DOMINATION ANGLAISE
Far la capitulation de Montréal et le traité de 1763. les Canadiens obtinrent des conditions libérales. Le libre exercice de leur religion fut garanti ; les communautés religieuses, les établissements des Jésuites exceptés, furent continuées dans la jouissance de leurs propriétés, de leurs
lois et do leurs eoutiimos, et purent jouir à l'avenir des droits et des privilèges de sujets anglais ; mais les troupes, les olficiers et les em})loyés reçurent ordre de retourner en France. Ainsi lut transmise à la Grande-Bretagne la vaste colonie du Canada, que la France avait possédée un siècle et demi, et qu'elle perdit par Tinditlérence de son gouvernement corrompu.
A cette époque malheureuse, en 1700. l»\s Canadiens comptaient environ 05,000 âmes. La conquête du pays les avait laissés dans une position très critique : la plupart d'entre eux étaient ruinés. Ils se virent al^andonnés par un grand nombre de nohl(\s. de citoyens inilu(>n<s. d'olliciers et de lettrés, et perdirent, par cette émigration forcée ou volontaire, un(^ population précicnise par ses connaissances et son expérience. Malgré tous ces malheurs, ils ne se laissèrent pas dét-ourager. Avec l'aide du clergé ils s'isolèrent de leurs ( onquérants pour s'occuper de la culture de leurs terres dévastées, et travaillèrent avec énergie à réparer leurs pertes.
Après la conquête, un conseil purement militaire administra d'abord h^s atiaires du pays. Il lut remplacé, en 1704. par un autre conseil, composé des Anglais les i>lus iniluentset d'un Canadien obscur. Ces deux conseils gouv«^rnèrent les Canadiens d'une manière arbitrairt^ et despoticjue. D'abord traités ave{^ indulu"ence par \o, général Murray, ils tarent, dans la suite, contrairement aux traités établis, privés de leurs coutumes et de leurs lois les plus chères, que l'on remplaça par uue juridiction inconnue à eux ; ils furent éloignés de toute participation aux atiaires publiques, parce que, comme catholiques, ils ne pnê-
INTRODUCTIOX. lY
tèrent pas le serment du /cv/ qu'on exigeait d'eux. Leur religion même ne fut plus que tolérée. La justice fut administrée par des hommes obscurs qui ignoraient la langue française ; mais les Canadiens n'eurent presque pas recours aux tri})unaux anglais ; ils réglaient leurs dillérends à l'amiable, prenant leurs .curés ou les officiers de milice pour arbitres. Jamais ils ne furent plus menacés de l^erdre leurs institutions et leur nationalité. Plusieurs fois ils manifestèrent à la métropole leurs nombreux griefs, en réclamant les droits que leur garantissaient les traités, le rétablissement de leurs anciennes lois et coutumes. De leur côté, les Anglais demandaient une forme de gouvernement d'où les Canadiens seraient exclus.
L'Angleterre se voyait alors grandement menacée de perdre ses autres colonies de l'Amérique, qu'elle avait mécontentées en essayant de prélever sur elles des impôts. Les difficultés que fit naitre cette démarche, la portèrent à ménager les Canadiens et à se les attacher par des faveurs. La charte de 1774, appelée '' Acte de Québec," fut octroyée. Cet acte garantissait aux Canadiens le libre exercice de leur religion, les dispensait de i)rêter le serment du tml, rétablissait les lois françaises en matière civile, et laissait en force les lois criminelles ano'laises. Il instituait un conseil législatif, nommé par la couronne et composé en premier lieu d'un tiers de Canadiens. Cette concession de la part de l'Angleterre fut récompensée. Peu après, les colonies anglaises étaient en pleine révolte, et, portant la guerre sur le sol du Canada, cherchaient à entraîner les habitants de ce dernier pays dans la même Voie. Ceux-ci montrèrent peu de sympathie pour les
Âméricainiç, qui avaient, quoique temps auparavant, blâmé l'Angletorre do leur avoir garanti leur religion, et repoussèrent leurs promesses et leurs séduetions. Le clergé, les seigneurs et une partie de la po}>ulaJion se montrèrent fidèles à la métroi>ole, tandis que le reste garda la neutralité, ou se montra indifférent. Après quelques revers, le général Carleton st* vit assiégé dans Québec par l'armée américaine. A la suite d'un combat sanglant, dans lequel périt le général Montgomery, la ville lut délivrée de ses ennemis, grâce à la bravoure des miliciens canadiens et des soldats anglais.
L'acte de Québec, accordé pour attacher les Canadiens à l'empire, avait excité des rivalités entre eux et les Anglais. Depuis la révolution américaine, ces deiiiiors avaient augmenté en nombre par l'immigration de plusieurs milliers de loyalistes des Etats-Unis dans la partie supérieure de la province. Ils auraient voulu conserver exclusivement le pouvoir entre leurs mains et faire adopter les lois anglaises. A cette époque, il se glissait de nombreux abus dans le gouvernement et dans l'application des lois ; et la conduite despotique dit gouverneur Haldimand contribuait à exciter do plus en plus le mécontentement des deux races. Ces difficultés nécessitèrent bientôt un changement, qui lut demandé par une partie des deux populations. L'Angleterre se décida à accorder un gouvernement constitufionnel, à peu près semblable à celui de la métropole, moins la responsabilité dos conseillers exécutifs envers les chambres.
La charte de 1701, préparée par le célèbre Pitt, divisait la colonie en deux provinces, le Haut-
Canada et le Bas-Canada, et aci ordait a chacune d'elles un conseil lég-islatif et une chambre élective. En séparant ces deux provinces, l'auteur de cette constitution avait pour but de l'aire cesser les rivalités entre les Canadiens et les Anglais, et de leur donner respectivement, une jîn^iide majorité dans la partie c[u'ils habitaient. Malgré plusieurs imperfections, dont la plus grave consistait en ce que le conseil exécutif n'était pas responsabh:' à la législature, la constitution accordait au peuple un gouvernement dans lequt^l il put m-inifesler ses opinions par la voix des représentants, et faire connaitre à la métropole les abus qu'il fallait redresser. Elle ganmtissait, une seconde fois, aux habitants du Bas-Canada leurs vieilles lois françaises et le libre exercice de leur religion : les lois anglaises furent le partage de la pro\'ince sux>érieure.
L<3 résultat pacific[ue qu'attendait l'auteur de l'acte de 1701, ne fut pas atteint cjuant au Bas- Canada. Le parti anglais, qui. en demandant une nouvelle constitution, avait espéré obtenir l'exclusion des Canadiens de la représentation, fut bien trompé, lorsqu'il vit qu'il allait être en minorité dans l'assemblée législative. Perdus au milieu de la population française, les marchands et les fonctionnaires se donnèrent la main pour se soutenir et dominer les Canadiens. Ils < ommandaient dans l'administration et dans le conseil législatif, nommés par la couronne et com.posés d'hommes dévoués au gouvernement, tandis que les Canadiens ne régnaient que dans la chambre d'assemblée. Dès le début, les représentants du peuple se trouvèrent donc en opposition directe avec les deux autres branches de la législature.
Une lutte acharnée s'engagea entre les deux partis : l'un pour dominer et conserver le pouvoir administratif, l'autre pour revendiquer ses droits, mettre en pratique les privilèges précieux que lui accordait la nouvelle constitution, et maintenir intactes ses institutions et sa langue.
Le premier parlement était à peine convoqué, cjue les députes anglais, en proposant la nomination d'un président de leur origine et l'abolition de la langue française, montrèrent à nu leur haine et leur ingratitude envers les Canadiens qui avaient eu la générosité de les élire. Cette proposition fut rejetée après des débats animés. Plus tard, une longue discussion roula sur l'exclusion des juges de la représentation, mesure trèsjuste, qui l'ut d'abord repoussée par le conseil, mais que le gouverneur sanctionna dans la suite à contre-cœur, d'après la recommandation du gouvernement impérial. La province gémissait alors sous le despotisme de l'administration Craig. Ce gouverneur cassa à sa volonté la législature, destitua les officiers de milice, jeta dans les cachots les vaillants défenseurs de la chaml)re, Bédard, Papineau senior, Taschereau, Blanchct, etc., et alla jusqu'à vouloir empiéter sur les droits de l'église de Rome.
Un gouverneur honnête et libéral, Sir G. Prévost, succéda à ce dernier, et sut gagner la confiance du clergé et du peuple. La guerre de 1812 interrompit pour un moment les luttes politiques, et prouva une seconde fois l'attachement des Canadiens à la métropole. Comme en ITTô, ils prodiguèrent leur sang à coté des bataillons anglais, remportèrent une victoire éclatante à Chateaùguay, sous le commandement du brave
colonel do Salal)t'rrv, fi pnvleur bravoniv cl lonv iidclité, contribucrcnt l)OiUicoup A repousser une invasion qui aurait éloig-né pour toujours Vautorité anglaise du sol américain.
Après cette guen-e, les animosités recomme)ioèrent entre les deux partis. La chambre d'assemblée, où dominaient les Canadiens, combattit aA'ec une ardeur soutenue contre les abus criants que l'on commit envers elle ; elle fit des etibrts inouïs pour sortir de l'état humiliant où la tenait l'olig-archie anglaise, et demanda sans cesse des réformes justes et nécessaires à son existence. Elle réclamait le contrôle exclusif des subsides, l'indépendance desjuges,rexclusiondes employés publics des deux chambres, la réformation du conseil législatif ; elle revendiquait les propriétés nationales, voulait la réforme judiciaire et administrative, et la responsabilité à la législature des membres du gouverne '.-.T en t. Le parti anglais lutta avec une égale activité pour conserver la prépondérance sur la population française, refusant les demandes de justice qu'elle réclamait avec ))on droit, paralysant enfin tous les etibrts qu'elle faisait pour améliorer la condition politique du pays. Le bureau colonial, à part quelques légères concessions, le soutenait et l'encourageait dans cette voie, qui devait amener finalement de si tristes résultats Dans ces discussions orageuses, on vit briller des hommes remarquables par leur intelligence et leurs lumières : M. Papineau, fils, orateur populaire, élu président de la chambre d'assemblée à 26 ans, M. Neilson, véritable patriote, qui. quoique d'origine écossaise, servit avec ardeur la bonna cause, M. Yallièresde Saint- Eéal. M. Bourdao-e. M. D. B. Visrer, etc. Des
réclamations rritéivo.s tnroiit laites à la. mélropole par les Canadiens ; la dernière, connue sons le nom de " 92 Ivésolutions," renfermait tons les jj-riels de la colonie. L'Angleterre, tout en recoiinaissant leur cause bonne, persista dans le relus <' ' la plupart de leurs demandes. Le mécontent nient devint général, lorsqu'ils virent que leur sort ne s'améliorait guère, pendant que la séparation entre les deux partis devenait chaque jour plus profonde. Dans quelques comtés du district de Montréal, les hahitants commencèrent à se soulev.^r, et les discours devinrent plus violents dans les assemblées publiques. Quelques c-.-ntaines de patriotes, poussés à l'extrême, se portèrent même aux armes, et engagèrent une lutte sanglante contre leurs antagonistes, aidés des troupes anglaises. D'abord vainqueurs à Saint-Denis, ils succombent à Saint-Charles, à S:i.int-l*]us'ache, à Napierville (1837-8), victimes di' jenr trop grand patriotisme, accablés par le nombre et privés d'armes et de munitions. Mais leur sang ne coula pas en vain j^our la cause qu'ils détendaient. Ce soulèvement prouva que ]..';; (Canadiens n'étaient pas décidés à subir le joug de leurs adversaires, et qu'ils étaient capables, lor.scju'il le voudrait^nt, de repousser l'oppression et l'injustice.
Les vainqueurs profitèrent de cette occasion pour assouvir leur vengeance. Elle fut terrible. La torche de l'incendie consuma des paroisses ])resque entières, les biens furent confisqués, les prisons rcLjorgèrent de prévenus politiques. Bien plus, l'échafaud fut dressé, et, pour faute politique, de nobles existences furent immolées ou transportées dans les colonies pénales, comme des voleurs et des scélérats.
La punition avait étT* très-sévère, bion qu'il n'y eût qu'une partie de la province qui eût pris part à la rébellion. La masse des Canadiens était attachée à la métropole par ses institutions et ses coutumes. Jusqu'alors cette population n'avait jamais pensé à une émancipation ou à une indépendance complète, et encore moins à l'annexion à la république voisine, car elle avait de la répugnance pour les institutions américaines. Ces troubles étaient donc le fruit d'une lutte polii ique prolongée A outrance, et non une détermination de rompre avec la métropole ; nuls préparatiis n'avaient été faits, et les insurgés n'avaient ni armes ni munitions. On peut plutôt accuser le gouvernement d'avoir été par sa conduite la cause première de ces troubles. Les Canadiens ne réclamaient, comme ils l'avaient toujours fait, c[ue justice d(> la part de l'Angleterre, la jouissance des droits qui leur appartenaient comme sujets anglais, conformément aux traités et à la constitution établie.
La nouvelle des troubles civils fit sensation en Angleterre et dans les autres pays. C'était la première fois que les Canadiens se portaient à la révolte. Le gouvernement impérial saisit cette occasion pour réunir les deux Canadas sous une même constitution, en donnant la prépondérance aux Anglais, dans le but de mettre fin aux dissensions qui existaient à cette époque. Il désirait depuis longtemps la réalisation de cette mesure importante. En 1822, poussé par le parti anglais, il avait déjà travaillé dans ce sens, quoiqu'il eût alors échoué, à cause de la protestation d'une partie de la population du Haut-Canada et de toute la population franco-canadienne. Depuis
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lors, il n'avait cossé de tendre ses efforts pour amener ce résultat. En attendant l'accomplissement de rUnion, la métropole décréta la suspension de la constitution de 1791. Elle donna instruction à Sir John Colhorne, alors administrateur de la province, de former un conseil spécial, composé de vingt-deux membres, pour expédier les affaires les plus importantes. (1)