‹ Le Canada sous l'union, 1841-1867. --Chapitre 4 sur 23 · L ACTE D UNION · texte numérisé non relu

L ACTE D UNION

Lord Durham fut envoyé au Canada afin de tenir une enquête sur l'état du pays, et de suggérera la métropole les mesures qui lui sembleraient les plus propres à la prospérité des habitants. Sa ligne de conduite avait été arrêtée d'avance ; son rapport fut fait évidemment dans le but de justifier l'objet que le gouvernement avait en vue. Après avoir dissous le conseil spécial. Lord Durham en forma un autre composé des personnages de sa suite, des juges et de quelques Anglais du pays. Il organisa ensuite plusieurs commissions pour s'enquérir de l'éducation, des institutions municipales, de l'émigration, des terres de la couronne. Il soumit au gouvernement impérial un rapport volumineux, dans lequel il se prononçait en faveur de l'anglification de la race française et du dépouillement de son influence. Le noble lord désirait changer le caractère de la province et en faire une province anglaise. Il

(i) Pour cette partie île rintrodiiction, nous avons consulté les histoires du Canada de MM. Carneau, l.averdière. Miles et Lafrauce. Cette dernière a été puMiée dans La Semaine.

approuva cependant les principes c^u'avait détendus l'assemblée lé^islatit'e, en réclamant les pouvoirs qui lui étaient essentiels d'après la nature même du gouvernement représentatif. Il s'arrêta d'abord à une union fédérale des colonies de l'Amérique du Nord, confédération qui pourrait s'etfectuer dans la suite, mais qui ne devait commencer c[u'un quart de siècle plus tard. Pour le moment, il conseilla l'union des deux Canadas sous un seul u-ouvernement, en donnant à chacun d'eux le même noml>re de représentants, et suggéra de reviser la constitution du conseil législatif, d'assurer l'indépendance des juges, d'abandonner à la législature tous les revenus de la coui'onne, moins celui des terres publiques, pour la concession dune liste civile, de rendre les officiers du gouvernement responsables à la législature, etc.

Le parlement impérial adopta ces recommandations, malgré l'opposition d'un certain parti qui poussa le fanatisme jusqu'à vouloir priver la population ancienne du Canada de ses droits politiques. Dans le mois de juin 1839, un projet de loi fut introduit pour opérer l'union sur les bases ci-dessus mentionnées, et pour prolonger l'existence du conseil spécial. La loi fut ajournée à la session suivante, alin de la faire adopter dans l'intervalle par les Canadiens. L'honorable Poulett Thompson, nommé gouverneur-général, fut chargé d'accomplir cette mission difficile. M. Thompson, ])résidcnt du bureau de commerce à Londres, était remarquablt» jiar ses talents et son énergie.

Le nouveau gouverneur assembla le conseil spécial du Bas-Canada au mois de novembre

1839, et lui soumit la question de TUniou. Le conseil approuva \o projel, reeommautla la création d'une liste civile destinée au soutien du ,i>'ouvernement, et consentit à ce que la partie de la dette du Haut-Canada contractée pour des améliorations utiles aux deux provinces, fût portée sur le revenu du Canada- [ni, mais il se prononça pour une représentation égale {ade<iuale) dans chaque province. Trois membres seulement, MM. Quesnel, Neilson et Cuthbert, eurent le courage de ne pas approuver par leur vote une m(\sure si injuste envers les Bas-Canadiens. (1) Le gouverneur-général se rendit ensuite dans le Haut-Canada ; il y convoqua la législature pour ol)tenir son consentement sur l'union projiM.ée. Il lui soumit des résolutions si avantageuses, qu'il gagna du coup une grande majorité en faveur de ses vues. Après une discussion assez animée, l'union fut acceptée à condition (jue la représentation du Haut-Canada serait égale à celle du Bas, que toute la dette publique serait porté sur le revenu commun de la ])rovince-unie, qu'il serait voté une liste civile pour l'indépendance des juges et de l'exécutif, et que la capitale serait placée dans le Haut-Canada. L'assemblée législative demanda, en outre, dans une adresse à la reine, que la langue française fût abolie dans les procédés législatifs. Plusieurs membres, entre autres. MM Merritt, Small et McDonald de Glengarry, votèrent contre cette dernière injustic<\ j^endant f|ue d'autres, tels que

(l) Les meiiihie; <iui Ndtc-rent en faveur di.' l'Union furent les Mon. MM. Stuart, l'.itl.i. r, DeLéry, Moffet, McGill, de Rocheblave, Gerrard, Christle, Walker, Mol;on, Harwood et Hall. (Journal du Conseil Spécial.)

MM. Sherwood ot Cartwiiiiht, (lomandaieiit pour le ITaut-Oaiuula uii<^ plus t'orle lopréscntalion cjuo dans la province inléricuro.

Une union eonchu» sur ces bases était certaineluent une atlaire de spéculation pour les Haut- Canadiens : leur dette s'élevait alors à près de six millions de piastres : leurs revenus ne suffisai<^nt plus pour en payer l'intérêt et pour continuer les grandes améliorations qu'ils avaient entreprises ; enfin, de leur propre aveu, leurs finances étaient dans un état si embarrassé, que la hideus(^ banqueroute se présentait à leurs regards. Ce qui manquait à leur prospérité, ils allaient le trouver dans leur union avec le Bas- Canada, qui n'avait presque pas de dettes, et retirait des revenus considérables : leur embarras financier allait alors disparaître. De plus, les réformistes lunmt séduits par l'établissement du rég-ime d(^ la responsabilité du g'ouvernement enviM's le peuple, que Lnir promettait lord John Kussell dans une dépêche en date du IG octobre, et par les déclarations du gouverneur-g-énéral. qui annonça que, suivant les instructions reçues du bureau colonial, il gouvernerait à l'avenir le pays selon les vœux et les intérêts du peuple, et c^u'il aurait pour les sentiments tels qu'exprimés par l(\s représentants les ég-ards qui leur étaient justement dus. Les membres du Haut- Canada se montrèrent très-exigeants envers leurs futurs alliés, fis ne se contentèrent pas de les piller, en les rendant responsables de la dette publique, de demander une représentation plus forte, eu égard à leur population ; ils poussèrent l'injustice jusqu'à prescrire la langue française.

Dès que les Canadiens-français connurent les

28 INTRODUOTTOX,

détails du prqjot d'union, ils pvotostrront é'uorgiquement contvo voiio incsuro, cjui comportait envers eux des conditions injustes, et qu'on leur imposnit sans les consulter. On avait Inen, il est vrai, oblenu le consenteineni du conseil spécial; mais ce conseil, nommé par la couronne, ni^ représentait ni les vœux ni les sentim(?nts du peuj^le, et l'on ne pouvait faire passer son opinion pour celle de la population de la province ; en outre, il avait été convoqué avec tant de précipitation, que plusieurs membres éloignés n'avaient pas eu le temps de sa rendre à l'heure du vote sur cette question. Les Canadiens des districts de Québec et des Trois-Eivières, soutenus par leur clergé et un bon nombre d'Anglais iniluents. réclamèrent alors contre cet acte inique, et demandèrent le maintien de la constitution de 1791. Une adresse exposant ces réclamations fut signée par 40,000 citoyens, et envoyée au parlement impérial, (i) Une autre à peu près dans le même sens fat signée par le clergé de Montréal ; mais les citoyens de c(^ dernier district, bien qu'opi>osés à l'union, ne purent s'ent(»ndre pour proi ester contre cet acte. ( 2) Une

(i) Une assemblée eut lieu à Québec le 24 janvier 1840, tlans ' laquelle les Can.adiens adoptèrent cette adresse, ([ui fut envoyée ensuite dans les campap;nes ])our clro signée par la* population. Parmi les signataires, étaient : l'iion. John iSeilson, 'i'.-C. Aylwin, M. Borne, Thomas W'ilson, le colomi J.-W. Woolscy, Ronald Macdonald, R.-E. Caron, l s Massue. Kt. i'arcnt, A. IVrliielot, \'. Têtu, etc.

(2) Les citoyens de Montréal -^'assendiièrent le 21 février 1840, adoptèrent, sur la proposition de M. La P'ontaine, une adresse au parlement impérial, pour protester contre l'union ; un grand iioml:,-e de personnes y apposèrent leurs signatures. ( V Aurore des CanaJas.) — D'autres assemblées eurent lieu, sans obtenir cependant de succès. L'adresse ne fut pas envoyée en Angleterre.

chose bien «ortaiiio. c'est que tonte la popnlation française et nne partie des Anulais dn Bas-Canada étaient opi^osés ù l'nnion. Mais M. Thompson, dans ses drjirihes. montia sous un faux jour l'état des esprits et des opinions, en écrivant qu'.' le nombre des Canadiens opposés à la mesnrtn'était pas aussi considérable qu'on s'y attendait, que les trois-quarts des signatures étaient des croix, tandis qu'u'ie portion très-petite app rtenait à des personnes d'extraction britannique. Il appuyait surtout sur cette prétention que l'assemblée unioniste tenue à Québec le 2 février, exprimait les sentiments de la très-grande majorité de la population loyale du Bas-Canada ; enfin il terminait en annonçant qu'une grande tranquilité régnait dans la province. Il écrivait en même temps que le clergé catholique n'exx")rimait l^as ses vœux réels lorsqu'il demandait la continuation de l'acte de 1701 ; le désir du clergé était, H ce qu'il lui paraissait, de voir le maintien du conseil spécial. 11 prévenait le secrétaire des colo]iies de ne pas ajouter beaucoup de poids à la pétition du clergé, (i)

Ces dépêches, remplies d'assertions erronées ou hasardées, fortifièrent le gonvernement impérial dans son projet. D'ailleurs, le conseil s]>écial et la législature du Haut-Canada ayant donné leur consentement de la manière qu'on vient do voir, il se trouva pleinement rassuré, et présenta immédiatement l'acte d'union, qui avait été auparavant rédigé par M. Thompson avec l'aide du juge en chef, fSir James Stuart. L'acte fut

(i) 1 'c|iéclie.) (lu £;ouv'jmcur-gC!K'i.il, en luvembie et en «Icceinlut;' 1839 el en janvier 1840.

voté presque sans opposition dans la chambre des Communes, et reçut l'approbation de Sir Robert Peel et de M. Gladstone. O'Connell se prononça avec force contre la prescription de la race française. 11 s'opposa à la mesure, parce c^u'elle sanctionnait rinégaliié de la représenta tion, tout en assurant le paiement de la dette du Haut-C^mada à même les revenus de la provinceunie, et parce qu'on voulait la faire adopter dans un temps où les habitants du Bas-Canada, privés de leur constitution, ne pouvaient exprimer leur opinion. M. W.-S. O'Brien protesta également contre l'injustice que l'on faisait au Bas-Canada, en ne lui donnant qu'un nom])re de représentants égal à celui du Haut.

De son côté, M. Hume lut d'avis que la mesure n'aurait pas le résultat qu'on en attendait, ^'u que les habitants du Bas-Canada n'avaient pas été consultés. Elle ne présentait pas assez de garantie à l'élément populaire, et il n'en attendait pas de succès, à moins que l'on ne concédât aux Canadiens le droit de se gouverner eux-mêmes. L'honorable membre trouvait trop haute la qualification des députés, et proposa même de réduire la liste civile. 11 suggéra aussi de pu))lier une amnistie générale avant de passer le projet d'union. Il ne voulut pas cependant s'opposer à la mesure, c|ui était, dans son opinion, préférable à l'état de (>hose actuel.

Dans la chambre des lords, l'acte d'union rencontra une assez vive opposition. Les Canadiens trouvèrent là de nobles défenseurs de leurs droits. Lard Melburne, un des ministres, en proposant le projet d'union, s'attacha à démontrer l'importance et la nécessité d'étoufier le mécontente-

ment qui avait éclaté dans les deux Canadas. C'étaient de semblables mécontentements qui avaient fait perdre à l'Angleterre ses anciennes colonies de l'Amérique et le territoire qu'elle avait possédé en France. Il était impossible d'ajourner le règlement des affaires du Canada, et le rétablissement de Tancienne constitution ne pouvait avoir lieu : la mesure proposée était le meilleur plan à adopter. Dans un autre discours, le noble lord avoua que le Bas-Canada n'avait pas été consulté ; et dit que la conduite de la chambre d'assemblée et la révolte qui avait éclaté, avaient mis les ministres dans la situation de législater pour le peuple sans son consentement. Le principal argument que le ministère impérial présenta en faveur de la mesure était que la population du Haut-Canada s'accroîtrait plus rapidement que celle du Bas, et qu'elle égalerait bientôt cette dernière.

Le duc de Wellington lui répondit qvie le temps n'était pas encore arrivé de régler la question ; on devait attendre que les Canadiens fussent calmés et les Etats-Unis moins disposés à les encourager à la révolte ; il fallait de plus faire convoquer de nouveau la législature dans le Haut-Canada. La chambre n'avait pas de preuves suffisantes du désir des Canadiens, pour la justifier de passer le projet. Le noble orateur trouva injustes les moyens que le gouvernement avait employés pour obtenir le consentement du Haut-Canada à la mesure, et dit que la population française s'était généralement déclarée contre l'union.

Lord Ellenborough fut d'avis qu'en passant ce projet de loi, " qui était la mesure la plus

32 INTRODT'CTIOX.

fraudulGusc et la plus injuste qui eût jamais été présentée au parlement, on r»Midait beaucoup plus difficile la législation future pour l'avanlage réel de la colonie. La loi n'atteindrait pas le but de ses auteurs ; car quel était son objet pratique? Ce n'était réellement pas de donner des institutions libérales aux Bas-Canadiens, mais de délVancliiser sous ce prétexte la population irançaise ; c'était de mettre la grande masse du i>euple du Bas-Canada sous la domination absolue de la majorité des Haut-Canadiens et d'une petite minorité du Bas-Canada ; c'était de punir par le défranchissement électoral toute une population, pour la faute d'une petite portion de cette même population, commise il y a deux ans." Le noble lord proposa plusieurs amendements, dont un devait donner nu Bas- Canada une plus forte représentation. Dans son protêt, qu'il fit enregistrer, comme le furen^ceux du duc de Wellington et du comte de Gosford, il disai t : " Si l'on veut priver les Canadiens- Français d'un gouvernement représentatif, il vaudrait mieux le faire d'une manière ouverte et franche, que de chercher à établir un système permanent de gouvernement sur une base que le monde entier s'accorde à qualifier de fraude électorale. Ce n'est pas dans l'Amérique du Nord qu'on peut en imposer aux hommes par un faux semblant de gouvernement représentatif, ou leur faire accroire qu'ils ne sont cju'en minorité de votes, lorsqu'ils sont de fait défranchisés."

Lord Brougham considérait le consentement des colons à la mesure comme absolument nécessaire. Personne ne pouvait nier que, si la chambre d'assemblée eut été eonsultée, elle aurait unani-

inerneni ropoiissé ruiiiou. Il craionait (|U<' la mesure ne créât de la division entre les Canadiens, et n'excitât des mécontentements continuels entre eux et la métropole.

Lo Comte de Hardwitke, en proposant de renvoyer à six mois la prise en considération du jn-ojet d'union, soutint que le plan de donner à la minorité ant>laiso une prépondérance dans la législation sur la majorité, qui appartenait à la lace française, y perpétuerait des discordes, et (|u'()n ne pouvait par aucune union établir un gouvernement juste envers tous, f^on amendement n'eut l'appui que de dix voix.

Lord Seaton (Sir John Colborne), tout en exprimant les plus arandes appréhensions au .sujet des résultats prol)nbles de l'union, croyait que. dans l'état actuel du Canada, il serait prétéral>le <le lais.ser l'union des provinces s'eftectuer.

Lord Croslbrd, ancien gouverneur du Canada, (iMoJ-S) parla ensuite. Son opinion devait être icspectée : per.sonne ne connaissait plus parfaitement h's sentiments et l'état des divers partis, Voiri un extrait du discours remarquable qu'il

prononça sur ce sujet important " Je ne puis

m'empéchcr de rcuarder l'union des provinces comme un acte des plus injustes et des plus tyranniques, privant la province inférieun.* de sa constitution, pour les actes de quelques hommes malintentionnés, et la livrant pour être noyée par i-eux qui, sans cause, lui ont montré tnnt de haine ; car ce projet de loi doit la noyer. Vous donnez à 30U,UU0 ou 400.000 âmes" la même représentation qu'au Bas-Canada, qui a une population d'au moins 700.000 âmes ; ensuite vous imposez la dette de la province supérieure, qui,

dit-on, oxcède vin million de louis, à une province qui n'a presque .aucune dette. Peut-il y avoir rien de plus arbitraire et de plus déraisonnable ? En vérité, la légalité d'un pareil acte peut être mise en question : car j'apprends qu'aucune partie de la dette de la province supérieure n'a été sanctionnée par le gouvernement de ce pays lorsqu'elle fut contractée. Je dois déclarev de nouveau la conviction où je suis que tout cela a pris origine dans une intrigue mercantile. Je dis que la population française désire vivre sous la protection britannique, comme dans l'alliance britannique, et que la très grande majorité des habitants des deux Canadas

est opposée à l'union Je ne puis donc

consentir à une mesure fondée, comme je le crois consciencieusement, sur de fausses informations et sur l'injustice. Tant que je vivrai, j'espère n'approuver jamais une mesure semblable à celh; qui est soumise ù la considération de vos seigneuries. J'ai dit ce que je crois fermement être la vérité, et ce qui pourrait être appuyé du témoignage de tout esprit calme dans les deux Canadas. " (1)

Mais ces représentations et ces protestations de la part d'amis désintéressés du Canada et de la métropole n'eurent aucun succès : la mesure fut votée dans la chambre des lords. Le sort du Canada français était fixé d'avance : depuis longtemps ses adversaires suggéraient l'union comme un moyen de faire cesser les dissensions politi-

(I) Ces débats ont été tirés du CanaJien, et la traduction des discours a é^é empruntée à ce journal. La Gazi::te d; Québec a aussi été consultée pour ce qui a trait aux détails sur la question de l'union.

qnos, on diminuant rinfluence do rancienne population du pays, ot on accordant la prépondérance aux Aniilais. De plus, un parti puissant était vivement intéressé à faire passer cette mesure. Le Haut-Canada devait près de six millions de piastres, dont la plus o-rande partie était payable à la maison Baring', de Londres. 17n des associés de cette puis.sante mai.son était alors ministre des linances en Angleterre, (i) Voyant que sa créance était en danger, à cause de l'état emban-assé des finances du Haut-Canada, elle lit tous ses efforts pour opérer la réunion des deux provinces — parce que le Bas-Canada possédait de grands revenus, et n'avait presque pas de dettes. Au moyen de l'iniiuence des capitalistes, des marchands anglais, des raj^ports erronés du gouvernement sur l'état du pays, delà pressante dcnnande de la mesure par les Haut-Canadiens »'t une partie de la population anglaise du Bas- Canada, et d'autres intérêts divers, l'union dut triompher; et les Bas-Canadiens furent enfin sacrifiés à la cupidité et aux caprices d"homm(\s appelés à vivre avec oux dans une même société. L'acte d'union reçut la sanction royale le 23 juillet 1840. Cet acte établissait un conseil législatif d'au moins vingt membres nommés à vie, et une chambr(^ d'assemblée de quatre-vingtquatre députés «lus parle peuple, dont quarantedeux pour chaque province. Il fixait la durée de chacjue parlement à quatre années, et exigeait le vote des deux tiers des députés pour changer le chiffre de la représentation et les divisions électorales. La fjualification des députés était portée

(I) Gazitti d: QitêL-c.

à ^£500, et le quorum de la chambre représentative à vingt membres. La constitution chano-eait les divisions des comtés, fixait de nouvelles divisions électorales, et accordait à rexécutit* seul l'initiative pour les votes d'argent. Une liste civile de je45,000 était établie permanemment pour payer le salaire du gouverneur et des juges, et une autre deX30,000 pour couvrir celui des fonctionnaires publics, seulement pendant la vie du souverain. Le même acte stipulait que la langue anglaise serait la seule langue parlementaire, et que l'intérêt de la dette publique des deux provinces, lors de leur union, serait perçu sur les revenus du Canada-U.ii Le choix du siège du gouvernement étai! laissé à la disposition du gouverneur.

Comme on le voit, cette co:istitution était loin d'être favorable aux habitants du Bas -Canada. Elle accordait à la nouvelle alliée, peuplée alors de 450,000 âmes au plus, un nombre de représentants égal à celui du Bas-Canada, qui renfermait une population de 050,000 ; elle défranchissait, par de nouvelles divisions électorales, une partie de la population française, en accordant aux Anglais de la province-unie plus des deuxtiers de la représentation : car des comtés populeux, habités par des Canadiens - Français, furent réunis, tandis que des comtés anglais moins peuplés conservèrent leurs limites, et que le droit de représentation fut accordé à plusieurs petites villes de quelques mille âmes. (1)

(i) Pour donner une preuve convaincante de l'inégalité de la représentation, telle que la donnait l'acte d'union, il suffit de comparer la population des divisions électorales suivantes .

Kingston 6,292 âmes. Huntingdon 36,204 âmes.

TNTR«JDUCTTUN. 3t

La même coiistitiilion proscrivait dans los procédés électoraux et législatifs la langue de la moitié de la population du pays, et contraignait enfin le Bas-Canada, qui n'avait cjuune dette insignifiante, à partager c(»lle de la province supérieure.— la partie contractée pour des travaux purement loi-aux, comme celle encourue pour des améliorations utiles aux deux provinces. Deux autres clauses injustes, mais regardant égalem*'nt les deux populations, étaient celle qui donnait aux membres de l'exécutit l'initiative dans les votes d'argent, et celle qui imposait une liste civile de jC7ô,000, sans le consentement des représentants du peuple. Cette liste laissait les employés publics indépendants des chaml)res. et allait absorber, a\ ec l'intérêt de la dette publique, presque tout le revenu de la province.

En imposant l'union, le parlement impérial décrétait donc en réalité l'abaissement de la race française, et la plaçait dans une infériorité politique vis-à-vis de rautr(^ population. Les Canadiens-F'rançais ne méritaient «ertainement pas un sort semblabli^ .Sans leur fidélité héroique+'t inébranlable, TAngleterre ne posséderait pas un seul pouce de terre en Amérique. En effet, dans deux occasions mémorables, ils avaient, comme on l'a déjà vu, repoussé avec bravoure les inva-

Cornwall 1.407 âmes. Doichester 34,817 âmes.

Niagara 2,287 " Berthier 26,859 "

Londoii 2,078 " Deux-Montagnes.. 26,835 "

Bytown env. 3,000 " Beauharnois 28,746 "

Comme on le voit, ces cinq villes, avec une population de 15.064 âmes, avaient le même nombre de représentants que cinq comtes, qui comptaient 153,461 habitants.

sioiis américaines. Si, à la suito do vives luttes parlementaires ot de persistantt^s injustices, quelques centaines d'entre eux s'étaient montiés rebelles à l'autorité établie, ils en avaient été, avouons-le, sévèrement punis. Mais, dans le moment, la masse de cette population avait, par de nombreuses adresses, prouvé sa parfaite loyauté. Une chose bien certaine, c'est que si la dépêche de lord John lUissell, établissant le gouvernement responsable, eût été publiée deux ans plus tôt, elle aurait prévenu tous ces malheurs.

Pour la faute d'une poignée de Canadiens, la métropole punissait toute une province, en lui enlevant sa constitution, pour lui en donner une autre qui comportait des clauses aussi vexatoires. Elle n'avait cependant pas puni le Haut-CSanada. qui s'était également engagé dans des mouvements insurrectionnels. La révolte de cette dernière province était loin d'être justifiable, car elle n'avait pas été maltraitée comme le Bas ; elle n'avait pas eu à se plaindre d'aussi grands griefs. Bien loin de la punir, on lui accordait, par l'acte d'union, les plus grands avantages ; on la récompensait, pour ainsi dire, en lui laissant son gouvernement représentatif, et en lui permettant de délibérer sur le projet d'union, mesure d'un intérêt vital pour les deux provinces, mais d'une importance majeure pour le Bas- Canada. L'Angleterre se montrait donc ingrate envers l'ancienne population du pays ; elle commettait envers elle un acte injuste, acte que l'opinion pul)lique a flétri comme étant d'une oppression inouïe. On peut dire sans exagération qu'elle viola le droit des gens, parcc^ qu'elle détruisit l'équilibre entre les deux populatioirs et favorisa l'une ])lus que l'autre.

L'avenir se montrait aux Canadiens-Français couverts de sombres nuao-es : leurs institutions et leur nationalité recevaient un o-rave cchec, et semblaient êtr<^ menacées ]>lus (jue jamais. Pour conjurer l'orage menaçant, ils suivront l'exemple donné par leurs ancêtres dans les moments critiques, et resserreront entre eux les liens de l'union la plus parfaite. Ils combattront ces nouvelles- tentatives faites en faveur de leur abaissement ; ils contraindront enfin leurs adversaires à leur rendre justice et à les regarder comme des frères. La métropole, de son côté, reconnaîtra leur mérite et rappellera les clauses vexatoires de l'acte d'union. A mesure que la race anglaise viendra en contact avec les Canadiens, elle reconnaîtra la magnanimité de leur caractère, leur grandeur d'âme ; et les préjugés d'autrefois disparaîtront peu à peu. De temps en temps de grands orages viendront troulder l'harmonie et la paix entre les deux peuples, si diftérents par leur nationalité, leur religion et leurs coutumes. Mais, en somme, la politique ancienne fera place à une politique plus juste, plus modérée ; les chefs les plus avancés de chaque parti se donneront la main et formeront des coalitions puissantes. On verra alors les descendants des deux grandes nations qui président à la civilisation du monde, fraterniser ensemble, et réunir leurs efforts pour procurer le bien-être et la prospérité du pays. C'est ce que l'histoire de l'union va vous prouver.

Les auteurs de la constitution de 1840, qui voulaient anglilier le Bas - Canada, ont donc manqué leur but. Cette province est restée française par sa religion, son lansage et ses

40 ÏNTRODUCTION.

mœurs. Toutes los teiiialives ontrcprisos pour lui faire renier son passé et perdre ses institutions et sa nationalité, ont échoué. En eli»'1, cette nationalité, dont les racines remontent à deux siècles et demi, ne saurait périr : la trace qu'elle a laissée dans le sol est trop profonde pour ([u'elle puisse disparaître. D'ailleurs, la po])ulation française est trop noml>reuse aujourd'hui ; elle occupe d'uni^ manière trop compacte le territoire possédé par st^s ancêtres, pour qu'il en soit autrement. Comptant à peine <)0,000 Ames à l'époque de la conquête, elh^ attciuiiait, en IS-IO, le chiliVe d'un demi-million. Aujourd'hui elle forme un peuple d'un million d'ânn^s, toujoui-s prêtes à s'unir contre l'oppression et l'injustice.

C'est de ses propres forces que ce ])euple s'est accra, malgré même une émigration «onsidérabie de ses enfants dans la République américaine : c'est de ses propres r(\ssources qu'il a i>rospéré. A la surprise de ses antagonistes, il a su vaincre t(mtes les tentatiA'CS que ces derniers ont faites ]K)ur diminu(n' son influence. 11 a eonservé iiilacl le caractère national transmis par ses ancêtres^ Ce caractère distintif lui est maint(^nant acquis; il est inébranlable, et jamais on ne pourra le lui ravir.

Mais i)eut-on avec raison blâmer, comme on l'a souvent fait, ces mêmes CanadiiMis d'entourer de leur tendresse, de leur ardente sollicitude, cette langue, ces institutions et cette nationalité, qui sont leur immortel héritage et les gardiens de leurs droits, de leur existence, de leur liberté ? Non : on ne le peut, puisqu'ils n'ont fait qve suivre l'exemple tracé par les autres peuples. Chez toutes les nations, l'image de la patrie ne

s'efface jamais, la gloire des ancêtres est toujours vivante à la mémoire ; ce sont des souvenirs agréables qui restent gravés dans le cœur humain. Tous les peuples aiment à conserver cette physionomie nationale qui leur est si chère.

Depuis la conquête, le Haut - Canada avait énormément progressé. Avant 1770, il n'y avait que quelques i'amilles Irançaises établies dans le voisinage de Kingston et du Détroit. Pendant les années suivantes, quelques milliers de loyalistes quittèrent les colonies anglaises qui venaient de rompre leurs relations avec la métropole, et vinrent fixer leur résidence dans les cantons limitrophes de la Ironticre. Lors de l'établissement de la constitution de 1701, la population ne s'élevait pas encore à .50,000 âmes ; en 1824, elle atteignait 151,037, en 1834, 320,693. (')

Cette province voyait, en 1840, sa population se porter au chiffre de 400,000 environ. (2) C'était l'immigration européenne qui lui avait valu ce grand accroissement. La fertilité de ses terres et la douceur de son climat y avaient attiré de préférence les colons étrangers.

Comparativement au Bas-Canada, cette province avait été traitée parla métropole avec bienveillance et modération. Jusqu'aux dernières années de la constitution de 1701, on peut dire qu'elle avait été satisfaite du régime qui l'avait gouvernée et sous lequel elle avait tant progressée. Une longue lutte à peu près semblable a celle qui avait existé dans la [irovince-sœur, avait

(i) ICxtrait de l'Api^ciulico IJ cks Joiiuin.x de l' AsseiiMce Lcgislath'c lie 1849.

(2) Le recenocmeiU de 1842 lui donne une population de 486,055 âme-s.

eu lieu entre le parti conservateur, communément appelé " Family Compact," et le parti réformiste ou libéral. La diflerence consistait eii co c|uc l'une et l'autre appartenaient à la même origine. Le " Family Compact," comme le parti oligarchicpie du Bas-Canada, s'était emparé du pouvoir, possédait les emplois publics, et dominait dans le conseil législatif. Mais, dans l'assemblée législative, il so trouva tantôt en majorité, tantôt en minorité. Il cassa à sa volonté les parlements, et refusa plusieurs mesures de réformes demandées avec instance par les libéraux. Au nombre de ces réformes, étaient la responsabilité du gouvernemAMit envers la législature et la question des réserves du clergé. La lutte devint à son apogée sous l'administration de Sir Francis Bond Head ; et les mécontents, sous la conduite de M. McKenzie. sympathisèrent avec les libéraux du Bas-Canada, et se portèrent même à la révolte. Comme dans la j)rovince inférieure, le gouvernement sévit avec la plus grande rigueur, et le pays rentra bientôt dans le calme.

Page 1