MARCHÉ DUSSAUD FRÈRES
C'est par suite de l'ensemble des considérations ci-dessus que la Compagnie accepta, à la date du 20 octobre 1863, une soumission par laquelle MM. Dussaud, frères, entrepreneurs de travaux publics à Marseille*, s^engageaient « à exécuter tout ou partie des jetées de Port-Saïd en blocs artificiels moyennant le prix de 40 francs le mètre cube^, mesuré sur les blocs mômes, jusqu'à concurrence d'un cube total de blocs fixé à 250.000 mètres, mais de telle sorte qu'avant l'expiration de la quatrième année à compter du 1" janvier 1864, l'exploitation du Canal maritime pût être commencée à un tirant de 8 mètres ».
Les principales conditions du marché passé avec les entrepreneurs étaient les suivantes :
Les deux jetées devaient être construites sur le même profil, lequel présentait un couronnement horizontal de 5 mètres de largeur émer-
1. MM. Dussaud, frères, étaient connus pour les travaux importants de même genre que ceux qu'ils soumissionnaient, exécutés par eux avec succès tant en France qu'en Algérie. Ils construisaient d'ailleurs depuis un an le bassin de radoub queja Compagnie des Messageries Impériales exécutaient à Suez pour le Gouvernement égyptien, en sorte qu'ils avaient déjà l'expérience des travaux en Egypte.
2. Au cours des travaux, à la suite de réclamations des entrepreneurs, la Compagnie, à la date du 8 octobre 1866, prit la décision suivante qui fut acceptée par eux:
1* Allocation d'une indemnité de 202.000 francs comme dédommagement des frais exceptionnels que les entrepreneurs avaient eu à supporter pendant tout le temps où le chenal de Port-Saïd n'avait pas eu la profondeur stipulée au marché ;
2* Augmentation de 2 francs par mètre cube de blocs artificiels depuis l'origine jusqu'à la fin des travaux, et jusqu'à concurrence d'un cube total de 250.000 mètres cubes, cette augmentation étant destinée à compenser le renchérissement de la main-d'œuvre occasionné par la suppression des contingents.
En raison des avantages stipulés ainsi en faveur des entrepreneurs, la Compagnie se réservait la faculté — dont elle a usé — de reprendre tout le matériel et les bâtiments et installations de leur entreprise pour une somme totale de 400.000 francs.
[Le coût primitif dudit matériel et des installations avait été de i .213.000 francs. — Voir, plus loin, à la fin du chapitre concernant l'entreprise Dussaud frères, le détail de cette estimation.]
géant de 2 mètres au-dessus du niveau moyen de la Méditerranée, avec des talus à 45^.
Les blocs auraient 3"*,40 de longueur, 2 mètres de largeur et 1™,50 de hauteur, soit, déduction faite des rainures, un cube de iO mètres 2.
Une partie du massif des jetées pourrait être faite avec des blocs de 4 mètres cubes sous la condition expresse que les revêtements extérieurs seraient composés exclusivement de blocs de 10 mètres ^
Les blocs seraient formés de sable de la plage et de chaux* du Theil dans la proportion de 325 kilogrammes de chaux en poudre sèche pour 1 mètre cube de sable 2. La Compagnie se réservait le droit de faire varier le dosage de la chaux jusqu'à concurrence de 25 kilogrammes en plus ou en moins de la proportion indiquée, auquel cas le prix stipulé pour le mètre cube de blocs serait augmenté ou diminué en conséquence, en comptant la chaux sur le pied de 65 francs les i .000 kilogrammes 3.
Les blocs demeureraient soumis à la dessiccation à l'air libre pendant au moins deux mois.
La Compagnie se réservait le droit de former une partie du noyau des jetées avec des blocs naturels mis en œuvre par elle-même ou par l'intermédiaire de tâcherons, mais sous réserve qu'il n'en résulterait aucune diminution dans le cube total des blocs artificiels stipulé à la soumission des entrepreneurs.
Enfin, parmi les obligations de la Compagnie se trouvait celle d'établir et d'entretenir toujours en bon état un chenal de 2 mètres aU moins de profondeur, depuis l'embarcadère du chantier des blocs jusqu'à l'extrémité de la portion de la jetée Ouest en construction.
1. En fait, à l'exception de 204 blocs artificiels de 4'"*,50 employés au commencement de l'année 1865 au renforcement de l'extrémité des enrochements de l'appontement en fer, il n'a été employé à la construction des jetées que des blocs de 10 mètres cubes.
2. C'était la première, et c'est peut-être la seule application qui ait été faite de blocs constitués par du mortier seulement.
3. En fait, la proportion de chaux par mètre cube de sable est restée la même pendant toute la durée de la construction. D'ailleurs, ainsi que le prévoyait le marché, tous les blocs ont été faits en mortier.
Ce n'est que plus tard, dans le courant de l'année 1873, après constatation d'importantes décompositions parmi les blocs hors de l'eau de la jetée Ouest, que, pour les remplacements à effectuer, la Compagnie se décida à faire les nouveaux blocs en maçonnerie. Toutefois, les difficultés rencontrées alors pour s'approvisionner rapidement de pierres et la nécessité, pourtant, de pousser activement tout à la fois le rechargement de la jetée même et son prolongement de 500 mètres alors en cours d'exécution, ne permirent pas tout d'abord la fabrication exclusive de blocs en maçonnerie qui n'eut lieu qu'à partir de l'année 1875. Pendant la période intérimaire, les blocs en rnorr tier étaient employés à la partie sous-marine du prolongement de la jetée.
Aucune obligation de ce genre ne lui était imposée en ce qui concernait la construction de la jetée Est.
EXÉCUTION DES TRAVAUX
Les entrepreneurs se scmt mis à Tœuvre dès les premiers mois de lannée 1864.
La Compagnie avait mis à leur disposition pour Tinstallation de leurs chantiers de fabrication et le dépôt des blocs le terrain bordant la mer situé immédiatement à TEst du chenal d'accès du port. « Le chantier* des blocs », — qui a conservé ce nom et son ancienne destinalion jusqu'à ce jour, — occupait une superficie de 5^',20. Les entrepreneurs le remblayèrent avec du sable pris sur la plage de manière à mettre la plate-forme uniformément à 1 mètre au-dessus du niveau de la mer, et ils défendirent cette plateforme contre les attaques de la mer par une double rangée de blocs artificiels, au nombre d'une centaine environ, fabriqués à l'aide de broyeurs provisoires, et qui ne furent mis en œuvre à la jetée Est qu'au moment de l'achèvement des travaux *.
A la date du commencement d'octobre 1864, les principaux travaux d'installation de l'entreprise, exécutés ou en cours d'exécution, étaient les suivants, savoir : (Voir PI. XX).
!• Au chantier des blocs :
Hangar pour atelier de machines, de 32 mètres sur 10 mètres;
1. Cette ligne de défense du chantier des blocs a été des plus utiles pendant toute la durée des travaux. Elle n'a pourtant pas suffi pour assurer la protection du terre-plein. Indépendamment d'un premier épi, — dont il sera parlé ci-après à propos de la* jetée Est, — construit en 1861 comme enracinement de la dite jetée, dans l'emplacement et suivant la direction qui avaient été primitivement fixés, c'est-à-dire à 400 mètres de distance de la jetée Ouest et normalement à la côte, la Compagnie, dans les premiers mois de Tannée 1866^ reconnut la nécessité de construire un autre épi en enrochements à Textrémité Ouest du terre-plein, c'est-à-dire à la limite Est du chenal d'accès du port de 200 mètres de largeur. En même temps, un autre épi de moindre importance fut construit à peu de distance à Touest de la grue d'embarquement des blocs, dans le double but de protéger l'emplacement de cette grue contre les envahissements de la mer et d'assurer le calme au point de chai'gement des chalands. Ce petit épi fut construit avec des moellons empruntés aux enrochements de Tappontement ; le grand épi avec des pierres provenant de la carrière du plateau des Hyènes, dont il sera parlé ci-après. Ces divers épis furent ensuite entretenus à une hauteur de 1 mètre au-dessus du niveau de la mer.
Après la mise en œuvre dans les jetées des blocs qui constituaient la défense du terre-plein, et après le complet achèvement de l'entreprise, la Compagnie, conformément aune des stipulations du marché, ayant pris possession des installations et du matériel des entrepreneurs, fit construire, en remplacement des blocs qui venaient d'être enlevés, un mur continu en maçonnerie protégé à son pied par des enrochements.
Plate-forme en charpente des manèges, de 70 mètres sur 12 mètres et ayant son plancher à 4'^,30 au-dessus du niveau du sol ;
Grand hangar pour magasin à chaux de 100 mètres sur 12 mètres, pouvant contenir un approvisionnement de 5.000 mètres cubes;
Bâtiment en aggloméré à base de chaux du Theil, de 80 mètres sur ■9 mètres et contenant 40 chambres pour logements d'ouvriers ;
Un bureau, de 9 mètres sur 9 mètres, construit également en aggloméré;
En attendant le fonctionnement des grands manèges à mortier, installation d'un broyeur mû par une locomobile pour la fabrication du mortier destiné à la construction des bâtiments en aggloméré et à la confection des premiers blocs artificiels;
2<^ Sur le bord du chenal, tel qu'il existait alors :
Construction d'un appontement muni d'un jeu de bigues pour le débarquement des grosses pièces de matériel et relié aux divers points ■du chantier par une voie de fer avec embranchements;
3* Enfin, dans la ville même de Port-Saïd, sur le quai Eugénie :
Construction d'un bâtiment à un étage pour l'habitation des entrepreneurs.
Dès le mois de mai 1865 il y avait 1.085 blocs de 10 mètres sur la plate-forme qui se trouvait ainsi presque complètement remplie.
Malheureusement, par suite de l'insufiisance de profondeur du chenal, les entrepreneurs ne pouvaient encore commencer l'immersion et la fabrication des blocs dut forcément être ralentie : les chalands destinés au transport des blocs devaient normalement porter trois blocs ; mais ils calaient alors 2 mètres, et ils ne pouvaient sans danger franchir la barre. Pour ne pas trop retarder l'immersion, les entrepreneurs, à la demande de la Compagnie, durent prendre le parti de ne faire transporter d'abord par leurs chalands qu'un seul bloc ; dans ces conditions l'immersion était en moyenne d'une dizaine de blocs par jour. Ce ne fut qu'après un délai de plusieurs mois que, grâce à l'amélioration du •chenal, l'immersion put enfin se faire dans des conditions normales.
Jetée Ouest, — L'immersion du premier bloc artificiel eut lieu à la jetée Ouest, le 9 août 1865, dans la partie de la jetée comprise entre l'appontement et l'îlot où existait le massif sous-marin en enrochements naturels.
Dès le commencement de Tannée 1866, cette partie sous-marine de la jetée, d'une longueur de 445 mètres, se trouvait recouverte jasqu'à fleur d'eau par des blocs artificiels.
L'immersion des blocs artificiels fut alors commencée au delà du massif d'enrochements naturels de l'îlot, c'est-à-dire à partir du kilomètre 1 de la jetée. En même temps, le couronnement en blocs artificiels de la partie en deçà de l'îlot était parachevé à l'aide d'une mâture flottante * .
1. Ily a lieu de signaler que, dans les premiers mois de Tannée 1869, on
La seconde partie de la jetée, à partir de Tiiot, d'une longueur de i.500 mètres, a été entièrement construite en blocs artiflciels.
La jetée se trouvait ainsi avoir une longueur totale de 2.500 mètres. Son couronnement s'élevait généralement à une hauteur de 2 mètres au-dessus du niveau de Teau.
L'immersion des blocs de la jetée fut terminée dans le courant de décembre 1868.
Jetée Est, — Il a été rappelé précédemment que, d'après l'avis de la Commission nautique de novembre 1865, — adopté par la Compagnie, — la jetée Est devait s'enraciner à une dislance de 1.400 mètres de Tenracinement de la jetée Ouest, au lieu de la distance de 400 mètres qui avait été fixée par la Commission Internationale.
Jusqu'à la résolution définitive prise ainsi à ce sujet, c'était naturellement la réalisation du projet de la Commission internationale que l'on avait toujours eu en vue.
Or, pendant que s'exécutaient à la jetée Ouest les travaux de l'appontement destiné à en former Tenracinement, il était arrivé, par suite de l'obstacle apporté par cet ouvrage à la marche des sables voyageurs, de l'Ouest à l'Est, que la plage de l'Est, continuant d'être attaquée par les lames, dans les gros temps de la région Ouest, et n'étant plus alimentée, s'appauvrissait, en sorte que la mer menaçait de détruire l'étroit lido sur lequel, à cette époque, se trouvait installé le village arabe créé par la Compagnie pour Tinstallation de ses ouvriers indigènes et de leurs familles. Pour parer à ce danger, on résolut de
constata qu'un peu au-delà de rhectomètre 4 de la jetée, c'est-à-dire dans la première partie du couronnement en blocs artificiels surmontant le massif sous-marin en enrochements naturels, le sable de la plage Ouest, mis en mouvement dans les gros temps par les lames et les courants, passait en grande abondance à travers les interstices des blocs, venait remblayer le talus naturel du chenal d'accès du port et, par suite du peu de largeur de ce talus, menaçait d'envahir le chenal lui-même. Or, à ce moment, tous les efforts des dragues devaient être employés à Tachèvement du creusement du canal maritime. Il importait donc de chercher à empêcher le passage du sable de la plage à travers les blocs de la jetée; et, dans ce but, sur une certaine longueur au-delà de l'hectomètre 4, on construisit sur le talus intérieur des blocs, un bourrelet en enrochements naturels de petites dimensions.
[Le passage des sables de la plage à travei*s les interstices des blocs de la jetée avait été constaté dès l'origine de la construction; mais, jusqu'à l'approche de l'ouverture du canal à la navigation, on avait considéré, d'une part, que la quantité de sable qui passait à travers la jetée était autant de moins qui s'accumulait derrière l'ouvrage, en sorte que le travail continu d'exhaussement et d'avancement de la plage, si redoutable au point de vue du maintien de la profondeur à l'entrée du chenal d'accès du port, se trouvait retardé d'autant ; <1 'autre part, que des dragage? faits en temps opportun, à l'abri de la jetée sur le talus du chenal, pour l'enlèvement des sables d'apports, constitueraient toujours un moyen sûr et économique de prévenir l'envahissement du chenal même par les ssâsles.]
vi-2. * 4
construire de suite une amorce de la jetée Est, destinée à former d'abord épi de protection de la plage; et ce fut naturellement sur la direction primitivement fixée pour cette jetée, c'est-à-dire à une distance de 400 mètres de la jetée Ouest. Ce travail fut exécuté pendant les mois de septembre et octobre 1861. On y employa 885 mètres cubes d'enrochements provenant de la carrière du Mex. L'épi ainsi construit avait une longueur d'environ 50 mètres ^. La construction de la jetée Est sur son emplacement définitif n'a commencé qu'en d866.
C'est en effet dans le courant de janvier de ladite année que commença à cette jetée l'immersion des premiers blocs artificiels, dans les profondeurs de 3 mètres^, à une distance de 270 mètres du point du rivage marqué par la balise 2 (point de départ de la direction de la jetée), en marchant vers le large.
La construction, en enrochements naturels, de l'enracinement de la jetée, entre les premiers blocs artificiels et la terre ne commença qu'en septembre de la même année. A cette époque, la Compagnie avait cessé l'exploitation de la carrière du Mex. Les pierres employées à la construction provenaient, pour la plus grande partie, d'une carrière dite du plateau des Hyènes, sise sur la rive Est du lac Timsah^, pour une faible part, des îles de Grèce.
1. Cet épia toujours existé depuis lors, convenablement entretenu par tous, rechargements utiles, à une hauteur de 1 mètre au-dessus du niveau de la mer. C'est aujourd'hui, en partant de l'extrémité Ouest du chantier des blocs, le troisième des quatre épis de défense du terre-plein de ce chantier.
On a vu, dans une note précédente, qu'un autre épi, plus long que le précédent, a été construit en 1866 à l'extrémité Ouest du chantier.
Ce n'est que plus tard, après l'ouverture du canal à la navigation, que, d'une part, pour mieux assurer la défense du terre-plein, on a construit un nouvel épi entre les deux précédents, et que, d'autre part, pour remédier au recul continu de la plage immédiatement à l'Est du chantier, on a dû construire le quatrième épi de défense à son extrémité Est.