CHAPITRE VI
La dernière année do TaO'-koang ^ 5|J (1850), le Iloang ho changea son cours. Les auteurs que j*ai entre les mains ne disent rien des causes ni des circonstances d'un si grand phénomène: ils se bornent à le consigner sèchement.
Le limon que le fleuve Jaune entraînait avec lui depuis sept cent soixante-douze ans, se déposant incessamment en couches légères, avait fini par élever démesurément son lit et les terrains environnants, et obstruait toutes les embouchures quMl s*était successivement faites pour se jeter à la mer. Il aurait fallu d(B grands travaux pour remettre en bon. état toute cette voie fluviale, mais c'était l'époque des Tch^ang-mao : depuis plusieurs années, ils semaient des ruines dans tout Tempire; tout était en sou fTrance. La guerre civile absorbait les revenus du trésor et par économie on difl'érait les réparations les plus urgentes. Les digues du Iloang ho auraient dû être consolidées ; elles ne le furent pas et elles se brisèrent. Il est des écrivains qui se demandent si elles n'ont point été rompues par les Impériaux pour noyer les Rebelles.
On peut voir cette question traitée dans le Journal of the Royal Asiatic Society, December 1866. Le bruit en a couru, m*a dit un de nos vieux missionnaires en Chine à cette époque, mais je ne puis garantir le fait. Quoi qu'il en soit, la brèche se fit dans le Flo^nan à un« centaine de li en aval de K'aUfong fou. Le fleuve dirigea son cours vers le nord, traversa la pointe méridionale du Tche^li, et arriva au territoire du Chan-tong,
Là, des montagnes présentèrent naturellement un obstacle au cours du fleuve. Ost au nord ou au midi du T'ai-c/ian ^ [Ij «Suprême montagne», qu'il doit couler. Abandonnant ses embouchures du Kiang-sou par le 34* degré de latitude, il devait s'en creuser de nouvelles dans le golfe du PéMche-li, au nord de la péninsule montagneuse vsrs le 38' degré. Violemment refoulé vers le septentrion, il a rencontré le lit du fleuve Ta-tR'ing ^ |p} }ïif, il s'en est enparé, le creusant et l'élargissant à sa taille. Depuis, on a dû lui élever une double digue, pour l'empêcher de ravager annuellement les campagnes. Mais le terrible tyran est
difficile à enchaîner dans son lit; souvent encore il va se promener à travers plusieurs départements, où il se plaît à amonceler des ruines (1).
Chaque année les ingénieurs indigènes semblent vouloir faire le suprême effort pour le dompter, mais les mauvaises langues disent que le Hoang ho est pour eux un commerce lucratif. «Si le monstre ne sortait plus de sa cage, il ne serait plus nécessaire de payer des chasseurs pour l'y faire rentrer.» De sages penseurs émettent un avis pour prévenir les inondations du fleuve Jaune: ce serait de lui creuser, au nord et au midi des montagnes chantonaises, deux lits, qu'il devrait suivre alternativement. On recreuserait l'un, tandis qu'il coulerait dans l'autre. Est-ce réalisable ?
Je l'ignore. Les intéressés feraient peut-être bien d'étudier le projet. Après avoir changé son cours, le fleuve Jaune n'est pas devenu plus navigable qu'auparavant. Son courant trop rapide offre de grands dangers aux bateaux qui le suivent, et ceux qui veulent le remonter, ne peuvent avancer qu'avec un vent violent et très favorable, aussi ne porte-il de barques que celles des riverains et les nombreux bacs qui passent les voyageurs parfois avec de grandes difficultés. Aucun gros navire n'entre par ses embouchures. Pourra-t-on jamais aménager les eaux de ce fleuve dévastateur, de manière h en tirer plus de services pour l'humanité? C'est un problème que résoudra plus tard l'habileté des ingénieurs (2).
Le retrait du fleuve Jaune a modifié les conditions hydrographiques de la Hoai. Cet important cours d'eau, avant 1851, donnait une partie de ses eaux au Hoang ho et TanAre au Canal impérial. Aujourd'hui il se déverse complètement dans celui-ci par une double voie : l'une, par la pointe nord-est du Hong^tchê hou, rencontre à Ma^teou çg |î, un peu au-dessus de Tien-fei tché, les eaux que le Canal amène du Chan-tong ; l'autre au sud-est, par les passes de Tsing-kia-pa et autres, naguère splendidement entretenues, aujourd'hui couvertes de ruines, forme une série de lacs parallèles au grand Canal dont ils sont séparés par une digue munie de nombreuses bouches de déversement. Ces lacS s'appel-
(1) C'ost ainsi qu'en 1887, le Pleuve ayant crevé se^. digues au sud-est de Tchevg tnheou Î!|S ^î la plus grande partie de ses eaux gagnèrent le Hooï-Tïo par la rivière C/jfl-/jo îjr t^î à travers la province du Ngnn-Jioai. Il est fâcheux que les deux cartes réservées à la Chine par M. Schrader dans son Atlas, aient consacré comme définitif cet état de choses qui no fut que temporaire, et avait déjà cessé, lorsque la maison Hachette édita cet ouvrage.
(2) Le T>' Martin, à la suite d'un voyage entrepris à K^aifovgfnu (5B Î^Jn )<*" Février 1866, descendit la section moyenne du Canal impérial, dont il rendit compte en suggérant plusieurs perfectionnements qui pourraient f^tre apportés îl ces travaux. Cf. Hanlin papern, Londres, 1880. p. 875/8. On peut voir dans le m6me récit (pp. 371 et 372, not.) d'intéressanteg oonsidératioui sur la nftvigabilitô du fleuve Jaune.
lent Pao^yng^hou ^ it j|Di Kao^yeau-hou Iff §[^ ^^ Chao^pé^hou f|) fj^ jjJH, noms des principaux centres situés à leur hauteur, de Tautre côté du Canal. La digue protège celui-ci contre les vagues des lacs et fournit aux mariniers une route de halage.
Le retrait du fleuve Jaune fut un événement heureux pour quelques uns, une catastrophe épouvantable pour beaucoup d'autres. L'empereur perdit plus que personne : l'approvisionnement de la cour est devenu beaucourp plus diflicile; dix mille jonques, capables de charger 800 à 1000 picules, se trouvèrent subitement hors d'usage. Les eaux du Hoang-ho qui les remontaient cinq cents H au nord, venant à leur manquer, elles disparurent toutes peu à peu. Elles sont remplacées par des barques de louage, Ming*-tch'oan J^ j|& de moindres dimensions. Elles appartiennent à des particuliers qui s'engagent à transporter à la capitale deux à quatre cents piculs de riss moyennant rétribution. Ces barques voyagent par flotilles et s'entr'aident à franchir les écluses et autres mauvais passages; l'empereur leur accorde la franchise des douanes et plusieurs autres privilèges.
Depuis que le Hoang-ho a repris son cours primitif vers le golfe du Pé^lchc^li, le nombre des gens de barque a bien diminué dans les départements de Shi^tcheou fou et de Hoai^ngan fou, et on y sème moins de riz qu'auparavant; mais le pays n'est point aussi dépeuplé ni aussi appauvri qu'on pourrait le croire. Pour son compte, le département de Yang^tcheou fou est fort content d'être débarrassé d*un ausi mauvais voisin. Les eaux du Hoai^ho et des lacs lui sufïïsent communément pour alimenter le Canal et fertiliser ses campagnes. Les inondations sont devenues beaucoup moins fréquentes et moins désastreuses, et il est bien plus facile d'entretenir en bon état les canaux et les chaussées; néanmoins ils demandent encore beaucoup de soins et des dépenses considérables. Il suffit de lire les Choniques de Kao-yeou pour s'en convaincre. Sous le règne de Hien^-fong jf^ j( (1851-1861) les «Rebelles aux cheveux longs» promenaient dans l'empire le fer et le feu. Trois fois, en 1853, 1856 et 1858, ils prirent la ville de Yang'-tcheou dont la richesse était de nature à exciter leur cupidité; trois fois ils la saccagèrent et la livrèrent aux flammes. Cependant à cette époque d'anarchie, on réparait les digues. Les Annales relatent ce qui fut fait sur le territoire de Kao-yeou les 4% 5*, 6% 10» et 11* années de Hien-fong. En 1855, la 4è«»e de T'ong-iche |^ fj§, l-i Hong-tchang ^ ^ JKf Vice-roi des deux Kiangr, c'est à dire du Kiang*i%&n tL ^ ^^ ^u Kiang^si fz 'g', fit remanier la digue orientale sur une étendue de mille trois cent quinse toises (la toise ^ est de dix pieds) et quatre ans plus tard, son successeur Ma Sm-t J9S K |^) commanda de continuer les mêmes travaux. On refit deux mille cent vingt-six toises de la digue orientale et l'on posa des pierres sur la surface de mille quatre cent soixante-huit toises de la digue occidentale.
Neuf ans s'étaient à peine écoulés que nous voyons le nouveau Vice-roi Chen Pao-tcheng ^cKOky adresser un long mémoire à la Cour. «Mes prédécesseurs Tseng Kouo-fan '^ B flf ^^ ^^^ Sin-i j^ ^ 1^ commencèrent, dit-il, à réparer les digues, mais les travaux n'ont point été terminés faute d'argent. Il est cependant de toute nécessité de remettre en bon état les deux digues... Mais pour exécuter ces grandes améliorations, il faut des hommes, de la terre et des pierres. Où en trouver? Faute d'ouvriers, on pourrait faire travailler les soldats, mais ils seraient encore en trop petit nombre. Les pierres doivent venir de Lao-tsc-c/ian ^B -F lll (1) et le transport coûtera beaucoup : quant à la terre, il ne faut par songer à en prendre à l'ouest du Canal où il n'y a que des lacs; il faut donc l'acheter au Hfa-ho. Mais les riverains estiment la leur au poids de l'or et rsfusent de la vendre. Il faut donc aussi la transporter de loin, ce qui est très dispendieux et nous ne pouvons disposer que de fonds peu considérables. Cependant si les réparations ne se font pas, une inondation peut subitement causer les plus grands désastres. Le Hia^lio et le Li-ho produisent beaucoup de riz: si leur récolte est perdue, c'est la disette à Pé-king, Il faut donc faire un effort suprême pour réunir l'argent nécessaire. Ne pouvant exécuter tous les travaux en même temps, je demande que cette année on répare la digue orientale.» La requête fut agréée. En 1879 on répara la digue orientale : elle a à sa base quatre-vingts pieds et dix seulement à sa superficie, qui pst recouverte d'une couche de moellons de Lao- <se-c/ian.
L'entretien des pa attira aussi les soins des administrateurs des canaux. La 5^ année de K*oang^siu ^ ^ (1879) Chen Paotcheng fit reconstruire Tch^é-lou-pa avec de grandes améliorations. Primitivement, à la base du pa de la longueur de soixante-six pieds, il y avait un lit de deux pierres de taille d'épaisseur; mais l'expérience avait prouvé que facilement ces pierres se disjoignaient et étaient emportées par la violence du courant. Cette fois on fit mieux ; les ingénieurs avaient vu les Européens faire usage du béton, qu'ils appellent San-/io-rou H "â" i î ^ ^^ basse de leur pa, ils en mirent une couche de l'épaisseur d'un pied deux pouces sur laquelle ils posèrent une rangée de pierres de taille; le mélange donna un tout très compact et très solide. Le lit du Canal s'étant fort élevé depuis le règne de K^ang-hi, époque de la construction de ce pa, on dut y apporter de nombreuses modifications. Plus tard les autres pa furent restaurés sur le modèle de celui-ci.
Les anciens règlements, qui fixaient le niveau de la hauteur des crues pour l'ouverture des pa, furent aussi modifiés. La 8® année de Tao-koang (1828), on avait décidé que, les eaux attei-
(1) Pointe rocheuse dans le lac Hoiig-tché.
gnant le niveau de douze pieds huit pouces, on ouvrirait le T'chélou'pa et que si elles continuaient à s'élever, de quatre pouces en quatre pouces, on ouvrirait successivement les trois autres pa, Narij Tchongj Sin pa. En 1832 les administrateurs fixèrent à quatorze pieds le niveau des eaux pour l'ouverture du T'ché-lou-pa avant le 1 Août, jour du Li'-t'sieou, jj; Jlj;, commencement de Tautomne. Après le Li^t'sieou, on devait suivant l'ancien règlement, s'en tenir à douze pieds huit pouces.
En 1868 le Vice-roi Tseng Kouo*-fan '^ fft le Gouverneur général du Canal du tribut, Tsao-ho-tai ff fj^ 2, et le Gouverneur de la province, Siun-fou ^^ se réunirent en conseil avec plusieurs licenciés et tracèrent un nouveau règlement pour l'ouverture des pa. Ils commencèrent par exposer de belles théories^ économiques: ouvrir un pa, c'est uue grosse dépense pour l'administration et c'est une grande perte pour le liia^ho, qui aura d'autant plus à souffrir que le pa sera plus tôt ouvert. Il faut distinguer avant ou après la récolte du riz deux époques diiTérentes. Voici les modifications proposées dans cet illustre conseil pour le règlement de l'ouverture des pa.
Avant le Li-t*sieou, commencement de l'automne, c.à.d. avant la moisson du riz.
1/ Le T'ché'lou'pa, long de 64 toises, s'ouvrira désormaitr au niveau de 14 pieds, au lieu de 12 p. 8 pouces.
2/ Le Nan^koan'-pa, long de 66 toises, s'ouvrira au niveau de 14 pieds 4 pouces, au lieu de 12 pieds 8 pouces.
3/ Le Tclïong^pa, long de 50 toises, s'ouvrira au niveau de 14 pieds 8 pouces, au lieu de 13 pieds 2 pouces.
4/ Le Sin^pa, long de 66 toises, s'ouvrira au niveau de 15 pieds 2 pouces, au lieu de 13 pieds 2 pouces.
Après le LUi'sieou, l'ouverture des pa devra se faire conformément au règlement fixé la 8" annés de Tao^koang.
5/ Quant au Tchao^koan^-pa, qui mesure une longueur de 24 toises et se trouve sur le territoire du Kan-t'siuen-/iien, il n'a point été ouvert depuis longtemps et n'a jusqu'ici été soumis à aucune règle particulière. On trouve, en relisant les Chroniques, qu'il a été ouvert la 12^ année de Tao-koang, le 1*' de la 8® lune, à un niveau d'eau de 20 pieds 5 pouces, et le 25* jour de la 7^ lune de la 28* année du même règne, les crues étant montées à 22 pieds 4 pouces. rc/iao-/ioan-pa, ne s'ouvrira qu'à la dernière extrémité. Ce règlement soumis à l'appréciation de l'empereur fut approuvé et fait encore loi aujourd'hui. Néanmoins l'examen du tableau de l'ouverture des pa montre qu'il n'est pas très rigoureusement observé : l'on difTére le plus qu'on peut. Ainsi la 8* année de Koang-siu (1882), les eaux étaient très hautes; le Vice-roi Tso Tsong-tang & ^ ^ délégua trois Tao^t'ai J( ^ Intendants, pour diriger la manœuvre des tcha et des pa. La règle de graduation du Canal impérial marquait à Kao-yeou 16 pieds d'élévation,
50 LE mA]^ QANAL.
néanmoins on oi'ouvrit aucun pa. L'année siâvante on ouvrit T'ché-Aou-psL au niveau de 16 pieds 4 pouces, le 12* jour de la 7* lune, et le 16ème^ q^ ouvrit Nan-ftoan-pa, avec une élévation de 15 pieds 3 pouces. Les tcha, pa et autres constructions des ponts et chaussées résistent plus que dans les temps passés, parce qu'elles sont plus solidement faites. C'est dit-on, le mérite de la compagnie Ho^kong-'tsong^hiu flÈ I Hl j^' ^^* maintenant est chargée de ces travaux.