement en faveur de la colonisation . — Réforme électorale .

Lord El gin fut noniiiié gouverneur du Canada, le 16 septembre 1840 ; mais il n'arriva à Montréal qu'à la fin du mois de janvier de l'année suivar^te, et prêta le serment d'usage, le 20 de ce mois. Il appartenait à une des familles les plus illustres de l'Angleterre, possédait des talents remarquables et avait un cœur noble et généreux. Bien qu'il fût conservateur et, j)ar censé-

8 LOKD ELGIN. [1847

quent, opposé à la politique libérale du cabinet de lord John Russell, celui-ci le nomma volontiers à ce poste élcA'é, parce qu'il le jugeait digne de le remi:>lir avec distinction. En effet, Lord Elgin s'était déjà acquis une réputation d'habile homme d'état dans le parlement anglais, et dans son administration récente à la Jamaïque, où il avait gagné l'estime et le resx^ect de tous les partis. Au Canada, comme plus tard à la Chine et aux Indes, il sut maintenir intacte cette belle réputation. Toujours il se guida d'après les véritables principes constitutionnels, principes qu'il proclama hautement dans sa réponse à l'adresse que les citoyens de Montréal lui présentèrent à son arrivée. Voici une partie de ce magnifique document :

" Vous voulez bien observer, dit-il, que la connaissance des affaires publiques, que j'ai acquise dans le parlement impérial, et dans d'autres situations de haute importance, justifie l'espoir que je me guiderai, dans l'exercice de mes fonctions, d'après les grands principes constitutionnels, qui sont familiers aux hommes politiques de la Grrande-Bretagne. Tous mes soins et tous mes efibrts tendront à la réalisation de ces favorables espérances. Je suis convaincu que je ne pourrai mieux maintenir les prérogatives de la couronne, et mettre plus efficacement à effet les instructions dont m'a honoré Sa Majesté, qu'en montrant de justes égards pour les désirs et les sentiments du peux^le, et c[u'en recherchant les conseils et l'aide de ceux qui jouissent de sa confiance.

" Je ne puis porter mes regards sur l'histoire récente de cette province sans sentir qu'en prenant la résolution de conduire, d'adirés ces x^rin-

1847] LOllD ELOTN. 9

cipes, radministratioii des aflkiivs, je n'eiiirel^rends pas une tâche d'une grandeur et d'une difficulté ordinaires. Les pouvoirs du self-g-overumenl, auquel "^-xius fait si largement participer \otn» constitution, ont été accordés pour de sages uiotils. pour donner au peuple lemoyen d'exercer une inlluence salutaire sur l'action du gouvernement, et pour faire du gouvernement luimême uù instrument plus puissant pour le bien, en lui procurant de l'appui et de la conlianee. Si jamais mallieureusemeiit ces pouvoirs étaient employés à des fins de faction et d'ambition personnelle, les efforts du gouverneur-général pour t^lfectuer le bien-être de la province demeureraient sans résultat, et ses hautes et importantes Ibnctions, dans de pareilles circonstances, ne pourraient c|Ue produire le désai^pointement et le regret.

" Je ne rejette pas cependant la responsabilité que m'a ordonné d'accepter notre gracieuse Souveraine. J'ai conscience qu'en l'acceptant, je ne suis mû par aucun autre motif c[ue celui de remplir fidèlement mon devoir envers Sa Majesté et le peuple de cette province: et j'espère que dans l'unanimité qui caractérise les procédés de ce jour, j'apperçois l'augure de cet empressement à mettre de côté ces diflérends d'une importance mineure et à travailler de concert à l'avancement du bien-être pu])lic, condition indispensable à l'action efficace et pratique de la constitution britannique.

" J'ai les yeux ouverts sur la vaste étendue des ressources de cette noble province, et je suis profondément convaincu qu'au moyen de mesures sages, elles sont succeptibîes d'un développement

10 LOED ELGIÎ?. Î184Y

rapide. Ce serait une tâche bien digne de l'emploi de l'énerg-ie et des talents d'hommes à vues larges et patriotiques, que celle de travailler à l'extension du commerce, au développement des ressources agricoles et minérales, à l'amélioration et à la multiplication des moyens de communication intérieure ; de pourvoir à de plus grandes facilités pour l'éducation d'une population croissante, de procurer les bienfaits et le confort de la civilisation aux établissements les plus éloignés ; d'éloigner les occasions de dissension et de discorde, et d'unir les habitants de toutes classes et de toutes races par un seul lien d'intérêt et d'aftection. " ( i )

Après avoir examiné la position des partis politiques, Lord Elgin se convainquit que l'administration, telle qu'elle était alors constituée, ne pouvait commander la confiance publique à un degré suffisant. Il vit avec peine l'isolement dans lequel se trouvaitlaracefrançaise, et voulut y remédier en appelant au pouvoir quelques-uns de ses chefs. Il prit dans ce but l'avis de ses ministres, qui lui conseillèrent de s'adresser à MM. Morin et Caron, et d'ofîrir à chacun d'eux un portefeuille. Mais les otï'res de Lord Elgin ne suffisaient pas aux exigences du parti libéral, dans le Bas-Canada ; elles étaient les mêmes qui avaient été faites et rejetées dans les négociations précédentes. M. Morin les refusa immédiatement, donnant pour raison principale qu'il avait contracté une alliance avec des personnes d'une autre origine qu'il ne pouvait abandonner. M. Caron, au contraire,

(i) Traduction du Journal de Québec {4 février 1847).

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crut, dans l'intérêt de ses compatriotes, devoir pousser les négociations plus loin. Mais ses eftbrts demeurèrent sans succès. Les prétentions de M. Dàly s'opposaient à un arrangement acceptable. Le ministère était prêt ù céder trois portefeuilles aux libéraux ; mais il refusait de sacrifier M. Daly, qui se croyait inamovible dans son poste de secrétaire provincial. MM. Morin et Caron furent approuvés dans leur conduite. La fermeté inébranlable des convictions de ce dernier lui fit encourir la disgrâce des ministres ; ils exercèrent leur vengeance en le destituant de sa position de président du conseil législatif, charge qu'il n'avait acceptée, S(nis Lord Metcalfe, qu'à la condition expresse quj ce ne serait pas une situation politique sujet h3 à déplacement. La conduite iiijuste du ministère, à Tégard de M. Caron, eut l'heureux résultat de donner plus d'union et de force au parti libéral, en faisant cesser entièrement tout esprit de division.

La presse ministérielle accusa encore, mais sans raison, les Canadiens-Français de refuser le pouvoir, et de négliger par là les vrais intérêts de la province. L'alliance des conservateurs avec les libéraux du Bas-Canada aurait été une excellente affaire ; elle aurait probablement eu pour résultat d'empêcher les troubles de 1849. Il est regrettable qu'elle n'ait pas eu lieu. Mais enfin, la faute retombait sur les conservateurs, qui voulaient toujours reconstruire le cabinet au profit du parti britannique et du Haut-Canada, et qui refusaient d'asseoir le gouvernement sur des bases constitutionnelles, en répudiant le principe de la double majorité.

Depuis soji ayènement, le ministère Draper

n'avait cherché qu'à diviser le parti libéral, preuve évidente de sa propre faiblesse. Il n'avait conservé le pouvoir que par l'intrig'ue et l'argent répandu à pleines mains dans le Haut-Canada, qu'à force de passer des mesures favorables à cette section de la province, et souvent injustes envers l'autre. Puisque les ministres ne pouvaient se maintenir au pouvoir d'une manière constitutionnelle, pourquoi ne se retiraient-ils pas ? Cependant, plusieurs d'entre eux, voyant qu'ils étaient gravement compromis aux yeux d'un public fatigué de cet état de chose, et qu'ils occupaient une position fausse, donnèrent leur démission ; mais ils eurent le soin de se placer avantageusement. Les autres ministres n'eurent pas le courage de les imiter.

Au mois d'a^i-il, M. Smith remit son portefeuille de procureur-général, et fut créé juge de la cour du banc de la reine. M. Badgley le remplaça dans le cabinet. Cette nomination déplut à M. Taschereau, qui cessa d'être solliciteurgénéral du Bas-Canada ; il devait en justice succéder à M. Smith. Il fut nommé peu après juge de la cour de circuit (i). A la hn de mai, M. Draper céda sa place à M. Henry Sherwood. qui fut considéré comme le chef de radministration. AI. John A. Macdouald entra dans le ministère comme receveur-général, et M. John-II. Cameroii, solliciteur-général, du Haut-Canada, sans siég<' dans le cabinet, fut nommé conseiller exécutif.

(i) M. J.-R. Rolland fut nomme juge en chef du lî.is-Qmadri, à la place du juge \'allièies, décédé. M. C.-J.-C. de Léiy fut luimmé grcft'ier du conseil législatif à la place de M. Fitzgibbon, M. John J()se|)h, greffier du conseil exécutif remplaça M. Et. Tarent, qui fut nommé assistant-secrétaire avec .M^E. A. Meredith.

Eli lin M, Petor McGill rem])laça M. Caron comme président du conseil léoislatif, avec siège dans le cabinet.

Ces changements rendaient le ministère mé-connaissable : on i>ouvait baptiser la nouvelle administration, dont on ignorait les A'éritables chefs, du nom de Sherwood-Daly. Il ne restait plus c[ue MM. Morris, Daly et Papineau des membres de l'administration formée en 1844. Voici comment se composait le nouveau cabinet à la session de 184Y :

IIaut-Canada.

Hon. MM. Henry Sherwood, procureur-général, " \Vm. Cayley, inspecteur-général, " .Tohn-A. Macdonald, receveur-général, " Wm. Morris, président du conseil exécutif, " Johii-H. Cameron, solliciteur-général.

Bahi-Canada.

lion. MM. Dominique Daly, secrétaire-provincial, '■ AVm. Bîidgley, procureur-général, ^' Denis-B. Papineau, commissaire des terres, " Peter Mctvill, président du conseil législatif.

Des nouveaux mem])res de C(î ministère, M. Sherwood était bien celui qui possédait le plus d'inliuence et de connaissances constitutionnelles, sans avoir cependant les qualités d'homme d'état de MM. Baldvviu et Draper. M. .Tohn-A. Macdonald n'était encore qu'un jeune membre. Ses talents brillants devaient lui assurer plus tard un grand rôb^ dans l'arène politiqut^ ; mais il manquait alors d'expérienc(>, et de plus, il était imbu des principes outrés des conservateurs de

vieille souche. On peut en dire autant de M. Cameron, qui était un orateur distingué et un avocat des plus habiles. M. Badgley était juge de la cour de circuit, lorsc[u'il fut prié de faire partie du cabinet ; il était lui aussi dénué de connaissances et d'une expérience politique satisfaisante, pour occuper un poste aussi éminent. Quant à M. McGill, c'était un marchand de Montréal très-riche et très-estimé.

On ne peut examiner les membres du ministère Sherwood sans admettre qu'ils n'étaient pas aptes à présider aux intérêts du pays, les uns par manque de x^raticjue parlementaire, les autres par défîiut de i:)opularité et d'influence. On doit reconnaître c[ue le Bas-Canada était bien mal représenté, et qu'on commettait une grave injustice envers la population française, qui, sur neuf ministres, n'avait qu'un seul représentant, M. Denis-B. Papineau ; encore n'était-ce qu'un représentant peu appréciable. On ne sera x>as étonné de voir cpi'un tel ministère, offrant dans sa composition si peu de titr. s à la confiance, soit condamné à une existence fort courte, et s'éteigne sans avoir rien fait de remarc[uable. D'ailleurs, il ne comptait plus parmi ses membres le seul homme capable de prolonger son existence, et de lui donner de l'autorité, l'Hon. M. Draper.

Il faut reconnaître en M. Draper un homme politique de premier ordre et un orateur distingué. Il occupait, dans les chambres, le premier rang avec MM. LaFontaine et Baldwin. En se retirant de la vie politique (ce qu'il fit pendant la session de 1847), la chambre perdait en lui une de ses lumières M. Draper avait succédé à M, Hagerman, en 1840, comme chel du parti

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conservatoiTi'. J^a conduite ministérielle avait été généralement approuvée dans le Haut-Canada. Eu effet, cette section do la province n'avait eu aucune plainte sérieuse à formuler contre lui ; elle lui devait au contraire plusieurs mesures fort avantageuses à ses intérêts. Mais il est à déplorer que ces mesures aient été adoptées parfois au préjudice des Bas-Canadiens. Il n'est pas nécessaire de faire remarquer qu'une semblable conduite si peu compatible avec ses devoirs de justice entendus dans leur véritable sens, ait terni quelque peu la belle réputation c[u'il s'était acquise. M. Draper fut nommé juge du Haut- Canada. Il occupe aujourd'hui la haute position de juge en chef de la cour d'appel dans cette province.

Dans les derniers changements ministériels. Lord Elgin s'était tenu à l'écart. Il était disposé à ne favoriser ni l'un ni l'autre parti, et à laisser ainsi celui cjui avait le pouvoir courir ses chances de salut ; il attendit avec patience le résultat de la lutte qui allait s'engager. Le 2 juin 1847, il ouvrit la session par un discours, dans lequel il mentionnait, entre autre choses, que le parlement impérial était disj^osé à abandonner à la province, le contrôle sur le département des postes, et qu'il avait passé une loi conférant aux législatures coloniales le pouvoir de rappeler les droits différentiels imposés aux colonies, en faveur des produits biitanniques. Son discours ne mentionnait aucune des mesures et des questions x>olitiques qui occupaient alors le pays.

Avant la discussion de l'adresse, la chambre d'assem])lée eut à décider si Sir Allan McNab était encore son président. Le gouvernement

l'avait nommé pendant la vacance an poste (l'adjudant-g-énéral de la milice. M. Et.-P. Taché avait été nommé dépnté-adjndant ponr le Bas- Canada. Sir AUan n'avait accex:>té son emploi qu'à la condition qu'il nommerait lui-même le député-adjudant du Haut-Canada ; c'était le colonel Cameron qu'il désignait à ce poste. Cette condition n'ayant pas été acceptée par le gouvernement, qui nomma M. McDonald, Sir Allan refusa la charge d'adjndant-général de la milice. La chambre décida qu'il était encore memhre, et par conséquent son président.

Cette question en amenait une autre. Pendant que le gouvernement était sous l'impression qu(^ Sir Allan avait accepté la place d'adjudant de la milice, deux députés avaient pris sur eux d'émaner un bref pour une nouvelle élection, dans le comté de Simcoe ; c'est ce qui se fait lorsque la place de président de la chambre devient vacante. M. Eobinson avait accepté la charge de commissaire des travaux publies, emploi qui rendait son siège vacant ; il fut réélu dans son même comté. Il était évident cjue si le président de la chambre eût accepté l'emploi qu'on lui avait offert, l'élection de M. Robinson ordonnée par deux membres, était légale ; dans le cas contraire, elle était nulle, car le président n'ayant pas donné sa démission, à lui seul appartenait le droit de faire émaner un bref d'élection. La question, après aA^oir été disAitée, fut renvoyée à un comité spécial ; elle ne fut décidée qu'à la hn de la session, dans le but de permettre à M. lîobinson de voter en faveur du gouvernement. Le rapport du comité déclara l'élection nulle ; cependant, la majorité ministérielle décida, contre tout principe de justice, cjue l'élection était valide.

184Y] LORD ELGIN. Vj

G-râce à d'autres manœuvres ministérielles, le comté de Dorchester, dont le siège était devenu vacant par la démission de M. Taschereau, ne fut nullement représenté dans les chambres pendant plus de la moitié de la session. On savait qu'un libéral serait élu dans ce comté, et c'est pour cette raison qu'on négligea de faire émaner les brefs d'élection. Le comté de Champlain fut aussi longtemps sans être réellement représenté. Son député, M. Gruillet, avait accepté un emploi secondaire ; il s'agissait de savoir si son siège était vacant ; l'administration traîna la question en longueur dans le môme but que pour le cas précédent. La chambre décida, à la fin de la session, que M. Guillet conservait son siège. Enfin, on contraignit M. Draper de siéger quelque temps en chambre, dans le but d'avoir sa voix, bien qu'il déclarât lui-même qu'une place de juge était à sa disposition. Ces faits n'ont pas besoin de commentaires ; ils prouvent assez quels moyens prenait le ministère pour se maintenir au pouvoir.

Pendant plusieurs jours, l'adresse fut discutée avec beaucoup d'excitation et d'animosité. C'était une dernière lutte entre les conservateurs et les libéraux. L'opposition, sur motion de M. Baldwàn, secondé par M. La Fontaine, proposa un amendement dans lequel elle félicitait Lord Elgin de son alliance avec la famille de Lord Durham, et déclarait que c'était à ce dernier que le pays devait l'établissement du gouvernement responsable, d'après les principes qui fonctionnaient avec tant de succès en Angleterre, et que la chambre espérait que, sous Lord Elgin, elle verrait l'application efficace de ce grand principe. Un autre amendement exprimait le regret de ce que le

gouverneur n'eût X)a8 été conseillé de convofiucr les chambres plus à bonne heure.

M. Baldwin accomiîagna le premier amendement d'un discours remarquable, et fit passer de mauvais moments aux ministres. Il attaqua leur conduite sur plusieurs points, et démontra que l'histoire de l'administration des conservateurs, depuis 1843, n'avait pas d'exemple dans les iastes parlementaires. Tous ceux qui av&ient fait partie de l'administration étaient tombés les uns après les autres, et avaient été remjjlacés de manière que le cabinet était dans le moment composé d'éléments hétérogènes, qui n'avaient ni les mêmes principes ni les mêmes vues. Ce n'était pas là le moyen de faire fonctionner un gouvernement. L'administration devait être régie sui- A'ant les principes anglais, c'est-à-dire que les ministres devaient entrer en fonction par une déclaration précise des principes d'après lesquels ils se proposaient de gouverner le pays. L'iionorable membre pour Simcoe, et l'honorable i^rocureur-général, différaient d'opinion sur la question de l'université de Toronto ; qu'allaient-ils faire lorsque leurs collègues présenteraient cette mesure à la chambre ? M. Baldwin passa en revue une partie des actes de l'administration, blâma les nominations injustes qu'elle avait faites, et termina son discours en s'adressant aux membres de la droite, et en leur disant qu'ils auraient bientôt à se présenter devant leurs constituants, et qu'ils se trouveraient dans une position bien triste, s'ils étaient obligés de répondre: "J'ai sacrifié mon pays, mais j'ai sauvé le ministère."

MM. Aylwin, Chauveau, Malcolm Cameron, Merritt, Watts, etc., parlèrent en faveur de

rameiidemeiit, et se plurent à condamnor le ministère dans ses actes, ainsi que son impuissance à faire passer les mesures importantes que le pays réclamait. Ils firent un tableau fidèle des iniquités et de la corruption des hommes du pouvoir. M. Aylwin fut surtout très-éloquent ; il était sans contredit le meilleur orateur de la chambre d'assemblée.

MM. Caley, Gowan, .Tohn-H. Cameron et John A. Macdonald répondir^^nt aux membres de la gauche. Au lieu de défendre leur politique et leurs actes, ils attaquèrent les chefs libéraux dans leur vie politique, en dirigeant de préférence leurs coups sur M. Baldwin, auquel ils reprochaient de s'être fait élire dans le comté de Rimouski. Le solliciteur-général Cameron lit un discours éloquent, qui n'aurait pas mancj[ué de produire un excellent elfet s'il avait eu une meilleure cause à soutenir. Il accorda des éloges aux Canadiens-Français ; mais il déclara qu'il aurait voulu les voir soutenir radministraiion, et il s'efforça de leur démontrer qu'ils avaient tort de s'attacher à M. Baldwin, lorsque ce dernier s'était séparé de ses amis dans les questions des biens des Jésuites, et des dépenses de l'administraiiou de la justice dans le Haut-Canada.

M. La Fontaine répondit à M. Cameron et à M. Gowan. Il prouva qu'on avait été injuste envers la population française. Depuis que les conservateurs étaient au pouvoir, cinq conseillers législatifs avaient été nommés ; de ce nombre, pas un n'était Canadien. M. ïaschereau ne succéda pas à M. Smith, parce qa.'il était également Canadien-Français. On avait ensuite destitué M. Caron, lorsqu'il avait fait plus pour le ministère qu^ celui-ci ne le méritait. Il remerciait les

ministres de cette destitution, qui avait cimenté plus que jamais l'union parmi les Canadiens d'origine française. Il s'éleva encore contre la nomination de M. Smith, avocat du troisième ordre, qui avait été nommé successeur de M. Vallières. M. La Fontaine s'adressa ensuite aux membres qui représentaient la pox)ulation française, leur demandant ce qu'ils avaient fait pour leurs compatriotes. " Vous avez, dit-il, sacrifié l'honneur à l'amour des emj)lois ; vous n'avez été que des instruments entre les mains de vos collcfçues ; vous aA^ez sacrifié le pays, vous en aurez bientôt la récompense. L'un de vous a déjà été expulsé du conseil, l'autre le sera l>ientôt. En présence de ces faits, comment pouvons -nous avoir confiance dans l'administration actuelle.... Vous nvez dégoûté votre chef, l'honorable M. Draper. Il se retire avec une place déjuge ; cependant, vous voulez l'abreuver d'amertume jusqu'à la fin. Vous le forcez, lorsqu'il a résigné son siège, lorsque vous l'avez fait juge, à venir encore vous donner un vote politique dans cette chambre."

Après trois jours de violents débats, l'adresse fut emportée par deux voix de majorité. (^) Le

(l) VoVR — MM. Badgley, Boultun, lîrooks, CaiiiLMon, (Coruw.i'.l), Cayley, Chalmers, Christie, Colvile, Cumniings, Daly, Dickson, Draper, Duggan, Ermatiiigcr, Fostcr, Gowaii, Ilale, Hall, JesKup, Lyon, MacDonalil (Kingston), MaciloncU ( Dundas), McConncll, Moffaît, Monro, Murncy, Papineau, l'cltic, Kidilcll, Robinson, Scyrnour, Slierwood (lîrockvillc), Sinilli (Frontenac), Stewart (iîytown), .Slcwart (Proscolt), Viger, Web ter, Williams, Woods. — 39.

ÇoNTKlC. — MM. Arnistrong, Ayluiii, lîaldwin, i'-eitticlot, Bertrand, Boutillier, Cameron (Lanark), (.."auclion, Cliabot, Chaiiveau, Conger, Desaulniers, DeWitt, Drummond, Fournier, Jobin, Lacoste, La Fontaine, Lantier, La Terrière, Laurin, LeMoine, Lcslie, Macdonald (Glengary), IMacdonell (Storniont), Merritt, Méthot, Morin, Nelson, Powell, l'ricc. Prince, Rousseau, h-colt, Smith (Wentwortli), Thompson, Watts. — 37.

184*7] LORD ELOIN. 21

luiiiisièrr' ne s'avoua j)ointaut pj.s Taincii ; il coiitiima à se maintenir an ponvoiv, lorsqne réellement il était en minorité. Cette conduite était sans exemple dans Thistoire constitutionnelle ; aucun gouvernement d'Europe n'aurait osé vivre avec une si iaihie majorité. Un parti, en eltet, ne doit se maintenir au pouvoir que lorsqu'il est assez puissant pour faire adopter les UK^sures nécessaires au bien-étro du pays.

De son côté, le conseil lég-islatif* démontra qu'il avait peu de confiaiice dans le ministère. M. Neilson se trouva blessé de ce c[ue la population française n'était pas sultisamment représentée dans le cabinet. Il ])roposa une série de résolutions, comportant dans leur ensemble une motion de non-conliance. Ces résolutions énuméraient les stipulations et les garanties accordées aux Canadiens - Français, depuis la conquête, pour la conservation de leurs institutions et de leurs lois; elles protestaient contre l'acte d'union et la représentation injuste que cet acte déterminait, blâmaient ouvertement l'administration de ce qu'elle ne comptait qu'un seul membre sur neuf pour prendre les intérêts de la majorité de la population canadienne, et regrettait l'exercice de la in'érogative royale, qui seul eût pu remédier à cet état de choses aussi déplorable que dangereux.

Ces résolutions donnèrent lieu à un débat animé, chose tout à fait nouvelle au conseil législatif, où les discussions étaient ordinairement paisibles. M. Sullivan, le plus éloquent des conseillers, profita de la circonstance pour condamner sévèrement la conduite des conservateurs, depuis qu'ils avaient le i)ouvoir. C'est

22 LORD ELGÏN. [184*7

dans cette occasion qu'il se dAclara opposé au système de la donble majorité.

M. Caron lit un discours qui produisit un grand effet. 11 ra-^-onta les dittcrentes négociations qu'il avait diviivée's, et montra quelle espèce de traitement on lui avait fait subir. On avait en effet commis à son égard la plus grave injustice, en le destituant de sa place comme président du conseil législatif, charge qu'il déclara avoir acceptée à la condition expresse qu'elle ne serait point politique. Les résolutions ne furent négativées que par la voix prépondérante du président, qui était lui-même ministre, (i)

La chambre d'assemblée dirigea encore un autre vote de non-confiance contre l'administration. M. Scott proposa une adresse au gouverneur, le priant d'adopter des mesures propres à le mettre en état de former une administration forte et efficace. Les principaux membres de l'opposition prirent part au débat en faveur de l'adresse, revinrent une deuxième fois sur la conduite fautive des conservateurs, et leur reprochèrent surtout de se maintenir au pouvoir avec une majorité si faible. M. Cauchon les blâma de l'usage étrange qu'ils faisaient des tribunaux, soit pour y assurer une retraite aux ministres, soit pour en tirer des remplaçants difficiles à trouver ailleurs. C'était, à son opinion, porter une grave atteinte à l'indépendance des tribunaux. M. Chauveau prouva, par des faits et des chiffres, que l'administration avait négligé le

(i) Pour les résolutions — MM. Sullivan, Caron, Bruncau, Joliette, Fergus^on, DeP.oucherville, Irving, Widmer, Neilson, Massue et Roy.

Contre — MM. Morris, Sherwood, Crooks, McKay, Gordon, Ferrie, Walker, Knowlton, Ferrier, Mathieson, et le président McGill.

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Bas-Canada, et n'avait rien fait pour favoriser la colonisation, tandis qu'elle avait voté des sommes considérables, à la province sn];)érienre. Les libéraux conclurent que tous les citoyens honnêtes et patrioticj[ues devaient réunir leurs ettbrts, et ag'iter la province, afin de changer l'état de choses présent. L'adresse fut perdue par une majorité de quatre voix.

Le ministère présenta à la considération des chambres, plusieurs mesures, dont quelques-unes furent adoptées. Les lois relatives au crime de faiix furent amendées et refondues ; ce crime ne devait x^lus être, à l'avenir, punissable de la peine de mort. Une deuxième mesure modifiait l'acte relatif au bureau des travaux publics ; une troisième exemptait de la taxe locale les propriétés de la couronne dans le Bas-Canada. Les libéraux protestèrent contre cotte dernière, parce c[u'elle enlevait aux autorités locales une source de revenus qu'elles avaient prélevée jusqu'alors.

Un nouvel acte des municipalités pour le Bas- Canada, jiréparé par le procureur-général Badgley, remplaça l'acte de 1845. Cette mesure instituait une seule municipalité dans chaque comté. Quelques comtés trop étendus furent divisés en deux ou même en trois municipalités. Plusieurs députés du Bas-Canada s'opposèrent à la mesure ; ils considéraient l'organisation par paroisse supérieure à celle des comtés, et trouvaient de graves inconvénients à changer si souvent la loi municipale : c'était en effet la troisième depuis sept ans. M. La Fontaine suggéra la double oj-ganisation par paroisse et par comté, telle qu'elle existe aujourd'hui ; mais il ne voulut pas prendre la responsabilité de rejeter la mesure,

qu'il laissa tout entière à l'administration. Cette loi qui demeura en force l'espace de huit années, ne lut ouère mieux reçue par le peuple que les précédentes ; elle était défectueuse dans plusieurs parties importantes.

La législature s'elforça de remédier, autant que possible, au tort qu'éprouva le Canada par le changement de la politic|ue commerciale de l'Angleterre. En 184(), la métropole avait établi le système de commerce libre ou le libre échange des produits avec toutes les nations : elle avait en même temps retiré la protection jusqu'alors accordée aux produits canadiens, à l'exception des bois de construction, et avait donné au Canada le pouvoir de rappeler les droits différentiels. Jusqu'à cette époque, les Canadiens avaient joui de certains avantages pour leurs produits agricoles, sur le marché anglais ; dun autre côté, ils avaient été obligés de payer un droit ditiérentiel de sept et demi par cent s'ils employaient des vaisseaux étrangers, ou s'ils imi)ortaient des marchandises étrangères autrement que i>ar l'entremise d'une maison anglaise de commerce. Ces changements mettaient le Canada sur le même pied que les autres pays, qui commerçaient avec l'Angleterre. La province allait entrer en concurrence avec des peuples plus riches et plus aA'ancés c[u'elle. Mais, pour lutter avec avantage, il fallait lever tous les obstacles qui pouvaient entraver son commerce, et accorder l'entrée libre dans les jwrts canadiens à tous les vaisseaux étrangers. Puisque la métropole ne protégeait plus les produits de ses colonies, elle ne devait plus forcer €es colonies elle-mêmes à acheter les siens. La législature demanda, dans

une adresse à la reine, d'accorder A toutes les nations le libre usage de la navigation du Saint- Laurent ; et, pour parvenir à cette fin, de révoquer les lois de la navigation qui avaient rapport à la colonie.

L'Angleterre avail permis au parlement canadien de rappeler les droits différentiels sur les marchandises étrangères, droits qui s'élevaient à sept et demi par cent. En conséquence, la législature adopta un nouveau tarif uniforme pour les articles importés de tous les pays. Les droits sur la plupart des marchandises furent fixés à sept et demi par cent. Quelques autres articles furent soumis à un tarif de J onze et même de vingt j)ar cent. Le taux moyen de ce tarif, qui rest^ deux ans en force, était de dix et un quart par cent. Les libéraux du Bas-Canada s'opposèrent à l'élévation des droits sur certains articles, parce que, selon eux, hi population qu'ils représentaient allait plus en sjutfrir que celle du Haut-Canada.

Pour se conformer au désir de la province, le parlement impérial, ht disparaître, en 1849, les dispositions qui empêchaient les vaisseaux étrangers de fréquenter les ports canadiens.

Dei^uis cette époque, le Canada entra dans une nouvelle ère commerciale. Il init importer ses marchandises, et exporter ses produits dans tous les pays ; il eut la liberté de contrôler son propre commerce, et de fixer ses droits d'impôts. La liberté de la navigation amena dans ses ports les vaisseaux américains, allemands, français et autres. Dès 1851, le nombre de navires étrangers (|ui vinrent y chercher les produits canadiens était de cent dix-sept. Cette concurrence eut

surtout l'effet de faire baisser considérablement le taux du fi"et.

Le Canada tenta aussitôt d'établir avec les Etats-Unis le système du libre échange à l'égard de certains produits : afin d'obtenir ce but, le parlement impérial entra en négociation avec les autorités américaines. Ceci ne devait être accordé qu'après plusieurs années. Ma: s en 1849, fut passée une loi commerciale, celle du transit, par laquelle les Canadiens pouvaient importer les marchandises étrangères en douane par les Etats- Unis, et faire passer par les ports américains leurs produits destinés à l'exportation. Avec cette mesure, commença la rivalité entre le Canada et l'Etat de New- York, pour le transport du commerce de l'Ouest.

L'union des provinces anglaises de l'Amérique du Nord, sous un même système de douane, de postes et de travaux publics, fut aussi suggérée par Lord Grrey, ministre des co.onies, dans une dépêche de 1847. Cette suggestion fournit à plusieurs journaux l'occasion de discuter l'union fédérale des provinces. Le Canadien publia à ce sujet plusieurs articles intéressants.

Les changements de la politique commerciale de l'Angleterre furent d'abord contraires au commerce canadien, qui devint languissant. Il s'en suivit un malaise général, et de nombreuses banqueroutes. Le revenu des douanes diminua considérablement. Le crédit de la province fut même affecté, et les bons perdirent de leur valeur sur le marché anglais. Ce ne fut qu'en 1849-50 que le commerce reprit vigueur, et que le crédit du Canada se rétablit.

Plusieurs autres mesures utiles furent adoptées

par la législature, pendant cette session. Une loi, présentée par M. Lauriii, organisait la profession de notaire, dans le Bas-Canada ; elle y établissait trois chambres de notaires. Une loi à peu près de ce genre organisait la profession des médecins. (S. È. B. C, ch. 71.) Plusieurs comi)agnies obtinrent des actes d'incorporation, les unes pour Texploitation des riches mines du lac Supérieur et du lac Huron ; les autres, pour la construction de lignes télégraphiques par toute la province. Ces lignes furent presque toutes construites en 1847. A la fin de cette année, les villes du Canada i)urent communiquer, pour la première fois, entre elles et les villes des Etats- Unis, par le moyen si rapide et si commode du télégraphe électrique. La ligne de Québec à Halifax ne fut terminée qu'en 1851.

L'assemblée législative s'occupa encore, pendant la session, des malheureux émigrés irlandais, qui se portèrent en Canada au nombre de 100,000. Elle vota une somme considérable pour venir au secours de leur détresse. Cette grande émigration était due à l'horrible famine, qui sévit .en Irlande, en 184G-47, et qui menaça d'enlever une partie de sa population, malgré les secours accordés par divers pays, et auxquels le Canada contribua largement. Los maladies épidémiques, qu'accompagnent d'ordinaire la disette et les privations, décimèrent en même temps cette nation malheureuse. On ne crut voir d'autres remèdes à l'horrible fléau que dans l'émigration en masse. Une association se forma pour activer ce mouvement, et le Canada fut choisi pour lieu de refuge. Des milliers de malheureux, déjà épuisés par de longues privations furent entassés

dans des bâtiments marchands, presque sans vôtements et sans nourriture. Pendant la traversée de l'océan, les fièvres typhoïdes firent de nombreiises victimes. Ils furent déposés au lieu de la quarantaine, dans l'état le plus pitoyable, mourant en partie de détresse et de privation.

Malheureusement, le gouvernement canadien ne s'attendait j^as à une immigration aussi considérable ; il n'avait pas prévu à un a,ussi grand nombre de malades, de sorte qu'il ne put d'abord les assister autant que le demandait leur triste état. Les émigrés convalescents et en santé furent transportés dans les villes ; mais là encore, on n'était pas préparés à les recevoir en nombre aussi considérable. On les plaça comme l'on put, dans les hôpitaux et dans les grandes bâtisses {>;}ieds) que l'on construisit tout exprès pour eux. Ces infortunés, portant encore le germe de la maladie, succombèrent en grand nombre sous les coups de l'horrible fléau. Partout ils curent la consolation de recevoir les secours religieux dans leur triste position. Le clergé Canadien se dévoua à ce ministère pénible, avec un zèle et une charité sans bornes. Les Sœurs de la Charité et de la Providence se prodiguèrent au chevet des malades, pour donner des consolations et de la nourriture. Un grand nombre de laïques se dévouèrent aussi au secours des malades. Plusieurs malheureusement payèrent de leur vie un si beau sacrifice. A mesure qu'ils succombaient, d'autres se hâtaient de les remplacer pour succomber à leur tour. La charité de ces prêtres et de ces femmes fut sublime. Un tel dévouement fit éclater partout les plus grands éloges. Le gouverneur et les chambres les félicitèrent publiquement, dans les termes les plus magnifiques.

Une grande consternation se répandit parmi la population des villes à la vue de la terrible épidémie. La contagion pouvait se répandre d'une manière alarmante. Il était extrêmement dangereux de garder un grand nombre de personnes maladives et malpropres, mourant en foule dans les habitations qui leur avaient été destinées. Heureusement, le nombre de Canadiens qui contractèrent le mal fut assez restreint.

Parmi les victimes de leur charité, on remarque Mgr Power, évêque de Toronto, M. le grandvicaire Hudon, M. Roy, curé de Charlesbourg, M. Chaderton, ministre protestant, et M. Mills, maire de Montréal. (1) Comme on le voit, les hauts personnages ne s'épargnaient pas plus que les autres.

Le clergé catholique avait encore une autre mission à remplir, celle de prendre soin des milliers d'orphelins laissés sans secours par la mort de leurs parents. Il établit à Québec un asile pour les recevoir ; les curés des villes et des campagnes vinrent les chercher, et les placèrent dans les familles canadiennes, qui les traitèrent comme leurs propres enfants. Nous aimons à enregistrer ici les belles louanges que donna au clergé et aux familles canadiennes le célèbre patriote irlandais "Wm. Smith O'Brien, dans la première lecture sur l'Amérique qu'il donna à Dublin, en 1859.

(i) Voi i la liste à peu près complète des prêtres qui moururent du typhus, après avoir porté secours aux émigrés. MM. Pierre Koy, Ed. Alontminy, II. Robson, II. l'aisley, F.-S. Bardy, II. Hudon, V.-G., Arit. Roy, J. Richard, Pierre Richard, René Caron, I'. Morgan, T. Colgang et L. McInerney. Parmi les autres prêtres qui contractère la maladie mais qui ne moururent pas étaient INIgr Prince, MM. Iloran, Taschereau, McGauran, Auclair, Beaubien, etc.

" Je ne fais que payer au clergé catholique du Bas-Canada une dette sacrée, en déclarant que, au temps de la famine, quand nos concitoyens mouraient par milliers à la station de la quarantaine, près de Québec, les prêtres canadiens d'origine française se précipitèrent, au plus fort delà terreur et du danger, avec un zèle dont ni la parole ni la plume ne saliraient donner une juste idée. L'histoire des fléaux qui ont ravagé le monde ne nous offre que de bien r.^res exemples (si même elle nous en olfre) d'un x)lus grand dévouement. Beaucoup de prêtres sont tombés A'ictimes de leur charité. Donnez à ceux d'entre eux qui ont survécu, et qui, maintenant encore, ne peuvent raconter sans horreur les affreuses souffrances auxquelles l'insouciance anglaise condamnait alors nos compatriotes, donnez-leur la- consolation d'apprendre qu'en lilande, comme au Canada, leurs héroïques travaux ont trouvé de justes appréciateurs. Prodiguez aussi et vos actions de grâces et vos bénédictions, à ces familles canadiennes (c'est par centaines qu'on les compte), qui ont reçu dans leurs maisons, confondu avec leurs propres enfants, les orphelins de ceux des émigrés d.^ notre pays que moissonnaient les maladies engc^ndrécs par la faim."

La presse du Canada blâma la négligence des autorités impériales, et rejeta sur elles la plupart des maux dont l'émigration donna un si triste spectacle. Elle se révolta contre l'état de dénuement dans lequel on entassa sur des navires malsains des milliers de malheureux, aiiaiblis par la famine, que l'on jela sur nos rives sans prendre les précautions qu'exigeait leur situation. Ces faits démontrèrent l'urcrente nécessité

de régulariser, à l'avenir, rémigratioii par quelque mesure destinée à prévenir de semblables malheurs. Le gouvernement impérial remboursa les sommes extraordinaires qu'occasionna au gouvernement canadien l'immigration de 184t. (1) Il conseilla à ce dernier d'amender la loi concernant les émigrés et d'adopter des mesures de précaution.

Le bilan des mesures législatives de cette session était petit. Le tarif et l'acte municipal du Bas-Canada étaient les seuls actes de quelque importance qui furent présentés par le ministère. Les autres mesures promises sur les cjnestions des écoles, de l'université de Toronto, d'indemnité pour les pertes souffertes en 1837-38, par le Bas-Canada, furent laissées de côté ; soit faiblesse, soit mauvaise foi, le ministère ne daigna pas s'en •occuper. Le parti conservateur, fortifié par les élections de 1844, grâce à l'intervention du gouverneur, avait perdu une partie de sa popularité. Ses propres partisans l'abandoiinaient peu à peu ; plusieurs de ses organes dévoués ne pouvaient même s'empêcher de le condamner. Yoici ce qu'en disait le Moniin'j; Courier de Montréal ;

" Pas un d'entre eux, (les conservateurs) n'est un homme d'état désintéressé ; chaque chef a des vues intéressées et des objets privés à atteindre ; pas un seul d'entre eux ne s'est livré à la politique uniquement pour le bien général. Les juges actuels Day et Smith, et le procureur-

(i) Le rapport du comité de l'immigration à Montréal évalue à 13,8150 le nombre d'émigrés qui moururent en mer et dans les villes du Bas-Canada; 5,293 en mer, 3,389 à la Grosse-Isle, 1,137a Quél)ec, 3,862 à Montréal, 130 a Lachine et 39 à Saint-Jean. Ce nombre lormait le septième de l'immigration. Mais il en mourut beaucoup d'autres dans le Haut- Canada et aux Etats-Unis,

32 LOED ELGIN. [184t

général Badglcy ne se sont introduits dans la politique* que pour obtenir des sièges sur le banc judiciaire ; ce ne fut pas le parti qui les poussa à travailler, dans la chambre, mais le banc. Les deux premiers ont atteint leur but, et le dernier atteindra le sien, à la première occasion favorable. MM Draper et Sherwood ont eu les mêmes désirs, lorsqu'ils devinrent procureursgénéraux. Pas un des ministres n'a embrassé la politique pour l'amour du parti, mais chacun d'eux l'a fait pour des fins privées. De tels chefs ne sont i)as les hommes que nous devons suivre, car aussitôt qu'ils ont ce qu'ils désirent, ils nous souhaitent le bonjour et nous laissent dans l'embarras. M. Draper nous a récemment joué ce tour. Nous voulons pour chefs des hommes qui tomberont ou surnageront avec le parti ; nous voulons des hommes sur lesquels nous pouvons toujours compter, et qui trouveront leur récompense dans la popularité " ( ^)

Si, d'un côté, le parti conservateur avait perdu de son influence, de l'autre, le parti libéral ou réformiste était plus populaire et plus fort que jamais. Grâce à Tinsuccès des dernières négociations entre les deux partis, les chefs libéraux du Bas-Canada avaient resserré entre eux l'union et l'entente un moment refroidies. De plus, l'union entre les libéraux du Bas-Canada et ceux du Haut-Canada, affaiblie par la conduite chancelante de quelques membres de cette dernière province, et par les négociations ministérielles, s'était eu même temps raffermie. MM. Baldwin, Hincks, Price et leurs autres amis réformistes

(i) Traduction du Cmtadicn de 1847.

184ÎJ I.ORD ELGIN. âS

avaient appuyé do leurs votes le parti libéral du Bas-Canada, à la dernière session. Plusieurs membres du parti ministériel, mécontents de l'administration, avaient suivi leur exemple. Les changemonts continuels dans le cabinet, les vacances dans la représentation, les intrigues du gouvernement, les avtient détachés des rangs ministériels.

Il était évident qu'une réaction considérable se faisait en faveur du parti libéral dans l'une et l'autre des provinces. C'était le moment de mettre à profit cette heureuse circonstance, et de reprendre la belle position qu'il occupait en 1842-43. En prévision d'une élection prochaine, il se prépara donc à remporter une victoire complète. Comme en 1841, les citoyens de Québec lurent les premiers à donner l'impulsion au grand mouvement de réforme, qui devait avoir lieu. Sous la présidence de M. Caron, ils organisèrent une association politic[ue : L'association constitutionneUe de la réforme et du progrès^ et s'assemblèrent à plusieurs reprises. Ils adoptèrent un programme politique, c[ui est resté comme un document important de cette belle lutte. Dans cet écrit, étaient consignés les griefs les plus flagrants c[ui pesaient sur les Canadiens, et les inégalités politic|ues et sociales dont ils souffraient. Ce manifeste exposait ensuite les réformes principales cjui étaient alors réclamées : c'étaient la mise en praticj^ue des principes du gouvernement constitutionnel reconnus par les résolutions de 1841, la réforme électorale dans toute la province, le libre échange avec les pays étrangers, la liberté de la navigation sur le Saint-Laurent, la réforme du département des postes et la con-

34 LORD ELGIN. [ISil

cession des terres de la couronne à des prix moins élevés. Enfin, les électeurs de Québec terminaient ce fameux manifeste en invitant les cito^'ens marquants dans chaque comté à se réunir, et à faire adopter par tous les pi'incipes qui avaient servi de base à Vas^sociation ronsfifiitionnetle de la réforme et du progrès.

Ce manifeste fut bien accueilli par la presse ; il servit de progi'amme politique dans l'élection qui eut lieu peu après, et fut accepté dans presque tous les comtés. Les libéraux du Haut- Canada en adoptèrent plusieurs points ; ils furent d'accord avec leurs amis du Bas-Canada pour réclamer la réforme électorale. Ils formèrent eux aussi des associations semblables à celles du Bas- Canada.

Depuis longtemps, Lord Elgin était fatigué de voir l'administration des affaires publiques entre les mains d'hommes incapables et sans influence. Il ne put consentir à leur laisser passer encore une session appuyés seulement par une majorité de deux voix ; d'ailleurs, il fallait un ministère puissant et ferme pour faire face aux besoins du pays.' Il se décida donc, probablement après avoir pris l'avis du gouvernement impérial, à dissoudre le parlement avant le temps voulu par la loi et d'appeler le peuple à exercer son suffrage indépendant. C'est ce qu'il fit par une proclamation en date du 6 décembre 1847. Les brefs d'élection furent aussitôt émanés : ces brefs étaient retournables le 24 janvier suivant.

Quelques changements furents faits dans le ministère, le 18 décembre M. D.-B. Papineau donna sa démission, et fut remplacé par M. McDonald comme commissaire des terres de la

couronne. M. Frs.-P. Bruneau, conseiller législatif, accepta le portefeuille de receveur-général, (^t M. Jos. Ed. Turcotte fut nommé solliciteurgénéral.

Les libéraux n'approuvèrent pas j)lus la conduite de MM. Bruneau et Turcotte, que celle de MM. Viger et Papineau. Ils en donnèrent une preuve en refusant d'élire M. Turcotte, qui était certainement un homme de talents remarquables, et surtout un orateur populaire.

Les élections générales plongèrent la province dans une grande agitation. Elles se terminèrent par le triomphe du parti libéral ou réformiste dans les deux sections do la province. A Montréal, le château-fort des conservateurs du Bas- Canada, l'élection de MM. LaFontaine et Holmes fut emportée à une forte majorité ; à Québec, celle de MM. Aylwin et Chabot fut faite par acclamation. Le Bas-Canada pour ainsi dire n'eût qu'une seule voix pour condamner l'administration des conservateurs, et approuver la conduite des chefs libéraux ; c'est à peine si cinq ou six candidats ministériels purent s'y faire élire (i).

(i) Liste des dcputés élus aux élections générales de 1847 48 •

' TiAS-CANADA.

Beauharnois Jacob DeWitt.

Bellechasse Hoii. A.-N. Morin.

Berthier - - 1). -M . Armstrong.

Bonaventuie - - W. Cuthbert.

Chambly Pierre Beaul)ien.

Champlain - - - - Ls. Guillet.

Deux-Montagnes.- - W.-H. Scott.

Dorchester ï"rançois Lemieux .

Drummond R.-N. Watts.

Gaspé -...- Robert Christie.

Huntingdon T. Sauvageau.

Kamouraska P,-Canac dit Marquis.

Mais ce qiii faisait le plus de ï)laisir aux libéraux du Bas-Canada, c'était de voir M. Baldwin soutenu par la majorité des candidats heureux dans le Haut-Canada, où son parti, il y avait à peine trois ans, avait essuyé une si grande défaite. Vingt-six députés s'étaient déclarés pour la politique libérale, tandis que seize seulement

Leinslev N. Dumas.

L'Islet - - . . C.-F. Fournier.

Lotbinière Joseph Lauiiii.

Mégantic - - - - lion. D. Daly.

Missisquoi flon. W. Uarlgley.

Montmore»cy Joseph Cauchon.

Montréal (cilc) - - - - Hon.L.-II. La Fontaine.

" ---. Henj. Holmes.

" (comté) Anfiré Jobin.

Nicolet - - - - T. Foiticr. •

Outaouais J. Egan.

Portneuf - A.-J. Duchesnay.

Québec (cité) lion. T.-C. Aylwin.

" - . - . Jean Chabot.

" (comté) P.-[. -O. Chauvcau.

Richelieu Wilfricl Nelson.

Rimouski J.-C. Taché.

Rouviile P. Davignon.

Saguenay -...-. Hon. P. de Sales I,a Terrièro.

Shefford L.-T. Drummond.

Sherbrooke (ville) P.-C.-A. Gug)'.

Sherbrooke (comté) - Samuel Brooks.

Stanstead - John McConnell.

Saint- Hyacinthe - Thomas Boutillier.

Saint Maurice - - - Hon. L. -J. Papineau.

Terrebonne - - - lion. L.-II. La Fontaine.

Trois-Rivières - -

Vaudreuil - J-P. Mongenais.

Verchères - . - . James Leslie.

Vamaska ----- M. Fourqum dit Lé veillé.

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