‹ Le canal de SuezChapitre 91 sur 207 · DES ACTIONNAIRES DU 1*' MAI · texte numérisé non relu

DES ACTIONNAIRES DU 1*' MAI

La ligne de communication de la Compagnie entre le Nil et le lac Timsab se composait d'une succession de canaux intérieurs. Ces canaux étaient au nombre de quatre : le canal de Moëz (ancienne branche Tanitique) qui aboutissait au canal de Zagazig, dont le prolongement par le canal de TOuadj devenait la prise d eau du canal d'eau douce. Les canaux de Moëz et de Zagazig faisaient partie du domaine public. Il n'en était pas de même du canal de rOuady, point intermédiaire de la ligne^ qui faisait partie du domaine de ce nom et dont le propriétaire réglait naturellement le cours â son gré. La Compagnie se trouvait donc, en fait, à la merci d'un voisin dont les intérêts pouvaient être en opposition avec les siens. Le chômage du canal, son mauvais entretien, auraient enlevé à la Compagnie la jouissance continue d'une navigation devenue indispensable pour ses opérations.

Le domaine de TOuady, limite des terrains cultivés dans cette partie de l'Egypte, touchait enfin par plusieurs points aux terrains de la concession de la Compagnie dans la vallée de Gessen qui lui faisait suite. Une délimitation était nécessaire pour fixer les droits respectifs et elle ne se présentait pas sans avoir ses inconvénients et ses difficultés.

C'était au milieu de ces préoccupations que, par les soins de M. Ruyssenaërs, l'un de ses vice-présidents, la Compagnie avait acquis le domaine de l'Ouady, provenant de la succession du prince El Hauiy Pacha, au prix de 1.997.000 fr., c'est-à-dire à raison de 200 francs l'hectare.

Cette opération mettait désormais ù l'abri de toute atteinte la ligne essentielle de la communication fluviale de la Compagnie avec tous les centres d'approvisionnement.

Le Président avait d'ailleurs la satisfaction de pouvoir annoncer que cette acquisition constituait en même temps un bon placement des capitaux delà Compagnie.

Le domaine de l'Ouady était arrosé par les eaux du canal de Zagazig sur un parcours d'environ 2.) kilomètres. Sa superficie était de 9.000 hectares d'excellentes terres propres à la culture de tous les produits agricoles de l'Egypte.

La Compagnie avait pris le parti de ne point cultiver elle-même et de louer toutes les terres aux indigènes. Les résultats déjà obtenus avaient dépassé les espérances : les locations des terrains avaient été portées de 80.000 francs à 150.000 francs, impôt payé; le prix des baux avait été doublé, et ce qui n'avait pas été moins important, c'est que, par des conventions faites avec les arabes bédouins, la population de la vallée, qui était, il y avait peu de mois encore, de 5.000 habitants seulement, était aujourd'hui doublée. On pouvait compter sur une augmentation progressive, s'etendant peu à peu vers les terrains de Gessen qui étaient irrigables par le canal d'eau douce jusqu'à Timsah.

EXTRAIT d'u.NE ÉTUDE PUBLIÉE EN DÉCEMBRE 1881, DANS LA \0UVelle ReVUe

sous LE TITRE DB Coloïiisation de l'Isthme de Suez {1861-iS66)

PAR M. GUICHARD, ANCIEN DIRECTEUR DU DOMAINE DR l'OUADY

L*historique de l'Ouady, le système de colonisation appliqué dans l'Isthme de Suez, de 1861 à 1866, sont intéressants à connaître; les faits démontrent que l'arabe nomade, Thomuie du désert, est capable de fertiliser la terre, de s'y fixer, de s'enrichir et d'enrichir en même teuips les possesseurs du sol qui le traitent avec justice et savent lui inspirer confiance.

Le domaine ou Chiflek de l'Ouady a été créé par Méhéraet-Ali. Le fondateur de la dynastie régnante d'Egypte, revenant de Syrie par la route de

Kantara et de Salahiéh, s'arrêta A Tel-el-Rébir, centre de l'Ouady (le Pitoum de la Bible\ La vallée où il campait attira son attention : Tétat en était déplorable ; les eaux provenant des irrigations de la province de Charkiéh formaient des marais pendant la crue du Nil. mais, durant sept mois de l'année, la terre restait desséchée. Jugeant rapidement du parti qui pou> vaît être tiré de l'aménagement des eaux, Méhémet-Ali fit élever en amont de la vallée une grande digue courant du sud au nord ; puis il fit creuser un canal principal sur une longueur de 35 kilomètres en même temps que les canaux nécesisaires à la distribution et à l'écoulement des eaux. Ces travaux furent exécutés en quelques mois.

La vallée une fois assainie, le Vice-Roi y implanta une colonie agricole, par ta force, suivant son habitude; il refoula dans le désert les bédouins Toumilat. les anciens occupants du sol. qui étaient toujours en guerre avec les autorités turques ; puis, il fit prendre, dans les diverses parties de l'Egypte, 16.000 fellahs qui furent installés dans l'Ouady et contraints de cultiver, non seulement les produits usuels <lu pays, mais le coton et l'indigo dont il s'agissait d'essayer l'acclimatation.

Le château de Tel-el-Kébir fut élevé à l'endroit même ou le Vice-Roi avait campé; on construisit un village avec une mosquée, des magasins généraux, un vaste établissement pour les fonctionnaires.

Le domaine était en pleine prospérité à lamortdoMéh»''met-\li; mais après, lui. sous Ahbas Pacha, la plus grande partie des fellahs trani«portés dans rOuady désertèrent pour retourner dans les provinces d'où ils avaient été tirés. Au commencement du régne d'Abbas, les bédouins élaient en faveur, particulièrement les Anadis. tribu puissante qui avait aidé Méliémet-Ali dans sa hiltc contre les Turcs; ils furent autorisés à occïiper la vallée abandonnée; uifiis. bientiM, les caprices du Vice-Roi indisposèrent les nouveaux colons de l'Ouady; moins patients que les fellahs, ils se mirent en pleine révolte. Les troupes envoyées contre eux ruinèrent la contrée ; la population décimée s'enfuit; 12. 000 Anadis firent leur exode et se réfugièrent en Syrie.

.\hbas Pacha étant décédé, le domaine échut à son fila El Ilaniy Pacha, gendre du Sultan. Ce prince mourut peu de temps après son père, lais.sant une succession fort obérée. Saïd Pacha, héritier du trône, se porta garant de toutes les dettes de son neveu et prit possession du domaine de l'Ouady.

En 1861, .M. de Lessi'ps songea à acquérir cette propriété pour le compte de la Compagnie de Suez afin d'avoir la jouissance du canal d'eau douce qu'il était urgent d'amener jusqu'à Suez, parallèlement aux travaux du canal maritime que l'on devait exécuter en plein désert; le canal d'eau douce était destiné à l'alimentation des travailleurs ainsi qu'aux transpoi*ts des matériaux. La vente fut consentie par le Vice-Roi au prix de 2 millions de francs.

La Compagnie avait à utiliser le territoire aussi riche qu'étendu qu'elle venait d'acquérir. La réorganisation du domaine offrait de grandes difficultés. Il fallait recruter une population agricole pour remplacer celle qui avait émigré sous Abbas Pacha. Les quelques milliers de fellahs disséminés sur le domaine suffisaient à peine pour cultiver le tiers des terres arables.

Des pourparlers furent engagés avec les cheiks des villages dans le but de conclure des locations. Défiants d'abord, comme tout être habitué à ne voir dans le maître qu'un despote avide, les fellahs paraissaient peu disposés à signer des contrats avec les chrétiens. Le système des locations était nouveau pour eux ; ne cachait-il pas un piège?

Fort heureusement, les bédouins Anadis, qui avaient émigré en Syrie à la suite de leur rupture avec Abbas Pacha, étaient revenus planter leurs lentes sur la partie du désert qui borde l'Ouady, après avoir appris la mort de leur persécuteur. Ils avaient envoyé des émissaires au Caire pour implorer leur pardon auprès de Sa'id Pacha. Ils sollicitaient en vain depuis plusieurs années d'être indemnisés de la confiscation qu'ils avaient subie.

En apprenant que la Compagnie de Suez offrait aux cheiks fellahs de louer le domaine qu'elle venait d'acquérir, quelques-uns des cheiks Anadis se proposèrent comme locataires à des conditions acceptables. Des baux de trois ans furent immédiatement signés avec eux.

L'exemple une fois donné, les cheiks fellahs s'empressèrent de le suivre. Mais les rivalités d'ancienne date entre les fellahs et les bédouins ne tardèrent pas à éclater. Les premiers voulaient reprendre les terres cédées aux bédouins ; l'usage des eaux d'irrigation était surtout une cause journalière de conflits. De plus, les bédouins Toumilat vinrent ajouter à la situation une nouvelle complication : chassés, depuis Méhémet Ali, de la vallée qu'ils avaient occupée pendant des siècles et qui avait porté leur nom « Ouady Toumilat», ils voulurent profiter de l'occasion qui s'offrait de rentrer sur leur ancien territoire, après avoir compris que les locations étaient sérieuses.

Le représentant de la Compagnie, entrevoyant la possibilité de peupler rapidement son domaine, recueillait indistinctement tous les locataires qui se présentaient.

Le contingent des Anadis était d'environ 3.000 cultivateurs ; celui des Toumilat, de 4.000 ; les fellahs restés dans les villages comptaient 4.000 âmes. Au lieu de se mettre à défricher et à ensemencer les terres qui lui étaient louées, cette population, d'origines diverses, composée d'éléments hostiles entre eux, ne cessait de se quereller. Un conflit général menaçait de faire crouler le bon effet attendu du système des locations.

Pour mettre un terme à cet état de choses, une assemblée de tous les cheiks bédouins et fellahs fut convoquée au château de Tel-el-Kébir. Une distribution nouvelle des terres, dont le plan avait été minutieusement étudit*. leur fut proposée.

Le domaine de TOuady était partagé en cinq grandes divisions. Chaque division était subdivisée en bassins dont les canaux d'irrigation formaient les limites. Les fellahs auraient leurs bassins, les bédouins les leurs; chacun devait être indépendant de son voisin; les fauteurs de désordres seraient expulsés sans rémission; enfin, ceux qui se trouveraient mécontents du lut qui leur était assigné pouvaient avoir en compensation, en dehors de l'Ouady. des terres dans la région que le canal d'eau douce, prolongé par la Compagnie à travers le désert, permettait d'irriguer et de cultiver.

Cet arrangement définitif fut accepté.

Les cheiks Anadis, dont les locations primitives étaient sensiblement modifiées, donnèrent l'exemple d'une confiance absolue dans le représentant de la Compagnie. Us se déclarèrent publiquement ses serviteurs dévoués et tinrent fidèlement leur parole. Quelques mois après, les cultures couvraient prés de 6.000 hectares dans l'Ouady, au lieu de 3.000. La bonne harmonie s'établit entre les fellahs et les bédouins, qui ne songèrent plus qu'à produire de riches récoltes.

On avait imposé aux colons la condition expresse de payer leurs fermages tous les mois, par douzième, car il était important de ne pas laisser se former d'arriéré et de se précautionner contre la facilité qu'eussent possédée des tenanciers aux habitudes nomades, de gagner le désert au moment d'acquitter leurs redevances, si elles n'avaient été exigibles qu'à la fin de l'année. Cette mesure ne souleva pas de réclamations. Grâce au régime de liberté, de justice et de protection dont les locataires comprirent vite les bienfaits, jamais les rentrées ne se firent attendre et ne nécessitèrent de poursuites.

L'organisation administrative était des plus simples.

Aucun agent du Gouvernement n'avait à intervenir dans le domaine de la Compagnie. Le fondé de pouvoirs de M. de Lesseps, assimilé à un fonctionnaire égyptien, était chargé de l'application des lois et des ordonnances vice-royales concernant les impôts, la conscription, la police. La justice, en matière civile et correctionnelle, était rendue par lui au divan de Tel-el-Kébir,

avec Tassistance d'écrivains cophtes qui inscrivaient sur les registres officiels les causes, Tinstruction et le jugement. Les agents d'exécution étaient : un nazir ou préfet indigène nommé et appointé par la Compagnie, deux cawas ou gendarmes turcs, les gafirs ou gardes entretenus par chaque village, et des courriers bédouins pour correspondre avec les tribus éloignées. Les cheiks de village élus par la population fellah et les cbeiks héréditaires des tribus étaient responsables de la sécurité des biens et des personnes dans la limite du territoire qui leur était assigné. Les cheiks étaient réunis de temps à autre pour être consultés sur les questions litigieuses soulevées entre les villages et les tribus. Les plus âgés et les plus respectés étaient choisis comme experts ; le représentant de la Compagnie décidait en dernier ressort.

Pendant cinq ans, il n'y eut pas un désordre sérieux & réprimer panni cette population composée de 10.000 fellahs et de 20.000 bédouins de tribus ou de fractions de tribus diverses, dont le nombre continua de s'accroître jusqu'au jour de la cession de la propriété au Gouvernement ég^'ptien.

La prospérité du domaine avait été toujours croissante depuis 1861. L'expérience des locations avait complètement réussi. En 1865, les baux de trois ans étaient renouvelés. Le revenu était quadruplé et porté à 650.000 francs ; il était destiné à augmenter encore dans la période suivante. Les impôts H payer au Gouvernement étaient à la charge des locataires. La population recensée accusait 14.000 habitants, répartis dans plus de 60 villages; elle se composait principalement de fellahs venus des provinces de TEgypte, des bédouins Anadis et des Toumilnt

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