‹ Le Canada sous l'Union 1841-1867 (volume 3)Chapitre 19 sur 36 · DE MM. LAFONTAINE ET BALDWIN · texte numérisé non relu

DE MM. LAFONTAINE ET BALDWIN

Remaniements ministériels. — Session de 1850, discussion de Tadresse, motions de changements constitutionnels. — Projet de réforme électorale perdu. — Discussion des Réserz'es du clergé, — Allocation, réciprocité entre le Canada et les provinces maritimes, loi des écoles dans le Haut-Canada. — Réforme postale. — Exposition de 1851. — Incendies à Montréal. — Evénements religieux, premier concile provincial, nouveaux diocèses. — Canaux et autres améliorations navales. -Session de l8jl. — Discussion sur la tenure seigneuriale. — Projt-t de la rcpre.sentation, confédération des provinces. — Acte dos écoles, des élections contestées, du recensement, de la primogéiiiture, etc. — Loi des chemins tle fer, chemin intercolonial. — Cour de chinccUerie.— Retraite de M. Haldwin suivie de celle de M. 1 .a Fontaine. — Portraits de ces deux grands hommes.

Plusieurs changements eurent lieu dans le ministère avant la convocation des chambres. Au mois de novembre, M. L.-M. Viger donna sa démission, parce qu'il était opposé à la translation du siège du gouvernement à Toronto ; et M. Caron se retira également du cabinet, tout en conservant son poste de président du conseil législatif. M. Taché, qui avait été jusqu'alors premier commissaire des travaux publics, remplaça M. Viger comme receveur-général. Le 13 décembre, M. Chabot fut nommé commissaire

en chef des travaux publies, poste qu'il n'occupa que jusqu'à la fin du mois de mars suivant ; il rat remplacé par M. Merritt, président du conseil exécutif. Ces changements mettaient à la tête des travaux publics un homme d'une grande expérience, et dont les talents et l'énergie avaient été constamment mis au service de la prospérité matérielle de la province.

M. Malcolm Cameron donna aussi sa démission comme assistant commissaire des travaux publics : il avait réclamé le i)ortefeuille de commissaire des terres, et s'était plaint de ce que son salaire n'était pas aussi élevé que les autres. Son ambition déplut à ses collègues qui refusèrent de se rendre à ses désirs ; il passa à l'oppo^ sition comme chef du nouveau parti deargrU. La place de M. Cameron fut d'abord donnée à M. Wetenhall. Ce dernier, se voyant abandonné dans la lutte électorale par ses anciens amis, fut attaqué d'une aliénation mentale, et ne connut pas sa défaite ; il mourut quelque temps après à l'hospice des aliénés. Ce fut M. Joseph Bourret, ancien maire de Montréal et conseiller législatif, qui fut nommé assistant commissaire des travaux publics ; il remplit en même temps les fonctions de président du conseil exécutif. Enfin, M. Blake ayant été élevé au poste de premier chancellier du Haut-Canada, la place de solliciteur-général de cette province fut acceptée par M. John-S. McDonald, sans siège dans le cabinet.

Au mois de mai 1850, le ministère ne comptait plus que huit membres, MM. LaFontaine, Taché, Leslie et Bourret pour le Bas-Canada, et MM. Baldwin, Hincks, Price et Merritt pour le Haut- Canada.

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La session de 1850 (8e session du 3e parlement) fut ouverte à Toronto, le 14 mai (i). Le gouvernement avait choisi cette ville pour capitale, conformément à l'adresse votée par la chambre d^assemblée, à la suite des excès commis par la population de Montréal, à la dernière session. L'arrivée du gouverneur au parlement fut saluée par des applaudissements frénétiques.

Dans le discours du trône. Lord Elgin mentionna le rétablissement du crédit de la province sur le marché anglais. Il suggéra l'idée d'établir la liberté de commerce entre le Canada et les provinces maritimes, de passer des règlements pour assurer un tarif i)ostal uniforme et peu coûteux, d'augmenter la représentation, d'adopter une loi du jury, etc. Il parla aussi de la nécessité où il s'était trouvé de sévir contre les annexionnistes.

L'adresse, proposée par M. Fergusson, fut le sujet d'interminables débats, et de discours sur des questions déjà discutées ou inutiles pour le moment. Près de deux semaines furent employées à des récriminations violentes, à des luttes personnelles, l'opposition ne cessant d'amener amendements sur amendements, dans le but d'embarrasser le ministère.

Le colonel Prince commença par demander l'abolition de la cour de chancellerie du Haut- Canada. La majorité des membres des deux sections de la province s'y opposa; elle voulait donner un temps d'épreuves à cette cour, qui

(i) Les nouveaux députés élus depuis la session de 1849, à part les ministres qui furent réélus, étaient MM. Louis Lacoste (Chambly), Peter Perry (York East), J.-S. Sanbom (Sherbrooke comté), C. Hopkins (Halton) et Dunbar Ross (Mégantic).

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avait été réorganisée à la session de 1849, Le colonel aborda ensuite le sujet de Tannexion, et proposa un amendement tendant à blâmer le ministère d'avoir destitué les officiers de la milice et les magistrats signataires de l'adresse annexionniste. Il avait auparavant essayé de présenter une pétition de quelques Canadiens qui demandaient l'indépendance ; mais la chambre avait refusé de la recevoir, sept membres seulement avaient voté en sa faveur. Le colonel déclara que nulle menace ne Fempècherait d'agir librement comme sujet anglais. Tout homme, disait-il, est libre de pétitionner sans être censuré, et ceux qui avaient signé l'adresse annexionniste avaient droit de le faire. Il ajouta que le gouvernement avait montré peu de magnanimité, en destituant les signataires des'charges qu'ils occupaient.

M. Holmes parla en faveur de l'annexion, et dit que s^s constituants la désiraient, si elle pouvait être obtenue avec le consentement du gouvernement anglais. MM. DeWit, Holmes, Papiueau et quelques conservateurs, quatorze en tout, votèrent en faveur de l'amendement de M. Prince. M. DeWitt, ancien patriote, conservait de la mauvaise humeur contre le ministère, à cause de sa conduite envers les annexionnistes.

M. Boulton, de Norfolk, engagea la chambre à demander l'extension du principe élei'tif au conseil législatif. Ce fut la première démarche faite dans ce sens depuis l'Union ; treize dé£)utés seulement se prononcèrent on sa faveur ; MM. Papineau, Malcolm Cameron, Christie, Prince, DeWitt et Holmes étaient de ce nombre. Les ministres déclarèrent qu'ils n'étaient pas prêts à dire, que rien ne pourra être fait dans la suite

lâO îiOBD ELOIN. [1850

IK)Qr mettre le conBeil sur un meilleur pied. Le temps n'était pas arrivé pour la discussion, et le peuple devait être consulté sur ce sujet important. M. Merritt alla jusqu'à dire que si le peuple demandait un conseil électif, il l'aurait. M. LaTerrière se prononça pour le conseil électif, mais contre l'annexion aux Etats-Unis.

Un autre amendement du même M. Boulton demandait d'effectuer des réductions dans les dépenses du gouvernement ; il ne réunit que vingt membres. M. Malcolm Cameron parla des réserves du clergé, et reprocha au cabinet de n'en point faire une question ministérielle. ' ,

Gomme dans la session précédente, M. Papineau condamna les actes du ministère, et déploya dans ses attaques une grande acrimonie. Il reprocha surtout aux ministres leur manque de fermeté lors de l'incendie du parlement, condamna les destitutions des annexionnistes, et vota pour tous les amendements, quoiqu'il ne les approuvât pas tous. Dans un de ses discours, il déclara qu'aucun de ses compatriotes, ses collègues, ne comprenait les questions sur lesquelles ils votaient tous aveuglement à la suite des ministres. M. Papineau fut le seul Canadien- Français qui se ligua avec les conservateurs, et fit avec eux une guerre souvent peu loyale au ministère.

Sir Allan McNab, suivant son habitude, se montra d'une violence extrême envers les ministres, et leur donna souvent le titre de rebelles. Son but était d'exciter les passions, en rappelant des scènes désagréables. Mais il dégoûta plusieurs de ses amis, entre autres le colonel Gugy, qui se rangèrent au parti ministériel. Ce dernier

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déclara que la condnite violente de ses amis conservateurs l'avait contraint de rompre avec eux. De plus, il voyait qu'ils ne pouvaient former un ministère. Il ajouta que les espérances des conservateurs avaient été détruites dans les flammes de l'incendie des bâtisses du parlement, et que ce parti ne retournerait plus au pouvoir.

MM. Baldwin, Hincks, Cauchon, Nelson, Merritt et plusieurs autres membres réi>ondirent d'une manière habile aux attaques des adversaires du gouvernement.

L'adresse fut finalement adoptée sur une division de quarante-quatre contre quatorze. Au conseil législatif, elle fut votée presque sans discussion, un seul membre M. M( Kay, se prononça contre son adoption.

Les partis eurent le temps de se dessiner pendant les longs débats de l'adresse, à l'assemblée législative ; le gouvernement j.nt connaître ses partisans véritables et ses adversaires. Ces derniers n'étaient pas plus nombreux qu'à la session précédente. S'il y avait eu quelques défections, d'autres s'étaient ralliés à la politique ministérielle. L'annexion et l'indépendance, sorties des émeutes de Montréal, et défendues par quelques journaux, n'avaient réussi qu'à réunir six véritables adhérents (1). Le peuple montra, par la voix de ses représentants, qu'il était attaché à la métropole et qu'il voulait vivre sous sa tutelle bienfaisante.

Parmi les autres adversaires du gouvernement, se trouvait le parti conservateur, qui comptait

(i) MM. Papineau, Iloltnes, DcWitt, Prince, Sanborn, Mc- Connell.

182 TiORD KliGIN. [1850

quinze membres, et dont MM. McNab, John A. MacDonald, Sherwood et Caley étaient les plus marquants. Enfin, venait le nouveau parti cleargrii, composé de cinq libéraux avancés, qui faisaient surtout profession d'être économes (1). Il ava?t pour chef en chambre M. Malcolm Cameron, qid venait de laisser le cabinet, parce qu'on n'avait pas voulu l'approuver dans ses ambitions, et en dehors du parlement, le Dr. Ilolph, homme d'un grand talent, qui abandonna le parti ministériel pour se venger de la démission de M. Park, son beau-frère. La destitution de ce dernier fut une des causes de la formation du parti cleargrU. Un autre sujet de griefs fut le refns, par l'administration, de faire une question ministérielle des réserves du clergé. La désertion des cleargrUsne fit, pour le moment, que purifier le parti réformiste ou libéral de quelques hommes ambitieux et mécontents. Mais nous le verrons bientôt exercer une grande influence, surtout lorsqu'il aura pour chef le trop célèbre George Brown.

Comme on le voit, les membres de Topposition formaient trois partis qui n'avaient ni les mêmes vues ni les mêmes principes ; les uns voulaient l'annexion aux Etats-Unis ou l'indépendance, les autres désiraient l'oligarchie et le pouvoir pour eu?:, tout en continuant à vivre à l'ombre du drapeau britannique. Ils n'avaient réuni leurs forces que pour renverser le ministère ou lui mettre des entraves. Ils avouaient eux-mêmes que nuls autres que les ministres libéraux ne pouvaient tenir les rênes du pouvoir.

(i) MM. Malcolm Catnenm, J.- H. Boulton, Ilopkins, Perryel W.-H. Boulton.

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Plusieurs autres tentatives farent faites pat Toppositiou, mais sans succès, pour changer la constitution. M. J.-H. Boulton, de Norfolk» essaya une deuxième fois de rendre le conseil législatif électif ; il voulut fixer, par un projet de loi, le lieu et le temps de la réunion du parlement ; enfin, il proposa une autre mesure pour prohiber toute dépense qui ne serait pas autorisée yixv une loi. Vingt députés votèrent en faveur de cette dernière, et trente-six <?ontre. M. Boulton était un jurisconsulte, qui avait été procureursrénéral dans le ïïaut-Ganada, et juge en chef à Terre-Neuve ; il avait la manie de s'ingérer dans tout, de parler sur tous les sujets, et de professer des doctrines plus ou moins absurdes.

Son neveu, M. W.-H. Boulton, proposa de changer entièrement la constitution, et de lui en substituer une autre aussi ridicule qu'impossible. Il voulait nommer le gouverneur à vie ou le faire élire par le peuple, convoauer les deux chambres ou seulement le ox>nseil législatif, donner au Haut -Canada une représentation plus forte, etc. Les annexionnistes seuls votèrent en faveur de cette constitution informe ; et la chambre, au lieu de l'adopter, vota une adresse à la reine pour la remercier des bienfaits qu'elle avait accordés au Canada, en donnant la constitution de 1840.

M. de Blaquière entreprit de réformer le conseil législatif II voulut faire déclarer que le conseil tel qu'il était alors constitué, ne posséderait pas la confiance publique tant qu'il serait sous le contrôle de l'exécutif; il demanda en même temps de prier la reine de limiter le nombre des conseillers, et de statuer que le prési-

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dent ne fît plus à l'avenir partie du cabinet. Trois membres seulement, MM. Ferrier, de Boucherville et Grordon adoptèrent les vues de M. Blaquière.

Les conservateurs tentèrent de raviver la question si orageuse de l'indemnité, et d'exciter de nouveau les passions populaires. Sir AUan Mc- Nab présenta un projet de loi tendant à exclure de toute indemnité les Canadiens qui avaient trempé dans l'insurrection. Les députés ne daignèrent pas discuter son projet, qu'on trouva ridicule ; il réunit cependant dix-neuf voix au nombre desquelles était celle de M. Papineau, Une majorité des députés Haut-Canadiens ratifia de nouveau l'acte d'indemnité de 1849. Peu après, M. Robinson revint à la charge avec une proposition à peu près semblable ; il n'eût pas plus de succès. Sir Allan McNab et les autres chefe conservateurs se montrèrent dans la suits beaucoup plus modérés. Ils s'aperçurent que le système de violence employé en 1849 et en 1850 ne pouvait que leur être nuisible.

Conformément au discours du trône, M. La Fontaine introduisit son projet de loi de la session précédente, par lequel il voulait élever le chifire de la représentation à cent cinquante députés, et la répartir d'une manière plus équitable. Il ne réussit pas encore à réunir les deux tiers des membres (56) ; cinquante et un seulement votèrent en faveur du projet. M. Papineau s'y opposa encore ; il voulait comme la plupart des adversaires de la mesure, que la représentation fût conforme au chiffre de la population Le projet aurait été adopté sans l'absence de plusieurs députés, qui donnèrent pour excuse la maladie ou les affaires privées.

La législature fit pendant cette session les démarches préliminaires qui devaient assurer la sécularisation des réserves du clergé.

Par l'acte constitutipnnel de 1791, l'Angleterre avait mis de côté ou réservé le septième des terres de la couronne alors incultes et non concédées dans les deux provinces, pour le soutien dun clergé protestant ; elle avait en même temps donné aux législatures le droit de changer les dispositions de l'acte qui constituait cette dotation. Le même acte accordait aux gouverneurs le droit d'établir des cures ou redories dans les paroisses et cantons, et de les doter au moyen des terres réservées. Ce dernier pouvoir ne fut exercé qu'en 1836, par Sir John Colbome, de triste mémoire, qui établit cinquante-sept cures en faveur de l'église anglicane.

La métropole avait eu en cela l'intention de favoriser spécialement l'église d'Angleterre. C'était une grande faute que d'accorder à une secte privilégiée une aide pécuniaire au détriment des autres, dans un pays peTiplé d'habitants professant une religion différente.

Le clergé anglican avait d'abord joui seul du revenu des terres réservées. De bonne heure, l'évêque Mountain s'était occupé de ces terres, qui furent d'abord considérées comme presque sans valeur. Dans l'hiver de 1818-19, il avait réussi à les placer sous la direction de son clergé. L'église d'Ecosse fut la première à réclamer sa part dans les revenus des réserves, et l'Angleterre reconnut la justice de ses réclamations. Les autres sectes, devenues plus nombreuses par l'immigration voulurent aussi puiser à cette source de richesses ; elles prétendirent, *"

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raison, (|tie les églises d'Angleterre et d'Ecosse ne devaient pas piofiter exclusivement des fonds qui leur appartenaient également. En etFet, les juges de la métropole déclarèrent, en 1840, que iea mois cîergé proiesiani, désignés dans Tacte de 1791, comprenaient les sectes protestantes de toutes les nuances.

La question des réserves ne fut pas dire^^tement un sujet de griefs dans le Bas-Canada. Les catholiques ne désiraient pas participer aux revenus des terres réservées: ils avaient par eux-mêmes le moyen de soutenir leur clergé. *' On a dit avec raison, remarque M. Chauveau en 1852, que le Ba^-Canada était demeuré parfaitement étranger à tout esprit de querelles religieuses. Pendant nos luttes politiques, déjà compliquées par Vêlement national, nous avons toujours écarté avec soin l'élément religieux, qui aurait rendu désespérée une situation déjà bien difficile. Je ne veux pas de meilleure preuve de la tolérant^e religieuse, qui a toujours régné dans le Bas-Canadii, que le silence que les catholiques y ont toujours gardé sur cette question des réserves, qui a si longtemps et si violemment agité le Haut-Canada. Tandis que chaque petite secte dans le Haut-Canada aréclaicé, avec beaucoup de bruit, ces droits aux réserves, l'église catholique du Bas-Canada, qui aurait eu d'après une distribution semblable à celle qui se fait dans le Haut-Canada les quatre cinquièmes de ces terres, a laisse tranquillement un clergé protestant jouir d'une si large part de notre patrimoine. "

Au contraire, dans le Haut-Canada, cette grande question i-réa des discordes eè des

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jalousies entre les diverses sectes religieuses. Les réformistes on libéranx, qui étaient pour la plnpart métliodistes,baptistes,pre6bytériens, etc., demandaient la sécularisation des réserves et Tabolition des rectories, et proposèrent d'en appliquer les revenus aux progrès de l'éducation et au profit des municipalités. L'assemblée législative adopta à plusieurs reprises une mesure dans ce sens ; mais la chambre haute, comi)osée en partie d'anglicans, la repoussa toujours. Ce ne fut qu'en 1839 que fut passé, à une faible majorité des deux chambres, un projet de loi qui décidait la question d'une manière satisfaisante ; mais il ne reçut pas la sanction royale. Au contraire, le parlement impérial se chargea de passer un acte qui disposait du revenu des réserves d'une manière tout à fait contraire aux vœux si souvent exprimés par la majorité des Hauts-Canadiens ; cette mesure ne fit qu'augmenter lo mécontentement public. En effet, les églises d'Angleterre et d'Ecosse se trouvaient à avoir la plus grande partie des revenus, bien que le nombre do leurs adeptes fût de beaucoup inférieur à celui dos autres.

Depuis l'Union, la question des réserves oc<!Upa encore constamment l'opinion publique, et devint, à plusieurs reprises, le sujet de discussions animées dans les chambres. Les uns (x>nsidéraient les réserves comme une dotation, un octroi irrévocable, une propriété inviolable ; les autres n'y voyaient qu'une cession de fonds i^ar l'état, et révocable à volonté par le gouvernement. Vouloir maintenir les réservées et les dotations faites d'une manière si inégale, c'était conserver au sein de la société un brandon de discorde civile et reli-

giense. Les honunes politiques voulurent enfin remédier d'une manière eflBLcace à cet état de choses» qui maintenait Tesprit d'exclusion d'une part, et de domination de l'autre ; mais le cabinet reftxsa d'en faire une question ministérielle, parce que M. LaFontaine différait de ses collègues sur l'emploi à faire des revenus.

M. Price, commissaires des terres de la couronne, entreprit de régler cette question si épineuse ; et dans ce but, il proposa une série de résolutions qui furent ensuite rédigées sous forme d'adresse à la reine. Par ces résolutions, qui contenaient l'historique des réserves du clergé, les membres demandaient au parlement impérial d'autoriser la législature canadienne :\ disposer des revenus des terres réservées au clergé suivant qu'elle le jugerait convenable ; aucune secte ne devait être considéré© comme ayant des droits acquis à ces biens, mais les émoluments assignés jusqu'alors aux titulaires devraient être conservés durant leur vie.

Dans un discours remarquable, M. Price fit l'historique de cette grave question Nous donnons le passage suivant, qui complète ce que nou/s avons à dire sur ce sujet. L'acte constitutionel met en réserve pour le clergé, un septième des terres du Canada Je vais maintenant établir l'énorme étendue de cette réserve. Le nombre d'acres ainsi réservés est de 2,396,68^, dont il a été vendu en vertu des actes 7 et 8 Geo. 4. 503,913 acres, et en vertu du statut 3 et 4 Vie. 568,540 acres, faisant en tout, 1,0Ï2,453 acres vendus. Il reste à disposer 1,323,234 acres. Le produit de la vente s'est monté à £120,166, dont je3*73,899.4.4. ont été payés, laissant à payer une

balance de i;346,866.-15.-8. Avec l'intérêt sur la somme payée, on aurait déjà un million de louis provenant des terres vendues, et lorsqu'on aurait disposé de toutes ces terres, le produit en excédera deux millions de louis.

" Si l'on considère la population du Canada partagée en sectes, on verra qu'un bien petit nombre a profité de ces réserves. Sur une population de 723,000 âmes, l'église d'Angleterre, compte pour lYljOOO, celle d'Ecosse, pour 68,000, faisant un total de 240,000, et ces deux églises se sont fait la part du lion, en ne laissant comparativement rien au reste de la population formant 483,000 âmes.

" Dans ce dernier chifire, se trouve l'église catholique romaine comptant 123,*70t âmes, et recevant pour sa part iî'TOO par année ; l'église Wesleyenne, de 90,363 âmes, recevant une misérable pitance. 11 reste encore 269,000 âmes, qui ne retirent rien de ces réserves dont elles sont entièrement exclues.

** On a prétendu que le Bas-Canada n'était pas intéressé dans cette question ; mais on se trompe. Le nombre d'acres réservés pour le clergé dans le Bas-Canada, s'élève à 934,050 acres, dont 362,- 699 ont été vendus et ont produit c£74,226. 2. 11, dont .£16,703. 18. 5, sont encore dus. Le Bas- Canada a donc intérêt à ce que cette question soit réglée d'une manière équitable.

" Lord Sydenham s'est prononcé contre les réserves qu'il a qualifiées de source de la rébellion. (1) "

(i) Tiré du Canadien. Il se trouve dans ces statistiques quelques errrears typographiques qui sont peu importantes en elles-mêmes.

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L'intention de la majorité des membres était de convertir ces biens à l'éducation de toutes les sectes. Quelques libéraux avancés, M. Malcolm Cameron entre autres, auraient même voulu enlever aux églises et aux titulaires les revenus qu'ils recevaient, sans leur donner aucune compensation ; mais ils ne réussirent pas dans leurs vues injustes. D*un autre côté, les conservateurs proposèrent, sur motion de MM. Caley et John- A. McDonald, de conserver les appropriations qui existaient alors, et de repartir les fonds en caisse et les revenus futurs entre l'église d'Ecosse, les méthodistes et les différentes sectes, les catholiques compris, qui n'avaient pa« participé jusqu'alors à cette sourcede richesse. Seize députés seulement donnèrent leurs concours à cette motion.

La plupart des membres d'origine française, MM. LaFontaine, Cauchon, Chauveau, LaTerrière, etc., votèrent contre la résolution qui déclarait qu'aucune dénomination religieuse ne devait être considérée comme ayant des droits acquis aux revenus des réserves. M. La Fontaine était d'opinion que ces terres appartenaient également à toutes les sectes protestantes pour des fins religieuses. Il maintenait fermement que les dotations, créées par l'acte de 1791, devaient être sacrées, et qu'on pouvait régler la question de manière à ce que toutes les sectes religieuses eussent leur juste part. Le discours qu'il prononça fit une impression profonde, et fut considéré par la plus grande partie de la presse comme le discours le plus logique et le plus convainquant qui fut prononcé sur le sujet.

Les adversaires de la sécularisation des réserves

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essayèrf^nt à gagner los députés catholiques en faveur de leur cause. Ils employèrent même les menaces, et dirent que si Ton prenait les réservées du clergé pour les employer à des usages séculiers, on pourrait également s'emparer des biens d'église ])ossédés par les catholiques du Bas- Canada. Ils prétendaient que les dotations faites à ces derniers n'étaient pas assises sur de meilleures b.ïses que les réserves du clergé protestant. On leur répondit, avec raison, qu'il y avait une différence énorme entre les propriétés des catholiques et les réserves du clergé protestant. Les premières avaient été données par des particuliers, et payées par les catholiques pour l'usage des pauvres et pour l'instruction religieuse, et elles avaient été en outre assurées par la foi des traités ; les réserves, au contraire, étaient un octroi venant de l'état, révocable d'après les termes de la loi, sous le contrôle du parlement.

L'adresse, proi>osée par M. Price, fut à la fin adoptée sur une division de 46 contre 23. Dixhuit députés du Haut-Canada l'approuvèrent de leur vote, et dix-sept se prononcèrent contre. Mais parmi ces derniers, plusieurs approuvèrent le principe de la sécularisation des réserves, tout en différant d'opinion sur certains détails ; les députés du Bas-Canada en sanctionnèrent le principe, parce qu'ils voyaient que la majorité du Haut-Canada demandait depuis longtemps cette réforme ; ils désiraient en outre faire cesser l'agitation créée à ce sujet dans cette i>rovince.

Le ministère de lord John Hussel se montra disposé à agréer la demande des représentants du Canada, et reconnut qu'il n'appartenait qu'à la législature provinciale de régler ses affaires locales. Mais le ministère Derby, qui lui succéda

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en 1862, refusa de présenter au parlement impérial une mesure qui permettrait au Canada de régler la question d'après les termes de Tadresse. Il douta que l'on pût détourner de sa destination les seuls fonds appliqués au soutien du culte divin ; et comme une élection générale eut lieu au Canada, en 1851, il déclara qu'il ne connaissait pas les vues de la nouvelle représentation. Ce ne fut qu'en 1854, comme nous le verrons plus loin que la sécularisation des réserves fut consommée.

L'assemblée législative, à la demande de M. LaFontainé, s'occupa sérieusement de la tenure seigneuriale ; mais elle ne vint encore à aucune décision sur ce sujet. Nous donnerons plus loin l'opinion des membres sur cette question si importante.

Parmi les spmmes affectées aux améliorations publiques, se trouvent c£90,01t pour le canal Welland, et c£58,7l2 pour les cananx Beauharnoi&j Lachine et Chambly. Une somme de j£15,- 000 fut destinée à la construction d'une école normale dans le Haut-Canada, et une égale somme à l'achèvement de l'asile des aliénés à Toronto. Grâce à la sollicitude de M. LaTerrière, la législature vota c£2,000 pour favoriser l'établissement d'une école de marine à Québec. Cette école ouvrit ses cours en 1853, sous la direction de M. Kingston ; mais faute d'encouragement, elle tomba avant d'avoir accompli les résultats qu'on en attendait (1).

(i) Un3 nouvelle école de Navigation vient d*êtrc établie à Québec (1871), pu M. Mitchell, ministre de la marine. Déjà plusieurs Canadiens ont obtenu des brevets de capitaine de navires. Qn a vu avec plaisir la fondation de cette école, qui e&t destinée à faire un grand bien.

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La législature autorisa par une loi, le gouverneur en conseil à déclarer le libre échange d'un certain nombre do produits, entre le Canada et les provinces maritimes. Le commerce, qui avait été jusqu'alors presque nul avec ces provinces, reçut une heureuse impulsion ; il ne devait pas toutefois prendre des proportions considérables avant l'avènement de la confédération et l'établissement de communications faciles.

Un projet de loi, qui reçut l'approbation générale des chambres, fut celui qui assignait des salaires fixes à certains officiers de la justice, dans le Bas-Canada, tels qu'aux shérifs, aux protonotaires et aux greffiers des diverses cours.

Plusieurs lois importantes pour le Haut-Canada furent présentées par le ministère, et adoptées pendant la session ; l'une concernait les cours de division, la seconde établissait un système de cotisation plus équitable, la troisième enfin amendait et refondait les actes relatifs aux jurés.

Cette province fut dotée d'une nouvelle loi des écoles. Une des principales clauses de cet acte permettait aux catholiques et aux protestants d'avoir des écoles séparée?, et de participer aux fonds destinés à l'enseignement. Les catholiques obtinrent cette concession grâce au concours des libéraux du Bas-Canada; la plupart des membres Haut-Canadiens s'y opposèrent. Ils ne revendiquaient cependant que les mômes droits accordés aux protestants dans le Bas- Canada ; ils désiraient comme eux avoir la liberté de procurer à leurs enfants une instruction conforme aux principes de leurs croyances religieuses. Mais dans le Haut-Canada^ les protestants se montrèrent à ce sujet des plus fanatiques ;

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ils mirent obstacle an progrès et an fonctionnement des écoles catholiqnes. Le surintendant de Téducation, le Dr. Ryerson, se montra lui-même &Torable aux écoles mixtes, se soumettant en cela à l'opposition soulevée contre les écoles séparées. Les catholiques demandèrent des amendements à la loi, et les obtinrent en 1855 et en

La principale mesure que présenta le ministère pendant cette session, fut celle qui x)ouryoyait à l'organisation et à l'administration des postes. Nous avons déjà mentionné que la métropole avait, en 1847, signifié aux colonies de l'Amérique du Nord son intention de leur abandonner la direction du département des postes, aussitôt qu'elles seraient tombées d'accord sur un système I)ostal uniforme. Les colonies remplirent cette condition, et fixèrent le taux des lettres à six sous par demi-once. Le gouvernement impérial approuva ce règlement, et passa un acte (12 et 13 V. ch. 66), qiii autorisait les législatures coloniales à faire des lois pour l'établissement des postes intérieures.

Le projet ministériel, qui fut très-bien accueilli par la législature, pourvoyait à la nomination d'un maître-général des postes, et diminuait de be^,ucoup le taux des lettres. Le revenu des postes devait être réuni au revenu provincial, et les dépenses de l'administration être défrayées avec les fonds publics ; le projet permettait encore l'émission de timbres pour le paiement anticipé des frais de jK>rt Ce fut le 5 avril 1861,

Îue les nouveaux règlements devinrent en force, usqu'à cette époque, un député maître-général des postes avait été chargé de toute l'adminis-

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tration de ce bureau. M. Stayner, qui avait rempli cet emploi avec zèle, i)eudant vingt-cinq ans, remit les affaires du bureau à M. James Morris, qui fut le premier maître-général dos postes, avec siège dans le cabinet.

Jjea bienfaits de la réforme postale se firent sentir aussitôt. Ce département fut mieux administré ; le nombre de bureaux, qui n'était C|ue de 600 en 1851, augmenta d'année en année, et se trouva porté à 2333 en juin 1867 (0- Tous les citoyens, pauvres comme riches, gagnèrent à ce système ; le commerce surtout profita grandement de cette amélioration. L'acte des postes, qui reçut dans la suite plusieurs modifications, resta en force jusqu'en 186t. I^a constitution fédérale ayant transmis au gouvernement général \4 direction des postes, la législature fédérale passa, à la session de 1867, une nouvelle loi uniforme pour toutes les provinces, et baissa le taux des lettres de cinq centins à trois centins.

Tels sont les fruits ue la session de 1850, qui fut close le 10 août. L'administration LaFontaine- Baldwin était plus populaire que jamais. Elle avait pu faire passer les principales mesures de son programme, grâce à l'appui que lui avaient donné les deux tiers de la représentation nationale. Le peuple couvait à bon droit continuer sa confiance aux chefs qui avaient déjà amené de grandes réformes, rétabli le crédit de la pro-

(l) £n 1S52, le revenu postal était de $230,629, 1.1 dépense $276,191, le nombre de lettres 3,7CX),ooo, la longueur des rjutes postales 8618 milles. Ia: rapport du maître-général des postes de 1867 nous donne les chiffres suivants : revenu $914,783 dépense $924,319, nombre de lettres 14,200,000, longueur des routes postales 18, 100 milles.

146 LORD ELOIN. [1850

vince, et favorisé les grandes entreprises publiques.

A la fin de l'année 1850, le Canada se trouvait dans une excellente position : le commerce devenait de plus en plus florissant ; près de cent navires étrangers, profitant des avantages accordés par les nouvelles lois de la navigation, avaient visité les ports canadiens. Les canaux de la province venaient d'être achevés et livrés à la circulation commerciale; plusieurs chemins de fer étaient en voie de construction ; en outre, une abondante récolte avait amené, en 1850, la prospérité dans les campagnes. Dans le même temps la province jouissait à l'intérieur de la plus grande tranquillité ; aucune excitation, aucune question politique ne vint nuire au fonctionnement de la constitution, contraste frappant avec l'année précédente. L'idée annexionniste avait été abandonnée par ceux mêmes qui lui avaient donné le jour. Toute l'attention et toute l'énergie étaient fixées aux entreprises commerciales, à la construction des chemins de fer, à la colonisation, etc.

La première exposition provinciale, qui eut lieu la même année, à Montréal, fit connaître les richesses naturelles du pays, l'énergie et Tindustrie des Canadiens. Elle s'ou¥rit le 17 octobre, dans les salles du marché Bonsecours, au milieu d'un concours immense de Canadiens et d'étrangers, venus en foule pour examiner les objets d'art et d'industrie indigènes. Bien que cette exposition eût été préparée à la hâte, elle fit honneur à la province, et mérita les éloges des étrangers.

Les commissaires de l'exposition résolurent

1850] L©RD ELOIN. 14Y

d'envoyer à Texposition universelle tenue à Londres, en 1851, une partie des produits du Canada exhibés à Montréal. L'Angleterre donna, la première, l'exemple de ces expositions grandioses, exemple qui fut suivi par la France en 1855. Le Canada eut sa bonne part des honneurs industriels, dans cette grande concurrence de tous les peuples. Soixante-sept médailles et mentions honorables lui furent décernées. Il surpassa plusieurs pays plus anciens "et plus populeux, et obtint la palme pour les produits agricoles. lia collection d'échantillons minéralogiques, si habilement préparée par M. Logan, passa pour la plus complète et la plus intéressante ; plusieurs autres articles eurent aussi des premiers prix (^). ** De toutes les colonies anglaises, dit M. Dufiresnay, inspecteur-général des mines à l'exposition, le Canada est celle dont l'exposition est la plus intéressante et la plus complète ; on peut même dire qu'elle est supérieure à l'exposition minérale de toutes les contrées. " Le Canada conserva cette belle position à l'exhibition de New- York, tenue en 1853, et à celle de Paris, dont nous parlerons plus loin.

Ce fut i)endant l'année 1851, que fut décidée la question des frontières du Canada et du Nouveau-Brunswick. Depuis plusieurs années, cette dernière province contestait au Canada la possession d'un territoire de 3,000,000 d'acres en superficie. Les arbitres, nommés par les provinces

(l) Parmi ceux qui obtinrent des prix et des médailles se trouvaient M. C.-H. Tctu pour du cuir de marsoin, MM. G. Perry & frère pour une pomj^e à incendie, MM. W. Gomble et J. Paterson pour des couvertures, M. P. Rodier pour une locomotive et M. Laurent pour du blé.

148 TX)RD ELGIN. [1860

et par rAngleterre, donnèrent gain de cause an Nouveau-Bruuswick.

Nous devons mentionner ici les épreuves que pubit la ville de Montréal en 1852. Deux incendies dévastèrent ses quartiers les plus riches, celui de Griffintovvn, au mois de juin, et le ftiubourg Saint-L#aurent, au mois de juillet. Plusieurs centaines de propriétés devinrent la proie des flammes, entre autres la cathédrale, le palais de Tévêque, l'église épiscopalienne et l'établissement Molson.

Nous remarquons plusieurs événements religieux survenus à cette époque. L'église catholique du Canada perdit, le 3 octobre 1850, son chef vénérable, Mgr Joseph Signai, qui occupait, depuis 1883, le siège épiscopal de Québec. Ce pasteur, dont la vie fut pleine d'édification, se fit surtout remarquer par sa douceur, par sa grande (îharité, et pai l'intérêt qu'il porta constamment à la cause de l'éducation. Il était archevêque depuis 1844. Mgr P.- F. Turgeon succéda à Mgr Signai comme archevêque de Québec ; et Mgr C.-F. Baillargeon, ci-devant curé de Québec, fut nommé son coadjuteur, sous le titre îïévéqtfe de Tloa.

Un des actes importants du nouvel archevêque fut de convoquer le premier concile provincial, qui fut ouvert, au milieu d'une grande pompe, le 15 août 1851. Tous les évoques du Canada, auxquels se joignirent ceux de Terreneuve et de l'île du Prince Edouard, se réunirent sous sa présidence, pour conférer des graves intérêts de la religion catholique. Ils décidèrent plusieurs questions religieuses importantes, entre autres, la création de deux nouveaux dio-

1850] liORD EliQIN. 149

cèses, érijîés en 1852 ; celtii des Troie-Rivières, qui eut Mgr Thomas Cooke pour premier évêque titulaire, et celui de Saint-Hyacinthe, dont le siège fut occupé par Mgr J.-C. Prince. Les évêques recommandèrent encore l'érection d'une université catholique. Un deuxième concile fut convoqué, en 1854, par le même archevêque.

Le diocèse de Bytown avait déjà été érigé en 184t, et Mgr Guignes en fut le premier évêque ; il occupe encore aujourd'hui ce siège épiscopal. En 1850, Mgr de Charbonnel, prédicateur distingué, devint évêque de Toronto, et conserva ce siège jusqu'à son départ du Canada en 1859. Deux nouveaux diocèses catholiques furent érigés en 1856, celui de Hamilton, dont le siège fut occupé par Mgr John Farrell, et celui de Sandwich, qui eut Mgr Pinsonnault pour premier évêque titulaire.

En 1850, fut érigé dans le lîas-Canada \\n deuxième èvôché anglican, celui de Montréal. Le Rév. Dr Fulfold, de Londres, fut nommé à ce nouvel évéché. L'évêque Mountain, qui avait administré tout le Bas-Canada, prit alors le titre d'évêque de Québec, que portaient son père, le premier évêque anglican du Canada, et son successeur immédiat, l'évêque Stuart. Jjo seul évêché protestant du Haut-Canada, celui de Toronto, avait pour chef, depuis de nombreuses années, le célèbre Dr Strachan.

On peut dire que c'est de 1850, que date l'achèrement des canaux canadiens, qui avaient été ouverts au commerce l'année précédente. L'inauguration officielle du Canal Welland se fit, le 7 juin 1850, en présence de Lord Elgin et des membres de la législature. Nous avons cru

qu'il était important de donner de grands détails sur ces immenses travaux, qui sont en si grande renommée. Sur tout le parcours du Saint- Laurent, les canaux forment une longueur totale de 7.0 milles ; le reste de la navigation s'effectue à travers les lacs, et suit le cours du fleuve. Ces canaux ont une ascension totale de 564 pieds, depuis le lac Erié jusqu'à l'océan : ce sont ceux que l'on apx)elle communément les canaux du Saint-Laurent, (Lachine, Beauharnois, Cornwall et Williamsburg), lesquels rendent le fleuve navigable de Montréal à Kingston, et le canal Welland, entre le lac Ontario et le lac Erié.

Les obstacles créés à la navigation par la nature commencent près de Montréal, par le saut Saint-Louis ; ce rapide est évité par le canal Lachine, dont la longueur est de 8| milles. Ce canal commencé en 1821, fut terminé quatre ans plus tard. Il fut élargi sous l'Union, et complété en 1849. Ensuite vient le canal de Beauharnois, qui rachette les rapides des Cascades des Cèdres et du Coteau, et relie la navigation entre les lacs Saint- François et Saint-Louis. * Ce canal a une longueur de 11^ milles ; commencé en 1842, il fut achevé trois ans plus tard.

Après le canal Beauharnois, vient celui de Cornwall, qui rachette les rapides du Long Sault, à l'extrémité du lac Saint-François. Il fut commencé, en 1834, par le Haut-Canada, qui consacra à sa construction $1,^60,000. I>a législature du Canada-Uni alloua une somme additionnelle de $300,000 pour le compléter. Ce canal, dont la longueur est de 11^ milles, fut ouvert à la navigation en 1842-43.

Les derniers ouvrages des canaux du Saint-

1860] liORD ELGIN. 151

Laurent^ sont ceux de Williamsburg, construits 'pour éviter les rapides appelés Pointe Ferrar, Rapuie Plat, Pointe des Iroquois et /es Galops. Commencés en 1843, ces canaux furent complétés en 184Y ; leur longueur est de 12^ milles.

Le canal Welland parcourt une longueur de 2*7 milles, et relie le lac Ontario au lac Erié, en tournant la célèbre chute de Niagara. Les premières démarches sérieuses qui ont été faites pour sa construction, datent de 1823. Une compagnie incorporée commença les travaux Tannée suivante. Le premier projet ayant été abandonné, la même compagnie reprit ses travaux en 1826, avec un capital de $800,000. Elle reçut quelques secours des législatures des deux Oanadas et du parlement impérial, et poussa les travaux si vite, que les premiers vaisseaux purent le parcourir dès 1829. Cet ouvrage, fait sur un plan jieu dispendieux,* fut dû à l'énergie de quelques citoyens influents du Haut-Canada, de M. W.-H. Merritt surtout, qui a tant travaillé à la prospérité commerciale de cette province. En 1839-40, la législature du Haut-Canada acheta cette grande entreprise, qu'elle considé^ rait comme nationale, et destina de nouvelles sommes à son agrandissement. Les travaux furent continués sous l'Union. Dès 1841, |1,800,- 000 furent allouées à ce canal, et d'autres sommes considérables furent votées les années suivantes. Il ne fut parfaitement terminé qu'en 1860. Le canal Welland a coûté $6,269,000, dont $1,698,- 000 avant l'Union, ot $4,5^6,000 depuis 1841.

Il est bon de remarquer ici, que les Américains ont consj;ruit un court canal à l'entrée du lac Supérieure, afin d'éviter le saut Sainte-Marie.

162 LORD EliGIN. [1850

Au nombre des grand traranx destinés à améliorer la navigation fluviale, se trouvent ceux qui ont été exécutés dans le lac Saint-Pierre. La profondeur naturelle du chenal n'étant que de onze pieds, les vaisseaux de plus de 500 tonneaux ne pouvaient y passer et atteindi^ Montréal. Le gouvernement canadien résolut de lui donner un chenal de seize pieds ; après avoir dépensé #300,000, sans avoir amélioré la navigation du lac, elle suspendit ses travaux, en 1847- Quatre ans plus tard, la commission du havre de Montréal reprit le creusement du Iïbm;, et réussit à donner au chenal une profondeur de vingt pieds, au prix de $882,198. Plus tard, la législature, considérant que ce travail était une entreprise publique, remboursa ce montant à la commission du havre. Cette entreprise, qui fut due surtout à Ténerg-ie de MM. Young et Cartier, contribua'puissamment au progrès de la ville de Montréal.

Jusqu'à ces dernières années, la profondeur du chenal fut regardé comme suffisante. Mais en 18T1, des steamers d'un tonnage de 8,000 tonneaux et plus, ayant visité le Saint-Laurent, furent contraint de laisser leur fret à Québec. Les citoyens de Montréal se sont aussitôt mis à agiter la question de donner au lac Saint-Pierre un chenal de vingt-quatre pieds. Q-râce à leur esprit d'entreprise if est tout probable qu'ils réussiront. La législature fédérale vient de voter (18*72), dans ce but, un octroi de $200,000, à la condition que la commission du havre de Montréal dépense une égale somme ; une autre somme de $350,000 à été allouée pour l'érection de bassins et de quais dans le port de cette ville.

Afin de rendre la navigation du Saint-Laurent pins sûre, le gouvernement canadien a fait construire, de distance en distance, une suite de phares, destinés à guider les marins dans les endroits périlleux. Il a aussi fait construire dans le bas du fleuve plusieurs quais, dont quelquesuns sont d'une grande utilité à la navigation.

Gomme on le voit, la province a fait d'immenses sacrifices ($16,000,000 environ) pour améliorer la navigation du Saint- Laurent C); mais ce n'e&t pas en pure perte. Si elle n'a pas encore retiré des profits considérables de ces gigantesques travaux, elle a obtenu du moins le but principal, celui de développer ses ressource»^, et de faire connaître les avantages de la navigation du Saint-Laurent. "Un autre résultat de cette amélioration, remarque M. Galt, dans une brochure commerciale, a été de réduire le prix de transport des marchandises anglaises, en faveur du consommateur canadien à un mimmnm, et en même temps d'augmenter considérablement le prix des céréales et du bois, au moyen desquels il efiectue ses paiements. Ce résultat a été tel, qu'il y a vingt ans, le prix de transport des marchandises anglaises était à peu près do 100 pour 100 de leur valeur, et qu'il est actuellement (1862) réduit à 15 ou 20 pour cent. Le Canada a ouvert le Saint-Laurent à la circulation des marchandises, sans imposer de charges, depuis l'Atlantique jusqu'à l'extrême Ouest. I^e

(i) I^ canal Ijurhine a coûté $2,400,000 ; celui de lieauharaois $1,611,000 ; celui de Cornwall, $2,060,000 ; ceux de \VilIi«irnsbur^, $1,325,000 ; celui de Welland, $6,269,000. I^ creusement du Lac SiÉlint- Pierre, rërection des phares, quais, etc., ont encore coûté environ $3,000,000.

164 LORD ELQIN. I185*

commerce des Etats-Unis passe par le Canada sans subir de droits. Cet état de choses est clairement ayantagenx à l'Angleterre, car, sans la moindre charge, les négociants anglais peuvent envoyer leurs marchandises à Chicago à aussi bon marché qu'à New- York."

Il n'y a que deux voies naturelles pour le transport des produits de l'Ouest, si l'on excepte celle du Mississipi, qui a de trop grands obstacles à surmonter i)our lutter avec les autres : ce sont celles du Saint-Laurent et de New- York par le canal Erié. La supériorité de la première est reconnue depuis longtemps ; les Américains l'admettent eux-mêmes. Elle est le débouché naturel des produits des Etats de l'Ohio, du Michigan, de riUinois, du Wisconsin, du Missouri et des autres Etats de l'Ouest, dont la population atteint actuellement près de 10,000,000 d'âmes. Elle ofire des avantages réels et des sûretés plus grandes que la voie de New- York ; elle est plus rapide et plus économique, et met Québec beaucoup plus près de LiverpooU et de Londres que ne Test New- York lui-même.

Le gouvernement canadien a donc compris les véritables intérêts de la province, en faisant du Saint-Laurent la plus belle ligne de navigation intérieure du monde entier. Grâce aux améliorations qu'il a fait faire, des vaisseaux de 400 tonneaux peuvent parcourir le fleuve d'une extrémité à l'autre (x). Cependant, tout en admettant que ces travaux sont une œuvre nationale, il faut reconnaître qu'ils ont été exécu-

(i) Un premier bâtiment fut expédié de Chicago à Liverpool en 1S47, <^vcc un chargement de 20,000 minots de grains.

tés en grande partie dans le Haut-Canada, et qu'ils ont particulièrement profité à la popula* tion de cette province, et au développement de ses ressources. De plus, on doit constater que le Bas-Canada n'avait pas besoin de canaux, pour assurer ses communications avec les principaux ports de l'Atlantique.

Jusqu'ici le commerce des grains de l'Ouest, par le Saint-Laurent, n'a pas été ce qu'il aurait dû être ; il est encore dans l'enfance. Il a cependant plus que doublé pendant les dernières années, tandis qu'il a diminué sur le canal Erié. '' Si cet état de choses continue ainsi, remarquait dernièrement le Globe de Boston, les résultats seront avant longtemps di sostreux pour les intérêts commerciaux de rilaion Américaine." Les Américains s'alarmeront encore davantage, lorsque les travaux, projetés pour l'élargissement des canaux canadiens et pour la construction de nouvelles voies ferrées, auront été exécutés.

Les Canadiens qui s'intéressent à la prospérité commerciale de la province, demandent depuis quelques années, que l'on fasse de nouveaux sacrifices, afin de permettre à des navires, d'un tonnage de neuf cents à mille tonneaux de se rendre à Chicago, et de transporter à plus bas prix, les produits en Angleterre et ailleurs sans transbordement. Le gouvernement fédéral a compris de quelle importance il était d'améliorer la navigation, et, à la session qui vient de finir, celle de 1872, il a proiK>sé de voter plus de deux millions pour commencer l'élargissement du canal Welland et de ceux du Saint-Laurent. Cette idée politique a été accueillie favorable* ment, et la législature lui a donné sa sanction.

166 LOBD ELOIN. [1850

Plusieurs million^ seront encore nécessaires à rachèvement de ces travaux.

Espérons que sous peu d'années, le commerce de rOuest se doublera et même se triplera, et le Saint-Laurent deviendra ce que la nature Ta fait. C'est alors que Ton jugera de l'immense avantage que procurera à la Puissance l'entière possession de ce commerce considérable.

La province et le gouvernement impérial ont encore exécuté à grands frais d'autres travaux, qui ont complété la navigation du Richelieu et de rOutaouais, affluents du Saint-Laurent.

Les canaux de Chambly et de Saint-Ours rendent la rivière Richelieu navigable, et permettent aux vaisseaux de se rendre au lac Champlain et de communiquer, au moyen du canal américain de Whitehall, avec THudson. Ces canaux ont coûté $*756,000.

Le premier endroit où la navigation de l'Outaouais a été amélioré est à Sainte- Anne, à l'entrée du lac des Deux-Montagnes. Le gouvernement canadien y a construit une écluse, qui permet à un gros steamer de na^niguer de Lachine à Carillon, au pied du Long-Sault, distance de 46 milles. Entre Carillon et ôrenville, se trouvent le Long-Sault et plusieurs autres rapides. Le gouvernement impérial y a construit les canaux de Carillon, de la chute à Blondeau et de Grenville, qui ont environ huit milles de longueur, et ont coûté un peu plus d'un million de piastres. La rivière est ensuite navigable jusqu'à Outaouais. La législature fédérale vient de voter une somme de $460,000, destinée à l'amélioration des canaux Grenville et Carillon. On a encore exécuté sur l'Outaouais et sur

d'autres rivières, de grands travaux tels que des digues, des glissoires, etc., pour favoriser la descente du bois de construction.

Le canal Rideau fait communiquer la ville d'Outaouais à celle de Kingston. Csl législature du Haut-Canada avait d'abord eu Tidée de construire ce canal, mais elle préféra ensuite améliorer la voie du Saint-Laurent, comm« étant celle qui est la plus naturelle au commerce. Le gouvernement impérial, désirant avoir le contrôle de ce canal pour des fins militaires, se décida à le construire. Projeté après la guerre de 1812, il ne fut commencé qu'en 1826. Six ans plus tard, il était fini. Ce magnifique ouvrage long de cent vingt-six milles, a coûté $4,500,000.

Il est bon de remarquer que les canaux ^ui ont été exécutés par le gouvernement impénal, sont aujourd'hui. la propriété de la province.

Le canal de la baie Burlington, dont la longueur est d'un mille, permet aux vaisseaux d'atteindre la ville de Hamilton. Il a coûté $432,000. Il y a encore le canal Desjardins pour lequel la province a dépensé $100,000.

On a encore projeté plusieurs autres grandes entreprises : un canal doit relier Outaouais au lac Huron ; un autre, celui de la Baie Verte, qui doit faire communiquer le Saint-Laurent avec la Baie de Fundy ; un troisième, celui de Caughnawaga, est destiné à unir le lac Champlain au Saint-Laurent. M. Young a beaucoup travaOlé à la réalisation de ce dernier ; il n'a pu encore gagner à ses idées ses adversaires, qui sont d'avis que ce canal sera nuisible aux intérêts commerciaux do la Province de Québec, et surtout de Montréal.

Les seuls changements qui eurent lieu dans le ministère La Fontaine, furent la retraite de M. Merritt. Celui-ci remit, au mois de décembre, son portefeuille de premier commissaire des travaux publics, parce qu'il difierait d'opinion avec ses collègues, sur la politique financière. M. Merritt avait de singulières idées sur les finances, qui furent considérées comme inacceptables, par les autres membres du cabinet. M. Bourret, le deuxième commissaire des travaux publics, le remplaça comme chef de ce départetement, tout en conservant la présidence du conseil exécutif. Nous avons déjà dit, que M. James Morris accepta la i)osition de maîtregénéral des postes, avec siège dans le cabinet. M. Morris, membre du conseil législatif, était un citoyen influent et respecté du Haut-Canada. M. Aillaly, ci-devant ministre, fut nommé, en 1851, assistant-commissaire des travaux publics, sans portefeuille.

Deux nouveaux députés firent leur apparition sur la scène politique : M. Letellier de St. Just, homme de talents remarqua blés, élu par le comté de Kamouraska, et M. W.-L. Mackenzie le chef des révoltés du Haut-Canada, lors des troubles de 183*7-88. Ce dernier alla renforcir le parti deargrU^ que Ton verra prendre bientôt une plus grande influence. M. Mackenzie suppléait à la médiocrité de ses talents, par l'activité de son esprit et la violence de ses actes : il aimait à faire du bruit, et professait hautement des doctrines démocratiques. Son rôle d'adversaire au puvoir oligarchique avait autrefois porté ses firuits ; mais avec le gouvernement responsable, il faillait autre chose que de faire de l'opposition à outrance.

1851] LORD ELaiN. 169

La dernière session du troisième parlement fut ouverte à Toronto, le 20 mai 1851. Lord Elgin félicita les chambres de la prospérité génénde qui régnait dan$ la province. Il suggéra entre autres choses de venir en aide à la construction des grandes voies ferrées, d'augmenter la représentation parlementaire, et d'effectuer des réductions dans les salaires de la liste civile.

L'adresse proposé par M. Dunbar Eoss, fut adoptée [sans division, dans une seule séance. C'était une chose inouïe dans les annales parlementaires.

Un des sujets qui occupèrent le plus l'attention des représentants fut la tenure seigneuriale. Depuis plus d'un quart de siècle, la demande de son abolition avait été répétée d'année en année ; mais en 1848, et les années suivantes, cette question avait été agitée plus fortement ; le peuple s'était assemblé et avait adressé à la législature de nombreuses pétitions, par lesquelles il demandait l'abolition entière du système seigneurial. La tenure était regardée plus que jamais, comme nuisible aux progrès de l'agriculture et de l'industrie.

A la session de 1850, la chambre s'était occupée de cette question importante, el M. LaFontaine avait proposé et fait adopter des résolutions qui devaient amener la suppression entière de ce système, et sa transformation en une tenure libre, tout en déclarant que ce changement ne pouvait se faire qu'en indemnisanC les propriétaires des seigneuries. Plusieurs discours remarquables avaient été prononcés sur le sujet.

M. LaFontaine admit que la tenure seigneuriale était un bon système pour l'établissement

d'un nouveau pays ; mais il déclara qu'elle était nuisible aux classes qui avaient le plus besoin d'encouragement, nuisible au progrès de l'agriculture et du commerce. " I^s .tentatives ^u'on a faites jusqu'ici, dit-il, ont été sans fruits, et les agitateurs ont fait tort aux seigneurs et diminué la valeur des seigneuries. Il est temps, afin de rendre justice aux deux parties, de détruire le mal dont on se plaint si fort Il y a des personnes qui veulent l'abolition sans indemniser les seigneurs ; mais la chambre doit se prononcer, et dire qu'il ne peut y avoir de commutation sans indemnité aux seigneurs pour toute la valeur de leurs droits, en prenant soin de ne pas imposer de fardeau trop lourd aux censitaires : cela ne peut être effectué sans que la commutation soit obligatoire"

M. Papineau censura la conduite de ceux qui agitaient l'abolition de la tenure seigneuriale. Il soutint que le seigneur était propriétaire absolu de ses domaines, et prétendit que les cours de justice avait toujours décidé que le taux des rentes était à la volonté du seigneur. " Cette tenure, contre laquelle on a tant crié, continua-^til, est fondée sur la sagesse et sur la justice ; et il est absurde de supposer que les seigneurs peuvent être forcés à concéder leurs terres bon

gré malgré Quand les propriétés des seigneurs

augmentent en valeur, ceux-ci peuvent augmenter la taxe, et personne n'a le droit de les restreindre. Trente personnes sur quatre mille ont profité de l'avantage offert par le Séminaire de Saint-Sulpice pour commuer ; c'est une preuve que le peuple du Bas-Canada ne désire pas l'abolition de la tenure seigneuriale. L'agitation ac-

tuelle n'a été créée que par des mendiants de

popularité Je suis un grand réformiste, dit-il

en terminant, pour les changements politiques nécessaires, mais je suis un grand conservateur pour la conservation du droit sacré de propriété." Il est bon de remarquer que M. Papineau était seigneur lui-même.

M. LaTerrière, autre seigneur, prit également la défense de la tenure, tout en désirant réformer les abus qui se commettaient. Il était d'avis que le peuple se plaignait plutôt des abus que de la tenure elle-même.

M. Cartier déclara que la partie de la province établie d'après la tenure seigneuriale, n'avait pas fait autant de progrès que celle qui avait été colonisées d'après le système de tenure libre. Les lods et ventes empêchaient les hommes prudents d'améliorer leurs proi^riétés, et mettaient des obstacles aux emprunts, parce que les réclamations des seigneurs passaient avant toute autre. Il ajouta que c'était autant l'avantage du seigneur que celui du censitaire, d'abolir la féodalité, et le moment était des plus propices pour l'effectuer.

M. Davignon, le principal chef du mouvement favorable à l'abolition de la tenure, dans le district de Montréal, et plusieurs membres firent des discours remarquables en faveur de la réforme seigneuriale. La question fut renvoyée à un comité chargé d'examiner les moyens propres à lui donner une solution satisfaisante.

Ce comité continua ses séances à la session de 1851, et prépara deux projets de loi. L'un définissait les droits respectifs des seigneurs et des censitaires, et faisait disparaître tous les abus ;

l'autre, introduit à la dernière heure, facilitait le rachat des droits seigneuriaux, et convertissait la tenure seigneuriale en tenure libre. Des débats longs mais paisibles eurent lieu, lors de la présentation de ces projets à la chambre par M. Drummond. MM. LaFontaine, Cauchon, Drummond et autres parlèrent en faveur, et MM. Gugy et L.-M. Viger se prononcèrent contre. Bien que ces projets de loi ne fussent pas présentés comme mesure ministérielle, les membres du cabinet se déclarèrent fortement en faveur de la commutation, forcée de la part des seigneurs, et volontaire de la part des censitaires, tout en donnant aux premiers l'indemnité que la justice et Téquité demandaient. On remit la considération de ces mesures à Tannée suivante, parce que la session était trop avancée, et que les seigneurs n'eurent pas le temps de venir plaider leur cause. MM. Baldwin et Cartier manifestèrent le désir do résoudre immédiatement la question seigneuriale et de prolonger la session dans ce but. M. LaFontaine s'y opposa, parce que les projets de loi ne réglaient pas définitivement la tenure seigneuriale Il ne voulait pas seulement réformer et I)erpétuer le système, mais Tabolir entièrement. Quelques députés favorables au règlement immédiat, voyant que M. LaFontaine voulait temporiser, par prudence, montrèrent du mécontentement, et allèrent jusqu'à formuler contre lui des accusations de trahison. M. LaFontaine fut blessé de ces attaques injustes ; ce fut une des raisons qui le décidèrent à laisser la vie politique.

Les travaux du comité, et les débats de la chambre prouvèrent que l'abolition du système seigneurial ne pouvait être différée longtemps,

1851] liOBD ELGIN. 163

et que cette question venait de faire un grand pas vers sa solution définitive.

M. LaFontaine soumit pour la troisième fois sa mesure, par laquelle il voulait porter la représentation nationale à cent cinquante députés. Elle fut rejetée faute d'une voix (56-18), et cette voix, comme en 1849, M. Papineau aurait pu la fournir, mais il préféra s'unir aux conservateurs avancés et aux clear-grUs^ adversaires de cette réforme si nécessaire surtout au Bas-Canada.

On discuta pour la première fois la confédération des provinces anglaises de l'Amérique du Nord. Ce fut M. Merritt qui proiK>sa une adresse à la reine, le priant de donner au gouverneur l'autorisation de convoquer une assemblée de délégués provinciaux, pour considérer et dresser un projet de constitution fédérale. Sept députés seulement, au nombre desquels était M. Henry Sherwood, votèrent ix)ur cette adresse. Ce dernier avait même publié une brochure favorable à la confédération.

Conformément à la recommendation d'un comité nommé à la session de 1850, le ministère présenta et fit adopter un projet de loi, qui réduisait le salaire des juges, des présidents des deux chambres et d'autres officiers publics. Cette mesure, modifiant la liste civile, fut sanctionnée par la reine. Les salaires de ces fonctionnaires furent cependant augmentes quatre années plus tard.

Un autre projet de loi ministériel qui fut adopté, réglait les élections contestées ; auparavant chaque province avait sa loi d'élections. Cette loi est encore en force dans la provmce de Québec. (S. R. C. ch. Y]. ^

164 liORD ELGIN. [1861

L'acte des écoles du Bas-Canada, passé en 1846, fut de nouveau amendé. Une des clauses nouvelles i>ermettait au gouverneur de nommer un certain nombre d'insi)ecteur6 d'écoles, qui allaient être d'un grand secours au surintendant ; car ce dernier, malgré sa bonne volonté, ne pouvait suffire à la surveillance des écoles qui augmentaient considérablement en nombre, aplanir toutes les difficultés, et faire face à l'opposition que l'on suscitait à l'opération de la loi. Nous devons remarquer, que les ennemis de l'éducation se portèrent, en 1850 surtout, à des désordres et même à des émeutes, notamment à Saint-Grégoire et à Saint-Michel d'Yamaska. La loi sévit sévèrement contre les émeutiers. Ceux-ci a\^ient été malheureusement conseillés par des démagogues, hommes sans principes, qui voulaient acquérir de la i>opularité, en conseillant au peuple de ne pas payer les cotisations. Cette sévérité eut un bon effet, et les quelques paroises encore rebelles au fonctionnement de la loi, firent dès lors leur soumission. Une autre clause pourvoyait à la création d'une école normale ; mais elle ne fut pas établie. Une nouvelle loi passée en 1856 pourvut à la fondation de trois écoles normales.

La législature pourvut par un acte, à ce qu'un recensement général et uniforme des deux Canadas fût fait en 1862, un deuxième en 1861, et ensuite à tous les dix ans. I^e recencement de 1851-52, fait d'après cette loi, porta à 1,842,265 âmes la population du Canada, et 890,265 au Bas-Canada. Le recensement de 1861 donna à la proviace le chiffre de 2,506,000 âmes.

Deux lois très utiles au Haut-Canada furent

encore adoptées ; celle de M. Hiucks, qui changeait les divisions territoriales, et celle qui abolissait la loi de primogéniture. lies libéraux considéraient comme injuste la loi de primogéniture, par laquelle lorsqu'un père mourait, tous ses biens passaient à Tainé de ses fils. Ils désiraient depuis longtemps la changer de manière que, dans ce cas, tous les enfants eussent une part égale des biens paternels. I^s conservateurs, au contraire, attachés aux vieilles institutions, la considéraient comme essentielle' au bonheur du peuple. Cette réforme, due à M. Baldwin, lut bien vue par la grande majorité des Hauts-Canadiens.

L'administration n'hésita pas à adopter Tentrt prise la plus gigantesque soumise jusqu'alors à la législature, en donnant l'appui et la respcnsabilité de la province à la construction d'un chemin de fer qui traverserait le Canada d'une extrémité à l'autre. Cette mesure rappelait l'acte de 1849, qui accordait la garantie provinciale à tout chemin de soixante-quinze milles, et limitant cette protection à cette voie qu'on appelerait le Grand Tronc. Los chemins du Qreai Western^ (4 de Montréal à Richmond, qui s'étaient prévalus des dispositions de l'acte de 1849, furent compris dans ce grand réseau, ainsi que celui de Québec à Richmond. Les travaux de ce dernier furent commencés en 1852.

Le même acte pourvoyait à la construction du chemin intercolonial. Des négociations eurent lieu à Toronto, en 1851, avec les autres provinces, et l'on conclut un arrangement, par lequel on s'engageait à suivre le tracé du major Kobinson. Le gouvernement impérial, par la

168 LOBD BLQIN. [1861

voix du comte Grey, avait promis une aide ou la garantie impériale. Mais en 1852, le ministère Hincks-Morin céda aux exigences du Nouveau-Bruuswick, eu changeant la route déjà adopté pour celle de la vallée Saint-Jean. Lorsque M Hincks et les délégués des provinces maritimes se rendirent en Angleterre pour régler les matières de détail, et assurer la garantie impériale, le nouveau ministre des colonies, Sir John Pakington, refusa l'aide promise, parce que la nouvelle route n'offrait pas, sous le rapport militaire, les mêmes avantages que celle du major Robinson. M. Hincks laissa le chemin intercolonial, et s'entendit avec des capitalistes anglais x>our la construction du Grrand Tronc, On a accusé M. Hincks d'avoir négligé en dernier lieu l'entreprise du chemin intercolonial, et même d'avoir assuré son insuccès, parce qu'il portait plus d'intérêt au Grand Tronc. Cette belle entreprise, qui aurait été si utile à la province, et surtout au district de Québec, échoua pour plusieurs années. Plus tard, nous verrons le gouvernement canadien renouer, à divers 3s reprises, les négociations ; mais le succès ne sera pas assuré avant l'avènement de la confédération.

Ce fut en 1851, que le Canada se trouva, pour la première fois, à communiquer avec les Etats- Unis par les voies ferrées. La ligne de Montréal à Saint-Jean fut continuée à Bouse's Point, où ellfi fut réunie, à la fin de 1851, au chemin de fer central de Vermont, qui communique avec la ville de Boston. Le chemin du Saint-Laurent et de l'Atlantique, qui relie Montréal à Portland, fut aussi inauguré en 1853. Ces chemins don-

1851] LORD ELOIN. 167

nèrent pendant l'hiver un débouché aux produits canadiens, et augmentèrent considérablement les rapports commerciaux. Au mois d'octobre 1851, eut lieu à Boston une fête splendide, le grand j'ubilé des chemins de fer^ en présence du Président Fillmore et de Lord Elgin, entourés des dignitaires des Etats-Unis et du Canada ; on y célébra l'union plus intime entre les deux pays.

La législature fit disparaître les droits de tonnage imposés sur la navigation, pour l'entretien des phares, et pourvut à ce que les dépenses fussent à l'avenir défrayées avec les fondas provinciaux. Elle destina $166,000 à la construction de plusieurs jetées et phares dans le bas du fleuve, $40,000 à la construction de glissoires sur le Saint-Maurice, et une autre somme de $472,- 000 à la réparation des canaux. Comme on le voit, le Bas-Canada n'était pas oublié par l'administration LaFontaine-Baldwin.

Le 31 août. Lord El gin vint clore la session, et félicita les chambres sur les mesures importantes qu'elles avaient passées. L'abolition de la loi de primogéniture, la nouvelle loi des chemins de fer, les actes concernant les élections contestées et le recensement, étaient les travaux les plus remarquables de la session de 1851.

Au milieu de la session, un vote très-regrettable causa la retraite de M. Baldwin du miniitère. Depuis quelque temps, l'opinion publique s'était prononcée contre l'existence de la cour de chancellerie dans le Haut-Canada, parce que, sans aucun doute, cette cour avait été mal jidministrée, dans les premières années qui suivirent son établissement. Lo peuple désirait son aboli-

168 LORD KLGIN. [1861

tion, et voulait par là assimiler les lois judiciaires du Haut^Oanada à celles de l'autre province, qui n'avait pas de cours d'équité.

M. W. L. Mackeuzie proposa la nomination d'un comité qui serait charjfé de rédiger un projet de loi destiné à la suppression de cette cour, et à la translation des i>ouvoirs d'équité, dans certains cas, aux cours de loi commune.

M. Baldwin s'opposa fortement àcettemctlon. Il allégua que la cour de chancellerie avait été remodelée en 1849, par le vote presque unanime des représentants ; que la nouvelle loi ne fonctionnait que depuis quelques mois, et qu'il fallait lui donner un temps d'épreuve suffisant. Il ne voulut pas même consentir à une enquête sur cette cour. Les autres ministres approuvèrent les opinions de M. Baldwin.

La chambre se prononça contre la motion de M. Mackenzie, sur une divisiou de trente-quatre contre trente, donnant ainsi une majorité de quatre voix en faveur des idées de M. Baldwin. Mais cette majorité fut acquise par le vote des membres du Bas-Canada. La plupart de ceux du Haut-Canada se prononcèrent en faveur de la motion Mackenzie ; plusieurs agirent ainsi sans raison, dans le but d'embarrasser le ministère ; quelques autres désiraient seulement établir une enquête.

- M. Baldwin considéra ce vote, comme un vote de non-confiance de la part de ses partisans. Il en fut blessé vivement. Il déplora. la division d'un parti qu'il avait formé avec tant de sacrifices, çt l'ingratitude de ceux qui le délaissaient. Il ne put supporter cette humiliation, et remit B3n portefeuille, affirmant par là et la ténacité

de ses convictions, et le principe par lequel les représentants d'une section de la province ne doivent pas iihposer leurs volontés à Tautre. M. Baldwin conserva cependant le portefeuille de procureur-général jusqu'à la nomination de son successeur.

Tous les Canadiens, sans distinction de partis, déplorèrent la retraite de ce grand homme d'état. Son plus redoutable adversaire, Sir Âllan McNab, fit même l'éloge de celui qui avait soutenu une guerre continuelle contre le Family Compact, et . regretta beaucoup la détermination qu'il venait de prendre. Le colonel Prince ne trouva pas la raison donnée par M. Baldwin suffisante pour justifier sa démission, et déclara que ses adversaires n'avaient pas été aussi scrupuleux.

M. Baldwin expliqua les motifs qui le décidaient à se retirer du cabinet ; puis il exprima sa reconnaissance pour la courtoisie et les bontés qu'on lui avait prodiguées, et conserva l'espoir que l'irritation qui s'était manifestée dans les débats, se calmerait bientôt. L'orateur rendit à ses collègues le tribut d'hommages dû à leur patriotisme, leur offrit encore ses services, et ajouta qu'il n'oublierait jamais la manière dont il avait été traité par les Canadiens d'origine française. La chambre se montra un instant attendrie des adieux qu'il fit à la politique dans les termes les plus touchants.

La conduite de M. Baldwin fut admirable ; nous y applaudissons de tout cœur. Lorsqu'un chef politique diffère sur un point important de la majorité de la représentation, ou bien encore lorsqu'il ne peut imposer ses vues que par le concours des députés d'une autre section, il doit

généralement céder ou se retirer. Les représentants d'une province ne doivent pas s'opposer aux demandes que r^lame la majorité des représentants de l'autre. Sous l'administration Viger- Draper, nous avons vu les mauvais résultats du système opposé, lorsqu'une majorité prise dans le Haut-Canada régla la question des biens des Jésuites et plusieurs autres, au détriment du Bas-Canada. Dans la question de la cour de chancellerie, les députés du Bas-Canada auraient probablement mieux fait de ne pas voter, plutôt que s'opposer aux vues des membres du Haut- Canada, afin de ne pas s'exposer à ce que ces derniers imposassent à leur tour leurs volontés au Bas Canada.

Le système de la double majorité, que M. Baldwin venait de sanctionner par sa retraite, était le seul moyen de rendre tolérable l'union de deux provinces habitées par des populations différant entre elles par l'origine, la religion, les lois et les usages. La majorité simple suffisait à la législation générale ; mais elle était injuste, lorsqu'il s'agissait d'une législation particulière à l'une des provinces. Cette distinction anormale, il est vrai, résulte de la i)osition que l'Union a faite aux deux populations.

M. Baldwin est sans contredit une de nos plus

belles figures politiques. Comme homme d'état

habile et prudent, comme avocat constitutionnel

et parlementaire, il n'eut pas de supérieur. En

toutes circonstances, il montra les vues d'un

'éritable chef politique, d'un homme conscien-

ieux, honnête et libéral. S'il chercha à dominer,

3 fut pour faire triompher une bonne cause, des

rincipes honnêtes et admis de tous. Admirateur

1861] LOltD ÏLGIN. 1*71

passionné de la constitution anglaise, il a con* stamment travaillé à en introduire les principes dans son pays d*adoption. Le triomphe du gouvernement constitutionnel fut surtout son ambition ; et c'est pour cela que le titre de Père du gouvernement resjnynsable lui a été décerné. Ce patriote parvint à abattre l'influence des chefs conservateurs, et les contraignit à se soumettre aux exigences du gouvernement responsable, et à respecter les vœux du peuple. Ce fut là son grand triomphe.

Nous avons été heureux de constater que M. Baldwin se montra Tami du Bas-Canada, autant qu'il était possible de l'être à un Haut-Canadien ; en retour, il reçut de cette province des preuves de sa reconnaissance, pour les bienfaits qu'il contribua à lui accorder.

Comme il est arrivé à plusieurs hommes illustres, les immenses services rendus à son pays par M. Baldwin furent payés d'ingratitude. Ce grand patriote fut honteusement répudié par ses anciens électeurs du comté de York, qui lui préférèrent le cleargrit Hartman, homme obscur et étalant partout ses principes démocratiques. La population du Haut-Canada et la presse surent apprécier la perte irréparable qu'ils éprouvaient par la défaite de M. Baldwin ; ils rendirent hommage à sa conduite honorable et patriotique, et espérèrent jouir encore de ses précieux services. Mais il refusa plusieurs fois dans la suite, de se porter candidat, et d^ monter sur le banc judiciaire ; il préféra passer le reste de ses jours dans le repos et la solitude. Cet homme distingué conserva toujours, dans la retraite, l'affection de ses amis et le respect de ses adversaires.

Nous terminons ces quelques remarques faites à la mémoire de ce grand citoyen, par la citation suivante, empruntée à journal anglais important :

" Nul homme public, dit ce journal, n'a commandé au Canada, dans son temps, un respect aussi général, que l'honorable M. Baldwin. Son intégrité était tellement au-dessus du soupçon, que jamais la calomnie n'osa souffler sur cette pure renommée. Il commandait au respect de tous les partis; son nom était une véritable puissance, il eut pu servir de ralliement aux débris dispersés du grand parti de la réforme." M. Baldwin mourut au mois de décembre 1858 au milieu de regrets universels.

Lorsque M. Baldwin remit son portefeuille, M. LaFontaine fit l'éloge de son collègue, et annonça son intention de se retirer de la vie publique aussitôt la session finie. A peine âgé de quarante-quatre ans, il était déjà dégoûté de la lutte et fatigué de la politique. Il avait été blessé du mécontentement qu'avaient montré quelques libéraux, parce qu'il n'allait pas assez vite dans la voie des réformes. M. LaFontaine se retira au mois d'octobre, de son propre mouvement, lorsqu'il était encore dans toute la vigueur de son intelligence et dans la plénitude de sa popularité. Après plus de vingt années de sa vie consacrées au service de ses concitoyens, il était sorti victorieux des luttes qu'il avait embrassées pour la conquête des libertés et des réformes populaires. Il était aussi respecté et aussi influent que jamais. Ses électeurs de Montréal lui en ionnèrent un témoignage solennel : ils lui ofirirent un magnifique banquet pour lui exprimer

toute la reconnaissance que lui méritait sa conduite politique. M. Ampère, de l'Académie Française, qui visitait le Canada, était présent à cette démonstration.

La retraite de M. LaFontaine, comme celle de M. Baldwin, causa un regret universel. Jamais chef politique n'avait joui a un si haut degré de la confiance et de l'estime continuelles de ses concitoyens. Lorsqu'il s'agissait d'une réforme, d'une mesure importante, tous comptaient sur sa prudence, sa sagesse et sa fermeté.

Comme nous l'avons déjà dit, M. LaFontaine avait accepté l'Union, tout en protestant contre les injustices qu^elle renfermait. Il était convaincu qu'une plus longue résistance au pouvoir ne pouvait que renouveler les malheurs de 183Ï-88 ; que le gouvernement constitutionnel serait pour ses compairiotes un rampart contre les empiétements de la population anglaise. Il avait compris l'essence de la constitution anglaise, et grâce à l'union de toute la population française et à l'alliance bienfaisante de M. Baldwin, il put parvenir au pouvoir, et prendre effectivement en mains la cause, de ses compatriotes. Le Bas-Canada sortit alors de l'état humiliant, où l'avaient placé l'acte d'union et l'administration des conservateurs ; il reprit, autant qu'il était l)0ssible dans ces circonstances, ce pied d'égalité auquel il avait droit, et conquit sa juste part d'influence.

M. LaFontaine occupe sans contredit le premier rang parmi nos gloires nationales. Il possédait toutes les qualités requises à un homme d'état distingué : habileté, profonde érudition, vaste intelligence, fermeté, vues larges, noble

It4 LORD ELGIN. [1851

désintéressement. Il aurait certainement brillé même sur un théâtre plus grand, si les circonstances Teussent permis.

Cepândant, cet homme, modèle de patriotisme sous tous les rapports, fut lâchement attaqué. La presse démocratique ne cessa de répéter qu'il avait sacrifié ses compatriotes, et vendu le Bas- Canada pour des titres, des honneurs ; attaque la plus injuste, lorsque Ton considère tous ses actes, sa vie publique comme sa vie privée : on n'y voit, en effet, qu'une vie pleine d'intégrité, d'abnégation et de générosité.

En laissant la haute position de chef du cabinet, M.LaFontaine reprit au barreau la seule place qui lui convînt. En 1853, il fut nommé juge en chef de la cour d'appel, poste devenu vacant par la mort de Sir James Stuart. La reine lui conféra, l'année suivante, le titre de baronnet, en même temps qu'à M. Robinson, juge en chef du Haut- J

Canada. C'est le plus haut titre qui ait jamais été conféré à un Canadien. Autrefois l'Angleterre se plaisait à accorder des titres honorifiques aux ennemis des Canadiens ; mais cette fois-ci, elle récompensait, dans M. LaFontaino, le véritable bienfaiteur du Bas-Canada.

Les honneurs rendus à Sir Louis-H. LaFontaine rencontrèrent l'approbation générale ; ils étaient une juste récompense des services signalés qu'il avait rendus à sa patrie. Comme juge, Sir Louis acquit la réputation de jurisconsulte éclairé, d'administrateur impartial de la justice. Il présida la cour seigneuriale, et en dirigea activement et savamment les travaux. Ses observations sur la tenure seigneuriale resteront comme un monument de sa science profonde du droit.

Sir Louis-H. LaFontaine avait des goûts littéraires, et aimait passionnément Thistoire de son pays. Au milieu des soucis de la politique, il s'occupait de recherches sur Tarchéologie ; ces travaux étaient pour lui une véritable jouis* sance. TJn autre de ses mérites était d'encourager les jeunes gens, qui se livraient à la politique, et de se montrer bienveillant envers eux.

Le ministère présidé par MM. LaFontaine et Baldwin, occupe sans contredit la plus belle époque de notre histoire. Ses actes sont là pour le démontrer. Sous l'égide de ces chefs habiles, Le Canada a fait un pas immense dans la voie des réformes administratives, et vers la prospérité matérielle.

Liladministration de la justice, dans les deux sections de la province, reçut une transformation heureuse ; le contrôle des postes fut cédé à la province, et le taux des lettres fut beaucoup diminué ; la loi de primogéniture disparut de la législation du Haut-Canada ; les lois d'élections et des écoles reçurent des modifications importantes ; les actes d'amnistie et d'indemnité cicatrisèrent les blessures faites par les malheurs I)olitiques de 1837-38. C'est encore sous leur administration, que le Saint-Laurent fat ouvert aux vaisseaux étrangers, que les canaux furent complètement terminés, que le crédit de la province, grâce à l'habileté de M. Hincks, fut rétabli, que la colonisation reçut une grande impulsion, par l'ouverture de nouvelles routes, et par l'octroi des terres incultes à bas prix, et qu'enfin l'heureuse politique des chemins de JTer fut inaugurée. Outre cela, les mêmes hommes firent les démarches préliminaires, qui devaient conduire

It6 LORD ELGIN. [1851

à l'abolition de la tenure seigneuriale et à la sécularisation des réserves du clergé protestant ; ils firent encore des tentatives, infructueuses, il est vrai, pour obtenir une représentation plus juste et un traité commercial avec les Etats-Unis. Telles sont les œuvres dues à ce ministère, pendant les trois années de son existence (1848-1851), voilà quel a été le résultat de l'alliance des libéraux ou réformistes des deux Canadas, et du triomphe complet de la responsabilité ministérielle. Pendant tout le temps que MM. LaFontaine et Baldwin furent au pouvoir, ils possédèrent la confiance des deux tiers des représentants. Ils sanctionnèrent encore le principe de la double majorité en n'imposant aucune mesure sectionnelle qui ne fût approuvée par la majorité ; ils traitèrent les deux sections de la province avec une égale faveur. Enfin, ils n'employèrent jamais de basses intrigues pour parvenir à leur but, et conservèrent toujours cette indépendance, qui devint leur gloire, et leur mérita le respect du public.

ADMINISTRATION DE LORD ELGIN (Fi/i.)

MINISTÈRE HINCKS-MORIN 1851. — GRAND TRONC. — MINISTÈRE M<^NAB-MORIN 1854. — SÉCULARISA- TION DES RÉSERVES DU CLERGÉ, ABOLI- TION DE LA TENURE SEIGNEURIALE.

Alliance des libéraux et des cleargritSy ministère Ilincks-Morin. — Elections de 185 1, observations sur les députés élus. — Session de 1852-53, M. John-S. McDonald élu président de la chambre. — Dissussion sur l'adresse, M. George Brovvn. — Ligne de bateaux à vapeur. — Le Grand Tronc et les autres chemins de fer, le Pont Victoria. — Etablissement d'un bureau d'agriculture. — I^i de la représentation, 130 députés. — Allocations, écoles des sourdsmuets. — Acte d'emprunt municipal du Haut-Canada. — Rappel des lois contre l'usure . — Projet de loi seigneuriale, rejeté par le coiiseil législatif. La réforme du conseil législatif discutée en chambre et demandée à la métropole. — Luttes au sujet des corporations religieuses, MM. Brown et Cauchon. — Voyage de Lord Elgin en Angleterre. — Visite de Mgr Bédini . — L'ex-moine Gavazzi. — Ouverture de la session, motions de non-confiance, le ministère Hincks-Morin en minorité. — Dissolution des chambres, élections générales de 1854. — Remarques sur la nouvelle représentation.— Ouverture de la session 1854-55. — M. Sicotte élu président de la chambre. — Défaite du ministère, sa retraite. — Coalition des libéraux et des conservateurs, ministèrs McNab- Morin. — Observations sur la coalition, discussions aux chambres. — Traité de réciprocité. — Loi du fonds d'emprunt municipal du Bas-Canada. — Allocations publiques. — Sécularisation des reserves du clergé. — Abolition de la tcnure seigneuriale, historique de la tenure. — Ajournement de la session. — Départ de Ix)rd Elgin, remarques sur cet homme d'état, résumé des aotes de son administration.

Après le vote sur la cour de chancellerie, M. Hincks et les autres ministres du Haut-Canada restèrent dans le cabinet, sur les instances de M. Baldwin, quoiqu'ils eussent perdu l'appui de

Vis LOBD ELaiN. [1861

plusieurs partisans ; ils ne voyaient aucun parti capable de former une forte administration. M. Hincks prit la direction des affaires du Haut- Canada, et fit connaître la conduite que lui et 838 collègues devaient tenir. Voyant que l'opinion publique était si opposée à la cour de chancellerie, il déclara qu'il était devenu nécessaire de faire une enquête. Il était désirable, à son avis, que les affaires ne fussent pas conduites en opposition aux désirs de la majorité d'une province. Il prévut que si la division continuait dans le camp des libéraux, elle mènerait à des combinaisons politiques, et exigerait des concessions mutuelles. M. Hincks se montra opposé à la dissolution de l'Union, à la Confédération des provinces, et à ce que l'équilibre des deux Canadas fût brisé, en donnant à l'un une plus forte représentation qu'à l'autre.

Après la session, M. Hincks travailla à rallier le parti cUargrit au parti libéral, plutôt que de céder le pouvoir aux conservateurs ou de s'allier à eux. Il se mit en communication avec le Dr. Rolph et M. Malcolm Cameron. Comme les chefs des deux partis ne différaient, quant à la politique généreâe, que sur des points peu importants en eux-mêmes, ils s'entendirent facilement sur les questions principales, celle de la cour de chancellerie, des réserves du clergé et des rectories,

M. LaFontaine se retira de la vie publique au mois d'octobre, et les autres ministres donnèrent aussitôt leur démission. Lord Elgin chargea alors M. Hincks de former une nouvelle administration. Celui-ci choisit pour son collègue dans le Bas-Canada M. Morin, qui, dans l'absence

de M. LaFontaine, était certainement le chef politique le plus populaire. Le 28 octobre 1851, les membres du ministère Hincks-Morin prêtèrent le serment d'usage.

Haut-Canada.

Hon. MM. Frs. Hincks, inspecteur-général des

comptes, " W.-B. Richards, procureur-général, H. C, " Malcolm Cameron, président du conseil

exécutif, " John Kolph, commissaire des terres, " James Morris, maître-général des postes.

Bas-Canada.

Hon. MM. A.-N. Morin, secrétaire-provincial, " L -T. Drummond, procureur-général, B. C, " John Young, commissaire des travaux publics, " R.-E. Caron, président du conseil législatif, " Etienne-P. Taché, receveur-général.

Le 12 novembre suivant, MM. Chauveau et John Ross furent nommés solliciteurs-généraux, sans siège dans le cabinet.

MM. Hincks, Taché et Morris étaient les seuls ministres qui eussent fait partie de Tex-ministère, à la fin de son existence. MM. Caron et Cameron avaient été membres de ce cabinet, lors de sa formation en 1848, et s'en étaient retirés depuis ; M. Drummond avait été aussi solliciteur-général. On peut dire que le nouveau cabinet était en somme une continuation de l'ancien. Aussi adopta-t-il les mêmes princii)es et le même pro-

180 LORD ELOIN. [1851

Samme. La sécularisation des réserves du clergé, bolitîon de la tenure seigneuriale et l'augmentation de la représentation furent les principales réformes qu'il eût en vue.

MM. Bourret, Leslie et Price s'étaient retirés en même temps que M. LaFontaine (^). M. Price. resta dans la vie privée, après avoir été, comme M. Baldwin, rejeté de ses électeurs. Cet homme intègre et influent avait pourtant rendu de grands services à son pays, et s'était montré l'ami constant du Bas-Canada.

En l'absence des chefs du ci-devant ministère, il était difficile de former, parmi les libéraux ou réformistes, une administration plus populaire, de trouver des noms qui inspirassent une plus grande confiance. Les nouveaux ministres comptaient parmi les membres les plus marquants du parti de la réforme. M. Hincks était un chef habile ; on le considérait, à juste titre, comme le plus grand financier de la province. Les qualités nombreuses de M. Morin, son intégrité, ses vastes connaissances, son patriotisme étaient reconnus par tous. Dans toute sa carrière parlementaire, qui comptaient déjà vingt années, comme ministre en 1842-43, et président de l'assemblée législative sous le troisième parlement, il s'était acquis l'estime, le respect et la confiance de tous les Canadiens, sans distinction d'origine ni de partis. M. Drummond, orateur distingué, allait déployer, dans sa carrière ministérielle, une belle

(i) M. Leslie a toujours continué à siéger dans la cliambre haute juFqu'à la confédération. Il fut nommé sénateur en 1867, et il s'occupe encore des affaires politiques dans la chambre fédérale. Il vient (Hiccomjilir (1872) la cinquantième année de vie publique ; ses amis lui ont, à cette occasion, présenté une adresse de félicitation.

1851] LORD ELOIN. 181

intelligence, une haute capacité de législateur, MM. Caron, Taché et Young étaient aussi connus par leurs talents, par leurs bons principes et par les services qu'ils avaient rendus à la province. Le nouveau procureur-général du Haut-Canada, M. Richard, était un des premiers jurisconsultes. MM. Rolph et Cameron, chefs des ultra-libéraux ou dear<];riês, ne professèrent pas les principes avancés ni les tendances démocratiques de plusieurs de leurs partisans. Le Dr Rolph, homme de la plus haute intelligence et orateur distingué, avait joué, avant TUnion, un rôle important dans la politique du Haut-Canada. Il avait longtemps agi de concert avec M. Baldwin. M. Cameron fit d'abord difficulté d'accepter la présidence du conseil exécutif, parce qu'Ù avait déclaré que cette place était une sinécure. On créa un département de l'agriculture, des statistiques et de rémigration, et on lui en donna la direction avec la présidence du conseil. M. Cameron accepta alors ces deux emplois. La création de ce nouveau département était d'une grande utilité ; mais on le devait à une exigence politique, pour s'assurer de l'appui d'un député que l'on croyait indispensable à l'existence du ministère.

Malgré leur» talents incontestables, il faut avouer pourtant que MM. Hincks et Morin n'avaient pas sur la représentation cette influence, ce prestige que possédaient MM. LaFontaine et Baldwin. M. Hincks avait beaucoup d'ennemis dans le Haut-Canada ; aussi verrons-nous que malgré ses efforts pour se concilier l'élément radical, son parti sera toujours d'une grande faiblesse. Il manquait à M. Morin l'esprit d'initia-

tive et l'énergie, qualités essentiellement nécessaires à un chef politique ; mais, grâce à l'union qui régnait encore parmi les libéraux du Bas- Canada, M. Morin sera toujours soutenu par une forte majorité.

" M. Morin, dit un de ses biographes (M. CauchQn),avait trop de modestie et pas assez d'énergie pour devenir chef de parti. Le fait est qu'avec une intelligence hors ligne et une instruction à coup sûr supérieure à celle de M. Papineau, et en plusieurs choses à celle de M. LaFontaine même, il se contenta toujours de suivre les drapeaux de l'un et de l'autre de ces hommes politiques. Il n'eut jamais son drapeau à lui, même dans les jours où il marchait en apparence à la tête du parti bas-canadien."

Le parlement fat dissous le 6 novembre ; les quatre années de son existence étaient expirées. Les élections se firent dans les deux mois suivants, avec une tranquillité que l'on n'avait pas vue depuis longtemps ; la franchise électorale fut exercée, à peu d'exceptions près, sans autre excitation que celle des discussions paisibles entre les partis.

Le résultat des élections donna dans les deux provinces réunies une majorité ministérielle presque aussi forte que celle de l'administration précédente. Tous les ministres furent élus, M. Hincks dans deux comtés. Dans le Bas-Canada, le parti ministériel remporta plus des trois quarts des élections ; les candidats ultra-libéraux ou démocratiques furent battus presque partout (i).

(i) MM. J.-B.-E.Dorion, Dessaules, Barthe, Fournier et DeWitt, fureat au nombre des candidats liljéraux-démocrates qui perdirent leur élection.

1851] LORD ELOIN. 188

M. Papineau fut vaincu à Montréal ; mais il fut élu quelque temps après par le comté des Deux- Montagnes. Le Haut-Canada ne donna au ministère qu'une faible majorité. L'élection prouva que les conservateurs n'étaient pas des adversaires à dédaigner, et que les libéraux devaient déployer toute leur activité et maintenir l'union, s'ils voulaient conserver le pouvoir. Les électeurs refusèrent de confier des mandats à plusieurs chefs des deux partis, MM. Caley, Henry Sherwood, George Sherwood et J. H. Cameron, conservateurs, et MM. Baldwin et Price, libéraux (i).

(i) Députés élus aux élections générales de 185 1 :

Beauharnois * Ovide Leblanc.

Bellecbasse Hon. Jean Chabot.

Berthier Joseph-H. Jobin.

Bonayenture David LeBoutillier.

Brockville George Crawford.

Bytown Daniel McLachlin.

Carleton Edward Malloch.

Chambly Louis Lacoste.

Gliamplain Thomas Marchildon.

Comwall Roderick McDonald.

Deux-Montagnes W.-Henry Scott.

Dorchester François Lemienx.

Drummond John McDougall.

Dnndas Jesse Wright Rose.

Durham James Smith.

Essex John Prince.

Frontenac Henry Smith.

iiaspo Robert ChrisUe.

Glengary John-Sanfield McDonald.

Grenville William Patrick.

Haldimand Wm.-Lyon Mackenzie

Halton John White.

Hamilton Sir Allan-N. McNab.

Hastings Edmnnd Mumey .

Hnntingdon Jean-Baptiste Varin.

Huron Hon. Malcolm Cameron.

184 TiORD ELGIN. [1851

On remarque plus que jamais Tinconstance politique des Hauts-Canadiens, en préférant MM. Brown, Mackenzie et Hartman à des hommes aussi intéressés et dévoués que MM. Baldwin et Price, auxquels ils devaient la liberté constitutionnelle et la législation heureuse du dernier parlement. " Ces chefs comme le disait M. Brown lui-même, dans son adresse électorale, ont pendant presque vingt ans servi leur pays fidèlement ; ils ont combattu le combat du peuple, et

Kamoaraska Jean-CharleR Chapais.

Kent . * George Brown.

Kingston Hon. John À McDonald.

Lanark James Sliaw.

Leeds Hon. W.-B. Richards

Leinster , Hon. Louis-Michel Viger.

Lennox et Addington Benjamin Scymonr

Lincoln Hon. W.-H. Merritt.

L'Islet , Charles-François Fournier

London Thomas-C. Dixon.

Lotbinière Joseph Lanrin.

Mégantic John-O. Olapham

Middlesex Crowell Wilson

Missisqnoi Senaca Paige

M ontmorencj Joseph Cauchon

Montréal (cité) Hon John Young.

** William Badglt-y

Montréal (comté) Michel. F Valois.

Niagara Hon. Francis Hincks.

Nicolt t. • , • Thomas Fortier,

Norfolk Hon. John Rolph.

Northumb<ir1and Asa-A. Bumham

Outaouais Jolm Kgan

Oxford Hon. Francis Bincks.

Pdterborough John Langton. '

Portnenf Ulric-Joseph Tcssier.

Prescott Thos -Hall Johnson.

Prince-Edouard David-B. Stevenson.

Québec (tité) George-Okill Stuart.

" Hyppolyte Dubord.

Québec (comté) Pierre J -O.-Chauyeau.

Richelieu Antoine-N. Gouin.

Rimouski J.-Charles Taché.

bien que nous puissions différer avec eux, et penser qu'ils vont trop vite ou trop lentement, celui qui nie qu'ils ont droit au respect et à la reconnaissance du parti, qu'ils ont défendu si longtemps et avec tant <Je succès, n'est pas un vrai réformiste."

Près de la moitié des représentants étaient nouveaux dans la politique. MM. Young, Okill Stuart, Sicotte, Tessier, Brown, Chapais, Langton, Gamble et Crawford, se faisaient surtout remar-

Rotiville Joseph-Napoléoo Poulin.

Russell George-B. Lyon.

Sagnenaj , Hon. P. de Sales LaTerrière.

Shefford Hon. Lewis-T. Drammond.

Sherbrooke (ville) Edward Short.

Sherbrooke (comté) John- 8. Sanborn.

Simcoe Hon. Wm.-B. Bobinson.

Stanstead H.>B. Terrill.

Stormont William Mattice. .

Saint-Hyacinthe • • • • Louis- Victor Sicotte.

Saint-Maurice Joseph-Edouard Turcotte.

Terrebonne Hon. Aug.-N. Morin.

Trois-Riyières Antoine Polette.

Toronto » . . . . George-P. Bidout.

" William-H. Boulton.

Vaudreuil Jean-Baptiste Mongenais.

Verchères George-Etienne Cartier.

Waterloo Adam-J. Fergusson.

Welland Thomas-C. Street.

Wentworth David Christie.

Yamaska Pierre-B. Dumoulin.

York (Nord) Joseph Hartman.

York (Sud) John-W. Gamble.

York (Est) Amos Wright.

York (Ouest). George Wright.

M. Scott étant mort peu après son élection, le comté des Deux-Montagnes choisit PHon. M. Papineau

M. Hincks, élu dans les deux divisions de Niagara et d'Oxford, opta pour cette dernière. La ville do Niagara choisit M. J.-C. Morisson pour son représentant.

En 1853, M. T.-L. Terrill fut élu pour Stanstead, et M. Galt, pour la ville de Sherbrooke.

quer ou par leurs talents, ou par leurs positions honorables. Les hommes distingues de chaque parti étaient nombreux, et en jetant un coup d'œil sur la liste des députés, on voit que les électeurs avaient été heureux dans leur choix.

Trois nouveaux conseillers législatifs furent nommés en 1862, M. N.-F. Belleau, maire de Québec, M. C. Wilson, maire de Montréal et M. Louis Panet.

Le quatrième parlement du Canada fut ouvert le 19 août 1852, à Québec, l'ancienne capitale de la province. Quinze années s'étaient écoulées depuis la dernière réunion des mandataires du peuple sur ce théâtre des anciennes luttes politiques.

Ce fut M. John-Sanfield McDonald, que rassemblée législative choisit pour son président, par un vote de cinquante-cinq contre vingt-trois ; la minorité se composait en grande partie des conservateurs. M. McDonald, réformiste de talents distingués, avait été solliciteur-général sous l'administration LaFontaine, et avait rendu des services signalés à son parti, depuis son entrée en chambre en 1841.

Le discours du trône embrassait les plus grandes questions politiques du jour : la tenure seigneuriale, les réserves du clergé, l'augmentation de la représentation, l'extention du sufirage, l'agriculture et la colonisation, enfin l'établissement d'une ligne de vapeurs océaniques.

L'adresse, proposée par M. Sicotte, donna aux députés l'occasion de discuter longuement la politique du ministère, et les questions mentionnées dans le discours oflSlciel. Tous les paragraphes furent votés à l'unanimité, à part ceux des

réserves du clergé et de la tentire seigneuriale, qui furent adoptés néanmoins à une majorité très-forte.

M. Hincks donna des explications sur la formation du ministère dont il était le chef, développa la iK>litique financière de la province, et se prononça pour la sécularisation des réserves du clergé. Il voulait promouvoir toutes les réformes utiles, et suivre la voie du progrès ; il comptait sur l'appui de tous les libéraux pour les exécuter. M. Morin déclara qu'il aurait beaucoup préféré ne pas être appelé à faire partie du cabinet, et qu'il n'y avait consenti que par un profond sentiment du devoir. Ai>rès avoir rendu hommage au patriotisme des membres du ministère LaFontaine, il démontra la nécessité d'augmenter le nombre des représentants et de régler la question des réserves ; mais aucune idée socialiste ne devait présider au règlement de cette dernière ; il ajouta que la chambre aurait encore à s'occui)er delà reconstitution du conseil législatif. M. Papineau se déclara hostile au ministère Hincks-Morin, qui, semblable à l'administration précédente, disait-il, donnait le même exemple de corruption. Il contredit l'assertion faite dans le discours du trône, que la province était tranquille et prospère. MM. Chabot, Drummond, Cartier, Turcotte, Chauveau et autres, défendirent l'administration et sa politique.

M. Cauchon ne vota pas contre l'adresse, parce qu'elle ne contenait rien de contraire à ses principes ; mais il condamna l'alliance de MM. Hincks et Morin avec les clearg^rUs. Lors de la formation du ministère, on lui avait offert le poste d'assistant-secrétaire provincial ; n'ayant pas confiance

188 LOBD ELGIN. {1852

dans la nouvelle administration, il l'avait refusé. Il était d'opinion que M. Hincks n'aurait pas dû s'allier aux cleargrits, qui professaient des idées démocratiques et socialistes, et qui montraient de la haine contre les catholiques. Il accorda dès lors sa sympathie aux conservateurs, préférant leur alliance à celle des libéraux avancés.

M. Brown ne trouva pas satisfaisantes les explications données par M. Hincks sur la formation du ministère ; il condamna la conduite du premier ministre, et il ridiculisa la position de M. Cameron. Il préférait, cependant, conserver le ministère du jour, que d'avoir une administration conservatrice. Cette déclaration ne remi>êcha pas, toutefois, de faire une guerre presque continuelle aux membres du cabinet, de concert avec M. Mackenzie et quelques autres cleargrits.

M. G-eorge Brown, natif d'Ecosse, était arrivé jeune au Canada, où il publia le Globe, journal qui prit une grande importance. Doué ^s plus grands talents et d'une forte énergie, amateur du travail, il acquit bientôt des connaissances variées, et se fit remarquer comme journaliste. Il prêcha d'alord l'alliance des réformistes avec les Français du Bas-Canada, et loua ces derniers de la consistance et de la fermeté de leurs principes. Enfin, il se montra l'ardent partisan de MM. LaFontaine et Baldwin, et défendit leur i)olitique avec le plus grand talent.

Après la retraite de M. Baldwin, en 1851, il abandonna ses anciens amis. Fuis il commença sa célèbre croisade religieuse, et inscrivit sur son nouveau programme — point de distinction ecclésiastique, de corporations religieuses, d'allocations sectaires ni d'écoles séparées. — Ce déma-

1852] TX)RD ETXHN. 189

gogue passionné et ambitieux, qui avait jusqu'alors parlé des catholiques avec respect, ue cessa, depuis cette époque, de les injurier, et d'outrager leur clergé et leurs institutions. Il représenta les Français du Canada comme des hommes ignorants, haineux, se laissant conduire I>ar leur clergé et conspirant la chute du protestantisme. Son journal, très en vogue dans le Haut-Canada, répandit ces mensonges, et le peuple y puisa son éducation i)olitique. M. Brown acquit une grande popularité au niojen de ce fanatisme religieux. Nous le verrons bientôt s'emparer d'une nouvelle arme, la représentation repartie d'après la population, afin d'exciter les préjugés populfùres et de dominer plus facilement sur le Bas-Canada.

Cette mémorable session fut divisée en deux parties, par un ajournement qui commença le 10 novembre 1862, et qui se prolongea jusqu'au 14 février suivant.

Les députés discutèrent encore d'une manière sérieuse la question des réserves du clergé. Ils votèrent, à une forte majorité, une adresse à la reine, dans laquelle ils réclamaient, d'une manière énergique, le droit de régler la question suivant leurs désirs, et se i)laignaieut de ce que le gouvernement impérial avait refusé d'accéder à la demande de la législature et de le rappeler Tacte de 1840. Dans les débats, les ministres et la plupart des députés se déclarèrent favorables à la sécularisation des réserves.

Le ministère de lord Derby ayant, en 1853, fait place à celui de lord Aberdeen, ce dernier reconnut le droit qu'avait la législature coloniale de disposer des réserves du clergé. Le parlement

190 LORD ELÔIN. [1852

impérial autorisa, par une loi, le parlement canadien à abolir ces réser\es, à condition que les membres du clergé, qui recevaient des salaires provenants des revenus des terres réservées, continuassent à en jouir jusqu'à leur mort.

Le ministère Ilincks-Morin fit, en 1852, les premières démarches pour établir une ligne régulière de vaisseaux à vapeur entre l'Angleterre et le Canada. A sa recommandation, la législature alloua une somme annuelle de JC19,000 sterling, destinée au service^ des malles. Une compagnie anglaise, celle de MM. McKean, McLarty & Cie., obtint le contrat, et commença le service au printemps de 1853 (i). Ce contrat ayant été annulé en 1855, le gouvernement eu passa un autre avec la célèbre compagnie des vapeurs océaniques de Montréal, que les propriétaires, MM. Edmonstone, AUan & Cie., venaient de former. Le subside fut alors élevé à i524,000, et lorsque plus tard, la compagnie rendit le service hebdomadaire, la subvention fut portée à i:55,000 courant.

La législature s'occupa aussi des chemins de fer d'une manière très-active. C'était la grande question du jour. Nous avons déjà dit, que la loi de 1851 limitait la garantie de la province, pour la moitié du coût, à un chemin qui traverserait toute la province, et qu'on appellerait le Grand Tronc. On limita cette ligne à la Rivièredu-Loup à l'est et à Sarnia à l'ouest. Dans les sessions de 1851, 1852 et 1853, les lignes de Québec à Richmond, de Québec à la Rivièr^-du- Loup et de Toronto à Montréal furent incorpo-

(i) Les steamers employés à cette première ligne étaient le Cleopatra^ le Gencnfa, le Lady Egîintony et le Sarah Sands.

rées ayec la garantie de <£3,000 par mille, comme faisant partie du Grand Tronc.

Le gouvernement refusa^ à la demande de plusieurs députés du Bas-Canada, d'accorder la garantie provinciale au chemin de la Rive Nord, entre Montréal et Québec. MM. Cauchon, Stuart et Tessier s'intéressèrent beaucoup à ce chemin ; ils démontrèrent que le Bas-Canada avait droit à la garantie provinciale, parce qu'on avait favorisé le Haut-Canada d'une plus longue ligne que l'autre province ; ils demandèrent pour les 300,- 000 âmes de la rive nord les mêmes faveurs que Ton accordait à la population de la rive «sud. Le gouvernement considéra ce chemin comme étant plutôt d'un intérêt local que provincial, et déclara que ce serait mettre le crédit du pays en danger que d'accorder la responsabilité, promise à d'autres lignes. Nous avons aussi mentionné que M. Hincks, après avoir rompu les négociations au sujet du chemin intercolonial, se mit en relation avec des capitalistes anglais. La société Peto, Brassep, Betts et Jackson entreprit la construction du Grand Tronc, Les associés avaient auparavant envoyé M. Jackson, accompagné de M. Ross, ingénieur ; et c'est sur leur rapport favorable, qu'ils entreprirent ces grands travaux.

Fendant la présente session, la législature amalgama, par un acte, toutes les compagnies de la ligne du Grand Tronc, et incorpora la Compagnie du Grand Tronc pour construire la partie qui s'étend de Montréal à Toronto. La compagnie avait le pouvoir de construire le pont Victoria, et était autorisé à louer la ligne américaine de Portland, qui se réunissait aux chemins de fer canadiens. Cette ville devint le port de mer que

192 LOED ELGIN. [1852

fréquentèrent les yaisseaux océaniques canadiens pendant la saison de Thiver.

La compagnie commença ses travaux avec une grande activité. La partie comprise entre Québec et Richmond fut terminée en 1854 ; celle de Montréal à Toronto fut inaugurée en 1856. Quatre ans plus tard, en 1860, le Grand Tronc, * y compris le pont Victoria, était terminé dans tout son parcours, et s'étendait de la Ri^nère-du- Loup à Test, et à Samia et au Détroit, du côié de Touest Cette magnifique voie ferrée parcourt donc presque toute la province, et fait communiquer lea villes et villages principaux du Canada avec les Etats-Unis (1). Il est vrai qu'il a coûté à la province $16,000,000 environ ; mais les actionnaires y ont en même temps dépensé $60,000,000. La province ayant encore accordé $56,000,000 aux chemins du Grand Ouest (Grreat Western) et du Nord (Northern Railway) par la loi de 1849, la somme fournie aux chemins de fer, par le parlement, se monte donc à $21,- 000,000. On estime à $100,000,000 la somme totale dépensée pour les 2,000 milles de chemins de fer construits jusqu'en 1862 ; ces chemins ont été exécutés en dix années, si l'on calcule qu'en 1852, il n'y avait encore que deux cents milles de chemins de fer complètement terminés.

Outre la plus magnifique voie de communication navale dans l'intérieur, le Canada possédait alors un réseau de chemins de fer, qui pouvait

(i) L'embnincheiTient irArthabaska aux Trois- Rivières fut inauguré en décembre 1864. Ce chemin fut dû aux efforts et aux sacrifices de M . Turcotte, qui contribua beaucoup au succès du district de Trois- Rivières et de la ville, et qui perdit sa fortune et sa santé au succès de cette oeuvre.

être comparé avec avantage avec plusieurs vieux pays de VEurope. Il se trouva avoir dépassé la Russie, l'Espagne, l'Italie et la Belgique.

L'encouragement accordé par la province contribua à augmenter considérablement la dette publique. Mais remarquons que ces chemins n'auraient pu se faire sans le concours de la province ; considérons leur valeur, l'activité et le développement qu'ils ont donnés au commerce, à l'industrie et surtout à la colonisation. Car avant ces chemins, on ne pouvait facilement voyager que pendant la saison d'été ; on ne pouvait tirer partie des productions du sol que pendant le temps de la navigation. Ces travaux ont donc augmenté la valeur des produits. La richesse publique et le bien-être dfes individus se sont accrus dans une plus grande proportion. Nous devons conclure que la politique des chemins de fer, qui a été inaugurée par M. Hincks, et contre laquelle beaucoup de personnes se sont alors récriées, a été heureuse dans ses résultats, et a fait la prospérité de la province.

Un mot maintenant sur le pont Victoria, qui fait partie du G-rand Tronc. Cette entreprise gigantesque, chef-d'œuvre d'industrie des temps modernes, relie les deux rives du Saint-Laurent, à Montréal, et à contribué considérablement au progrès matériel de cette ville. Déjà, en 1846, M. Young avait conçu l'idée de cette utile entreprise. Le plan en est dû à un ingénieur canadien, M. Thomas-C. Keefer, qui fit la première exploration, et prépara un rapport démontrant la possibilité de sa construction, à la pointe Saint-Charles, à l'endroit même où il a été bâti. Sa construction dura cinq années. Il fut inau-

194 LORD ErX3HN. [1852

gtiré, en 1860, par le Prince de Galles, lors de sa visite au Canada (1).

Le Q-rand Tronc et le pont Victoria ont en grande partie fait la prospérité de Montréal, et amené dans cette place le commerce de l'Otiest, comme le creusement du lac Saint-Pierre a fait de cette ville un port maritime et un terminus de la navigation transatlantique. Il faut avouer que Montréal a toujours eu pour représentants des hommes capables, influents, et tous pleins d'énergie. MM. Cartier, Young et Holton sont au nombre de ceux qui ont contribué le plus efficacement à son développement et à ses progrès.

Le premier chemin à lisses dans le Haut- Canada, est celui d'Erié et d'Ontario, ouvert en 1839 comme chemin à lisses tiré par des chevaux. On y plaça un engin en 1854.

Le chemin de fer du Nord (Norllm-n Raiiwai/,) qui relie Toronto à Bradford, fut le premier grand chemin de fer construit dans le Haut- Canada. Il fut ouvert en 1853, et prolongé à Collingwood, deux ans après. Ce chemin dont la longueur est de quatre-vingt-quinze milles a coûté à la province $2,311,600.

Le Great Western, qui s'étend de Hamilton à Windsor, a une longueur de 345 milles, y compris les embranchements, et fut terminé en 1858. La partie de Hamilton à London fut ouverte en 1853. Cette voie se relie, à Niagara, avec les chemins américains, et a coûté $2,810,000 à la province.

(i) La longueur de ce pont est de 9,184 pieds ; il a 25 arches, dont 24 de 242 pieds et une de 330, et a coûté ;^i,4CX),ooo. Les ingénieurs furent MM. Robert Stevenson et Ross, et leconstnicteor du pont, M. James Hodges, pour le compte des contracteurs du Grand Tronc.

1852] LORD ELOIN. 196

Parmi les autres chemins se trouvent celui de London et de Port Shanley, long de yingt-quatre milles, ouvert en 1856 ; celui de Welland, long de vingt-cinq milles, entre le lac Erié et Ontario, inauguré en 1859 ; celui de Cobourg et Peterborough, long de ving-huit milles, ouvert en 1854 ; celui de Brock ville et d'Outaouais, long de soixante-trois milles, inauguré en 1859 ; celui de Buffalo et du lac Huron, dont la longueur est de cent soixante milles, et qui s'étend du lac Erié à Godéric, sur le lac Huron. Ce dernier fut terminé en 1858.

Au nombre des autres mesures ministérielles, sanctionnées pendant la première partie de la session, se trouve encore celle qui pourvoyait à rétablissement d'un bureau d'agriculture, amendait et refondait les lois relatives à l'agriculture. Cet acte créait dans le Bas-Canada une chambre d'agriculture, semblable à celle qui existait depuis quelques années dans le Haut-Canada, et statuait qu'il se tiendrait chaque année upe exposition générale. Le ministre d'agriculture était le président des deux chambres, et les membres des ces chambres devaient être élus par les diverses sociétés agricoles. La mission de ce ]>ureau important était de faire le recensement de la province, de recueillir les statistiques agricoles et les informations des sociétés, d'encourager la culture du sol, par l'établissement de fermes modèles i»t d'écoles d'agriculture. Comme le statuait la loi de 1845, le gouvernement s'engageait à tripler les sommes souscrites par chaque société agricole. La population devait retirer de grands avantages de cette mesure, qui fut passée par le vote des trois quarts des représentants.

196 LORD ELGIX. [185S

Cet acte fut remplacé par celui de 1857,* qui en est une copie, avec certaines modifications.

L'amélioration du système agricole était un des plus pressants besoins. C'était par le moyen des sociétés d'agriculture, par les expositions annuelles dans les comtés, par l'exposition provinciale, par l'établissement des fermes modèles, par la propagation des journaux et des livres agricoles, que l'on pouvait espérer activer l'émulation parmi les cultivateurs, faire cesser la routine et faire pratiquer les améliorations modernes. Des hommes éminents par leur science et par leur expérience, démontrèrent, dans leurs écrits, les richesses et les ressources que les cultivateurs pouvaient retirer de leurs terres. M. Evans, ncmmé secrétaire du nouveau bureau d'agriculture, est un de ceux qui ont contribué puissamment au progrès de cette branche principale de l'industrie canadienne. D'autres citoyens firent de grands services pécuniaires pour donner des renseignements aux agriculteurs, et pour leur prêcher un exemple salutaire.

La session fut reprise le 14 février 1853. Une des premières mesures que la législature passa, fut celle de la représentation. Le ministère La Fontaine-Baldwin avait tenté, sans succès, de la faire adopter pendant les trois sessions précédentes. Cette mesure, qu'expliqua M. Morin, lors de son introduction en chambre, obtint le concours de cinquante-huit députés à sa deuxième lecture. Les adversaires se composaient de MM. Brown et Mackenzie, cleargrits, et des conservateurs Sir Allan McNab, John -A. McDonald, Badgley, Robinson, etc. Ils votèrent contre cet acte de justice, parce qu'ils voulaient que la

représentation fût repartie d'après le chiffre des habitants.

Il est étonnant de voir les chefs conservateurs continuiBr si longtemps leur politique injuste envers le Bas-Canada, lorsqu'ils cherchaient à faire alliance avec les libéraux de cette province. Tant que la population du Bas -Canada avait dépassé celle du Haut, ils avaient été les défenseurs de l'égalité de la représentation ; mais lorsqu'ils virent que le dernier recensement donnait auelques mille âmes de plus au Haut-Canada, s s'empressèrent de demander un i)lus grand nombre de représentants.

Au conseil législatif, la mesure réunit une voix de plus que les deux tiers. Huit conseillers, MM de Èoucherville et Ferrier entre autres, votèrent contre la troisième lecture.

Le nouvel acte portait le nombre des députés de quatre-vingt-quatre à cent trente, dont soixante-cinq pour le Bas -Canada et soixantecinq ix)ur le Haut-Canada. Il séparait les comtés populeux, diminuait l'influence des i>etites villes, et établissait par là une représentation plus juste ; chaque localité était, autant que possible, également représentée. Il rendait encore la chambre plus indépendante ; car il est plus difficile d'influencer un corps délibératif, lorsque le nombre de ses membres en est plus considérable.

On sait que, par l'acte d'union, des comtés populeux avaient été réunis, tandis que d'autres, avec une i)opulation moindre, avaient été divisés et que des villes de 2000 à 4000 âmes avaient eu le privilège d'élire un député. La représentation avait été répartie d'une manière si injuste, que six comtés du Canada, avec une population de

150,000 âmes n'avaient que le même nombre de représentants de cinq villes et comtes, dont la population totale ne dépassait pas 20,000. Cette grave injustice avait été une des causes de mécontentement contre la constitution de 1840 ; elle se trouva effacée par cet acte, dû au ministère libéral Hincks-Morin.

Les partisans de la représentation proportionnelle au chiffre des habitants tentèrent une deuxième fois de parvenir à leur but. Ils proposèrent de rappeler la clause de l'acte d'union qui exigeait le concours des deux tiers des membres de la législature pour changer le chiffre des députés. Cette motion, faite par M. Brown, réunit vingt-deux conservateurs et libéraux démocrates, au nombre desquels était M. Dubord.

Un autre acte présenté par le ministère étendait la franchise électorale à un certain nombre de citoyens, privés jusqu'alors du droit de vote. Il ne devint pas cependant en force, et fut remplacé par la loi de 1855.

Une autre loi importante réglait le cours monétaire, et introduisait le système ûécimal, tout en conservant celui de louis, chelins et deniers. Il fut sanctionné par la reine, et devint en force en

Au nombre des allocations qui furent votées pendant la session, on remarque, — $200,000 pour l'amélioration de la rivière Outaouais, $440,000 pour divers travaux sur le Saint-Laurent (canaux, jetées et phares). Une somme de $100,000 fut destinée à la construction du chemin de Témis- ^couata, qui fait communiquer le Canada au lÎQUveau-Brunswick, et une autre de $120,000 à des- chemins de colonisation. La législature

1853] LORD EliOIN. 199

pourvut encore à l'érection d'asiles pour les sourds-muets et les aveugles, dans les deux provinces ; elle destina $120,000 à cet effet, et une autre somme de $40,000 à l'érection de prisons pour les jeunes délinquants.

Une première école de sourds-muets avait été établie avant l'Union par M. R. Macdonald ; la législature ayant cessé de la subventionner, elle tomba après quelques années d'existence. Plus tard, en 1838, Mgr Bourget, évêque de Montréal, qui s'est fait surtout remarquer par son grand zèle pour la propagation des institutions charitables, prit la résolution d'établir un institut de sourds-muets. Il en confia la direction au Kév. M. Lagorce. Cette institution est maintenant sous les soins des Clercs de Saint- Viateur. Une semblable maison, dirigée par les Sœurs de la Providence a été établie, en 1853, pour les sourdes-muettes. Une école des sourds-muets a été fondée ^ers la même époque, dans la ville de Toronto. Depuis ce temps, cette classe d'infortunés peut heureusement parvenir à des connaissances religieuses, littéraires, etc.

Les lois de judicature et celle des municipalités du Haut-Canada reçurent des modifications importantes ; l'acte d'emprunt municipal de la même province fut aussi passé à une forte majorité. Le Bas-Canada eut le bénéfice d'une semblable loi deux ans plus tard. Far ces actes, les municipalités purent faire des emprunts, avec certaines formalités, pour la construction de chemins de fer, etc., ; ces formalités remplies, le receveur-général émettait des débentures portant six par cent d'intérêt, et au moyen de ces débentures, les municipalités trouvaient des prêteurs,

qui avançaient des fonds sur la garantie de la province. Le Haut-Canada put emprunter d'après la loi jusqu'à six millions de piastres.

Un projet de loi, présenté par M. Brown, pour rappeler les pénalités imposées contre l'usure, reçut le concours de la majorité des membres. Cet acte, qui fut amendé en 1858, souleva des débats animés. Presque tous les députés d'origine française se prononcèrent contre cette mesure, destinée à faire un grand tort à la province, en favorisant le prêteur et le capitaliste au détriment de la classe agricole, qu'elle mettait à leur merci ; ils citaient à leur appui l'exemple de l'Angleterre et de la France, qui avaient des lois destinées à punir les usuriers. Les partisans du rappel considéraient que cet acte aurait l'effet de faire affluer les capitaux au Canada, et que l'argent était comme une marchandise ordinaire, dont la valeur varie suivant les circonfitances.

M. Drummond soumit, à la discussion des chambres, un projet de loi qui définissait les droits des seigneurs et des censitaires, et qui facilitait le rachat des droits seigneuriaux. Les travaux sur cette mesure furent longs, et la discussion fut animée. M. C. Dunkin défendit, à la barre de la chambre, l'intérêt des seigneurs avec un talentjUne habileté incontestables. MM. Drummond, Chauveau et autres députés libéraux défendirent le projet ministériel, et prirent la cause des censitaires. Bien qu'il y eût diflFérence d'opinion sur certains détails, une forte mskjorité des députés approuva le projet. Les adversaires furent encore les conservateurs et quelques cleargrils, ennemis du Bas-Csmada ; ils trouvèrent injuste d'employer certains revenus de la province à payer l'indeiinîté des seigneurs.

1853] TiORD EIX5HN. 201

On aurait cru que le conseil législatif se serait empressé d'accueillir une mesure que le Bas- Canada demandait avec tant d'impatience, et qui avait été discutée si longuement, dans la presse et dans les assemblées : tel ne fut pas le cas. I^es conseillers rejetèrent à une grande majorité ce projet de réforme, sans même le discuter, alléguant que les Haut-Canadiens n'avaient pas eu le temps nécessaire pour en faire une étude suffisante. MM. Caron,Taclié et Ferrier démontrèrent en vain l'absurdité de cette raison. Nous voyons avec peine, dans la majorité, des noms respectés, MM. D.-B. Viger, Leslie, Saveuse do Beaujeu et de Boucherville. J^lusieurs des adversaires, seigneurs eux-mêmes, préférèrent leur intérêt personnel à l'intérêt public, et se lièrent aux ennemis du ministère.

La conduite des conseillers législatifs souleva l'indignation des députés, et aggrava le mécontentement du peuple contre cette branche de la législature. Déjà les Canadiens, par la voie de leurs représentants, avaient demandé la réforme du conseil, parce que, selon eux, il n'avait pas rempli les fins x)our lesquelles il avait été créé. Un des principaux griets portés contre lui, était que les conseillers n'assistaient pas régulièrement aux séances, pour cause d'infirmités ou insuffisance de moyens. On était d'opinion que le conseil aurait plus de poids s'il tenait son autorité du peuple ; de plus, on ne croyait pas pouvoir obtenir la réforme seigneuriale sans changer la constitution de ce corps. L'assemblée législative voulut donc l'amender, en y introduisant le principe électif. M. Morin présenta, pendant la session, une série de résolutions, par lesquelles on

202 LOBD ELaiN. [1853

portait à soixante les divisions éleclorales» i>our l'élection d'autant de conseillers. Ceux-ci devaient être élus pour six ans, et avoir au moins trente ans. Un tiers des conseillers devaient se retirer tous les deux ans.

Plusieurs députés se prononcèrent contre les résolutions. M. Cauchon désirait plutôt le remodellement du conseil, même son abolition, que rintroduction du principe électif. M. Brown ne voyait aucune nécessité de changer la constitution de cette "branche de la législature. MM. Sherwood et LaTerrière étaient également opposés aux résolutions. D'un autre côté, M. Papineau déclara que le ministère méritait la reconnaissance des Canadiens, en proposant de rendre le conseil électif.

La chambre vota, à une forte majorité, une adresse à la reine, par laquelle elle la priait de recommander au parlement impérial de passer un projet de loi, qui donnât le pouvoir de substituer le principe de l'élection par le peuple à celui de la nomination par la couronne.

Au lieu de présenter lui-même une mesure destinée à changer la constitution du conseil, le parlement impérial rappela, en 1854, les clauses de l'acte d'union qui constituait cette chambre, et autorisa la législature canadienne d'opérer elle-même les changements qu'elle désirait. Par cette conduite, la métropole reconnaissait que le Canada était parfaitement libre de façonner ses institutions, comme il l'entendait, et que les destinées des Canadiens étaient entre leurs mains. Cet acte complétait l'indépendance législative de la province, quant à ses affaires intérieures.

Le même acte contenait une clause qui per-

1858] LORD KLGIN. 203

mettait à la législature d'augmenter le nombre des représentants de l'assemblée législative par la simple majorité, et rapi>elait par là la clause de l'acte d'union qui exigeait dans ce cas le vote des deux tierrs des députés. La métropole rappelait la seule clause qui était la sauvegarde du Bas-Canada ; elle le faisait sans que la législature l'eût réclamé, et dans un temps où la ix)pulation du Haut-Canada dépassait celle de l'autre province. On ignore encore quels furent les ennemis du Bas - Canada qui suggérèrent ce changement.

M. Cartier expliqua, en 185Y, ce qui avait contribué à l'adoption de la clause: "On doit se rappeler, dit-il, qu'en 1840, M. LaFontaine soumit un bill à 4a chambre dans le but de changer la représentation, en l'aug* mentant. Ce changement ne pouvait être opéré que par le concours des deux tiers des membres, et le Ml fut perdu par une seule voix, celle de M. Papineau, le chef et le modèle du parti de l'opposition. Deux ans après, M. LaFontaine soumit le même bill à la chambre ; mais il éprouva le même sort, toujours par la voix de M. Papineau. En 1852, M. Hincks proposa son bUl pour augmenter la représentation, lequel fat enfin adopté. En 1853, la chambre vota une adresse à Sa Majesté, lui demandant l'élection des conseillers législatifs. Ni la chambre ni aucun membre du gouvernement demandèrent le rappel de la clause de l'acte d'union, qui avait retardé si longtemps l'augmentation de la représentation ; mais il y avait eu de fortes déclamations contre cette clause dans la chambre et dans la presse du pays. On en avait eu connaissance en Angleterre, et en accordant la per-

204 LOED ELGIN. [1853

mission d^élire les conseillers législati&, on fit le changeinent dont on se plaint tant aujourd'hui. On i)eut donc dire que ce changement est dû à M. Papineau, car s'il n'avait pas empêché l'augmentation de la représentation, pendant deux années de suite, on n'aurait pas pensé en Angle-, terre à faire ce changement. "

Plusieurs maisons de haute éducation et institutions de charité reçurent des actes d'incorporation, pendant la session de 1852-63 ; le collège Sainte-Marie et l'institution des dames charitables de la Malbaie furent de ce nombre. Quelques membres fanatiques du Haut-Canada s'opposèrent fortement à ce que la législature fit des lois relatives à ces institutions religieuses, et surtout accordât une part des deniers publics pour leur soutien. Voyant qu'à chaque fois

au'une institution demandait à être incorporée, y avait de l'opposition, le ministère ou plutôt M. Drummond, prépara un projet de loi générale pour l'incorporation des institutions de charité et de bienfaisance. Cette mesure, qui fut discutée avec chaleur, ne devint pas loi. M. Brov\rn, se voyant, par ce projet, menacé de perdre le moyen de faire du capital politique, i)endant chaque session, devint furieux ; il exhala sa haine contre les institutions catholiques et contre le clergé. " Je n'approuve pas, dit-il, le régime monastique ; il est le fléau de tous les pays où il existe. J'objecte à ce que l'éducation soit placée sous le contrôle de l'Eglise. L'éducation n'est pas l'affaire du clergé ; celui-ci est un mauvais instituteur, et son enseignement n'est propre qu'à rétrécir l'esprit, et conduit à l'athéisme. Voyez, continua-t-il, la différence qui existe entre le

1853] LOKD ELQIN. 205

Haut et le Bas -Canada ; voyez F Angleterre et l'Ecosse, voyez les pays où l'éducation est entre les mains du prêtre ; là elle ne fleurit point, Borne et l'Espagne en sont des preuves convaincantes. " Enfin i)our essayer de prouver que les corporations religieuses sont de mauvaises institutions, il mit à contribution toutes les calomnies odieuses que des écrivains pervers ont accumulées contre le catholicisme. Cet ennemi des catholiques annonça même qu'il proposerait un projet de loi pour abolir les dîmes dans le Bas- Canada.

M. Cauchon se fit le défenseur ardent des idées catholiques contre le fanatisme de M. Brown, qui devint dès lors le champion du protestantisme ; et l'on vit entre ces deux jouteurs une lutte acharnée dans la chambre et dans leurs organes particuliers, le Jimmcil de Québec et le Globe de Toronto. M. Cauchon démontra facilement que M. Brown, dans ses comparaisons entre les pays catholiques et les pays protestants n'avait donné que des assertions hasardées, et non des faits à l'appui de ses avancés. Il fit voir que les causes de la misère des peuples ne se trouvent pas dans les institutions de charité, mais dans de fausses notions d'économie politique. Il prouva, par les statistiques du pénitencier provincial, qu'il se commettait moins de crimes dans le Bas que dans le Haut-Canada, et cita plusieurs autres statistiques, qui brisèrent l'échafaudage élevé par M. Brown pour soutenir sa mauvaise cause.

Les députés ultra-libéraux cherchèrent à faire triompher plusieurs de leurs prin(îii>e8. M. Mackenzie projwsa un biil pour rendre les shérifs

206 LORD ELOIN. [1853

électifs, et M. Papineau introduisit une mesure qui demandait le vote au scrutin. Tous deux ne réunirent à leurs opinions qu'un nombre restreint de députés.

Cette longue et laborieuse session, fut close le 15 juin. Elle vit passer l'importante mesure de la représentation, qui valait à elle seule une session, l'extension de la franchise électorale, l'incorporation de la compagnie du Grand Tronc et de plusieurs autres compagnies de chemin de fer, l'établissement d'une ligne de vapeurs transatlantique, la création du département de l'agriculture, l'acte du fonds municipal consolidé, mesures qui devaient apporter de rapides développements à la prospérité du pays.

Le ministère Hincks-Morin avait abordé courageusement plusieurs des difficultés de la situation ; il en avait résolu plusieurs. La tenure seigneuriale se trouvait, il est vrai, ajournée par son rejet dans le conseil législatif, cet incident ne devait que hâter le désir de sa solution, et le peuple ne cessa pas de la demander dans les assemblées. La réforme du conseil législatif, que la majorité des représentants avait si vivement sollicitée, allait être accordée par le parlement impérial. Le ministère abandonna cependant le projet de loi des municipalités et des chemins du Bas-Canada, malgré le pressant besoin qu'il y avait de l'adopter.

Dans plusieurs circonstances, le ministère Hincks-Morin ne se trouva supporté que par une faible majorité, et se vit à deux doigts de sa perte. Les clear grils lui firent souvent dé&ut, et il ne dut le succès de quelques mesures qu'au concours des membres conservateurs. L'alliance

1868] LOED ELGIN. 207

de M. Hincks avec les cleargrits n'avait pas eu les résultats qu'on en attendait. La défection des libéraux allait bientôt forcer les ministres du Haut-Canada à céder la place aux conservateurs.

Plusieurs changements eurent lieu dans le personnel de l'administration. Au milieu de la session, M. Chabot était devenu commissaire des travaux publics par la démission de M. Young ; celui-ci s'était retiré du cabinet parce qu'il différait de ses collègues sur la politique commerciale du pays. M. Cartier avait refusé ce portefeuille. Au mois de juin 1853, deux ministres, MM. Caron et Richards, laissèrent la politique pour occuper le banc judiciaire. Leur nomination fut bien accueillie du public. M. Caron, dans sa longue carrière jiolitique, avait rendu de grands services à ses concitoyens, et s'était rendu populaire dans le district de Québec. Dans sa nouvelle position, il a su continuer cette confiance, et acquérir l'estime générale.

M. James Morris remplaça M. Caron comme l^résident du conseil législatif et comme conseiller exécutif; M. Cameron eut le département des postes sous sa direction, et M. lîolph laissa le bureau des terres de la couronne pour prendre la présidence du conseil exécutif Le département des terres fut offert à M. Sicotte, qui lerefusa parce que le ministère ne voulut pas s'engager à régler immédiatement les questions des réserves du clergé et de la tenure seigneuriale. M. Morin se chargea de ce département, et M. Chauveau le remplaça comme secrétaire-provincial. Enfin, M. Dunbar Ross fut nommé solliciteur-général du Bas-Canada, et M. Morrîson occupa, pour le Haut-Canada, le même ix)ste abandonné par M.

208 LOED ÏLGIN. [1853

John Ross, qui devint procureur-général à la place de M. Kichards (1).

On doit remarquer que ces changements donnaient aux ministres du Bas-Canada les départements importants des travaux publics, des terres de la couronne et du secrétariat. La nomination de MM. Chabot et Chauveau fut bien accueilli du public, et surtout de leurs compatriotes. Ils avaient tous deux, par leurs talents brillants, par leur patriotisme et par les services rendus à la cause libérale, su conquérir une des places les plus honorables dans les conseils de l'état. M. Chabot ^tait un homme intègre, intelligent, et de plus un jurisconsulte distingué ; on reconnaissait dans M. Chauveau un véritable ami des idées patriotiques, un orateur remarquable, qualités que rehaussaient encore ses qualités éminentes d'écrivain.

Au mois d'août 1853, Lord Elgin prit un congé de quelques mois pour visiter l'Angleterre. Le lieutenant-général Rowan administra la province pendant son absence. En Angleterre, on fit à ce noble gouverneur une magnifique démonstration publique ; on célébra pompeusement le succès qu'il avait obtenu dans

(i) Après ces divers changements, le ministère se trouvait constitué comme suit :

Hon. MM. Ilincks, 1er ministre, inspecteur-géncial, John Rcss, procureur-général, H. C, James Mcrris, président du conseil législatif, John Rolph, président du conseil exécutif, M. Cameron, maître-gtnéral des postes, A.-N. Morin, commissaires des terres, Le\vis-T. Drummond, procureur-général, B. C, P.-J.-O. Chauveau, secrétaire-provincial, Jos. Chabot, commissaires des travaux publics, Eticnne-P. Taché, receveur-général.

tt (< tt tt tt tt tt tt

1863] LOBD ELOIN. 209

radministration du gouvemement au Canada. Dans un somptueux banquet qu'on lui ofirit, se trouvèrent réunies toutes les célébrités de l'Angleterre, les ministres des colonies, qui s'étaient succédés depuis la nomination de Lord Elgin, les banquiers et les marchands' anglais intéressés dans le commerce avec le Canada.

La politique de Lord Elgin reçut, dans cette occasion, une sanction éclatante. Plusieurs des convives condamnèrent, avec sévérité, l'ancien système du gouvemement, contre lequel le parti libéral, adversaire irréconciliable ae l'oligarchie, avait lutté avec tant de persistance.

Lord Elgin reçut du gouvernement impéri^^ rimi)ortante missi/ n de négocier avec les Etats- Unis un traité de réciprocité commerciale, et de régler la question des pêcheries. Grâce à sa grande habileté, il put régler ces graves questions d'une manière avantageuse et satisfaisante pour les deux pays. Ce traité fut ratifié par le sénat américain, et le congrès passa une loi destinée à le mettre à exécution. La législature canadienne, comme nous le verrons plusMoin, passa une semblabe mesure.

Le Canada recevait, en 1853, la visite d'un personnage illustre Mgr Bédini nonce apostolique au Brésil, archevêque de Thèbes. Cette visite procura aux catholiques l'occasion de témoigner solennellement leur attachement et leur respect au Saint-Siège. C'était la preihière fois qu'un représentant immédiat du Saint Père parcourait le Canada. On lui fit partout des démonstrations de respect et d'une vénération vraiment touchantes. Son voyage à travers le Canada ne fut qu'une longue marche triomphale,

et son séjour laissa des traces ineffaçables dans le cœur des catholiques.

Les Canadiens reçurent, la môme année, la visite de l'ex-moine G-avazzi, qui laissa au contraire des traces sanglantes de son passage. Ce moine, plein de vanité, sema la discorde et le fanatisme religieux, en exhalant dans des lectures publiques ses haines contre la papauté, et en insultant tout ce qu'il y a de plus sacré dans le catholicisme. A Québec et surtout à Montréal, ses lectures soulevèrent une grande indignation et occasionnèrent des désordres sérieux. Dans cette dernière ville, les troupes intervinrent pend|nt le tumulte, et plusieurs personnes furent tuées et blessées.

L'incendie du palais législatif à Quél>ec retarda l'ouverture des chambres, qui n'eut lieu qu'au 13 juin 1854. Cet édifice, ancien palais de l'évêque catholique, avait été, de 1791 à 1838, le théâtre des luttes politiques qui ont illustre l'histoire du Bas-Canada. Une partie de la nouvelle bibliothèque du parlement fut consumée par les flammes (i).

Le gouvernement, jugeant que la chambre, telle qu'elle était constituée, n'était pas compétente à régler les graves questions politiques, après avoir passé l'acte de la représentation, résolut de ne présenter que quelques mesures d'une nécessité urgente, et de laisser de coté le règlement de la tenure seigneuriale et des réserves du clergé. Son intention était de dis-

(i) Le gouvernement loua le couvent des Sœurs de la Charité pour servir temporairement à l'usage des chambres. Cet édifice devint encore la proie des flammes, avant qu'il fut occupé. On Joua alors Ja Salle de Musique pour l'assemblée législative et le palais de justice pour le conseil législatif.

sondre les chambres après une courte session, et de mettre en vigueur la loi qui augmentait la représentation. Pour * discuter d'aussi importantes questions, on trouva bon d'attendre que le peuple eût une représentation plus grande et plus équitable.

Le discours du trône ne mentionnait qu'une mesure à adopter pour mettre à effet le traité de réciprocité, et une autre destinée à mettre en vigueur la loi des franchises électorales, qui ne venait en force qu'en janvier 1865.

La majorité des membres, au nombre desquels étaient plusieurs libéraux, qui avaient donné jusqu'alors leur appui a.u ministère, s'opposa à l'ajournement des questions importantes, et demanda à les régler dans cette session. M. Cauchon proposa un amendement à l'adresse, par lequel il exprimait le regret de ce que le gouvernement n'avait pas l'intention de soumettre immédiatement un projet de loi pour résoudre la question seigneuriale. M. bicotte proposa d'ajouter à cet amendement, un projet de loi povLT la sécularisation des réserves du clergé. L'opposition fît tous les frais de la discussion, et les ministres ne donnèrent que des explications strictement nécessaires ; M. Cartier défendit cependant leur politique dans un discours trèshabile.

Ces amendements, qui équivalaient à un vote de non-confiance envers le ministère, furent adoptés sur une division de quarante-deux contre vingt-neuf ( ^ ). La majorité se composait en outre

(i) Pour l'ameiiclenicnt de M. Sicotte. — MM. Bailglcy, Brown, Buniham, Cauchon, Claphani, Crawford, Dixon, Dubord, Fergusson, Gamble, Gouin, Ilartman, Jobin, Lacoste, Langton, La-

212 LOBD ELGIN. [1854

de MM. Cauchon et Sicotte, de MM. LaTeraère, Tessier, Stuart et Polette, libéraux ; des conservateurs Sir Allan McNab, MM. John-A. Macdonald, Badgley, etc., et des cleargrUs Mackenzie, Brown, Hartman et d'un certain nombre de réformistes du Haut-Canada. M. Hincks fut abandonné de la plupart de ses partisans, tandis que M. Morin fut encore soutenu par la majorité des libéraux du Bas-Canada.

Comme on le voit, la majorité hostile au gouvernement se composait de toutes les nuances politiques, depuis les conservateurs à outrance, jusqu^ux libéraux socialistes. Ces partis professaient des principes diamétralement opposés, sur les grandes questions de cette époque. Ils ne ]mraissait avoir qu'un but commun, celui de renverser le ministère, sans toutefois s'assurer des moyens de proiîter de leur victoire. L'opposition ne renfermant donc pas les éléments nécessaires à la formation d'un parti imposant ; il n'y avait pas d'alliance possible entre M. Brown et M. Cauchon, ni entre Sir Allan et M. Sicotte. Les 1 ibér aux qui demandaient, par leurs amendements, le règlement immédiat des réserves clergé et de

Terrière, Le Blanc, Lyon, McDonald (de Cornwall), MacDonald (de Kingston), Sir AUan-N. MacNab, Malloch, Marchilden, Mattice, McDougall, Mumey, Polette, Ridout, Robînson, Rose, Seymour, Shaw, Shcr^'ood, Sicotte, Stevenson, Street, Stuart, Tessier, Valois, Whitc, Wright (de la division ouest d'York), et Voung — 42.

Contre. — MM, Cameron, Cartier, Chabot, Chapais, Chauveau, Delohg, Drummond, Dumoulin, Egan, Fortier, Foumier, Galt, Hincks, Lautin, Lemieux, Mongenais, Morin, Morrison, Paige, !*atrick, Poulin, Prince, Rolph, Sanborn, Smith (de Durham), Tache, Turcotte, Varin et Wright (de l;i division Est d'York) — 23.

L'amendement de M. Cauc'ion, tel qu'amendé, est alors adopté sur la même division.

1854] LORD ELQIN. 21S

la tenure seigneuriale, ne pouvaient guères tomber d'accord avec les conservateurs, qui s'étaient montrés toujours opposées à la solution de ces questions. Ceux-ci se trouvaient donc avoir voté pour hâter* l'adoption de mesures qu'ils avaient toujours désapprouvées.

Après ce vote, il ne restait à Lord Elgin d'autre alternative que de changer son cabinet, ou do dissoudre les chambres. Il prit ce dernier parti ; il voyait que l'opposition était incapable de former une administration, parce que les chefs différaient entre eux sur les principales questions politiques.

Avant qu'il y eût une seule loi adoptée, le gouverneur vint proroger les chambres, le 20 juin. Quatre jours après, il se servit de la prérogative royale, d'après l'avis de ces ministres, pour dissoudre le parlement, et pour faire un appel au peuple de la décision prise par l'assemblée législative.

Cette détermination de Lord Elgin prit l'opposition par surprise, et la déconcerta, parce qu'elle ne fut pas appelée à former un cabinet. Elle blâma à tort le gouverneur, qui avait agi d'une manière tout à fait constitutionnelle.

Il résulta de ce vote précisément ce que le ministère voulait : la dissolution des chambres et une élection générale qui devait donner une représentation plus grande, et plus apte à résoudre, dans la session suivante, les questions importantes du moment ; seulement, la conduite hostile de l'opposition suspendit l'adoption de quelques mesures pressantes ; et ce fut en vain que Sir Allan demanda, au nom de l'opposition, d'altérer l'acte de la franchise électorale, afin qu'il

214 LOBD ELaiN. [1854

fut mis en opération aux élections prochaines, de voter les subsides, ^t de faire une répons 3 respectueuse au discours du trône ; lo gouverneur était déjà rendu i)our clore les délibérations des chambres.

L'appel au poviple avait donc pour objet de faire connaître si les ministres devaient être blâmés, pour avoir apporté tant de lenteurs au règlement des réserves du clergé et de la tenure seigneuriale, si ces mêmes ministres jouissaient de la confiance du peuple, et enfin, si la dissolution du parlement était constitutionnelle ou non.

Les élections se firent aux mois de juillet et d'août. Dans plusieurs comtés, on employa la corruption sur une grande échelle ; le nombre de votes enregistrés dépassa, en certains endroits celui de tous les habitants.

Le parti ministériel eut l'avantage dans le Bas-Canada. L'opposition, cependant, était encore assez nombreuse pour se faire respecter : elle comptait deux classes de députés, les libéraux opposés aux vues des ministres sur certaines questions seulement, MM. Cauchon, Sicotte, Young, Polette, etc., les libéraux - démocrates MM. A. -A. Dorion, Papin, Laberge, etc.

Dans le Haut-Canada, le ministère se trouva en minorité. Le parti ministériel, qui comptait environ trente députés sur soixante-cinq, était toutefois le i)lus nombreux. Les conservateurs étaient au nombre de vingt-deux ; le parti Brown- Mackenzie, de sept. Le reste se comi)osait des députés indépendants. L'appel soulevé par M. Brown au fanatisme religieux fut encore cette fois-ci fait en vain, et ce fut à peine si le héros du protestantisme put se faire élire contre M.

Gameron, dans le comté de Lambton. M. Cameron fat le seul des ministres qui ne pût se faire .élire.

M. Morin, malgré ses longs services et sa popularité, reçut un échec dans le comté de Terrebonne, où la maîorité des électeurs se prononça pour un démocrate ; mais le comté de Chicoutimi l'élut peu après par acclamation. Deux comtés se firent honneur de confier leur mandat à M. Hincks. La presse du Haut-Canada n'avait cependant pas cessé de travailler à perdre le caractère politique du premier ministre, en l'accusant d'avoir trempé dans des transactions indignes d'un homme public, si elles eussent été vraies.

Les élections donnèrent une forte majorité en faveur de la sécularisation des réserves du clergé, de l'abolition de la tenure seigneuriale et des autres mesures locales. La solution de ces questions était maintenant acquise à la province (i).

(i) Députés élus aux élections générales de 1854 :

Argenteuil Sydney Bellingham .

Kagot Thimothée Brodeur.

Beauce Dunbar Ross.

Beauhamois Charles Daoust.

Bellechasse Hon. Jean Chabot.

Berthier Pierre- E. Dostaler.

Bonaventure -John Meagher.

Brant (Est) Daniel McKerlie.

Brant (Ouest) Herbert Biggar.

Brockville George Crawford .

Bytown Agar Veilding.

Carleton Win.-F. Powell.

Chambly Noël Darche.

Champlain Thomas Marchildoc.

Chateauguay Jacob DeWitt.

Chicoutimi et Tadousac Hon. Aug.-N. Morin.

Compton -John- S. Sanbonu

Comwall Roderick McDonald .

216 LOBD ELOIN. [1864

Les électeurs accordèrent, à cette élection, leur confiance à certains membres du parti démocratique, parti qui avait été jusqu'alors sans influence. Lors de sa formation, en 1849, et dans les élections générales de 1851, il avait été rei>ous8é par la masse de la population française, parce qu'il s'était montré hostile à la constitution, s était prononcé en faveur de Tannexion aux Etats-Unis, et avait attaqué le clergé catholique. Les partisans marquants de cette nuance politique finirent par abandonner l'annexion, l'abolition des dîmes et plusieurs autres articles de leur programme. i)rimitif Du moins, ils évitèrent de proclamer leurs anciens principes

Deux- Montagnes J.-li. Daoust.

Dorchester - haithelcmi Pouliot.

Drumraond et Arthabaska J.-15.-E. Dorton.

Dundas John- P. Crysler.

Diirham (Est) Fiancis-H. Uiirton.

Durham (Ouest) Henry Munro.

Elgin (Est) George Southwick.

Elgin (Ouest) George Macbeth.

Essex Arthur Rankin .

Frontenac Henry Smith, jnr.

Gaspë --.- -John LeBoutilIier.

Glengany Hon. John-Sanfield Macdonakl.

Grenville William Patrick.

Grey George Jackson.

Haldimand Wm.-Lyon Mackenzie.

Halton George K . Chisholm .

Hochelaga Joseph Lapoite.

Hamilton Sir Allan-N. McNab.

Hasting (Nord) - -Etlmund M(ft-ney.

Hastings (Sud) l'illa Flint.

Huntingdon R.-B. Somerville.

Hunin et Bruce Hon. \Vm. Cayley.

Iberville Charles-J. Laberge.

Jacques- Cartier - M. -F. Vnlois.

Joliette Joseph-H. Jobin.

Kamouraska -Jean- Charles Chapais.

Kent Edvvin Lanvill.

Kingston Hon. John-A. MacDonald.

dans leurs adresses électorales. Sans l'abandon de ces principes, ils n'auraient pu conquérir les suffrages du peuple. Dépouillés ainsi de leur ancien programme, ils se présentèrent dans plusieurs divisions électorales, se contentant de blâmer les actes de l'administration, et triomphèrent dans une quinzaine de comtés.

Les députés démocrates formèrent en chambre un parti séparé. Nous les verrons faire la guerre, de concert avec les clearg'riki, au nouveau parti libéral-conservateur qui va se former, se prononcer pour les parlements annuels fixes, le vote au scrutin, les juges de paix électifs, le système des écoles communes, etc. Le drapeau jeune et

Lambto» -- -George Brown.

I^nark (Nord) Robert Bell.

Lanark (Sud) --^ -James Shaw.

I^prairie T.-J.-J. Loranger.

L'Assomption ^Joseph Papin.

l^val Pierre I-^bellc.

«. J*rtrts et Grenville (Nord) - -B.-K. Church.

Leeds Jesse Dclong.

Lennox et Addingtoii. David Roblin.

Lévis — -- v-François L,emieux.

Lincoln lion. W.-H. Merritt.

L*Islet Charles- François Founiier.

London John Wilson.

Lotbinière -John O'Farrell.

Maskinongé -___ — Joseph- Edouard Turcotte.

Mégantic William Rhodes.

Middlesex (Est) William Niles.

Middiesex (Ouest) ^John Scatcherd.

Missisquoi (Est) James-Nf. Ferres.

MissLsquoi (Ouest) - — -H. -H. Witney.

Montcalm - - - - - - -Joseph Dufresne.

Montmagny ----- Napoléon Casault.

Montmorency Joseph Cauchon.

Montréal (cité) - A.-A. Dorion.

" Luther-H. Holton.

" -Hon.John Young.

Napierville - - ] 'O. Bureau.

Niagara J.-C. Morrisson.

faible qu'ils élevèrent dans la nouvelle chambre, fiit défendu par eux avec talent et persévérance. Cette jeune phalange, sortie de Técole de M. Papineau, et enthousiasmée des vues du grand patriote, comptait dans ses rangs M. A.-A. Dorion, chef du parti en chambre, homme intègre, indépendant et plus modéré que plusieurs de ses partisans ; M. Papin, démocrate avancé et tribun populaire, qui par son éloquence mâle et entraînante, avait conquis une certaine influence sur les masses; M. Laberge, orateur distingué et doué d'une belle intelligence, qui n'entretenait pas les opinions anti-religieuses de plusieurs de ses amis ; M. J.-B.-E. Dorion, fondateur de V Avenir

Nicolet ---- Thomas Fortier.

Norfolk Hon. John Rolph.

Northumberland (Est) James Ross.

NorthumberJand (Ouest) Sidney Smith.

Ontario (Nord) Joseph Gould.

Ontario (Sud) J.-M. Lumsden.

Outaouais Alanson Cooke.

Oxford (Nord) Donald Matheson.

Oxford (Sud) Hon. Francis Hincks.

Peel ^James-C. Aikens.

Pcrth T.-M. Daly..

Peterborough John Langton.

Pontiac -John Egan.

Portneuf J,-E. Thibaudeau.

Prescott H.-W. McCann.

Prince Edouard . . . ^ David- B. Stevenson.

Quëbec (cité) -Jean Blanchet.

• " Charles Alleyn.

** -Jean Chabot.

Québec (comté) lion. P.-J.-O. Ch.au veau.

Renfrew Hon. Francis Ilincks.

Rimouski Tosîph- Charles Taché.

Richelieu J.-B. Gucvremont.

Rouville Joseph-Napoléon Poulin.

Russell G.-B. Lyon.

Saguenay Pierre-G. Huot.

Saint- Hyacinthe Louis- Victor Sicotte.

Saint-Jean François Bourassa.

1854] LOBD ELGIN. 219

et le plus avancé des démocrates ; MM. Charles Daoust, Valois, Darche, etc. On peut ajouter M. Holton, ami dévotié de M. Dorion et financier remarquable ; il représentait les démocrates d'origine anglaise. Ces libéraux-démocrates avaient été, pour la plupart, collaborateurs de V Avenir et du Paj/s^ et faisaient partie de l'Institut Canadien de Montréal.

M. Papineau, l'âme du parti libéral-démocratique, refusa de briguer les suffrages populaires. Il se retira de la vie publique, d'où il n'aurait pas dû sortir après les troubles insurrectionnels, pour le bien de sa réputation et de sa gloire passées. La masse des Canadiens a blâmé, avec

Saint Maurice L'-L.-L. Desaulniers.

Shefford Hon. Lewis-T. Drummond.

Sherbrooke (ville) A. -T. Galt.

Sherbrooke (comté) W.-L. Felton.

.Simcoe (Nord) Angus Morrison.

Simcoe (Sud) lion. Wm.-B. Robinson.

Stanstead T.-L. Terrill.

Soulanges L.-H. Masson,

Stormont William Matticc.

Témisconata Benjamin Dionne.

Terrebonne ----• (i.-M. Prévost.

Trois- Rivières -- Antoine Polette.

Toronto Hon. J.-H. Cameron.

" J.-G. Bowes.

Vaudreuil Jean- Baptiste Mongenais.

Vcrchères George- Ktienne Cartier.

Victoria James Smith.

Waterloo (Nord) .M. -II. Foley.

Waterloo (Sud) Robert Ferrie.

Welland John Fraser.

Wellington (Nord) Wm. Clarkc.

Wellington (Sud) Adam-J. Fergusson.

Wentworlh (Nord) Robert Spence.

Wintworth (Sud) S.-B. Freeman.

Vama>ka Ignace Gill.

York \Nord) Joseph Hartman.

York (Est) Ames Wright.

York (Ouest) John-W. Gamble.

220 TiORD ELGIN. [1854

sévérité, sa conduite politique depuis son retour de l'exil ; le temps et .les événements ont donné raison au parti LaFontaine-Morin. Cependant, si ce grand imtriote a pu se tromper, il n'en reste pas moins une des gloires nationales du Canada, un de ses plus beaux ornements. Ses services passés seront toujours vivaces dans la mémoire des Canadiens.

Lord Elgin ouvrit le cinquième parlement, le 5 septembre 1854. Dans le discours du trône, il recommanda les questions des réserves du clergé et du conseil législatif, que la métropole avait permis à la législature canadienne de régler ellemêmo ; il attira l'attention des membres sur la ratification du traité de réciprocité, sur l'abolition de la tenure seigneuriale, et sur la modification du système municipal dans le Bas-Canada. Toutes ces questions étaient de la plus haute importance.

Dès le premier jour de la session, le ministère Hincks-Morin se trouva en minorité, lors de l'élection du président de l'assemblée législative. Le candidat qu'ils supportèrent,. M. Cartier, fut rejeté à une majorité de trois voix. Les conserservateurs et la plupart des clearg^rits votèrent contre la candidature de M. Cartier, avec les démocrates français et le parti Cauchon-Sicotte. M. A.-A. Dorion proposa ensuite M. ^icotte à la présidence de la chambre. Celui-ci fut élu à une forte majorité, et reçut l'appui de presque tous les partisans du ministère ; ils le préférèrent à M. John-S. McDonald, que les rteargrits présentèrent comme le candidat de leur choix. La nomination de M. Sicotte fut bien accueillie ; il avait des principes modérés et était un homme de talents remarquables.

1864] LORD ELOIN. 221

Le ministère regarda le vote de Télection de Torateur comme l'expression d'un manque de confiance ; et comme il se trouva encore en minorité sur une question d'élection, il se conforma aux règles du gouvernement constitutionnel, et donna sa démission.

C'étaient les infidélités des libéraux du Haut- Canada, leur manque d'action et de principes arrêtés et uniformes, qui les conduisaient à la I)erte du pouvoir pendant plusieurs années. L'expérience du passé avait prouvé que, comme parti, ils avaient été sans sincérité, sans consistance i)olitique. Ce parti avait commencé sa dissolution lors de la retraite de M. Baldwin en 1851 ; il n'existait plus en 1854, qu'en débris épars, que se partageaient plusieurs nuances. L'entrée de M. Rolph et de M. Cameron dans le cabinet libéral n'avait pas eu d'heureux résultats, puisque leurs amis les avaient abandonnés presque toujours.

Après la retraite du ministère Hincks-Morin, Lord Elgin pria Sir Allan McNab, chef des conservateurs, de former une administration. Après avoir choisi MM. John A. McDonald et Caley pour collègues de son parti, il s'assura de l'appui des libéraux' modérés du Haut-Canada ; car sans MM. Hincks, Roes et leurs partisans, il n'était pas possible à aucun chef de commander une majorité dans cette section de la province. Les libéraux promirent leur concours à Sir Allan, et MM. Spence et Ross consentirent à représenter l'élément libéral dans le nouveau cabinet. Fort de cet appui, il s'adressa à M. Morin et à ses collègues du Bas-Canada, qui venaient de se retirer. Les libéraux du Bas-Canada ne crurent

222 LORD BLGIN. [1854

pas devoir refuser une alliance, qu'ils avaient été sur le point d'accepter en 1845-4*7, surtout lorsque c'étaient les conservateurs qui venaient à eux, et qui se soumettaient à leur politique et à leur programme. En effet, les chefs conservateurs, se conformant au vœu populaire, s'engagèrent à favoriser le règlement des réserves du clergé, et de la tenure seigneuriale, la reconstruction du conseil législatif, enfin toutes les mesures de la politique libérale, préparées par le ministère Hincks-Morin. Oubliant donc les torts du passé, les anciennes rivalités politiques, les conservateurs et les libéraux s'unirent, dans ce moment de crise, pour faire fonctionner la constitution. Chaque parti fit sa part de sacrifices : il en coûtait beaucoup aux conservateurs de mettre de côté des principes qui leur étaient chers ; de même, il en cornait aux libéraux du Bas-Canada de faire cause commune avec leurs ennemis, leurs oppresseurs d'autrefois.

Le ministère McNab-Morin, composé des noms suivants, prêta serment le 11 septembre 1854 :

Haut-Canada.

Uon. Sir Allau McNal), président du conseil exécntif, ^' MM. J.-A. McDonald, procnrenr-général, H C, '* '* W. Cayley, inspect.-général des comptes, '^ R. Spence, maître général des postes, *• John Ross, président dn conseil législati

. latif Bas-Canada.

Hon. MM A.-N. Morin, commissaire des terres, ** " L.-T. Drnnimond, i)roc.-général, B C, *' '* P.-J.-O. Chauvean, secrétaire provincial, ** '* E.-P. Taché, recevenr-général, " " J. Chabot, commis, des travaux publics.

1854] liOBD ELGIN. 228

M. Henry Smith, conservateur, devint sollicitenr-génénJ du Hant-Canada, et M. Dnnbar Ross continua les mêmes fonctions dans le Bas-Canada,

Sans être un homme politique des plus remarquables, Sir Allan avait du tact, de Texpérience parlementaire, et était doué d'une grande énergie. Il avait toujours occupé une position distinguée, et avait surtout rempli avec dignité le poste do président de l'assemblée législative, sous le deuxième parlement. Après la retraite de M. Draper, il devint le chef du parti conservateur. M. Jofyii A. McDonald avait déjà acquis avec le temi», une grande expérience, qui avec ses talents et ses connaissances variées, devait bientôt le mettre au premier rang parmi les hommes politiques du Canada. Nous le verrons, de même que Sir Allan, se montrer aussi juste et généreux envers le Bas-Canada, qu'il avait été violent et injuste jusqu'à cette époque. M. Cayley était familier avec les finances ; il avait occupé le I)ortefeuille du trésor sous l'administration Viger- Draper. M. Spence, jeune député libéral, possédait de l'habileté et des connaissances ; M. lioss, procureur-général sous l'administration précédente, était un autre libéral influent, et lié à plusieurs grandes entreprises.

Les ministres du Bas-Canada étaient tous les mêmes qui avaient fait partie du ministère Hincks-Morin. Ils étaient reconnus pour des hommes dévoués, do talents et d'un patriotisme éclairé ; aussi la grande majorité de leurs compatriotes n'avait cessé, depuis leur ascension au pouvoir, en 1851, de leur accorder leur entière confiance, et nous les verrons continuer dans la suite cet appui, qu'ils méritaient à tous égards.

224 LORD ELOIN. [1854

La coalition des conseryateurs et des libéraux modérés des deux sections de la province était certainement le meilleur parti qu'il y eût à prendre, dans cette circonstance critique. Les deux partis commandaient la majorité dans le Haut et le Bas-Canada. D'ailleurs, les deargrUs et les démocrates étaient trop peu nombreux ; et il n'y avait pas d'alliance possible entre ces derniers et les conservateurs, à cause de leurs principes trop opposés.

Les coalitions ne sont pas toujours justifiables ; elles sont imposées par la force des événements, comme une nécessité politique, justifiées par la division des partis et par l'abandon des principes. L'histoire des gouvernements constitutionnels nous en offre plusieurs exemples.

Les conservateurs avaient rendu jusqu'alors toute alliance impossible avec les libéraux, à cause de leurs vues dominatrices et exclusives. Mais en répudiant leur opposition aux mesures libérales, ils abaissaient la barrière qui les avait séparés des libéraux. Le gouvernement responsable, qu'ils avaient finalement reconnu, avait mis fin à leur ancienne politique, et les avait transformés ; ils se constituèrent en un nouveau parti, celui de conservateur-libéral. Ce parti ainsi regénéré allait marcher maintenant dans la voie modérée du progrès et de la réforme.

Les libéraux du Bas-Canada virent avec joie ce changement dans la politique conservatrice. Ils avaient déjà fait trop de sacrifices pour maintenir l'union avec les réformistes ou libéraux du Haut-Canada.

Après la retraite du premier ministère La- Fontaine-Baldwin, en 1843, à peine sept ou huit

1854] LORD KLGIN. 225

réformistes étaient restés fidèles aux libéraux du Bas-Canada. I^s élections de 184S leur donnèrent la majorité, et l'alliance des deux partis, cimentée par Tamitié personnelle qui avait lié M. LaFontaine et M. Baldwin, fut heureuse tant que ces chefs habiles et intègres avaient eu la direction des affaires. Sitôt leur retraite eflectuée, les réformistes se débandèrent, et trahirent sans cesse leurs nouveaux chefs, MM. Hin(*ks, Kolph et leurs amis du Bas-Canada. Ces derniers saisirent cette occasion pour abandonner ralliance d'un parti qui renfermait des hommes sans principes arrêtés, fanatiques, ennemis de leur religion. Les Brown, les Mackenzie, les Hartman, etc., soulevèrent les haines contre les institutions religieuses, qu'ils menacèrent dans leur existence, s'opposèrent à ce que les catholiques instruisissent leurs enfants suivant leur croyance. Les conservateurs, au contraire, qu'ils fussent alliés ou opposés au parti libéral du Bas-Canada, fidèles à leurs principes hiérarchiques, avaient toujours voté, avec les catholiques, en faveur de toutes les mesures de liberté religieuse, et de celles qui concernaient les institutions des Canadiens-Français.

IjC ministère McNab-Morin obtint la confian<^e des deux tiers des représentants. La réélection des ministres du Haut-Canada prouva aussi que l'administration était approuvée par le peuple. Dans la discussion de l'adresse, qui fut proposée par M. Loranger, et dans d'autres discussions, les représentants firent connaître leurs vues. M. Morin, en annonçant la formation du ministèn», déclara qu'aucune des mesures préparét»s par la dernière administration ne serait abandonnée ;

226 LORD ELOIN. {1854

les conservateurs s'étaient engagés à favoriser la sécularisation des réserves du clergé, l'abolition de la tenure seigneuriale, etc.

M. Hincks félicita les membres du Bas-Canada du constant appui qu'ils avaient donné à leurs chefs, et sur leur fidélité aux principes politiques. Il aurait préféré M. Willson à Sir Allan McNab, comme chef de la coalition ; il promit cependant son appui au nouveau cabinet, parce qu'il adopta la solution des questions du parti libéral, et que deux libéraux du Haut-Canada en faisant partie. Comme on avait porté de graves accusations contre lui, il demanda une enquête qui lui fut accordée. Ses adversaires ne purent établir aucune preuve contre lui.

M. Cauchon se réjouit de l'alliance des conservateurs avec les libéraux modérés, alliance qu'il avait appelée de tous ses vœux depuis la retraite de M. LaFontaine. Il assura le ministère de son concours libéral ; MM. Cartier, Langton, Loranger, etc., firent la même promesse. M. John- H. Oameron promit son appui sur les questions ministérielles, à l'exception de celles des réserves du clergé. M. Merritt dit qu'il supporterait l'administration seulement pour l'aider à passer les grandes mesures du jour ; il contribuerait ensuite à la remplacer par un autre. M. A. A. Dorion avoua que la coalition ne le surprenait pas ; il s'y attendait. Les démocrates avaient considéré les ex-ministres comme conservateurs, et avaient combattu leur politique arriérée. M. Dorion saisit 'cette occasion pour exprimer ses idées politiques. Il ne voulait aucun changement quelconque dans la constitution ni dans les institutions, excepté ceux qu'on pourrait

1864] LOBD ELGIN. 227

obtenir an moyen de la constitntion elle-même. II déclara qne Ini et ses amis voulaient asseoir leur parti sur les bases démocratiques les plus larges.

Le cabinet comptait parmi ses principaux adversaires MM. Merritt, Brown, Eolph, John-S. McDonald, Mumey, Dorion, Laberge, Foley, Galt et McKenzie ; trente-huit députés signèrent une résolution, par laquelle ils protestaient contre la combinaison ministérielle, qu'ils déclarèrent immorale, à cause de la discordance des éléments dont elle se composait. On trouva étrange la conduite des conservateurs, qui abandonnaient leur opposition à la sécularisation des réserves du clergé. Les adA' corsaires du gouvernement comptaient eux aussi des nuances aussi variées ; c'étaient les cleari>rits, les démocrates, quelques conservateurs avancés, et quelques membres mécontents du ministère.

L'adresse fat votée à une grande majorité, et les amendements que l'opposition proposa, pour la passation immédiate des mesures des réserves du clergé et de la tenure seigneuriale, n'obtinrent que le tiers des votes.

La première mesure que le ministère McNab- Morin présenta, fut celle qui ratifiait le traité de la réciprocité commerciale entre le Canada, le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Ecosse, l'Ile du Prince-Edouard avec les Etats-Unis d'Amérique. Ce traité, comme nous l'avons dit antérieurement, avait été conclu i)our dix ans, et signé le 5 juin 1854, par Lord Elgin, représentant l'Angleterre, et l'Hon. W.-L. Marcy, secrétaire d*état, représentant les Etats-Unis. Par cette mesure étaient admis en franchise de droit plusieurs articles des

228 LORD KLGIN. [1854

colonies britanniques ou des Etats-Unis, dont les principaux étaient les grains, ' la farine, les animaux, les viandes, le poisson, l'huile, les peaux, le beurre, les minerais, le charbon et les bois. Le même traité concédait aux citoyens des Etats-Unis la libre navigation sur le Saint-Laurent et sur les canaux, sujet seulement aux mêmes droits de péage qui étaient exigés, aux sujets anglais ; il accordait également à ces derniers la liberté de la navigation sur le lac Michigan et sur les canaux américains. Il permettait aux Américains de pêcherie long des rives du Canada et des provinces maritimes, sans être restreints à aucune distance des rives, et aux Canadiens de pêcher sur les côtes des Etats-Unis.

Le traité réglait les difficultés qui s'étaient élevées, dans l'été de 1861, au sujet des pêcheries du Golfe entre les sujets anglais et les Américains. Ces derniers, contrairement au traité de 1818, s'étaient permis de pêcher en dedans des limites fixées (trois milles),, et le résultat de cette violation du traité avait été la prise de plusieurs vaisseaux américains.

Le congrès des Etats-Unis et le parlement anglais avaient déjà ratifié le traité avant le Canada, et les provinces maritimes suivirent leur exemple. Cette mesure, si favorable au commerce, fut bien accueillie, et passa sans opposition dans les deux chambres. Le Canada retira les plus grands avantages de ce traité : les produits naturels s'échangèrent sans les obstacles des douanes, le chiffre d^s importations et des exportations augmenta considérablement. Malheureusement, les deux parties, comme nous le verrons plus loin, ne purent s'entendre pour renouveler le traité commercial, qui cessa d'être en force en 1866.

Une autre loi importante, présentée par le ministère, appliquait au Bas-Canada l'acte de 1853, qui établissait un fonds consolidé d'emprunt municipal pour le Haut-Canada, jusqu'au montant de six millions de piastres. Le Haut- Canada avait déjà appliqué cette somme à la construction de chemins de fer et d'autres travaux publics. Dans le Bas-Canada, les municipalités hésitèrent à faire de grands emprunts, parce qu'elles craignirent de ne pouA^oir rencontrer les intérêts à leur échéance. Elles n'empruntèrent qu'un peu plus de deux millions de piastres. Cette province consentit à se priver de la balance de ce fonds, qui fut ajoutée, en 1859, au capital destiné^au rachat des droits seigneuriaux.

Le fonds d'emprunt municipal a depuis cette époque augmenté considérablement, car la plupart des municipalités n'ont pas rencontré les intérêts, que la province s'est trouvé obligée de payer comme ses propres dettes. Quelques-unes firent des emprunts au-dessus de leurs forces et de leurs besoins, et se mirent dans des embarras financiers, (i)

La législature vota une somme de $60,000 comme allocation additionnelle au fonds d?s écoles communes, qui était de deux cent mille piastres ; une semblable somme de $60,000 fut destinée à la construction de la douane à Québee ; une autre allocation de $80,000 fut accordée aux veuves et aux orphelins des soldats des armées

(l) Voici quel(jius-iins (les montants emiirimlés par les municipalités : Montréal $800,000, comté de Stanstead $710,000, Tix>is- Kivicres $220,000, Kimouski $50,000, (Québec $50,000, Port Hope $860,000, Cobourg $500,000, lii-andford $500,000, lîrock ville $400,000, etc.

230 LORD KLorN. [1854

alliées, qui succombèrent dans la guerre de la Crimée.

Les Canadiens donnèrent par là une marque éclatante de la sympathie qu'ils avaient pour la cause embrassée par la France et l'Angleterre contre l'ambitieuse Eussie; aussi fêtèrent-ils, avec le plus grand enthousiasme le succès des armées alliées, surtout la prise de Sébastopol.

Une somme d'environ $1,500,000 fut votée pour diverses améliorations navales, tels que canaux, glissoires sur les rivières, phares et jetées sur le Saint - Laurent, (i) Le gouvernement n'épargnait rien pour diminuer les difficultés de la navigation, et faire par là baisser les primes d'assurances. La construction des phar6l^, des jetées, les dépôts de provisionTpour le ravitaillement des navires en détresse, l'établissement d'une ligne de bateaux remorqueurs à hélice pour secourir les vaisseaux, furent considérés par le cabinet comme des améliorations indispensables. Ces améliorations contribuèrent au succès de la voie du Saint-Laurent ; car on finit par prouver, au moyen de statistiques, qu'elle ofl^ait plus de sûretés que les autres (2)

Les deux plus grandes questions du programme ministériel, la sécularisation des réserves du

(i) Canal Welland jCS^fSA/^» canaux du Saint- Laurent £66,^00, glissoires sur TOutaouais ^^20,372, glissoires sur le Saint-Maurice ;f 21,906, phares en bas de Québec ;^2O,400, phares sur les lacs ^'43,600, jetées en bas de Québec ;f 109,600.

(2) C'est à cette époque que M. Baby fit construire les magnifiques bateaux à vapeurs Latfy Head, Napoléon, Victoria et Advance. Comme ils furent trouvés trop dispendieux, des petits bateaux remorqueurs firent plus tard le service à plus bas prix. Le gouvernement acheta dans la suite les bateaux de M . Baby, les employa au service des phares, et établit une ligne entre les jx)rts du Golfe et Québec.

1854] LORD KLGIN. 281

clergé et labolition de la tenure seigneuriale, reçurent la sanction royale i)endant cette session.

Ce fut M. John -A: McDonald, procureurgénéral, qui présenta, à la considération des députés, le projet de loi qui appropriait les deniers provenant des terres réservées au clergé protestant, en les rendant disponibles pour des objets municipaux. Les conservateurs Sir Allan McNab, MM. John-A. McDonald, Henry Smith, Cayley et quelques autres, qui avaient jusqu'alors opposé énergiquement la sécularisation des terres réservées, se soumirent aux vœux de la grande majorité de la population, afin de calmer l'opinion publique ; car une plus longue opposition de le\ir part aurait mis l'existence de leur parti en danger. Plusieurs autres conservateurs considérèrent les réserves comme une dotation, un octroi irrévocable ; MM. Murney et Robinson étaient de cet avis. Ce dernier déclara qu'on voulait la prospérité, en anéantissant les ressources destinées au clergé protestant. Il fit lin appel aux députés du Bas-Canada, leur disant que, lorsque les propriétés ecclésiastiques du Haut-Canada auraient été sacrifiées aux exigences des démagogues et des agitateurs, la même chose pourrait arriver à la province qu'ils représentaient.

Les députés du Bas-Canada supportèrent la mesure ministérielle, afin de se rendre aux désirs de la population du Haut-Canada. M. Cartier rappela à l'opposition que la sécularisation des réserves n'avait pas été soulevée par les catholiques du Bas-Canada, mais par la grande majorité protestante de l'autre province. C'était à elle qu'il fallait en attribuer la responsabilité. Les

232 LOBD ELGIN. [1864

demièTes élections avaient prouvé que la sécularisation était une idée populaire parmi cette population. Si Ton n'aVàit pas envoyé une majorité écrasante en faveur de la sécularisation, les catholiques n'auraient pas voté pour la mesure.

M. Dorion aurait voulu verser dans le trésor public le produit des réserves, au lieu de le repartir entre les deux provinces pour des fins municipales. L'amendement qu'il proposa à cet effet, fat repoussé par la majorité, qui le considéra comme injuste. Les cleargrits auraient désiré régler la question d'une manière plus libérale ; la chambre vota également contre leurs amendements.

Cette question, après avoir si longtemps préoccupé les esprits, et provoqué l'insurrection de 1837-38, rencontra l'approbation presque générale du peuple. Le clergé des différentes dominations parut également satisfait du règlement.

D'après les clauses de la mesure, telle qu'elle fut finalement passée, les sommes provenant des 'réserves du clergé formèrent un fonds séparé, appelé " Fonds des municipalités du Haut et du Bas-Canada." Les salaires annuels et les allocations accordées avant l'acte impérial de 1840 aux membres du clergé d'Angleterre, d'Ecosse, etc., furent, durant leur vie, la première réclamation sur les fonds des municipalités ; les argents restants devaient être divisés en parties égales entre les municipalités, en proportion de leur population, pour être employés à des fins locales, soit pour l'instruction, soit; pour les chemins, soit enfin pour payer les dettes des municipalités.

Le projet de loi que le procureur-général, M.

1854] LOBD ELGIN. 238

Dmmmond, introduisit, au nom du ministère, pour VabolUUm des droits et devoirs féodaux dans le Bas-Canada, était à peu près le même que le conseil législatif avait repoussé à la session précédente. Cette mesure, qui avait à concilier des principes et des intérêts si opposés, portait, à dire vrai, quelques marques légères d'imperfection. Plusieurs autres plans différents avaient été suggérés par MM. Archambault et Joseph- Charles Taché, par la convention de Montréal, etc ; c'était une preuve que la solution de la tenure seigneuriale était difficile à obtenir.

Le projet ministériel, après avoir reçu plusieurs changements, subit sa troisième lecture à une majorité de trente-neuf voix. Quoiqu'il parût assez favorable aux censitaires, les libérauxdémocrates se plaignirent de ce qu'il ne venait pas suffisamment à leur secours. M. Dorion proposa, mais sans succès^ que la mesure eût pour base l'extinction immédiate de la tenure seigneuriale en celle de tenure libre, tout en ayant égard aux intérêts des parties. Le conseil législatif modifia considérablement la mesure de M. Drummond, et les changements qu'il lui fit, furent considérés comme plus équitables ; aussi, la majorité des représentants consentit-elle à ces modifications. Après que la loi fut sanctionnée, les membres de l'opposition du Bas-Canada et leurs organes parlèrent contre elle, et prétendirent bien à tort qu'elle allait ruiner les censitaires. Cette mesure avait coûté un travail immense à son autt^ur, M. Drummond, qui a acquis par là, sans contredit, la reconnaissance des Canadiens.

Le préanibule de l'acte seigneurial était ainsi

234 LOED ELGIN. [1854

conçu : " Attendu qu'il est expédient d'abolir tous droits et devoirs féodaux dans le Bas-Canada, soit qu'ils portent sur le censitaire ou sur le seigneur, et d'assurer une compensation au dernier pour tout droit lucratif qu'il possède aujourd'hui légalement, et qu'il perdra par telle abolition ; et attendu qu'en considération des grands avantages qui doivent résulter pour la province de l'abolition des dits droits et devoirs féodaux et de la substitution d'une tenure libre à celle sous laquelle ont été tenues jusqu'ici les propriétés qui y sont sujettes, il est expédient d'aider le censitaire à racheter les dites charges, plus spécialement pour ce qui est de celles qui, tout en pesant le i^lus lourdement sur l'industrie et l'esprit d'entreprise, ne peuvent, par leur nature même, être autrement rendues immédiatement rachetables, sans oppression ni injustice dans beaucoup de cas, à ces causes qu'il soit statué, etc., eiic.

La loi rappelait l'acte de la commutation volontaire de 1845, qui n'avait été d'aucune utilité. Elle autorisait le gouverneur à nommer des commissaires chargés de faire, les cadastres dans chaque seigneurie. Avant que les commissaires procédassentj'^a loi conférait à un tribunal, composé des juges de la cour d'appel et de la cour supérieure, le pouvoir de décider les points de droit, qui devaient être soumis à la considération des commissaires, afin de constater quels étaient les droits réels des seigneurs, et ceux que les censitaires devaient racheter.

La cour seigneuriale s'assembla, le 4 septembre 1855, sous la présidence de Sir Louis-H. LaFon-

taine (i). M. le procureur-général Drummond produisit une série de questions, qui furent soumises aux juges ; les conseils des seigneurs présentèrent, de leur côté, des questions supplémentaires ou des contre-questions de la part de certains seigneurs. Les seigneurs choisirent pour leur procureur M. Dunkin, qui avait déjà si bien défendu leurs droits à la barre de la chambre, et MM. Cherrier et McKay. Les censitaires ne jugèrent pas à propos de se faire représenter devant la cour. Ils se fièrent à Thabileté de M. Drummond et des conseils de la couronne, MM. Loranger, Bamard et Angers, qui défendirent leurs intérêts avec talent et intelligence. Ils plaidèrent tous longuement devant la cour, les différents points de loi que renfermaient les questions et les contre-questions mises devant la cour. Les juges donnèrent ensuite chacun, leur opinion, et rendirent jugement au mois de mai 1856.

Voici quelques-unes des plus importantes matières de ce jugement : Ils décidèrent que les seigneurs étaient obligés de sous-concéder les terres aux colons, qu'ils ne pouvaient vendre les terres non défrichées, qu'aucune loi n'avait fixé les redevances, et que le taux des cens et rentes stipulé dans les contrats était maintenu, de même que les corvées ou servitudes appréciables à prix d'argent ; la banalité ayant été rendue légale par l'arrêt de 1686, ils maintinrent aussi ce droit dans sa presque intégralité, mais ils décidèrent que les censitaires étaient propriétaires des eaux non-navigables qui transversaient leurs terres,

(l) La cour seigneuriale fut composie de Sir Louis-H. La Fontaine, président, et des juges Howen, Aylwin, Duval, Caron, Day, Smith, Vanfelson, Mondelet, Meredith, Short, Morin et Badgley.

286 LOBD EliGIN. [1854

et que les réserves de bois et autres devaient être abolis sans compensation.

Les points de loi ayant été ainsi réglés, les commissaires se guidèrent sur ces décisions, et procédèrent à la confection des cadastres, c'est-à-dire à l'estimation de la banalité, des lods et ventes, etc. ( ^ ) Les travaux et les décisions des commissaires étaient sujets au contrôle d'une cour de révision composée de trois d'entre eux. Les cadastres furent terminés en grande partie en 1859, mais tout le travail ne fut complet que trois ans plus tard.

L'acte seigneurial établissait un fonds évalué à $1,600,000, et destiné à indemniser les seigneurs de la suppression de leurs droits. Ce fonds provenait du revenu de la seigneurie de Lauzon, de celui des licences, du droit de quint, et d'une somme de $600,000 prélevée sur les fonds publics (2). Ces sommes ne furent pas suflSusantes j pour racheter tous les droits casuels, et la législature dut faire, en 1859, une nouvelle appropriation d'environ $2,000,000 (*). Ces deux allo-

(i) Voici le no n des commissaires nommés en vertu de l'acle seigneurial : MM. J. Chabot, H. Judah, S. I^'lièvre, L. Archambault, N. Dumas, J.-E. Turcotte, C. Dclagrave, I*. Winler, J.-G. Lebel, et J.-H. Va- in. M. Rarasay fut le secrétaire de la commission pendant la plus grande partie du temps, et M.- McCord le remplaça sur la fin des travaux.

(2) Valeur du droit de quint $ 71,000

'* de la seigneurie de Lauzon 215,860

" des licences 618,500

Montant j ris sur les fonds publics - - - - 600,000

(3) M. Judah porta approximativement, en 1863, le coût de la mesure seigneuriale à la province, à la somme de $10,044, 194 ; repartie comme suit :

1854] IX)KD ELQIN. 23*7

cations furent destinées au paiement des lods et ventes, de la banalité et dî»s autres charges, à rex<"eption des cens et rentes, qui restèrent seuls à la charge du censitaire. Les cens et rentes ne furent pas changés : le paiement annuel fut capitalisé, et les censitaires devinrent libres de payer à leur choix la rente de ce capital, à six par c^nt, ou de se décharger de la rente en payant le (capital au seigneur ; celui-ci ne pouvait refuser de Taccepter.

Cependant, jusqu'à ce jour, la plupart des censitaires y trouA^ant leur compte, sans doute, ont continué de payer la rente, sans s'occuper de faire disparaître le capital.

Les seigneurs reçurent un intérêt do six pour cent sur le capital de leur seigneurie ; l'acte d'amendement de 1859 leur permit de toucher le capital des droits qui leur furent acîcordés, en déduisant vingt-cinq pour cent sur le montant de ces droits.

I^s charges qui furent abolies étaient d'abord les lods et ventes, impôt qui pesait le plus lourdement sur le censitaire, et par lequel le stâgneur réclamait, à chaque mutation de toute propriété, le douzième de la valeur de cette propriété ; la banalité^ c'est-à-dire le droit exclusif que possédait le seiffneur de bâtir des moulins et de

lié^ienses de la Commission, intérêts et capital payes,

cl capital du aux seigneurs $5,121,417

Indemnité au Haut-Canatia 3,265,000

Intérêt ytoxié au crédit du fimds dV-mprunt municipal

du Haut-Canada 584,803

Indemnité aux cantons 879,892

Intérêt f)orté au crédit du ftMids d'empnmt municipal

du Bas-Canada 193,082

moudre les grains ; le droit de retrait d'après la plus haute enchère, par lequel le seigneur pouvait contraindre Tacheteur, quarante jours après la vente, à lui céder la propriété qu'il venait d'acquérir, lorsqu'elle avait été achetée à bas prix. Si ce droit servait quelquefois à protéger le seigneur contre la fourberie des parties contractantes, qui n'énonçaient parfois dans leur contrat qu'une partie du prix de vente, d'un autre côté, il nuisait à la vente des propriétés et enlevait au censitaire la facilité de protéger un parent, en lui vendant à bas prix sa • propriété. Il était devenu odieux par l'abus qu'on en faisait, et certains seigneurs avaient trouvé moyen d'en retirer une source de revenus considérables, en forçant l'acheteur à donner une somme en sus des lods et ventes. Les seigneurs imposaient encore des corvées à leurs censitaires ; ils s'emparaient, sans indemnité, des bois de construction, de la pierre pour leur usage, ou pour l'utilité publique; ils retenaient le droit de possession des rivières et des grèves, percevaient une dîme sur le poisson pris dans les pêcheries sises sur les grèves de leurs seigneuries, et prétendaient enfin se servir eux seuls des cours d'eau, pour faire mouvoir les moulins, les usines et les manufactures. Ces réserves furent aussi toutes abolies sans compensation.

En introduisant le système seigneurial au Canada, les rois de France n'avaient eu aucunement l'idée d'y établir une aristocratie ; leur but unique avait été de favoriser la colonisation et l'établissement rapide et facile des terres incultes. Les titres de concession en font foi. Dès le commencement, les autorités avaient donné de

1854] LORD ELGÎN. 239

grandes étendues de terres bornant le Saint- Laurent, à des officiers et à des personnes de confiance, appartenant, pour la plupart, à la noblesse de France. Ces personnes étaient obligées de rendre foi et hommage au souverain, de payer à la couronne le droit de quint, c'est-à-dire le cinquième du prix de la vente de la seigneurie; à chaque mutation, de commencer et d'effectuer l'établissement de la seigneurie dans un temps déterminé ; enfin, de bâtir des moulins pour moudre les grains des colons. Le seigneur ne devenait donc possesseur de son fief qu'à la charge d'en promouvoir l'établissement. Il ne pouvait vendre ses terres, ni refuser de les concéder aux colons, suivants les taux ordinaires ; il n'avait pas non plus le droit de se créer des domaines particuliers.

Le seigneur n'exigeait du colon aucun argent comptant ; mais pour s'indemniser quelque peu, il l'obligeait à payer une rente annuelle d'environ jieux sens par arpent en superficie, à faite moudre ' son grain au moulin seigneurial, en donnant la quatorzième partie pour droit de mouture ; et à chaque mutation de propriété, il exigeait le droit des lods et ventes.

A réi>oque où le régime féodal ou seigneurial fut introduit au Canada, il avait été considérablement adouci dans l'ancienne mère-patrie. Les grands propriétaires avaient été soumis au pouvoir du souverain ; les privilèges et le servage avaient disparu, et l'égalité sociale commençait à prévaloir. Ce régime, considérablement modifié, par des lois spéciales, pour l'adapter à l'établissement d'un pays nouveau, fut introduit dans la colonie, parce qu'il était le seul qui fût en force

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dans la mère-patrie. On ne prit donc de la féodalité que ce qu'il y avait de bon, car le seigneur canadien ne fut jamais investi de certains droits et privilèges possédés par le seigneur européen.

Ce système qui a fait son temps, et dont nous n'avons pas l'intention de discuter les mérites, était certainement avantageux aux colons, sous quelques rapports. Dans la i)ensée du roi de France, du moins, il était destiné à procurer le bien-être de la colonie. Des hommes entendus en ces sortes de matières, en ont aussi fait l'éloge . à diverses reprises. " Pour un pays nouveau et entièrement agricole, remarque un de nos premiers jurisconsultes, M. Andrew Stuart, il n'y avait pas de système préférable d'octroyer des terres : il était propre à produire, et a produit une division égale des terres, chose favorable au bonheur des hommes, aux bonnes mœurs, aux habitudes d'industrie, à la stabilité des lois du gouvernement et à la force militaire du pays."

D'un autre côté, M. Drummond s'exprimait ainsi dans un de ses discours : " Quand le système seigneurial fut établi dans le Bas-Canada, il avait été altéré par une succession de rois, étouffé par le génie subtil de Richelieu, et réduit à rien par Louis XIV. Tel qu'il a été transporté au Cansûia, il était peut-être mieux adopté que tout autre système à l'établissement d'un pays nouveau ; il était réglé par les lois de la meilleure espèce, qui donnaient des droits acquis à tout homme sur chaque acre de terre dans toute la colonie, car tout colon pouvait réclamer l'étendue de terres qu'il voulait, sans payer immédiatement un seul sou au seigneur. C'est ainsi que le seigneur possédait la terre, non pas pour lui-même, mais pour

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ceux qui le représentaient, à la condition expresse de la défricher."

Dès le début, les seigneurs jouèrent au Canada un beau rôle, celui de protecteurs, de conseillers du colon. Ils avaient dans leurs mains l'autorité civile et militaire, qu'ils avaient conquise par letfr éducation, par leur i)osition et par leur fortune. Ils se montrèrent généreux et tolérants envers leurs censitaires, et ces nobles qualités se transmirent à leurs successeurs dans beaucoup de seigneuries. La plupart d'entre elles, surtout celles que possédaient le clergé et les communautés religieuses, imposèrent des charges peu lourdes aux cultivateurs, et conservèrent toujours les mêmes rentes. Le système seigneurial eut le succès qu'on en attendait : il fut juste et bienfaisant. S'il eût été suivi conformément aux lois du pays, et à l'esprit qui avait présidé à son introduction, on aurait été longtemps encore I avant d'en souhaiter si ardemment l'abolition.

Malheureusement, certains seigneurs commencèrent, même sous la domination française, à insérer dans leurs contrats des stipulations illégales ; ils augmentèrent le taux des cens et rentes, refusèrent de concéder leurs terres par esprit de spéculation, ou les vendirent à prix d'argent au lieu de les concéder. Les autorités françaises publièrent plusieurs édits, afin de réprimer les premiers abus qui se glissaient dans la tenure. L'édit de Itll ordonne aux seigneurs de placer les colons sur leurs terres, de concéder à titre de redevance, sans exiger des colons aucune somme d'argent. Celui de 1732 confirme celui de 1711, ordonne de plus la confiscation des seigneuries qui ne seraient pas alors concédées dans l'espace

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de denx années, et défend aux seigneurs de concéder à des taux élevés, et de vendre leurs terres sous peine de nullité de contrat et de restitution du prix de la vente. Ces édits furent considérés comme la loi du pays sous la domination française.

Plus tard, après la conquête, les abus furent continués par quelques seigneurs français et quelques étrangers qui achetèrent des seigneuries. La somme de deux sols, qui paraît être le maximum des cens et rentes sous la domination française, fut élevée jusqu'à six et huit sols par arpent en superficie ( ^ ). Les propriétaires étaient certains d'être favorisés par les tribunaux, présidés souvent eux-mêmes par des seigneurs, qui facilitèrent leur ambition et leur convoitise. Les prétentions des seigneurs, qui n'avaient pas été considérées favorablement à la cour de l'intendant, fnrent reçues, en violation des anciennes ordonnances, dans les cours établies depuis la conquête. Le gouvernement ne songea pas à réprimer ces abus. Les représentants du peuple le tentèrent plusieurs fois, mais sans succès, parce que le conseil législatif s'y refusa toujours.

Par les exigences de ces seigneurs, la tenure seigneuriale était devenue finalement oppressive, un véritable obstacle au développement des ressources agricoles et à l'établissement des terres incultes. Le droit exclusif de l'usage des cours d'eau par les seigneurs, empêchait et retardait

(l) Le taux des cens et rentes qui prévalait généralement, était un sol de cens par arpent de front et un sol par arpent en superficie, de plus, un chapon évalué a quarante sols. Dans certaines places, ce droit s'élevait à 6s. 5d. pour quatre-vingt-dix acres de terre ; mais dans le district de Montréal, il était de ys. 6d. environ pour la même étendue de terre.

rétablissement des manufactures et des industries diverses, il contribua, plus que tout le reste, à retenir le Bas-Canada dans un état un peu arriéré. Les lods et ventes imposaient une taxe sur l'industrie et l'activité des habitants ; si ces derniers faisaient des améliorations sur leurs terres, ou construisaient des propriétés et des usines, en les vendant, ils avaient à perdre le douzième du montant de ces améliorations. Dans les villes surtout, où le changement de propriété était fréquent, ce droit était devenu trop lourd.

Si les cultivateurs avaient eu à souffrir de la tenure seigneuriale, les industriels, de leur côté, étaient en droit de s'en plaindre davantage ; car elle ayai t. totalement paralysé les progrès do l'industrie dans tous les genres. Les abus de ce système l'emportaient donc 'maintenant de beaucoup sur ses avantages, et le temps était venu de réformer complètement cette institution usée et tout opposée, d'ailleurs, aux tendances générales de notre temps de liberté et de progrès.

La loi seigneuriale a réellement cicatrisé une plaie profonde ; elle a amélioré la condition de l'industriel et du cultivateur. Elle a proclamé l'affranchissement du sol par le rachat de toutes les charges qui le grevait, tout en respectant le droit de propriété ; il ne resta plus que la rente annuelle, qui était rachetable à volonté. Le seigneur, de son côté, posséda les terres non concédées dans sa seigneurie, e^n franc aleu roiur rîer, sans pouvoir en disposer autrement que d'après ce sytème. Enfin, la loi abolit un système qui ne convenait plus à ce siècle de progrès.

Cette réforme est certainement la plus grande

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et la plus utile qui ait été faite, par la législature, sous rUiiion ; elle restera comme un monument impérissable des chefs libéraux MM. LaFontaine et Morin, et surtout de son auteur, M. Drummond. Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est qu'elle s'effectua de la manière la plus paisible. " C'était comme le remarque M. LaFontaine, toute une révolution dans nos institutions ; et cette révolution, qui, dans d'autres pays, n'aurait pu s'opérer sans effusion de sang et sans remuer l'édifice social jusque dans ses fondements, s'accomplit paisiblement, à l'honneur de la population, sans trouble et sans aucune commotion. "

Les actes de cette première partie de la session furent sanctionnés par Lord Elgin avant son départ. Il y eut un ajournement des chambres du 18 décembre au 23 féraer suivant.

Avant de se séparer, les membres de la législature rendirent un dernier hommage à Lord Elgin, dans une adresse, par laquelle ils lui exprimèrent le sincère regret que leur causait son départ, le félicitèrent de la manière habile dont il s'était acquitté des devoirs attachés à la haute position que lui avait confiée le gouvernement impérial, et lui firent les souhaits ordinaires pour son bonheur futur.

En laissant le Canada, Lord Elgin allait paraître sur un théâtre plus élevé, où l'attendaient de grands honneurs et des marques de distinctions méritées ; un champ plus vaste allait s'ouvrir à son énergique activité, et ses talents administratifs allaient se développer à l'aise dans une sphère d'action plus étendue. En effet, dès 1857, il fut envoyé en Chine, en qualité de ministre plénipotentiaire ; il se rendit au Japon

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Taimée suivante, et négocia avec ces pays lointains les importants traités de 1858. A son retour en Angleterre (1859), il entra dans le ministère de lord Falmerston, comme maître-général des postes ; mais en 1860, il fut de nouveau nommé commissaire royal en Chine, et prit -part à la campagne de 1860, qui se termina par le traité de Pékin. Enfin, pour récompenser les services aussi nombreux que distingués de ce grand homme d'état, on le nomma Yice-Roi de l'Inde en 1861. C'est dans ce poste éminent que la mort est venue le frapper, en 1863.

Lord Elgin avait pris l'administration du Canada le 30 janvier 1847 ; il la laissa, le 19 décembre 1854, entre les mains de son successeur. Sir Edmund Head. Homme du caractère le plus distingué, doué d'une habileté supérieure et de talents variés, il fit preuve des véritables qualités de l'homme d'état dans une position environnée de nombreuses difficultés. Il s'appliqua surtout à faire fonctionner le gouvernement constitutionnel, tel qu'on l'entendait en Angleterre, et il favorisa également tous les partis politiques. La loi de l'indemnité, et les questions des réserves du clergé et de la tenure seigneuriale créèrent des luttes ardentes entre les partis. Connaissant au parfait les rouages du gouvernement responsable, il resta spectateur impassible de ces luttes. Les troubles occasionnés, en 1849, par la loi d'indemnité furent surtout pour lui une époque de grande épreuve. Il lui eût été facile de punir sévèrement les insultes qu'il avait reçues de la populace en furie, mais il n'écouta que la bonté de son caractère, et il préféra soufirir en silence ces avanies, que de

canseT raifasion du sang, et i)exit-étre la gaerre civile. Ce fut encore à son habileté, que Ton dut le règlement des difficultés des pêcheries et le traité commercial avec les Etats-Unis.

Lord Elgin laissa dans une condition heureuse et prospère cette colonie pleine d'avenir, dont il avait travaillé à améliorer la condition sociale et politique. Son administration eut un succès, signalé ; elle retentit en Angleterre où on lui fit à son retour, une réception magnifique. L'exemple qu'il a laissé, et les succès qu'il a obtenus sont demeurés comme une lumière ix)ur diriger ses successeurs ; nous osons le dire avec franchise, nul gouverneur anglais n'a mieux compris, ni mieux rempli ses devoirs.

L'administration de Lord Elgin est sans contredit la plus importante de toutes celles de l'Union. Elle vit passer les actes d'amnistie générale et d'indemnité, ceux de judicature, des postes et de l'augmentation de la représentation nationale. En outre, les deux plus grandes réformes qui aient été soumises à la législature canadienne, furent amenées à bonne fin : l'abolition du système seigneurial et la sécularisation des réserves du clergé. D'un autre côté, la politique commerciale fut favorisée au plus haut degré : les canaux furent terminés et agrandis, la navigation du Saint-Laurent reçut des améliorations par l'érection de phares et de jetées, et par l'établissement d'une ligne de bateaux remorqueurs ; le rappel des lois de la navigation permit aux nations de l'univers d'établir des relations commerciales avec le Canada. Une première ligne de vapeurs océaniques fut établie ; des lignes télégraphiques mirent toutes

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les parties de la province en communication avec les Etats-Unis et les provinces maritimes. Enfin, l'ère des chemins de fer fut heureusement inaugurée ; plusieurs lignes étaient déjà terminées, et les autres étaient en voie de. progrès ; à la fin de 1854, déjà huit cents milles de chemins de fer étaient achevés. Ces entreprises gigantesques répandirent l'argent dans le pays en abondance, et avancèrent de beaucoup la prospérité générale, assurant à la classe ouvrière un emploi lucratif

Le commerce prit une nouvelle extension, que la réciprocité commerciale avec les Etats-Unis allait encore augmenter. Déjà, en 1854, le commerce de va et vient atteignait le chiffre d'environ ^50,000,000. Les revenus provinciaux, qui n'étaient, en 1841, que d'un million de piastres, étaient portés au chiffi-e de quatre millions. Le crédit de la province, grâce aux talents financiers de M. Hincks, était dans un excellent état, et les bons provinciaux augmentaient de valeur sur le marché monétaire. La colonisation, question vitale pour le Canada, fit aussi de rapides progrès, sous l'influence d'hommes patriotiques ; les industries diverses, celles des pêcheries,des mines et des bois de construction entre autres, furent exploitées sur un plus grand pied. La progression de la population se fit aussi très-rapidement ; estimé, en 1841, à guère plus d'un million d'âmes, le chiffre des habitants atteignait déjà en 1854, près de deux millions. L'immigration avait pris un cours rapide et contenu ; elle n'avait pas peu contribué à produire ce bon résultat.

Malgré les luttes politiques nombreuses et acharnées, l'union des Canadas eut donc pour

résultat de transformer, en quatorze années, deux provinces mécontentes, i>eu peuplées, en une province prospère, populeuse, indépendante et assez contente de son sort. Les faits que nous venons d'énumérer en sont une preuve convaincante.

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