PARTIE DU CANAL DES LACS AMERS A SUEZ
Le tracé primitif du canal entre les lacs Amers et Suez, *c'est-à-dire le tracé de l'avant-projet approuvé par la Com- /mission internationale, se composait d'un seul alignement droit qui, parlant de l'extrémité d'une courbe sise dans le Petit lac, venait se raccorder, par une autre courbe de 6.500 mètres de rayon, avec un dernier alignement de 3.842 mètres de longueur comprenant le chenal de débouché du canal dans la rade de Suez. Le canal passait ainsi tout près de la ville et du port; et il allait déboucher dans la *rade en traversant le banc situé au Sud-Est de la ville, banc découvrant à mer basse et que contourne à l'Est le •chenal peu profond du port de Suez.
Ce premier tracé fut légèrement modifié, en août 1859, par le Conseil supérieur des travaux qui adopta pour l'assiette du canal, dans la partie Sud du Petit lac, une ligne reportée un peu vers l'Ouest, laquelle ligne allait rejoindre le grand alignement primitif vers le milieu de sa longueur en formant avec lui un angle très ouvert qui fut l'angle 2 -du tracé de 1859.
Dans les derniers mois de la même année 1859, les Ingé- , nieurs présentèrent une première étude sommaire concluant ii modifier le débouché du canal dans la rade en le reportant dans l'emplacement du chenal même du port de Suez. Par suite de cette modification du débouché, le nouveau tracé du canal se trouvait passer tout près du bâtiment de la Quarantaine, dans l'Ouest, s'éloignant ainsi du port et de la ville ■de Suez d'environ 900 mètres dans l'Est par rapport au tracé de la Commission internationale. Nous rendrons compte en détail de cette étude et de celles qui suivirent sur le même -objet lorsque nous en serons à la description des travaux définitifs du débouché du canal dans la rade de Suez. Nous n'avons à nous occuper pour le moment que du tracé du canal proprement dit. Nous mentionnerons donc simple-
ment ici, d'une part, que, d'après l'étude préliminaire qui fut faite en 1859, postérieurement à l'adoption du tracé du Conseil supérieur des travaux, on se proposait de faire partir la déviation à donner au tracé du canal, — en raison <lu nouveau débouché projeté dans la rade de Suez — sensiblement du point même où le nouvel alignement de la partie Sud du Petit lac et de la traversée du seuil de Chalouf adopté par le Conseil se trouvait rencontrer le grand alignement primitif de la Commission internationale; d'autre part, qu'à la. suite d'études complémentaires qui avaient été reconnues indispensables, les Ingénieurs produisirent, à la fin de l'année 1863, une étude définitive et complète, qui fut approuvée par la Compagnie, d'après laquelle le tracé entre les lacs Amers et le nouveau débouché dans la rade de Suez, déjà adopté en principe, devait se composer maintenant d'un seul alignement droit : l'angle 2 du tracé du Conseil supérieur des travaux (tracé d'août 1859) se trouvait -en effet supprimé par suite de l'adoption, dans la plaine de Suez, d'une ligne tracée en prolongement de l'alignement 4e la traversée du seuil de Chalouf et prolongée jusqu'à la rencontre du chenal de Suez, où le tracé se développait alors par une courbe de 2. 000 mètres de rayon suivie d'une ligne droite allant gagner les fonds de 9 mètres.
Nonobstant l'adoption en principe du nouveau tracé, recommandation avait été renouvelée aux Ingénieurs, « de faire, sur tout le parcours de ce tracé, de kilomètre en kilomètre, et même à des intervalles plus rapprochés si •cela était nécessaire, des forages atteignant au moins le fond du Canal ; et d'opérer ces forages, soit à l'aide de puits, soit •avec des dragues, soit par tout autre moyen capable de •donner des renseignements pratiques que l'on pût consulter pour apprécier les difficultés que présenteraient les déblais et les dragages ».
De nouveaux forages exécutés sur le nouveau tracé firent reconnaître que ce tracé rencontrait, en deux endroits, dans
la plaine de Suez et près du débouché dans le port, des bancs puissants de grès sur une longueur ensemble de 2. 320 mètres. On recommença alors les explorations du terrain en s'éloignant de plus en plus de la direction primitive, vers TEst, pour voir si, en reportant davantage encore le tracé de ce côté, on ne pourrait pas éviter absolument les bancs de roche. Bref, vers la fin de Tannée 1865 T après une reconnaissance aussi détaillée que possible de la nature du terrain à traverser, les Ingénieurs proposèrent un nouveau tracé conçu dans Tordre d'idées qui vient d'être indiqué : la déviation vers TEst du grand alignement du tracé précédemment approuvé commençait vers le point 145 km , 5 et se raccordait par une courbe de 3.000 mètres de rayon et de 2.408 mètres de développement avec ledernier alignement droit formant le débouché du tracé précédent dans la rade de Suez ; le plus grand écartement du nouveau tracé par rapport au précédent, lequel — comme il a été dit précédemment, s'écartait déjà du tracé de la Commission internationale de 900 mètres dans TEst, — était de 1. 200 mètres; l'allongement de parcours était de 484 mètres seulement; l'augmentation de cube, d'environ 800.000 mètres; enfin le nouveau tracé paraissait ne devoir plus rencontrer que des terrains d'une extraction facile. La Compagnie, « malgré l'insuffisance des forages sur la nouvelle ligne ; vu l'urgence constatée de livrer de nouveaux chantiers de travaux aux Entrepreneurs; mais tout en maintenant ses précédentes observations sur l'utilité de nombreux forages et de puits de vérification, » approuva le nouveau tracé proposé, en recommandant seulement d'augmenter le rayon de la courbe de débouché de manière à rendre moins accentué le changement de direction a l'entrée du canal proprement dit.
Sur le plan comparatif des divers tracés, on reconnaît aisément, au simple examen du plan, que le tracé d'exécution au point de vue exclusif de la navigation, est inférieur à celui de la Commission internationale, puisque, dans la
portion considérée du canal, du Petit lac Amer à la rade de Suez, il comporte trois courbes, de 3.000, 3,011 et 3.200 mètres de rayon ; il est vrai que le tracé primitif ne comportait qu'une seule courbe de 6. 500 mètres de rayon. Son grand éloignement de la ville de Suez est aussi un inconvénient. Le déplacement si considérable, vers l'Est, du tracé primitif a eu pour but unique — ainsi qu'on Ta vu par le court historique ci-dessus des éludes successives faites pour le choix du tracé définitif — d'éviter le plus possible les terrains rocheux inattaquables à la drague. En réalité, on n'a que très imparfaitement réussi à atteindre le but en question. Est-ce à dire qu'il eût été possible de trouver un meilleur tracé sous ce rapport ? Il est à peu près hors de doute, en tout cas, d'après les résultats des nombreux forages exécutés, que, sur toute autre ligne plus rapprochée de Suez, on eût rencontré de plus grandes difficultés d exécution. Fallait-il donc faire de nouvelles études en s'éloignant davantage encore dans l'Est? Mais, par divers motifs d'une extrême gravité, on ne pouvait retarder plus longtemps la mise en train des travaux dans la région de Suez; et, d'ailleurs, rien ne permettait d'espérer qu'on parviendrait ainsi à trouver un nouveau tracé évitant les terrains durs, tandis que l'on augmenterait sûrement la longueur du Canal et le cube des terrassements.
Un mois environ avant la décision approbative du tracé de la plaine de Suez, la question fut posée aux Ingénieurs de savoir si des forages avaient été faits près de Chalouf en quantité suffisante pour donner la complète certitude qu'une déviation du tracé ne permettrait pas d'éviter l'énorme rognon de roche qui existait sur ce point et dont on préparait en ce moment môme l'extraction qui devait être longue, difficile et très dispendieuse. Mais, dès la date, remontant à une année 1 , où l'on avait reconnu l'existence de la grande
1. L'existence de l'énorme rognon de rocher de Chalouf a été constatée par des forages exécutés dans le milieu de Tannée 1864, immédiatement après le
roche de Chalouf située dans l'intervalle de deux anciens forages, la question de remplacement du tracé sur ce point était déjà fortement engagée par l'exécution, dans toute l'étendue du seuil de Chalouf, d'une première tranchée faite par les ouvriers des contingents égyptiens, et qui représentait un déblai de 1.361.000 mètres cubes 1 . L'adoption d'un nouveau tracé eut fait perdre ce premier travail si considérable. Il eût fallu évidemment être deux fois sûr du résultat final, pour oser, dans de pareilles conditions, prendre la résolution d'un changement de tracé. Sans doute il était impossible d'affirmer que le rocher spécial de Chalouf ne pouvait pas être évité. Mais comme, d'un autre côté, il devait être également impossible, faute de temps, d'appuyer le choix d'un nouveau tracé de forages assez rapprochés pour faire disparaître toute incertitude, on aurait toujours couru lamauvaise chance, étaut donnée la constitution géologique générale des terrains compris entre Suez et les lacs Amers, de rencontrer des difficultés exactement du même ordre, sur toute autre direction que celle primitivement adoptée. Il y avait encore à tenir compte de cette
départ des contingents d'ouvriers égyptiens (voir la note ci-dessousj. Ce rognon avait la forme d'une immense lentille de 2 mètres d'épaisseur moyenne et 2 B ,50 d'épaisseur maximum, occupant et au-delà toute la largeur du canal, et ayant une inclinaison du Sud au Nord qui lui faisait occuper dans le sens longitudinal une longueur d'environ 400 mètres comprise entre le point (extrémité sud) où elle affleurait au plafond de la tranchée ouverte par les contingents et le point (extrémité nord) où elle plongeait en contre-bas dû plafond du canal. La masse de rocher à déblayer pour la réalisation du profil était d'environ 25.000 mètres cubes. Avec les terres situées au-dessus et au-dessous du rognon de roche, le déblai total à faire par épuisements et à l'aide de procédés spéciaux était d'environ 150.000 mètres cubes.
1. C'est pendant les premiers mois de l'année 1864, jusqu'en mai de ladite année, époque à laquelle ils ont été retirés à la Compagnie, que les ouvriers des contingents égyptiens ont été employés à l'ouverture d'une première tranchée dans la traversée du seuil de Chalouf. Les travaux embrassaient une longueur de canal de 4.691 mètres, et la tranchée devait être déblayée, comme elle l'a été en effet, jusqu'à la banquette ménagée dans les talus, à 3 mètres au-dessus du niveau de la Méditerranée. Le cube total des déblais exécutés pour cette première tranchée a été de 1.361.000 mètres. Dans ce cube se trouvait compris celui d'un banc de roche, continuant vers le sud, sur une nouvelle longueur d'environ 300 mètres, le rognon rocheux mentionné à la note précédente, et allant, à son extrémité sud, presque affleurer le terrain naturel.
CANAL MARITIME : TRACÉ 49f
circonstance que la roche de Chalouf étant, par sa nature, parfaitement propre à servir d'enrochements pour la défense des berges du canal, on aurait ainsi h pied-d'œuvre un cube considérable d'excellents matériaux d'enrochements, en sorte que la dépense d'extraction serait loin d'être complètement en pure perte. Bref, et par toutes ces considérations, aucune suite ne fut donnée h l'idée de modifier le tracé primitif à la traversée du seuil de Chalouf.
En résumé, il est incontestable que l'exécution de la portion du canal comprise entre les lacs Amers et Suez, suivant le tracé définitivement adopté, a été très difficile et extrêmement coûteuse, en raison des terrains de roche ou de formation rocheuse qui ont été rencontrés en cours de travaux; et l'on ne pouvait méconnaître que, par les mêmes motifs, les élargissements ultérieurs dans celte portion de Canal ne pourraient être obtenus qu'au prix de dépenses assez considérables; mais, en même temps, il n'est certainement pas téméraire d'affirmer, avec la connaissance générale des terrains qui a été acquise à la suite des nombreux forages exécutés dans cette région de l'Isthme, que des difficultés tout à fait semblables se seraient probablement rencontrées sur toute autre direction que Ton aurait pu choisir de préférence à celle du tracé d'exécution. Il n'y a véritablement aucuns regrets à concevoir sous ce rapport, ni au point de vue de la première exécution des travaux, ni au point de vue des élargissements ultérieurs du canal. Tout bien considéré, c'est-à-dire en se rendant un juste compte de la nature des terrains qui constituent le seuil de séparation entre les lacs Amers et la rade de Suez, on reconnaît aisément que la question du choix de telle ou telle direction pour le tracé du canal dans cette région de l'Isthme n'avait pas pu être résolue par la considération exclusive des masses plus ou moins considérables de terrains durs que le canal aurait inévitablement à traverser; qu'en effet, la comparaison, à ce point de vue, de plusieurs directions du tracé,
n'aurait pu être faite dune manière sérieuse et concluante, qu'en s'appuyant sur un nombre immense de forages qui eussent occasionné, de leur côté, de très grandes dépenses, et surtout un très grand retard d'exécution; ce qui, eu égard, on ne saurait trop le répéter, à la grande incertitude des résultats, enlevait d'avance tout caractère véritablement pratique à de pareilles recherches ; que c'était donc avec pleine et entière raison, qu'après la série d'études ayant abouti, comme nous l'avons expliqué précédemment, à l'adoption du tracé qui a été définitivement exécuté, on s'est borné, en dernière analyse, h multiplier les forages sur la ligne même de ce tracé, dans le seul but de se rendre compte d'avance, aussi exactement que possible de la nature très diverse du terrain que l'on aurait à déblayer et de pouvoir combiner, en conséquence, les moyens d'exécution.
ENSEMBLE DU TRACÉ D'EXÉCUTION (planche xii)
Les détails du tracé définitivement adopté en exécution sont résumés dans le tableau ci-dessous :