CONCLUSION
Nous avons terminé le récit des faits les plus palpitants d'intérêt qui se sont passés pendant le dernier quart de siècle de notre histoire. Dès le commencement, nous avons fait remarquer que l'union législative de deux provinces peuplées par des populations de mœurs et de tendances diverses avait été une faute. La constitution de 1840 avait été préparée par des hommes qui n'étaient pas au courant des sentiments de ces populations ; aussi renfermait-elle de graves injustices, dont les unes ont été réparées, et les autres n'ont fait que s’aggraver avec le temps. Il n’est pas étonnant qu’elle aït fonctionné, la plupart du temps, au milieu de discussions orageuses, de luttes de partis et d’animosités entre le Haut et le Bas-Canada.
Constatons d’abord qu’un des buts principaux des auteurs de l’Union, l’anéantissement de la nationalité française, ou l’anglification des Canadiens-Français, n'a pas été atteint; car tout ce qui constitue cette race, sa religion, sa langue, ses lois civiles, ses institutions, sa littérature, s’est développé avec rapidité et a pris une force d'expansion plus considérable que sous l’ancien régime constitutionnel. D’un autre côté, cette union qui était encore destinée à faire sortir le Haut-Canada de ses embarras financiers, a parfaitement réussi dans ce sens; en effet, cette province a pu rétablir ses finances, continuer ses travaux publics, attirer une forte immigration et progresser rapidement, grâce surtout aux larges octrois qui lui furent accordés par la législature.
1867] LORD MONCXK,
On remarque deux grandes luttes politiques, qui fixent surtout l’attention. La première se fit, dès le début de l’Union, entre les conservateurs et les libéraux ou réformistes, pour‘le triomphe de la responsabilité ministérielle. Cette lutte fut vive et animée: les conservateurs de l’ancien régime désiraient continuer leur politique d’exclusion et de priviléges pour leur parti; mais grâce à l'esprit d'union entre les libéraux des deux provinces, grâce surtout à l'énergie et au patriotisme déployés par leurs chefs MM. LaFontaine et Baldwin, la cause du gouvernement responsable fut gagnée, et les chefs conservateurs, MM. Draper, McNab et Sherwood, furent forcés de reconnaître tous les droits essentiels au régime constitutionnel. Le peuple gagna donc à se gouverner par lui-même, et par les hommes qui possédaient sa confiance, et la métropole n’intervint plus dans ses affaires locales. La lutte prit fin dans les émeutes et les incendies de 1849 Après cette date malheureuse, les conservateurs devinrent plus tolérants, plus modérés, et se soumirent à la volonté populaire. Il y eut un moment de calme, pendant lequel commença l'ère des chemins de fer, qui absorba l'esprit des hommes politiques pendant quelques années. Il y eut alors une. transformation des anciens partis politiques. Les libéra.x du Bas-Canada abandonnèrent leurs alliés, les réformistes du Haut- Canada, qui leur avaient manqué souvent de fidélité, et acceptèrent l'alliance plus naturelle des conservateurs; le parti libéral-conservateur fut alors formé. D'un autre côté, se consommait l'alliance des membres du nouveau parti cleargril avec les démocrates du Bas-Canada.
Une deuxième lutte se préparait dans le silence. Le Haut-Canada, favorisé par une immigration considérable, commençait à dépasser l’autre provifice par sa population ; les cleargrits, à la voix de leur chef, M. Brown, se mirent à agiter la question de la représentation basée sur la population, et de briser par là l'égalité représentative et le caractère fédéral de la constitution. Pour parvenir à leur but, on les a vu employer tous les moyens, soulever les passions populaires, les préjugés de race et de religion, sans même épargner les menaces. Tout fut inutile ; le fas- Canada tout entier s’unit pour repousser cette demande injuste tant que durerait l’union législative des deux provinces, et grâce à l'énergie de M. Cartier et au concours généreux de son collègue, M. John-A. McDonald, l'Union put encore subsister quelques années. Finalement, la législature souffrit de cette lutte entre les deux provinces; les gouvernements se succédèrent avec rapidité ; il fallait apporter un changement à cet état de chose alarmant. la lutte ne prit fin que par la coalition Taché-McDonald-Brown, formée dans le but de régler les difficultés de l'époque. Le calme se rétahlit ; l’union fédérale des provinces anglaises fut alors décidée et menée heureusement à bonne fir. Avec la confédération une nouvelle ère politique et sociale s'ouvrit pour les provinces.
Malgré ces grandes luttes politiques, le Canada progressa cependant avec rapidité. Lorsque l'on jette un coup d'œil sur l’état des provinces avant leur union, on a une meilleure idée des changements qui se sont opérés en toutes choses. En effet, depuis 1841, le progrès matériel, le progrès
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dans la législation, etc., a été immense. Les
ami- Canadiens ont d’abord amélioré la navigation sser du Saint-Laurent, et en ont fait une des plus rits, belles voies de communication du monde entier. riter Ils ont agrandi et achévé leurs canaux, bâti des opu- phares, des jetées, etc. Ils ont enveloppé la protive vince dans un réseau de lignes télégraphiques Pour et de chemins de fer. Ces grands travaux ont . tous activé le commerce, l’industrie, augmenté la | , les valeur des produits et des propriétés, et amené par- par là la prospérité des individus. (Grâce à ces
Fas- communications faciles, le commerce a pris des ette proportions gigantesques. Depuis la concession \œis- de la liberté commerciale, en 1849, les vaisseaux rgie de tous les pays ont pu naviguer dans les eaux
son du Saint-Laurent ; les marchands ont établi des
put relations commerciales avec les nations étran-
t, la gères. Le commerce augmenta si co:.sidérableleux ment, qu’en 1867, le chiffre des importations et rent exportations atteignait $100,000,000, montant
ent considérable pour une province de moins de
t fin 3,000,000 d’âmes.
ww n, La colonisation a aussi marché à grand pas, s de et un grand nombre de belles paroisses se sont trale élevées au milieu de la forêt. L'agriculture s’est enée également développée ; les expositions annuelles, tion les écoles d'agriculture, les journaux agricoles, | vrit ont beaucoup contribué à ce progrès. Plusieurs
belles industries, celles {du bois, des pêcheries, des mines, etc., ont augmenté sur un grand pied ; quelques autres ont été créées et sont aujourd’hui prospères.
Le revenu des deux provinces, dont le chiffre n’était en 1840, que d’un million et quart, s'élevait en 1867, à seize millions et demi
de piastres. D’un autre côté, la dette, qui n’était que six millions en 1841, se montrait déjà en 1867, à soixante-deux millions: mais il faut remarquer qu'elle a été contractée pour l'exécution des canaux, des chemins de fer.
etc, et que les Canadiens retirent les plus grands avantages de ces grands travaux. La population, que nous avons estimée à 1,050,000, âmes, à l’époque de l’Union, était, en 1867, de 2,650,000 dont 1,150.000 pour le Bas-Canada, et 1,500,000 pour le Haut-Canada. La population de cette dernière province s'était recrutée en partie par l'immigration considérable, qui s'était placé sur ses terres fertiles. On ne pouvait pas en dire autant du Bas-Canada, qui ne reçut qu'une légère immigration anglaise. Cependant la population française du Bas-Canada, estimée à 500,000 en 1841, se voyait portée à 900,000 : nous devons remarquer qu'elle s'est accrue de ses propres forces, et que loin de recevoir de l’accroissement de l'étranger, elle a vn plus de deux cent mille de ses enfants quitter leurs foyers pour la terre étrangère.
Les hommes d'état exécutèrent de nombreuses réformes législatives et administratives. Ils modifièrent les lois criminelles et adoucirent la sévérité des anciens statuts, en réduisant le nombre des offenses capitales. Ils accordèrent au peuple les bienfaits des institutions municipales ; ces institutions ne furent pas appréciées à leur juste valeur lors de leur introduction, mais elles furent finalement bien accueillies, elles apprirent ‘au peuple comment gérer ses affaires locales. On reconnut par des actes législatifs l'indépendance des juges et des membres de la législature ; on
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rétablit l’usage de la langue française dans les procédés législatifs ; on accorda une amnistie générale pour toutes les offenses politiques, on indemnisa enfin les Canadiens des pertes qu'ils avaient subies dans ies troubles de 1837-38.
L'augmentation des districts judiciaires fut une réforme importante dans l'administration de la justice. Le contrôle des postes fut concédé à la colonie ; la législature diminua le port des lettres, et le gouvernement établit des bureaux de postes dans toutes les parties de la province. La loi des chemins de fer encouragea la construction de plusieurs grandes lignes, entre autres le Great Western, le Northern, le Grand Tronc, etc. La loï.électorale augmenta le nombre des députés, et repartit la représentation d’une manière plus équitable ; un autre acte abaissa le cens électoral et augmenta le nombre des électeurs. La loi de primogéniture fut aussi abolie dans le Haut-Canada.
On remarque la sécularisation des réserves du clergé et l’abolition de la tenure seigneuriale, les deux plus grandes réformes auï se soient opérées sous l’Union. La première agitait le Haut- Canada depuis un quart de siècle ; elle avait créé des discordes et des jalousies entre les diverses sectes religieuses, et avait été même une des causes de l'insurrection de 1837-38. Cette question put enfin être réglée à la satisfaction de tous les. partis, en distribuant les revenus des terres réservées entre les municipalités pour être employés à des fins locales. Le système seigneurial avait d’abord été considéré comme excellent pour un nouveau pays surtout tant qu'il ny avait pas eu d'abus ; mais il devint plus tard
ni d
596 LORD MONYXK. [1867 oppressif par les exigences de quelques seigneurs : il fut finalement considéré comme un véritable obstacle au développement de la colonisation et de l’industrie. Le peuple demanda alors l'abolition de ce système, qui ne convenait plus à ce siècle de progrès. Après plusieurs années de travaux, la législature changea la tenure seigneuriale en tenure libre, abolit par là toutes les charges qui grevaient le sol, et améliora la condition du cultivateur et de l'industriel. Cette belle réforme, qui s’accomplit de ia manière la plus paisible, amena une révolution légale dans le Bas-Canada. Le moment était donc favorable d'entreprendre la codification des lois civiles, aussi la législature décida-t-elle de classer et de coordonner ces lois, afin de les mettre à la portée de tous. Ce grand travail fut terminé en 1866, et le Bas-Canada eut alors son code de loi, à l’imitation du code français. La refonte des statuts provinciaux procura en même temps un immense avantage à la population.
La législature réforma et organisa plusieurs départements publics; elle pourvut encore à l'organisation de la milice vol 1taire, qui a rendu en diverses occasions des services appréciables. Le système d'instruction publique reçut, à diverses reprises, des modifications importantes, qui en ont fait finalement un des meilleurs systèmes en vigueur; il a fourni au peuple les moyens de s’instruire de plus en plus, et d’apprécier les bienfaits de l'éducation. Grâce à la libéralité de la législature, quelques écoles normales et un grand nombre d'écoles académiques et modèles ont pu être établies, pendant que plusieurs universités et collèges, et un grand nombre
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de couvents ont été fondés, la plupart par les membrs du clergé. En outre, des écoles pour les sourds-mucts, des asiles pour les aliénés, des hôpitaux, des asiles pour les orphelins et les infirmes ont été établis partout où le besoin s'en est fait sentir.
Après ce résumé encore incomplet du développement matériel, politique et moral, qui s’est opéré pendant l’Union, on peut conclure que le Canada a marché à pas de géant dans la voie du progrès. Nous le disons avec un vénérable prélat, feu Mgr Baillargeon, archevêque de Québec.
“ Il est peu de pays qui ait marché aussi rapidement et sûrement dans la voie du véritable proerès, et nous n’en connaissons aucun où la religlon Jouisse d’une aussi grande liberté, et exerce une plus large part d'influence. Tout cela est dû, après la protection du ciel, à la politique éclairée des hommes d'état qui, depuis un quart de siècle surtout, président aux destinées du pays.” Le Canada peut maintenant rivaliser, avec plusieurs autres pays plus populeux et reputés plus civilisés, par ses institutions politiques, son commerce immense, ses communications faciles par eau et par terre, par son système G’éducation, ses institutions de charité, ses lois criminelles, son code civil, etc.
Le progrès n’a pas été moins grand depuis l'union fédérale des provinces Depuis 1867, deux nouvelles provinces sont venues se joindre aux autres, et étendre les limites de la Puissance d'un océan à l’autre : le Territoire du Nord- Ouest a été acquis en 1870, et une partie, celle de la Rivière Rouge, en a été détachée pour former la Province de Manitoba. L'année suivante
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(1871), la Colombie et l’île de Vancouver sont entrées dans la confédération sous le nom de Province de la Colombie Britannique. De toutes les provinces anglaises de l'Amérique du Nord, il ne reste plus que les îles de Terreneuve et du Prince- Edouard, qui ont préféré jusqu'ici garder leur autonomie plutôt que de s’annexer à la Puissance.
La législature fédérale a d’abord organisé ses départements publics, ceux de la marine, des travaux publics, des postes, etc; elle a diminué le taux des lettres de cinq à trois centins, adopté une loi de banqueroute, un tarif uniforme dans toutes les provinces. Elle a pourvu à la construction du chemin de fer intercolonial; cette belle voie qui sera bientôt terminée, remédiera aux difficultés de communication pendant l'hiver entre les provinces maritimes et la province de Québec. À la session de 1872, le parlement a décidé deux entreprises gigantesques, l’agrandissement des canaux et la construction du chemin de fer du Pacifique ; il a cru ensuite devoir ratifier le traité de Washington dans l'intérêt des diverses parties.
Les législatures locales n'ont pas moins travaillé au succès de leurs provinces respectives. Celle de la province de Québec a organisé ses départements publics, encouragé la colonisation des terres incultes, pour la construction de routes dans la foret et de plusieurs chemins de fer ; elle a encore codifié ses lois municipales. Cette législature heureuse a valu au gouvernement Chauveau la reconnaissance de la population canadienne.
Le mouvement du commerce de la Puissance a été considérable: il a atteint en 1870-71 le
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1867] IORD MONCK. 599
chiffre énorme de #170,000,000 : le commerce d'importation figure pour la somme de $96,000.- 000 et celui d'exportation pour #74,000,000.
D'après Sir Francis Hincks, le ministre des finances, le Canada se trouve maintenant être la sixième nation commerciale du monde. Les revenus pour 1870-71 ont été de $19,335,000, et les dépenses de $15,623,000, laissant un surplus de $3,712,060. Le recensement de 1871 a porté à 3,485,944 âmes le chiffre de la population des provinces d’Ontario, de Québec, du Nouveau- Brunswick et de la Nourvelle-Ecosse.
On peut conclure que l'épreuve du régime fédéral a été satisfaisant. Le Canada a pris sa place parmi les nations ; sa position est aussi belle et aussi favorable qu'il était permis de le désirer. Il jouit de la paix intérieure, d’une prospérité commerciale et matérielle qui ne cherche qu’à s’agrandir.
Notre tâche est enfin terminée ; semée de difficultés nombreuses, il a fallu beaucoup de courage pour la mener à bonne fin. Nous avons essayé de combler une lacune qui existait dans nos annales historiques; nous l'avons fait sans passion, afin de rendre justice à tous, de rendre hommage au mérite réel, sans distinction de parti, d'opinion politique et de race. Malgré notre bonne volonté, nous avons peut - être commis des erreurs, fait des oublis ; nous sommes prêt à réparer ces fautes lorsqu'elles nous seront connues. Si nous avons réussi quelque pex à faire connaître à nos jeunes compatriotes le passé de nos hommes politiques, la marche du progrès intellectuel et matériel du peuple canadien, à lui faire chérir les institutions qui nous régissent,
nos travaux seront amplement récompensés. ]] nous restera encore la satisfaction d’avoir le premier mis de l'ordre dans les annales de cette époque intéressante de notre belle histoire, et d'avoir tracé la marche à ceux qui écriront après nous.
Coutin
Change sur l Papin