L'ACTE D UNION
Lord Durham fut envoyé au Canada afin de tenir une enquête sur l'état du pays, et de suggérer à la métropole les mesures qui lui sembleraient les plus propres à la prospérité des habitants. Sa ligne de conduite avait été arrêtée d'avance ; son rapport fut fait évidemment dans le but de justifier l’objet que le gouvernement avait en vue. Après avoir dissous le conseil spécial, Lord Durham en forma un autre composé des personnages : de sa suite, des juges et de quelques Anglais du pays. Ilorganisa ensuite plusieurs commissions pour s'enquérir de l'éducation, des institutions municipales, de l'émigration, des terres de la couronne, Il soumit au gouvernement impérial un rapport volumineux, dans lequel il se prononçait en faveur de l’anglification de la race française et du dépouillement de son influence. Le noble lord désirait changer le caractère de la province et en faire une province anglaise. Il
(1) Pour cette parte de l'introduction, nous avons consulté les histoires du Canada de MM. Garneau, Laverdière, Miles et Lafrance. Cette dernière a été publiée dans Za Semaine.
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approuva cependant les principes qu'avait défendus l'assemblée législative, en réclamant les pouvoirs qui lui étaient essentiels d’après la nature même du gouvernement représentatif.
Il s'arrêta d’abord à une union fédérale des colonies de l'Amérique du Nord, confédération qui pourrait s'effectuer dans la suite, mais qui ne devait commencer qu’un quart de siècle plus tard. Pour le moment, il conseilla l’union des deux Canadas sous un seul gouvernement, en donnant à chacun d’eux le même nombre de représentants, et suggéra de reviser la constitution du conseil législatif, d’assrrer l’indépendance des juges, d'abandonner à la lévcislature tous les revenus de la couronne, moins celui des terres publiques, pour la concession d’une liste civile, de rendre les officiers du gouvernement responsables à la législature, etc.
Le parlement impérial adopta ces recommandations, malgré l'opposition d’un certain parti qui poussa le fanatisme jusqu’à vouloir priver la population ancienne du Canada de ses droits politiques. Dans le mois de juin 1839, un projet de loi fut introduit pour opérer l’union sur les bases ci-dessus mentionnées, et pour prolonger l'existence du conseil spécial. La loi fut ajournée à la session suivante, afin de la faire adopter dans l'intervalle par les Canadiens. L'honorable Poulett Thompson, nommé gouverneur-général, fut chargé d'accomplir cette mission difficile. M. Thompson, président du bureau de commerce à Londres, était remarquable par ses talents et son énergie.
Le nouveau gouverneur assembla le conseil spécial du Bas-Canada au mois de novembre
1839, et lui soumit la question de l'Union. Le conseil approuva le projet, recommanda la création d’une liste civile destinée au soutien du souvernement, et consentit à ce que la partie de la dette du HHaut-Canada contractée pour des améliorations utiles aux deux provinces, füt portée sur le revenu du Canada- Uni, mais il se prononça pour une représentation égale (adequate) dans chaque province. Trois membres sealement, MM. Quesnel, Neilson et Cuthbert, eurent le courage de ne pas approuver par leur vote une mesure si injuste envers les Bas-Canadiens. (1) Le gouverneur-général se rendit ensuite dans le Haut-Canada; il y convoqua la législature pour obtenir son consentement sur l’union projetée. Il lui soumit des résolutions si avantaceuses, qu'il gagna du coup une grande majorité en faveur de ses vues. Après une discussion assez animée, l'union fut acceptée à condition que la représentation: du Haut-Canada serait égale à celle du Bas, que toute la dette publique serait porté sur le revenu commun de la province-unie, qu’il serait voté une liste civile pour l'indépendance des s juges et de l'exécutif, et que la capitale serait placée dans le Haut-Canada. L'assemblée législative demanda, en outre, dans une adresse à la reine, que la langue française ft abolie dans les procédés législatifs. Plusieurs membres, entre autres, MM Merritt, Small et McDonald de Glengarry, votèrent contre cette dernière injustice, pendant que d’autres, teis que
(1) Les membres qui votèrent en faveur de l'Union furent les Hon. MM. Stuart, Pothier, DeLeéry, Moffet, McGill, de Rocheblave, Gerrard, Christie, Walker, Molson, Harwood et Hall. (Fournal du Conseil Spécial. )
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MM. Sherwood et Cartwright, demandaient pour le Haut-Canada une plus forte représentstion que dans la province inférieure.
Une union conclue sur ces bases était certainement une affaire de spéculation pour les Haut- Canadiens :”leur Gette s'élevait alors à près de six millions de piastres : leurs revenus ne suflisaient plus pour en payer l'intérêt et pour continuer les grandes améliorations qu'ils avaient entreprises : enfin, de leur propre aveu, leurs linances étaient dans un état si embarrassé, que là hideuse banqueroute se présentait à leurs regards. Ce qui manquait à leur prospérité, ils allaient le trouver dans leur union avec le Bas-
Canada, qui n'avait presque pas de dettes, et retirait des revenus considérables : leur embarras financier allait alors disparaître. De plus, les réformistes furent séduits par l'établissement du régime de la responsabilité du gouvernement envers le peuple, que leur promettait lord John Russell dans une dépêche en date du 16 octobre, et par les déclarations du gouverneur-général, qui annonça que, suivant les instructions reçues du bureau colonial, il gouvernerait à l'avenir le pays selon les vœux et les intérêts du peuple, et qu il aurait pour les sentiments tels qu’exprinés par les représentants les égards qui leur étaient justement dus. Les membres du Haut- Canada se montrèrent très-exigeants envers leurs futurs alliés. Ils ne se contentèrent pas de les piller, en les rendant responsables de la dette publique, de demander une représentation plus lorte, eu égard à leur population ; ils poussèrent l'injustice jusqu’à prescrire la langue française. Dès que les Canadiens-français connurent les
détails du projet d'union, ils protestèrent énergiquement contre cette mesure, qui comportait envers cux des conditions injust’s, et qu'on leur imposait sans les consulter. On avait bien, il est vrai, obtenu le consentement du conseil spécial ; mais ce conseil, nommé par la couronne, ne représentait ni les vœux ni les sentiments du peuple, et l’on ne pouvait faire passer son opinion pour celle de la population de la province ; en outre, il avait été convoqué avec tant de précipitation, que plusieurs membres éloignés n'avaient pas eu le temps de se rendre à l'heure du vote sur cette question. Les Canadiens des districts de Québec et des Trois-Rivières, soutenus par leur clergé et un bon nombre d’Anglais .
réclamèrent alors contre cet acte inique, et aemandèrent le maintien de la conslitution de 1791. Une adresse exposant ces réclamations fut signée par 40,000 citoyens, et envoyée au parlement impérial. (r) Une autre à peu près dans le même sens fut signée par Île clergé de Montréal ; mais les citoyens de ce dernier district, bien qu'opposés à l'union, ne purent s'entendre pour protester contre cet acte. (2) Une
(1) Une assemblée eut lieu à Québec le 24 janvier 1840, dans laquelle les Canadiens adoptèrent cette adresse, qui fut envoyée ensuite dans les campagnes pour être signée par la population. Parmi les signataires, étaient : l'hon. John Neilson, T.-C. Aylwin, M. Borne, ‘Fhomas Wilson, le colonel F.-W,. Woolsey, Ronald Macdonald, R.-E, Caron, Ls Massue, Et Parent, A. Berthelot, V. Têtu, etc.
(2) Les citoyens de Montréal s’assemblèrent le 21 février 1840, adoptèrent, sur la proposition de M. La Fontaine, une adresse au parlement impérial, pour protester contre l’union ; un grand nombre de personnes y apposèrent leurs signatures. (Z’Aurore des Canalas. )—D'autres assemblées eurent lieu, sans obtenir cependant de succès. L'adresse ne fut pas envoyée en Angleterre.
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chose bien certaine, c’est que toute la population française ct une partie des Anglais du Bas-Canada étaient opposés à l'union. Mais M. Thompson, dans ses dépêches, montra sous un faux jour l’état des esprits et des opinions, en écrivant que le nombre des Canadiens opposés à la mesure n'était pas aussi considérable qu'on s’y attendait, que les trois-quarts des signatures étaient des croix, tandis qu'une portion très-petite app rtenait à des personnes d'extraction britannique. Il appuyait surtout sur cette prétention que l'assemblée unioniste tenue à Québec le 2 février, exprimait les sentiments de la très-grande majorité de la population loyale du Bas-Canada : enfin il terminait en annonçant qu’une grande tranquilité régnait dans la province. Il écrivait en même temps que le clergé catholique n’exprimait pas ses vœux réels lorsqu'il demandait la continuation de l'acte de 1791 ; le désir du clergé était, à ce qu'il lui paraissait, de voir le maintien du conseil spécial. Il prévenait le secrétaire des colonies de ne pas ajouter beaucoup de poids à la pétition du clergé. (r) 4 Ces dépêches, remplies d’assertions erronées où hasardées, fortifièrent le gouvernement impérial dans son projet. D'ailleurs, le conseil spécial et la législature du Haut-Canada ayant donné leur consentement de la manière qu'on vient de voir, il se trouva pleinement rassuré, et présenta immédiatement l'acte d'union, qni avait été auparavant rédigé par M. Thompson avec l’aide du juge en chef, Nir James Stuart. L'acte fut
(1) Dépêches du gouverneur-général, en novembre et en decembre 1839 et en janvier 1840.
voté presque sans opposition dans la chambre des Communes, et reçut l'approbation de Sir Robert Peel et de M. Gladstone. O'Connell se prononça avec force contre la prescription de la race française. Il s’opposa à la mesure, parce qu’elle sanctionnait l'inégalité de la représenta tion, tout en assurant le paiement de la dette du Haut-Canada à même les revenus de la provinceunie, et parce qu'on voulait la faire adopter dans un temps où les habitants du Bas-Canada, privés de leur constitution, ne pouvaient exprimer leur opinion. M. W.-S. O’Brien protesta également contre l'injustice que l’on faisait au Bas-Canada, en ne lui donnant qu'un nombre de représentants égal à celui du Haut.
De son côté, M. Hume fut d'avis que la mesure n'aurait pas le résultat qu'on en attendait, vu que les habitants du Bas-Canada n'avaient pas été consultés. Elle ne présentait pas assez de garantie à l'élément populaire, et il n’en attendait pas de succès, à moins que l’on ne concédât aux Canadiens le droit de se gouverner eux-mêmes. L'honorable membre trouvait trop haute la qualification des députés, et proposa même de réduire la liste civile. Il suggéra aussi de publier une amnistie générale avant de passer le projet d'union. Il ne voulut pas cependant s'opposer à la mesure, qui était, dans son opinion, préférable
à l'état de chose actuel.
Dans la chambre des lords, l’acte d'union rencontra une assez vive opposition. Les Canadiens trouvèrent là de nobles défensenrs de leurs droits. Lord Melburne, ün des ministres, en proposant le projet d'union, s’attacha à démontrer l’importance et la nécessité d’étouffer le mécontente-
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ment qui avait éclaté dans les deux Canadas.
C'étaient de semblables mécontentements qui avaient fait perdre à l'Angleterre ses anciennes colonies de l'Amérique et le territoire qu'elle avait possédé en France. Il était impossible d’ajourner le règlement des affaires du Canada, et le rétablissement de l’ancienne constitution ne pouvait avoir lieu: la mesure proposée était le meilleur plan à adopter. Dans un autre discours, le noble lord avoua que le Bas-Canada n'avait pas été consulté; et dit qne la conduite de la chambre d’assemblée et la révolte qui avait éclaté, avaient mis les ministres dans la situation de législater pour le peuple sans son consentement. Le principal argument que le ministère impérial présenta en faveur de la mesure était que la population du Haut-Canada s’accroitrait plus rapidement que celle du Bas, et qu'elle égalerait bientôt cette dermère.
Le duc de Wellington lui répondit que le temps n'était pas encore arrivé de régler la question; on devait attendre que les Canadiens fassent calmés et les Etats-Unis moins disposés à les encourager à la révolte; il fallait de plus faire convoquer de nouveau la législature dans le Haut-Canada. La chambre n'avait pas de preuves suffisantes du désir des Canadiens, pour la justifier de passer le projet. Le noble orateur trouva injustes les moyens que le gouvernement avait employés pour obtenir le consentement du Haut-Canada à la mesure, et dit que la population française s'était généralement déclarée contre l'union.
Lord Ellenborough fut d'avis qu’en passant ce projet de loi, “qui était la mesure la plus
frauduleuse et la plus injuste qui eût jamais été présentée au parlement, on rendait beaucoup plus difficile la législation future pour l’avantage réel de la colonie. La loi n’atteindrait pas le but de ses auteurs ; car quel était son objet pratique? Ce n’était réellement pas de donner des institutions libérales aux Boas-Canadiens, mais de défranchiser sous ce prétexte la population française ; c'était de mettre la grande masse du peuple du Bas-Canada sous la domination absolue de la majorité des Haut-Canadiens et d'une petite minorité du Bas-Canada ; c'était de punir par le défranchissement électoral tonte une population, pour la faute d’une petite portion de cette même population, commise il y a deux ans.” Le noble lord proposa plusieurs amendements, dont un devait donner au Bas- Canada une plus forte représentation. Dans son protèt, qu'il fit enregistrer, comme le furent ceux du duc de Wellington et du comte de Gosford, il disait : “......Ni l’on veut priver les Canadiens- Français d’un gouvernement représentatif, il vaudrait mieux le faire d'une manière ouverte et franche, que de chercher à établir un système permanent de gouvernement sur une base que le monde entier s'accorde à qualifier de fraude électorale. Ce n’est pas dans l'Amérique du Nord qu'on peut en imposer aux hommes par un faux semblant de gouvernement représentatif, ou leur faire accroire qu'ils ne sont qu'en minorité de votes, lorsqu'ils sont de fait défranchisés.”
Lord Brougham considérait le consentement des colons à la mesure comme absolument nécessaire. Personne ne pouvait nier que, si lachambre d’assemblée eût été eonsultée, elle aurait unani-
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nement repoussé l'union. Il craignait que la mesure ne créât de la division entre les Canadiens, et n’excität des mécontentements continuels entre eux et la métropole. |
Le Comte de Hardwicke, en proposant .
renvoyer à six mois la prise en considération: Tu projet d'union, soutint que le plan de donn: me l1 minorité anglaise une prépondérance dans : législation sur la majorité, qui ce à ; race française, y perpétuerait des discordes, e qu'on ne pouvait par aucune union établir ” souvernement Juste envers tous. Non amendement n'eut l'appui que de dix voix.
Lord Seaton (Sir John Colborne), tout en exprinant les plus grandes appréhensions au sajet des résultats probables de l'union, croyait que, dans l'état actuel du Canada, il serait préférable de laisser l'union des provinces s'effectuer.
Lord Goslord, ancien gouverneur du Canada, (1#55-8) parla ensuite. Non opinion es respectée : personie ne connaissait plus parlaitement les sentiments et l’état des divers partis. Voiei un extrait du discours remarquable qu’il prononça sur ce sujet important ‘“ ..…. Je ne pure m'empêcher de regarder l'union des provinces comme un acte des plus injustes et des plus tyranniques, privant la province inférieure de si | constitution, pour les actes de quelques hommes malintentionnés, et la livrant pour être noyée par ceux qui, sans cause, lui ont montré tant de haïne ; car ce projet de loi doit la noyer. Vous donnez à 300 000 ou 400,000 âmes la même représentation qu'au Bas- Canada, quia une population d'au moins 700,000 âmes ; ensuite vous imposez la dette de la province supérieure, qui,
dit-on, excède un million de louis, à une province qui n’a presque aucune dette. Pent-il y avoir rien de plus arbitraire et de plus déraisonnable? En vérité, la légalité d’un pareil acte peut être mise en question : car j'apprends qu'aucune partie de la dette de la province supérieure n’a été sanctionnée par le gouvernement de ce pays lorsqu'elle fut contractée. Je dois déclarer de nouveau la conviction où je suis que tout cela a pris origine dans une intrigue mercantile. Je dis que la population française désire vivre sous la protection britannique, comme dans l'alliance britannique, et que la très grande majorité des habitants des deux Canadas est opposée à l’union....... Je ne puis donc consentir à une mesure fondée, comme je le crois consciencieusement, sur de fausses informations et sur l'injustice. Tant que je vivrai, J'espère n'approuver jamais une mesure semblable à celle qui est soumise à la considération de vos seigneuries. J'ai dit ce que je crois fermement être la vérité, et ce qui pourrait être appuyé du témoignage de tout esprit calme dans les deux Canadas. ” (1)
Mais ces représentations et ces protestations de la part d'amis désintéressés du Canada et de la métropole n’eurent aucun succès : la mesure fut votée dans la chambre des lords. Le sort du Canada français était fixé d'avance : depuis longtemps ses adversaires suggéraient l’union comme un moyen de faire cesser les dissensions politi-
(1) Ces débats ont été tirés du Canadien, et la traduction des discours a été émpruntée à ce journal. Za Gaseïte de Québec a aussi été consultée pour ce qui a trait aux détails sur la question de l'union.
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ques, en diminuant l'influence de l'ancienne population du pays, et en accordant la prépondérance aux Anglais. De plus, un parti puissant était vivement intéressé à faire passer cette mesure. Le Haut-Canada devait près de six millions de piastres, dont la plus grande partie était payable à la maison Baring, de Londres. Un des associés de cette puissante maison était alors ministre des finances en Angleterre. (1) Voyant que.sa créance était en danger, à cause de l'état embarrassé des finances du Haut-Canada, elle fit tous ses efforts pour opérer la réunion des deux provinces—parce que le Bas-Canada possédait de grands revenus, et n'avait presque pas .de dettes. Au moyen de l'influence des capitalistes, des marchands anglais, des rapports erronés du vouvernement sur l’état du pays, de la pressante demande de la mesure par les Haut-Canadiens et une partie de la population anglaise du Bas- Canada, et d'autres intérêts divers, l’union dut triompher; et les Bas-Canadiens furent enfin sacrifiés à la cupidité et aux. caprices d'hommes appelés à vivre avec eux dans une même société,
L'acte d'union reçut la sanction royale le 23 juillet 1840. Cet acte établissait un conseil législatif d'au moins vingt membres nommés à vie, et une chambre d'assemblée de quatre - vingtquatre députés (lus par le peuple, dont quarantedeux pour chaque province. Il fixait la durée de chaque parlement à quatre années, et exigeait le vote des deux tiers des députés pour changer le chiftre de la représentation et les divisions électorales. La qualification des députés était portée
(1) Gazette d' Québec.
à £500, et le quorum de la chambre représentative à vingt membres. La constitution changeait les divisions des comtés, fixait de nouvelles divisions électorales, et accordait à l'exécutif seul l'initiative pour les votes d'argent. Une liste civile de £45,000 était établie permanemment pour payer le salaire du gouverneur et des juges, et une autre de £30,000 pour couvrir celui des fonctionnaires publics, seulement pendant la vie du souverain. Le même acte stipulait que la langue anglaise serait la seule langue parlementaire, et que l'intérêt de la dette publique des deux provinces, lors de leur union, serait perçu sur les revenus du Canada-Uai Le choix du siége du gouvernement était laissé à la disposition du gouverneur.
Comme on le vit, cette constitution était loin d'être favorable aux habitants du Bas -Canada. Elle accordait à la nouvelle alliée, peuplée alors de 450,000 âmes au plus, un nombre de représentants égal à celui du Bas-Canada, qui renfermait une population de 650,000 ; elle défranchissait, par de nouvelles divisions électorales, une partie de la population française en accordant aux Anglais de la province-unie pius des deuxtiers de la représentation : car des comtés populeux, habités par des (Canadiens - Français, furent réunis, tandis que des comtés anglais moins peuplés conservèrent leurs limites, et | que le droit de représentation fut accordé à plusieurs petites villes de quelques mille âmes. (1)
(1),Pour donner une preuve convaincante de l'inégalité de la
représentation, telle que la donnait l’acte d'union, il suffit de comparer la population des divisions électorales suivantes .
Kingston 6,292 âmes. Huntingdon 36,204 âmes.
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204 âmes.
INTRODUCTION. 37 La même constitution proscrivait dans les procédés électoraux et législatifs la langue de la moitié de la ropulation du pays, et contraignait enfin le Bas-Canada, qui n'avait qu'une dette insignifiante, à partager celle de la province supérieure,--la partie conutractée pour des travaux purement locaux, comme celle encourue pour des améliorations utiles aux deux provinces. Deux autres clauses injustes, mais regardant également les deux populations, étaient celle qui donnait aux membres de l’exécutit l'initiative dans les votes d'argent, et celle qui imposait une liste civile de Æ£75,000, sans le consentement des représentants du peuple. Cette liste laissait les employés publics indépendants des chambres, et allait absorber, avec l'intérêt de la dette publique, presque tout le revenu de la province.
En imposant l'union, le parlement impérial décrétait donc en réalité l’abaissement de la race française, et la plaçait dans une infériorité politique vis-à-vis de l’autre population. Les Canadiens-Français ne méritaient certainement pas un sort semblable. Sans leur fidélité héroïque et inébranlabie, l'Angleterre ne possèderait pas un seul pouce de terre en Amérique. En effet, dans deux occasions mémorables, ils avaient, comme on l’a déjà vu, repoussé avec bravoure les inva-
Cornwall........ 1,407 âmes. Dorchester ....... 34,817 âmes. Niagara........ 2,287 ‘‘ Berthier.......... 26,859 “ London......... 2,078 ‘: Deux-Montagnes.. 26,835 ‘‘ Bytown...…... env. 3,000 ‘‘ Beauharnois....... 28,746 ‘:
Comme on le voit, ces cinq villes, avec une population de 15,064 âmes, avaient le même nombre de représentants que cinq comtés, qui comptaient 153,461 habitants.
sions américaines. Si, à la suite de vives luttes parlementaires et de persistantes injustices, quelques centaines d’entre eax s'étaient montrés rebelles à l'autorité établie, ils en avaient été, avouons-le, sévèrement punis. Mais, dans le moment, la masse de cette population avait, par de nombreuses adresses. prouvé sa parfaite loyauté. Une chose bien certaine, c’est que si la dépêche
.de lord John Russell, établissant le gouvernement responsable, eût été publiée deux ans plus tôt, elle aurait prévenu tous ces malheurs.
Pour la faute d’une poignée de Canadiens, la métropole punissait toute une province, en lui enlevant sa constitution, pour lui en donner une autre qui comportait des clauses aussi vexatoires. Elle n'avait cependant pas puni le Haut-Canada,
qui s'était également engagé dans des mouvements insurrectionnels. La révolte de cette der-
nière province était loin d'être justifiable, car,
elle n'avait pas été maltraitée comme le Bas ; elle n'avait pas eu à se plaindre d'aussi grands griefs. Bien loin de la punir, on lui accordait, par l’acte d'union, les plus grands avantages ; on la récompensait, pour ainsi dire, en lui laissant son gouvernement représentatif, et en lui permettant de délibérer sur le projet d'union, mesure d’un intérèt yital pour les deux provinces, mais d’une importance majeure pour le Bas- Canada. L’Angleterre se montrait donc ingrate envers l’ancienne population du pays ; elle commettait envers elle un acte injuste, acte que l'opinion publique a flétri comme étant d'une oppression inouie, On peut dire sans exagération qu'elle viola le droit des gens, parce qu’elle détruisit l'équilibre entre les deux populations et favorisa l’une plus que l’autre.
ves luttes Ices, quelmontrés alent été, dans le ait, par de > loyauté.
dépêche rouverne- ‘ans plus
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*xatoires.
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grands cordait, ntages ; ui Jaisen Jui ‘union, )'OVINle Basngrate e come que d’une ration u’elle
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L'avenir se montrait aux Canadiens-Français couverts de sombres nuages : leurs institutions et leur nationalité recevaient un grave échec, et semblaient être menacées plus que jamais. Pour conjurer l'orage menaçänt, ils suivront l'exemple donné par leurs ancêtres dans les moments critiques, et resserreront entre eux les liens de l'union la plus parfaite. Ils combattront ces nouvelles tentatives faites en faveur de leur abaissement ; ils contraindront enfin leurs adversaires à leur rendre justice et à les regarder comme des frères. La métropole, de son côté, reconnaitra leur mérite et rappellera les clauses vexatoires de l'acte d'union. À mesure que la race anglaise viendra en contact avec les Canadiens, elle reconnaîtra la magnanimité de leur caractère, leur grandeur d'âme; et les préjugés d'autrefois disparaîtront peu à peu. De temps en temps de grands orages viendront troubler l'harmonie et la paix entre les deux peuples, si différents par leur nationalité, leur religion et leurs coutumes. Mais, en somme, la politique ancienne fera place à une politique plus juste, plus modérée; les chefs les plus avancés de chaque parti se donneront la main et formeront des coalitions puissantes. On verra alors les descendants des deux grandes nations qui président à la civilisation du monde, fraterniser ensemble, et réunir leurs eflorts pour procurer le bien-être et la prospérité du pays. C’est ce que l’histoire de l’union va vous prouver.
Les auteurs de la constitution de 1840, qui voulaient anglifier le Bas-Canada, ont donc manqué leur but. Cette province est restée française par sa religion, son langage et ses
mœurs. Toutes les tentatives entreprises pour lui faire renier son passé et perdre ses institutions et sa nationalité, ont échoué. En eflet, cette nationalité, dont les racines remontent à deux siècles et demi, ne saurait périr: la trace qu’elle a laissée dans le sol est trop profonde pour qu'elle puisse disparaître. D'ailleurs, la population française est trop nombreuse aujourd’ hui ; elle occupe d’une manière trop compacte le territoire possédé par ses ancê'res, pour qu'il en soit autrement. Comptant à peine 60,000 âmes à l’époque de la conquête, elle atteignait, en 1840, le chiffre d’un demi-million. Aujourd' hui elle forme un peuple d’un million d’âmes, toujours prêtes à s'unir contre l’oppression et l'injustice.
C’est de ses propres forces que ce peuple s’est accru, malgré même une émigration considérable de ses enfants dans la République américaine ; c'est de ses propres ressources qu'il a prospéré. À la surprise de ses antagonistes, il a su vaincre toutes les tentatives que ces derniers ont faites pour diminuer son influence, Il ax conservé imtact le caractère national transmis par ses ancêtres. Ce caractère distintif lui est maintenant acquis ; il est inébranlable, et jamais on ne pourra le Jui ravir.
Mais peut-on avec raison biâmer, comme on l'a souvent fait, ces mêmes Canadiens d’entourer de leur tendresse, de leur ardente sollicitude, cette langue, ces institutions et cette nationalité, qui sont leur immortel héritage et les gardiens de leurs droits, de leur existence, de leur liberté ? Non ; on ne le peut, puisqu'ils n’ont fait que suivre l'exemple tracé par les autres peuples. Chez toutes les nations, l’image de la patrie ne
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s'efface jamais, la gloire des ancêtres est toujours vivante à la mémoire; ce sont des souvenirs agréables qui restent gravés dans le cœur humain. Tous les peuples aiment à conserver cette physionomie nationale qui leur est si chère.
Depuis la conquête, le Haut - Canada avait énormément progressé. Avant 1770, il n'y avait que quelques familles françaises établies dans le voisinage de Kingston et du Détroit. Pendant les années suivantes, quelques milliers de loyalisles quittèrent les colonies anglaises qui venaient de rompre leurs relations avec la métropole, et vinrent fixer leur résidence dans les cantons limitrophes de la frontière. Lors de l’établissement de la constitution de 1791, la population ne s'élevait pas encore à 50,000 âmes ; en 1824, elle atteignait 151,097, en 1834, 320,693. (1)
Cette province voyait, en 1840, sa population se porter au chiffre de 400,000 environ. (2) C'était l'immigration européenne qui lui avait valu ce srand accroissement. La fertilité de ses terres et la douceur de son climat y avaient attiré de préférence les colons étrangers.
Comparativement au Bas-Canada, cette province avait été traitée par la métropole avec bienveillance et modération. Jusqu'aux dernières années de la constitution de 1791, on peut dire qu'elle avait été satisfaite du régime qui l'avait gouvernée et sous lequel elle avait tant prosressée. Une longue lutte à peu près semblable à celle qui avait existé dans la province-sœur, avait
(1) Extrait de l’'Appendice B des Yowraux de l'Assemblée Légisiatire de 1849.
. (2) Le recensement de 1842 lui donne une population de 486,055 ñmes,
42 INTRODCCTION.
eu lieu entre le parti conservateur, communément appelé “ Family Compact,” et le parti réformiste ou libéral. La différence consistait en ce que l’une et l’autre appartenaient à la même origine. Le “ Family Compact,” comme le parti oligarchique du Bas-Canada, s'était emparé du pouvoir, possédait les emplois publics, et dominait dans le conseil législatif. Mais, dans l’as-
semblée législative, il se trouva tantôt en majo-
rité, tantôt en minorité. Il cassa à sa volonté les parlements, et refusa plusieurs mesures de réformes demandées avec instance par les libéraux. Au nombre de ces réformes, étaient la responsabilité du gouvernement envers la législature et la question des réserves du clergé. La lutte devint à son apogée sous l’administration de Sir Francis Bond Head ; et les mécontents, sous la conduite de M. McKenzie, sympathisèrent avec les libéraux du Bas-Canada, et se portèrent même à la révolte. Comme dans la province inférieure, le gouvernement sévit avec la ‘plus grande rigueur, et le pays rentra bientôt dans le calme.