INAUGURATION OU MONUMENT FERD. DE LESSEPS A PORT-SAÏD
armée du pouvoir souverain que la science lui a conféré, elle ne balan> cera pas longtemps à les accomplir. Le jour est prochain, peut-être, le jour viendra certainement où un navire passera au pied de cette vigie anxieuse, qui Tattend : il aura fait le tour abrégé du monde en franchissant, dans les deux hémisphères, les deux canaux interocéaniques. Ah ! que le Dieu juste Tamène vite, le vaisseau consolateur qui cicatrisera Tancienne blessure, le messager de la revanche qui apportera celte complète réparation ! laissez-moi faire un dernier souhait : puisset-il battre les couleurs de France, ce navire annonciateur de la bonne nouvelle ! Elle sera plus douce au vieil ami, quand les hourras unanimes de Téquipage le salueront, dans la langue maternelle, d*un nom deux fois mérité ; du nom que notre peuple donnait à Lesseps durant toute ma jeunesse ; de ce nom que je n'ai pas su désapprendre et que Tunivers ne désapprendra pas : Le Grand Français ! »
Les discours de M. le prince d'Arenberg et de M. de Vogiié sont souvent interrompus par des salves nourries d'applaudissements.
M. Charles de Lesseps prend à son tour possession de la tribune et, dominant à peine son émotion, il répond comme suit aux discours que nous venons d'entendre :
Discours de M. le Comte Charles de Lesseps
« Messieurs,
« Parmi les paroles de mon père constamment présentes à mon esprit, et qui plus d'une fois furent mon appui, il en est qui m'ont aidé à dominer l'émotion dont j'étais envahi à l'approche de cette solennité. Un jour do mon enfance je lui confiais la tristesse de mes pensées se reportant vers des êtres aimés qui n'étaient plus et que, tous deux, nous pleurions. Mon père, avec cette douceur communicative qui excellait à soulager la souffrance et à réchauffer le cœur, me dit qu'il fallait se faire un soutien dans la vie du souvenir de ceux qui nous avaient quittés, qu'on devait penser à eux toujours, sans amertume, en évoquant leur sourire. C'est ainsi qu'en ce moment je vois revivre- mon père et que m'apparaît son âme. N'est-ce pas elle que vous saluez en face du monument qu'un grand artiste a modelé avec une si noble inspiration?
Ceux nombreux encore, ici présents, qui ont approché mon père se rappellent l'amour passionné de l'humanité qui le possédait lorsqu^il menait à la conqut^te du désert des armées pacifiques de travailleurs. Ils ont ressenti cette joie de le servir qui a rempli ma vie et qui suffisait à récompenser de toutes les peines. Rapprocher les peuples en leur ouvrant la terre, les rendre meilleurs en les faisant se connaître davantage, combattre l'erreur, la haine et la guerre, telles étaient ses préoccupations.
Vous assistiez, Prince, à ses luttes des premiers temps. Nul mieux ■que vous ne pouvait en rendre Tirapression et nous la montrer avec plus d*éloquence. Vous aviez si bien pénétré cette nature faite de bonté ^t de foi inébranlable que vous deviez saisir combien avaient été poignantes les douleurs qui ont d'autant plus affligé ses dernières années que lui et les siens n'étaient pas seuls à les supporter. Vous aviez aussi -connu ses triomphes, dont Tun des plus précieux pour lui avait été l'accueil reçu de Tillustre assemblée dont le Vicomte de Vogue s'est fait aujourd'hui l'interprète dans des termes de la plus vibrante élévation.
Si l'on doutiiit qu'une loi supérieure conduit le monde dans la voie du progrès, on devrait se demander quelle force mystérieuse' vous a amené dans l'itshme il y a quarante ans, pour vous préparer à ^tre le continuateur de l'œuvre de mon père. Vous étiez marqué pour cette mission : la nature vous avait accordé les dons propres aux chefs nés pour diriger les hommes et s'en faire aimer.
Ne me reprochez pas de me laisser entraîner par mon admiration pour votre caractère, par la certitude que, vous à la tête du Canal, i'esprit bienfaisant et universel de cette route libre pour tous s'affirmera chaque jour davantage au profit de ses serviteurs, de ses actionnaires, de toutes les marines.
Autour de vous tout concourt d'ailleurs à perpétuer les traditions de la Compagnie : les personnalités de ses trois Vice-Présidents, Sir John Stokes, MM. Boucard et Charles-Roux, rappellent les phases principales •de son existence. M. Charles-Roux a été fun des croyants de la première heure : délégué par la Chambre de Commerce de Marseille pour visiter les travaux en 1865, il brava les sarcasmes des sceptiques, qui le traitaient de jeune homme crédule, en proclamant sa confiance dans l'achèvement du Canal. L'entrée de Sir John Stokes dans le Conseil a marqué la fin des difficultés politiques non les moins grandes de la Compagnie : négociateur d'une entente établie pour le bien de tous, ■sur le terrain commercial, il a conclu avec mon père cette alliance fructueuse des intérêts anglais et français engagés dans fentreprise, qui a eu pour base la loyauté. M. Boucard, arrivé au milieu de nous dans la période des perfectionnements de la voie ouverte, y apportait une science dont les améliorations du Canal ont largement bénéficié.
A côté de ces sentiments, il en est d'autres que j'éprouve bien vifs aussi. Comment oublier ces protecteurs qui, en France du haut du trône, ont fait franchir à mon père des obstacles réputés insurmontables, et ces collaborateurs dont l'énergie, l'intelligence, le dévouement -ont assuré son succès? L'histoire retiendra leurs noms, comme elle honorera, dans la perpétuité des plus illustras Pharaons, la dynastie de Méhémet-Ali qui a été en Egypte l'avant-garde de la civilisation s'épanouissant au-delà du vieux monde.
Mon père a été l'instrument de la grande race dont vous êtes, Mon-