‹ Le canal de Suez (volume 4)Chapitre 63 sur 80 · INAUGURATION DU MONUMENT FERD. DE LESSEPS A PORT-SAÏI · texte numérisé non relu

INAUGURATION DU MONUMENT FERD. DE LESSEPS A PORT-SAÏI

Elle apparut vraiment grande, la volonté individuelle, isolée, quand elle sortit victorieuse du combat contre cette volonté faite peuple, TAngleterre. On peut le proclamer aujourd'hui, car c'est rendre un équitable homrouge à l'Angleterre : le caractère d*un liomme ne reçoit ]a dernière trempe et la consécration suprême qu'après qu*il sVst mesuré avec les modernes héritiers de la volonté romaine. Lesseps a triomphé d'eux comme il faut toujours ti'iompher, en ouvrant les yeux de ses adversaires sur leurs véritables intérêts. A force de courage et de raison, il a réduit et séduit cette énergie de la nature qui s'appelle dans rhistoire la nation anglaise. Si précieux que soient les services matériels dont la civilisation est redevable à notre glorieux ami, il mérite mieux encore la roi- on naissance du penseur et du moraliste^ Messieurs, parce qu'il a donné l'exemple salutaire, nécessaire entre tous, l'exemple d'une volonté ferme toujours appliquée sur le même objet. Nul n'a mieux justifié la détinition de BufTon : le génie, c'est la patience.

Souffrez que je fasse ici une amende honorable. Il y a un quart de siècle, un dîner hebdomadaire réunissait chaque dimanche quelques Français du Caire dans le beau jardin de TEzbékieh. Des esprits distingués se rencontraient là, des explorateurs qui venaient de fouiller l'Afrique, des diplomates, des artistes éminents comme Paul Baudry, des savants respectueusement groupés autour du bon maître, de ce Mariette Bey dont la parole ardente évoquait les dieux et les hommes de la première histoire. On causait, on échangeait des aperçus sur toutes choses... Pardonnez-moi de m'attarder avec ces ombres : je les aimais; toutes ont fui, déjà... Quand Lesseps était des nôtres, il prenait peu de part à l'entretien ; il paraissait absent, indifférent aux questions, aux livres qui nous intérf»ssaient ; mais, dès qu'un mot lui en fournissait l'occasion, il faisait dévier la conversation sur le Canal de Suez : problèmes africains, histoire de la primitive Egypte, politique européenne, mouvement général des idées et des affaires dans l'univers, il ramenait tout à sa pensée tyrannique. Ce n'élait point faiblesse sénile : jamais l'étonnant vieillard n'avait été plus jeune. Un soir, en sortant de la réunion, quelques étourdis — ils commençaient de vivre, et c'était leur excuse — hasardèrent ces propos que j'ose répéter : « Quel homme étrange, ce grand Lesseps! Quelles lacunes dans son « intelligence î »

Depuis lors, un quart de siècle a passé. J'ai réfléchi, j'ai vu la vie» et combien elle est pauvre, quand elle n'est riche que d'intelligence, si l'on entend par là cette curiosité subtile et dispersée qui jouit de tout comprendre, (|ui languit impuissante à créer. Que de fois j'ai rougi de notre jugement téméraire, en rendant justice à l'homme qui m'avait montré la forme rare et supérieure de l'intelligence, celle que rien ne distrait de son opération créatrice !

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Cette volonté infrangible n'était ni dure, ni brutale ; elle savait se faire souple, insinuante, preneuse d'hommes. Et les hommes la suivaient comme un aimant ; comme ils suivent toujours les optimistes, les grands marchands d'espoir. Vous vous rappelez la fine réponse de Gœtlie à Eckermann, qui lui demandait par quel pouvoir secret .Napoléon s'attachait tant de dévouements : « Il donnait, dit le poète, il donnait à tous les hommes la conviction qu'il les conduisait au but particulier que chacun d'eux s'était assigné. » — Ce fut aussi le secret des réussites de Lessepsdans son apostolat. Avec ses amis, ses proches, ses enfants, ce grand volontaire était bon jusqu'à la faiblesse. Parmi ses nombreux intimes — les intimes de l.esseps, c'était le quart, peutêtre le tiers des habitants du globe'' — qui ne se souvient du modeste appartement de la rue Saint-Florentin, et de la cheminée légendaire où il nous montrait, après dîner, avec tant d'aimable bonhomie, la joyeuse rangée de petits souliers au-dessus des berceaux? Les petits souliers se sont élargis; ils foulent aujourd'hui les berges du Canal. Les enfants qui dormaient dans les berceaux m'écoutent parler du père aimé, avec le regret de ne plus le trouver dans son chalet d'Ismaïlia, avec iorgueil de voir son image dressée dans la gloire. Ils vous diront que ce rude briseur d'obstacles ne froissa jamais un de leurs petits cœurs. Je veux oublier le léger désagrément dont il fut responsable ; on m'a conté — ce doit être une calomnie — qu'un jour, à Texamen de géographie, une de ces enfants répondit fort mal : on la reprenait, elle s'écria : « Comment voulez-vous que je sache votre géographie ? Papa Ta toute changée ! »

Si exceptionnel que fût ce génie, il eût peut-être échoué, sans la désignation providentielle qui le fît apparaître dans le lieu et dans le temps où il trouvait son emploi naturel.

H était adapté au lieu. L'Orient, terre des miracles et piédestal des immenses destins, TOrient où les grandes choses semblent plus faciles et plus prestigieuses; l'Egypte, qui enseigne à chaque pas les œuvres colossales faites pour l'éternité, c'était bien le théûtre prédestiné à l'imagination prophétique, à l'action intrépide et somptueuse d'un Lesseps. On peut dire qu'il avait l'Egypte dans le sang, puisque son père y avait vécu; lui-même, il y forma de bonne heure sa jeune pensée, il y mûrit un de ces desseins dont l'esprit s'effraierait partout ailleurs qu'au pied des Pyramides. Bossuet a deviné l'ancienne Egypte dans une phrase exacte et forte du Discours sur VHistoire universelle : " La température toujours uniforme du pays y faisait les esprits solides et constants. » Lesseps respira cette constance dans Tair de lu vallée du Nil

Par bien des côtés, c'était un homme de la Bible, un contemporain des Patriarches. Cette parenté nous frappait, quand il nous expliquait l^s antiques traditions par des exemples empruntés à ses propres

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ment général du siècle, elle apparaît avec une telle évidence, à la fois caase et effet de ce mouvement, que l'historien ne conçoit pas le x[i« siècle sans Tesprit de Lesseps, ou Tesprit de Lesseps hors du iix« siècle. Il y eut vraiment une intention mystérieuse dans le décret divin qui fît naître cet homme à Taurore, qui le conduisit presque au déclin de la période qu'il symbolise. Il a disparu, le siècle va mourir : ne pensez-vous pas, Messieurs, que ces coïncidences nous invitent à envelopper le siècle et son homme dans le môme jugement? Cétait Tusage ancien dans ce paysd*Egypte, vous le savez, de soumettre au libre jugement des peuples le règne et le roi qui venaient de descendre, comme dit le Rituel d'Osiris, dans Tombre de la Vallée de la Mort • Il fut grand et inégal, ce siècle d'où nous sortons. Il donna aux hommes des espérances infînies et n'en réalisa qu'une part. Il acquit des forces magnétiques, il n'en voulut pas connaître la limite. Courageux jusqu'à la témérité, il aborda plus de problèmes qu'il n'en pouvait résoudre. Et sur le tard, ployant sous la fatigue de trop d'entreprises, il languit, incertain, accablé : un voile noir semble parfois s'épaissir sur les âmes de ses fîls. Les cœurs chagrins oublient les œuvres qu'il édifla sur tant de ruines ; les cœurs meurtris l'accusent d'avoir détruit leurs paisibles asiles, alors que son ambition présomptueuse n'avait pas le pouvoir de leur en assurer de nouveaux.

Est-ce du siècle que je parle, est-ce de Lesseps ? Je ne sais : nous avons vu qu'ils se confondaient si étroitement!

Plus tard, d'une vue plus calme et plus lointaine, on regardera notre siècle avec plus d'indulgence. On appréciera mieux son immense labeur, cette communication de lumières et de services établie entre tous les hommes, les barrières naturelles aplanies et les abîmes de l'ignorance comblés, le souci de grouper et de protéger les faibles, d'élever leur humble vie en y mettant plus de bien-être, de douceur et de dignité.

Ici, je sais que je parle pour le siècle et pour Lesseps. Oui, si jamais le premier rayon du soleil d'Egypte doit tirer de cette statue les paroles qu'il arrachait, disent les anciens, au colosse de Memnon, les navigateurs ne recueilleront de l'oracle que ces mots : « Ouverture toujours plus large de toute la terre à toutes les nations ! Rivalité féconde dans le travail ! Paix aux hommes de toute race dans leurs œuvres pacifiques! M Le siècle futur, n'en faisons pas doute, reconnaîtra dans ce langage ce qui fut toute Tdme, toute la passion et toute l'action de Lesseps; et il achèvera de lever respectueusement, comme nous venons de le faire, le voile de deuil qui cacha quelques instants, avant le matin de la pleine gloire, ce front d'airain attristé naguère, rasséréné aujourd'hui par la splendeur croissante de son bienfait.

Séparons-nous, Messieurs, sur un autre acte de foi. I/humanité peut hésiter un moment devant les lâches rationnelles et nécessaires :

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