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PROJET TALABOT

Le Canal partait de Suez, suivait TOuadée Toumilat, remontait jusque près du Caire où il franchissait le Nil en amont du barrage Saïdieh en cours de construction, et se dirigeait, de là, sur Alexandrie, où il venait déboucher dans le Port-Vieux. Sa longueur était de 100 lieues environ. Il avait 100 mètres de largeur et 8 mètres de profondeur. Il devait ôtre alimenté par l'eau du Nil.

Dans ce projet, une des principales difficultés était la traversée d'un fleuve tel que le Nil, qui n'a pas moins de 1 kilomètre de largeur. Pour vaincre ce sérieux obstacle, M. Talabol laissait à choisir entre deux solutions : ou bien

i. Ainsi qu'on l'a dit déjà, M. Lepère croyait à une différence de 9 m M entre \i niveau des hautes mers de vive eau de la mer Rouge à Suez et le niveau de la basse mer de la Méditerranée à Tineh (Péluse). — Il n'en avait pas moins formule l'opinion suivante sur le projet de Canal direct :

« Dans ce projet du Canal de Suez, nous avons expressément motivé le choix de l'ancienne direction par l'intérieur du Delta vers Alexandrie sur des considérations commerciales particulières à l'Egypte, et sur ce que la côte vers Péluse ne parait pas permettre d'établissement maritime permanent. Néanmoins nous croyons devoir reconnaître que, abstraction faite de ces considérations, il serait encore facile (ce qui parut au contraire difficile et même dangereux avant l'invention des écluses), d'ouvrir une communication directe entre Suez, le lac Amer et le Ras-el-Moyeh, prolongée sur le bord oriental du lac Menzaleh jusqu'à la mer, vers Péluse.

« Nous pensons qu'un canal ouvert sur cette direction présenterait un avantage que n'aurait pas le canal intérieur. En effet, la navigation, qui pourrait y être constante, ne serait pas assujettie aux alternatives des crues et du décroisse ment du Nil. 11 serait facile d'y entretenir une profondeur plus considérable que celle du premier canal au moyen d'un courant alimenté par l'immense réservoir des lacs Amers... J'ajouterai que, si je ne voyais quelques difficultés â recreuser et à entretenir à la profondeur convenable le chenal entre Suez et la rade, je proposerais d'établir à l'usage des corvettes et même des frégates, la communication directe des deux mers par l'Isthme, ce qui deviendrait le complément de cette grande et importante opération. »

la traversée en rivière, ou bien la traversée par un pont-canal. L'un et l'autre moyens paraissaient à la Commission offrir matière à de nombreuses objections.

La traversée en rivière supposait que Ton pourrait maintenir dans le lit du Nil une hauteur d'eau de 8 mètres au moyen du barrage Saïdieh. Mais, ici, trois difficultés se présentaient : d'abord, le lit du fleuve ne pouvait dans aucun cas être abaissé d'une manière permanente au-dessous du radier général du barrage, sur lequel il ne restait que l m ,80 d'eau à l'étiage ; il faudrait donc relever les eaux de 6 m ,20, et le barrage n'avait été construit qu'en vue d'une charge de 4 m ,50 ; en second lieu, en admettant que cet essai pût être fait et réussir, le niveau des eaux, par suite de la tension à 6 m ,20 au-dessus de l'étiage; se trouverait supérieur à celui des terrains cultivés des bords du Nil et provoquerait, en été, dans ces terrains, des infiltrations de bas en haut, qui ne tarderaient pas, comme le savent tous ceux qui habitent l'Egypte, à frapper le sol de stérilité en le couvrant d'efflorescences salines * ; en troisième lieu, enfin, les masses de sables charriées par le Nil tendraient inévitablement h se déposer en amont du barrage, où la vitesse, en dehors des temps de crues, serait moindre que dans les autres parties du fleuve; on n aurait

1. « Les eaux du Nil — fait remarquer la Commission, dans une partie de son rapport, — ont recouvert tout le sol du Delta, qu'elles baignent dans les grandes crues, d'une couche de limon dont l'épaisseur diminue, en général, à mesure que Ton s'éloigne du fleuve. Ce dépôt superficiel, qui forme le sol cultivable de l'Egypte, repose sur une couche épaisse de sable de mer encore imprégné de sel.

« Le lit du Nil, considéré comme une coupe générale dans le terrain, accuse partout cette division du sous-sol en deux couches distinctes. La ligne de démarcation forme un plan légèrement incliné vers la mer qui suit à peu près le plan d'eau à l'étiage. La filtration des eaux dans les sables de mer maintient dans le sous-sol une humidité permanente qui, en remontant à la surface à travers la couche de terre végétale, la couvre d'efflorescences salines. Cette tendance ascensionnelle des sels dont le sous-sol est imprégné est augmentée en été par les grandes chaleurs et par la tension des eaux au-dessus de l'étiage. Elle frapperait le sol de stérilité s'il n'était annuellement délavé par les eaux douces du Nil. Le délavage des terres est donc en Egypte la condition première de toute culture. De là, la nécessité de cette multitude de

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d'autre moyen pour combattre cette tendance au relèvement du fond que de recourir h l'emploi de machines h draguer ; mais sans compter la gène qui en résulterait pour la navigation, il paraissait difficile d'espérer que le travail régulier de ces machines, opposé aux arrivages des sables variant eux-mêmes comme le régime du fleuve, pût maintenir d'une manière permanente le fond du lit au niveau du plafond du canal.

On pouvait objecter encore que la traversée du fleuve par les navires de grandes dimensions qui fréquenteraient le Canal ne se ferait pas sans difficulté à l'époque des crues du fleuve où la vitesse est de l m ,50 par seconde. Enfin, on ne devait pas perdre de vue que le barrage Saïdieh n'était pas encore achevé, et que c'était une œuvre purement locale dont le fonctionnement ne devait être subordonné qu'aux seuls besoins du pays.

M. Talabot ne s'était pas, du reste, dissimulé les graves inconvénients de la traversée en rivière, puisqu'il avouait dans son mémoire « que le maintien de la profondeur du Canal sur ce point offrait des difficultés qui n'avaient jamais été surmontées ni même abordées ». L'auteur du projet semblait donc croire, comme la Commission, que la traversée en rivière était un moyen impraticable ; et, par là m^me, on était autorisé à supposer qu'il inclinait davantage vers sa seconde idée, celle du pont-canal.

canaux qui sillonnent la Basse-Egypte en tous sens, pour porter sur tous les points l'eau, c'est-à-dire la végétation et la vie.

« Ces canaux servent à la fois à inonder les terres et à les dessécher après quelles ont été délavées. Gauper la prise d'eau de ces canaux sur le fleuve ou en intercepter l'écoulement à ta nier, seraient deux moyens également sûrs de rendre toute culture impossible dans la Basse-Egypte.

« Les canaux ouverts, en vue de l'inondation, dans la couche de terre végétale, — et qu'on appelle des canaux Nilis, —se maintiennent très bien. Mais ceux qui sont creusés dans la couche' des sables de mer, pour les irrigations pendant l'étiage, — et qu'on appelle des canaux Séfis, — sont incessamment envahis par les sables des berges qu'entraînent les eaux d'infiltration; et ils se bouchent plus rapidement encore à la prise d'eau sur le fleuve. Un canal qui aurait 8 mètres de profondeur atteindrait nécessairement la couche de ces sables, et l'on aurait de graves difficultés à l'établir et à le conserver. »

Or, que devrait être un pont-canal dans les conditionsoù il serait établi?

Il devrait avoir au moins 1 kilomètre de longueur; une largeur de 38 mètres pour permettre le croisement des navires; enfin, une hauteur d'environ 30 mètres i au-dessus de l'étiage du Nil, ce qui correspondrait à une hauteur de 40 mètres au-dessus des niveaux de la mer Rouge et de la Méditerranée. En donnant 3 mètres de chute aux écluses, il faudrait donc 14 écluses sur chacun des versants du Canal. Si, pour abaisser le niveau du bief de partage, on établissait, ce qui serait du reste préférable, un canal latéral au Nil pour l'usage des barques naviguant sur le fleuve, le nombre des écluses pourrait être réduit à dix sur chaque versant; mais, d'un autre côté, on aurait à faire les frais d'établissement des écluses nécessaires au service de co canal, sans compter les frais de l'alimentation. Quelque fût le système adopté, on aurait un ensemble d'ouvrages extrêmement dispendieux. Mais ce ne serait peut-être là que le moindre des inconvénients que présenterait l'emploi du pont-canal. Le groupement de plusieurs écluses -aux extrémités de l'ouvrage serait une cause incontestable de retasds dans les mouvements de la navigation ; et, peut-être dans un avenir assez prochain, le Canal deviendrait-il insuffisant.

Une autre des principales difficultés du projet était l'alimentation du Canal.

Comme moyen d'y pourvoir, M. Talabot indiquait l'emploi de machines à vapeur à l'aide desquelles on élèverait l'eau du canal de Joseph, qui coule au pied de la chaîne Lybique r dans un bassin à établir dans une des gorges de cette chaîne et qui serait mis en communication avec le bief de partage.

4. 8 mètres pour la hauteur des crues; 12 mètres pour le passage des barques du Nil avec leurs mâts; 2 mètres d'épaisseur des voûtes, et 8 mètresde hauteur d'eau dans le Canal.

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11 estimait à 300.000 mètres cubes le volume d'eau qui serait employé chaque jour pour franchir le pont-canal, et à 600 ou 800 chevaux la puissance des machines nécessaires pour élever ce volume à une hauteur de 12 mètres. Mais la Commission faisait remarquer que ce mode d'alimentation était inadmissible, parce que le canal de Joseph était h sec pendant une partie de Tannée. Il faudrait nécessairement prendre l'eau directement dans le Nil. On ne pourrait alors songer à établir un réservoir dans la chaîne Lybique qui r dans cette partie, se trouvait à 20 kilomètres du fleuve, et Ton devrait faire faire, au bief de partage lui-môme, l'office de réservoir en exhaussant son niveau de 2 mètres à2 m ,50 et en donnant aux machines la puissance nécessaire pour alimenter le canal au fur et à mesure de la consommation. Or, en comptant sur un mouvement maximum de quatre navires par heure, et sur une hauteur d'élévation de l'eau de 16 mètres seulement, on trouvait qu'il faudrait employer des machines à vapeur de la force collective de 4.000 chevaux. La dépense d'entretien de ces machines n'équivaudrait-elle pas à une impossibilité?

Le mode d'alimentation du Canal par l'eau du Nil avait d'ailleurs le grave inconvénient d'y occasionner des dépôts de limon. En admettant que la proportion moyenne de limon tenu en suspension dans l'eau du Nil est de 0,004'*, on trouvait que les dépôts qui se formeraient dans les 392 kilomètres de canal seraient chaque année de 2.738.000 mètres cubes, dont l'extraction exigerait la présence permanente de 25 à 30 dragues et ne coûterait pas moins de 2 [millions do francs.

Mais ce n'étaient pas là les seules objections que soulevait le projet de M. Talabot.

Son Canal serait ouvert sur une partie de son parcours dins les terrains d'alluvion de la vallée du Nil qui reposent

1. Cette proportion est de 0,008 pendant la crue et de 0,002 à l'étiage.

sur une couche générale d'un sable très fin située à peu près au niveau de l'étiagedu fleuve 1 . Le creusement dans ce sable présenterait de très grandes difficultés. Si on voulait l'exécuter à bras d'hommes, par épuisements, le sable, entraîné par les eaux, tendrait constamment à combler les fouilles. On serait donc conduit à employer les machines à draguer ; mais alors il en résulterait une augmentation notable dans les prix des terrassements.

D'un autre côté, comme dans tous les canaux où Ton- fait usage d'écluses, on ne pourrait éviter des chômages qui occasionneraient au commerce un énorme préjudice; de plus le halage ne serait facile que par les chevaux, et, en l'estimant à 3 centimes par tonne et par kilomètre, il représenterait pour le parcours entier du Canal une dépense de 12 francs par tonne, qui rendrait l'entreprise complètement improductive.

A un autre point de vue, le Canal passait au cœur de l'Egypte et il la partageait en deux grandes portions qu'il isolait Tune de l'autre, coupant tous les canaux d'irrigation et d'inondation qui sillonnent les riches provinces de Cherkieh et de Béhéré, et il affecterait ainsi de la manière la plus profonde le système hydraulique très complexe sur lequel repose la richesse agricole d'une partie de la Basse-Egypte. Ce serait-là assurément une cause de grandes difficultés et d'énormes charges pour la Compagnie concessionnaire.

Enfin, l'établissement d'un bon débouché du Canal dans le Port-Vieux d'Alexandrie présenterait de sérieuses difficultés et entraînerait à de grandes dépenses. En effet, l'accès de ce port, quand la mer est grosse, est interdit aux navires d'un tirant d'eau de plus de 6 mètres. Pour le rendre facile en tout temps, il faudrait élargir la grande passe en dérasant jusqu'à 10 mètres de profondeur les récifs dangereux qui la resserrent. De plus, la région où devait déboucher le Canal

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