‹ Le Canada sous la domination française [microforme]Chapitre 113 sur 122 · LETTRE DE M. DE BOURLAMAQUE A M. DE CRÉMILLE · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. DE BOURLAMAQUE A M. DE CRÉMILLE

Sur l’élat de la colonie.

A Montréal, 26 juin 1760,

Monsieur, j'ai l'honneur de vous envoyer la relation de ce qui s’est passé en Canada depuis la campagne dernière, Celleci a été commencée d'une facon très brillante et qui fait honneur aux armes du Roi. M. le chevalier de Lévis, après avoir battu les Anglois sur le même terrain où les François le furent le 13 septembre dernier, auroit pris Québec et réparé tous les malheurs de la campagne dernière, si les foibles secours qu'on a envoyés dans ce pays-ci fussent partis plus tôt. Nous avons eu la douleur de voir arriver l'escadre angloise au lieu des vaisseaux que nous altendions, el obligés de nous retirer après avoir débuté avec le plus grand succès. Maintenant, sans espoir de recevoir aucun secours, il ne nous reste ue de la patience et du courage. M. le chevalier de Lévis, digne d’une réussite plus heureuse, ne néglige rien pour entretenir l'un et l'autre. Il a tout ce qu'il faut pour tirer un grand parti de la valeur des troupes; elles ont confiance en lui, et il est certain que si nous ne réussissons pas, au moins nous n’aurons ricu à nous reprocher. En mon particulier, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour le seconder.

J'ai été blessé assez considérablement au combat du 28 avril”; quoique je ne sois pas encore guéri, je sors de mon

1 Adjoint au maréchal de Belle-Isle et chargé du détail de la guerre. ? M. de Bourlamaque avait eu une partie du gras de la jambe coupée par un boulet de canon.

332 PIÈCES JUSTIFICATIVES lit depuis quelques jours, et j'espère être dans peu en état de servir,

Menacés de trois côtés par des forces infiniment supérieures, nous altendons que l'ennemi ait achevé de décider ses mouvements pour l'aller combattre; c'est la seule ressource qui nous reste...

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Dépôt de la guerre, vol. 3574, pièce 65, — Original.

LETTRE DU CHEVALIER DE LÉVIS AU MARÉCHAL DE BMLLE-ISLE, MINISTRE D LA GUERRE,

Sur la siluation de la colonie et la marche des armées anglaises sur Montréal. — Il lui annonce que la crise est arrivée.

À Montréal, ce 7 août 1760,

Monseigneur, j'ai l'honneur de vous rendre compte que les ennemis sont en marche de la partie de Québec depuis le 14 du mois passé, avec 42 voiles et 2,500 hommes de débarquement; ils ont reca depuis, à Québec, un renfort d'environ 1000 hommes de troupes. ils sont dans ce moment à hauteur des Trois-Rivières ; le détachement qui étoit à Dechambeau les suit le long de la côte du Nord. Il paroît que leur projet est de ! « venir à Montréal ou à Sorel, pour faciliter » leur jonction avec M. Amherst. Nous n’avons nuls moyens » pour les arrêter; nous retranchons les îles de la sortie du

! Tout ce qui est entre « » est chiffré. Ki

, vi » lac Saint-Pierre‘ ; mais, comme il y a plusieurs passages, au » nous manquons d'artillerie et de poudre ; c'est seulement une sos » démonstration de défense que nous faisons pour retarder rce » leur marche,

» Nous nous faisons un point capilal de défendre Montréal w » et la côte du Nord tant que nous pourrons. Les Canadiens » sont épouvantés par la flotte ; ils craignent que leurs habi- » talions ne soient brûlées. Nous sommes au moment de la » crise. M. Amherst a rassemblé 15,000 hommes au fort » Saint-Frédéric ; il y a un autre corps considérable qui est » rassemblé au fort de Chouegen pour pénétrer par les » Rapides; il n'y a pas à douter qu'ils vont se mettre en » mouvement pour agir tous en même temps. » S'ils ont différé jusqu'à ce moment, il est vraisemblable que c'est pour attendre le temps de la récolte, pour nous priver des habitans, comptant que nous aurions de la peine à les

E, rassembler dans ce temps.

Nous agirons comme j'ai eu l'honneur de vous le manses der dans ma lettre précédente. « Nous tenterons toutes » sortes de voies pour sauver la colonie; mais notre » situation est si fâcheuse, qu'il faut des miracles ; nos ar- » mées n'auront que du pain pour subsister, et médio-

» crement. »

Manquant de farine, le discrédit du papier et des lettres |

les de change du munitionnaire empêchant qu'il en puisse

14 trouver, m'ont engagé à représenter vivement à M. le marquis

16— de Vaudreuil et à M. l’intendant, à ce sujet, offrant de

on m'engager personnellement de porter les troupes à donner le

\u- peu d’argent qu’elles auroient, et d'employer à celte levée

m- | des officiers capables de s'acquitter parfaitement de cette

ur commission ; ce qui a produit l'effet que j'en attendois et

ter nous a fourni de moyens pour « avoir du pain pour ce mois. »

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1 Le lac Saint-Pierre est formé par le Saint-Laurent; il est à deux lieues au-dessus des Trois-Rivières, et à une même distance du confluent de la rivière de Richelieu. Il y a dans ce lac les îles de

+ Saint-François et de Richelieu.

M. le marquis de Vaudreuil et M. l’intendant se sont engagés aussi pour cet achat.

Je ne cesse d’être en mouvement pour me porter dans

toutes les parties, pour y mettre l'ordre et y préparer tous les moyens possibles pour la défense; je pars dans ce moment pour celle du lac Saint-Pierre. Je suis, etc.

Je suis de retour des îles du lac Saint-Pierre, où est la

flotte angloise, qui a été augmentée de 28 voiles. « Nuls

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moyens pour les arrêter aux îles, ni même jusqu'a Montréal. Il y a lieu de croire qu'ils vont tenter de s'établir à l'embouchure de larivière de Sorel, ou qu'ils viendront à Montréal. Nous venons d'apprendre qu'il est arrivé 3 bataillons ennemis de renfort à Québec; on y en atiend un quatrième de la garnison de l'ile Royale : ils font sauter cette place ‘ ; les armées du lac Ontario et du lac Champlain sont en mouvement.

» La flotte de Québec montant jusqu'à Montréal nous forcera d'abandonner les frontières ; la jonction des armées se fera alors sans obstacles; ils auront, tout réuni, au moins 40,000 hommes dans le centre de la colonie. Vous connoissez nos forces et nos pouvoirs; jugez de ce qu'on peut en attendre. Si nous ne conservons pas le pays, nous soutiendrons l'honneur des armes du Roi. »

Dépôt de la guerre, vol. 3574, pièce 90, — Original.

! Louisbourg.

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PIÈCES JUS1!'FICATIVES 335

RELATION DES ÉVÉNEMENTS DU CANADA DEPVIS LE MOIS DE JUIN JUSQU'AU MOIS DE SEPTEMBRE 4766, ADRESSÉE AU MARÉCHAL DE BELLE-ISLE, MINISTRE DE LA GUERRE, PAR M. BERNIER, COMMISSAIRE DES GUERRES.

[Juin.] On recoit les paquets de la Cour avec avis que 12 vaisseaux et quelques troupes ont relâché à la baie des Chaleurs, étant venus trop tard et après l’escadre angloise entrée en rivière! ; ce secours, tout médiocre qu'il étoit, eût peut-être suffi pour reprendre Québec, ou au moins pour empêcher les Anglois d'étendre plus loin leurs conquêtes pour cette année.

Tout le mois de juin fut un temps de repos pour les Frangois, que le siège de Québec avoit excédés de fatigue. M. de Murray reçut ses secours et parut faire de grands préparatifs. Ce gouverneur, sans alléguer aucune raison, déclara qu'il ne reconnoissoit plus de cartel, et, en conséquence, fit prisonniers tous les blessés du 28 avril restés à l'hôpital genéral?; il désarma la garde françoise el retint mêrae les équipages des officiers convalescents qui avoient rejoint leurs corps.

Le 8 de juillet, M. de Murray s’embarqua avec près de 4000 hommes, sur 52 bâtiments de toute grandeur, pour s'avancer à Montréal. Cette flotte n’alarmoit point; on pril toutes les précautions pour en empêcher le débarquement du côté du nord ; on enveloppa de retranchements la ville des

1 L’escadre anglaise élait arrivée devant Québec le 16 mai, et son apparition avait décidé M. de Lévis à lever le siège de Québec. 3 De Québec.

Trois-Rivières, qui étoit tout ouverte et ressemble à un gros village d'Europe. Cependant on n’apprenoit aucune nouvelle, ni du lac Champlain, ni du lac Ontario ; et sur ce qu'on ne voyoit arriver à Québec aucune force, on ne pouvait prévoir où aboutiroit la campagne ; d'autant plus qu'on vit partir tous les vaisseaux de guerre qui étoient à Québec. Mais on apprit par la suite qu'ils étoient allés à la baie des Chaleurs, où ils détruisirent, en deux fois vingt-quatre heures, les vaisseaux parlis de Bordeaux, «à veille de l'arrivée du courrier de M. de Vaudreuil, que ces vaisseaux attendoient pour mettre à la voile pour la Louisiane ; malheur d'autant plus grand, qu'on avoit gardé ce courrier plus d’un mois à Montréal, et que, si on l’avoit retenu huit jours de moins, tous ces vaisseaux auroient été partis avant l’arrivée de l’escadre angloise,

M. de Murray, à mesure qu'il montoit la rivière, faisoit faire des débarquements à la côte du Sud, dont il désarmoit les habitants et prenoit leur serment,

Vers les premiers jours d'août, M. de Murray passa, avec toute sa flotte, devant les Trois-Rivières, sans y faire aucune attention ; on commença à juger que son dessein pouvoit être de venir s'établir à Sorel, tant pour nous couper la communication avec l'ile-aux-Noix et les autres postes de cette frontière, que pour faire sa jonction avec leur principale armée, qu’on jugeoit s’assembler au fort Saint-Frédéric. On tenta aussitôt de lui empêcher le passage entre les îles qui sont au-dessus du lac Saint-François, vis-à-vis de Sorel; on y fit marcher les bataillons pour s’y retrancher. M. le chevalier de Bourlamaque se porta à Sorel pour y empêcher une descente ; M. Dumas, qui avoit son corps, avoit toujours côtoyé la flotte angloise. A la côte opposée, M. de Murray trouva partout passage entre les différentes îles ; il fit mine pour un instant d'en vouloir sur Sorel et continua de monter la rivière; et nos troupes de le suivre des deux bords pour l'empêcher de mettre pied à terre en aucun endroit.

Il est à remarquer que, partout où M. de Murray vit la plus petile résistance, il déclina d'y débarquer; il le fit en

ne

la n

deux ou trois endroits où il ne vit personne, et permit à ses troupes de commettre plusieurs excès, qui ne confirmèrent pas peu les peuples dans l'idée et la crainte que c'étoit un homme terrible.

M. le chevalier de Lévis étoit pendant ce temps-là à Montréal, avec un bataillon francois et un de la colonie, occupé à frire retrancher la petite île Sainte-Ilélène et les approches de Montréal, dans la crainte qu’à la faveur d’un bon veut de nord-êst... ! n'eùt pu arriver sur un de ces endroits et les surprendre lorsque nos forces en auroient été éloignées.

Environ le 20 d'août, on recut tout à coup des nouvelles que deux armées étoient en marche : l’une, partie de Saint- Frédéric, et l'autre de Chouegen, sans savoir quelle étoit celle de M. Amherst, le général en chef, On jugea des lors que les ordres de M. de Murray étoient de ne rien enfraprendre, et que ces trois armées devoient se réunir dans l'ile de Montréal, sous les murs de la ville même.

Des forces si considérables de toutes parts, des opérations si justement combinées, jetèrent aussitôt le découragement ; les sauvages nous abandonnèrent aussitôt, tournèrent mème leurs armes contre nous ; les habitants s'enfuirent dans leurs habitations, d'autant plus que M. de Murray faisoit brûler celles où il n'y avoit point d'hommes.

Le 24, on apprit que l’ile-aux-Noix étoit inveslie ; deux jours après, on recut la nouvelle que le fort Lévis, du côté du lac Ontario, l'étoit aussi, ct que l’armée principale, commandée par M. Amherst, venoit par cette route.

L'artillerie immense que traînoit chacune de ces armées leur rendit facile la conquête de ces deux forts, où rien ne mettoit à couvert de la bombe. Le fort Lévis, en trois jours, fut anéanti; celui qui y commandoit n’eut d'autre capitulation que celle d’avoir le sort qui seroit fait à la colonic et aux troupes en général.

L'ile-aux-Noix, plus considérable par la garnison ct son

Il y a un mot de passé dans le manuscrit ; c’est sans doute : l'ennemi.

étenduc, mais beaucoup moins par l’art et la nature que le fort Lévis, fut assaillie par tant de batteriès élevées de toutes parts, que, quoiqu'on y fût en sûreté contre une attaque, il fut impossible de pouvoir y tenir contre le feu de tant de pièces. M. de Bougainville fit connoîltre sa situation, qui devenoit chaque jour plus affreuse par la désertion des Canadiens et par le grand nombre des blessés, offrant néanmoins d'y tenir, tant qu'il lui resteroit un homme. Après avoir reconnu l'impossibilité de le secourir, par la mauvaise volonté et la défection entière des sauvages, on lui envoya ordre de tenter sa retraite avec sa garnison au travers des bois. Cette retraite avoit plus de danger que de soutenir un assaut ; cependani il l'effectua, et ne laissa dans l’île qu'un officier et 30 hommes pour la garde des blessés qui étoient en grand nombre.

Ces deux barrières emportées, l'armée du lac Champlain fit sa jonction avec celle de M. de Murray, à la côte du Sud, vis-à-vis Montréal, le 4 de septembre. Le 6, celle du lac Ontario débarqua dans l'île de Montréal, et le 7 cette ville fut investie par 20,000 hommes de troupes réglées.

La colonie ne consistoit plus que dans les habitants de la ville de Montréal, et dans les débris des 8 bataillons des troupes de terre et 2 bataillons des troupes de la marine. La désertion qui se mit aussitôt parmi les soldats, dont un grand nombre étoient mariés, el qui craignoient d’être transportés en Europe s'ils étoient pris dans la ville, joint à plus de 150 déserteurs anglois qui y étoient incorporés, dont il fallut favoriser la désertion, réduisit ces bataillons à moins de 2500 hommes.

Montréal est une ville environnée d’une simple muraille, pour la mettre à couvert contre les sauvages plutôt que contre des troupes ; elle étoit pleine d’un peuple infini qui s’y étoit réfugié après la ruine de Québec et les différents incendies des campagnes ; ce peuple courut en foule implorer M. de Vaudreuil, pour sauver leur vie et leurs biens des mains des sauvages qui s'étoient réunis de toutes paris aux Anglois.

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