Le cancer
Enfin, il me faut citer un grenat, la spessartite, fournissant des gemmes orangées d’une réfringence aussi étrange que puissante, puis un minéral faisant, lui aussi, la première apparition comme pierre précieuse, la danburite, qui, une fois taillée, se distingue difficilement de la topaze jaune du Brésil. ;
Souvent enchâssés dans la pegmatite et dépourvus de formes géométriques distinctes, tous ces minéraux, avec beaucoup d’autres encore, pointent aussi dans des cryptes à cristaux, dont la description ne serait pas déplacée dans un conte des Mille et une Nuits, grottes minuscules aux parois merveilleuses, illuminées par le scintillement de milliers de cristaux, dans lesquels on ne sait qu’admirer le plus, de la délicatesse et de la perfection des formes, de la multiplicité et de l’éclat des faces ou de la variété et de la richesse des couleurs.
Qu’ils constituent, comme l’aigue-marine, des prismes aux dimensions colossales, ou bien des cristaux plus petits, mais à faces d’une netteté admirable, comme ceux des cryptes, ou encore des fragments informes, tous les minéraux transparents extraits des carrières exploitées à ciel ouvert sont apportés chaque soir au chef du chantier, que l’on appelle le commandeur, suivant l’antique usage de nos vieilles colonies. Celui-ci, à l’aide d’un petit marteau ou d’une pince, sans égard pour la beauté géométrique, dont les minéralogistes ont le culte, se livre à l’égrisage, opération qui consiste à réduire la pierre en menus morceaux pour isoler les portions limpides, les débarrasser non seulement de restes de gangue, mais encore de tout ce qui, dans leur matière, est inutilisable, et c’est sous cette forme humiliée de débris anguleux que les gemmes sont exportées en Europe pour la taillé.
Les gisements alluvionnaires sont fort différents de ces gites en place et moins captivants. Les minéraux ne s’y trouvent plus, en quelque sorte en famille, dans leur roche mère. Sous l’influence de
phénomènes d’altération séculaire, ils ont été détachés de leur gangue, peu à peu arrachés à leur lieu d origine par le ruissellement superficiel, et entraînés d’autant plus vite, qu’ils sont moins denses, puis ils ont été transportés au loin par les torrents, et mélangés à d’autrès espèces de nature et de pro-
lenances différentes.
Sous les eau^-'tumultueuses, qui usent les montagnes les plus résistantes, se poursuit sans trêve une forme de l’éternelle lutte pour la vie ; les faibles, cest-à-dire les minéraux tendres et fragiles, sont JSés, écrasés, broyés par les forts, je veux dire par es minéraux durs, et ils sont éliminés sous forme e fin limon; les forts résistent plus longtemps,
mais quels qu’il$ soient, leurs cristaux perdent plus ou moins vite l’éclat de leurs faces, la vivacité de leurs arêtes, et, avant de disparaître à leur tour, ils sont réduits à l’état de cailloux arrondis. Parmi eux, à dureté égale, se maintiennent le plus longtemps ceux qui sont dépourvus de tares physiques. C’est une préparation mécanique gigantesque, un égrisage formidable, effectuéspar des actions naturelles. C’est une sélection par la force et par la beauté.
Aussi les gemmes qui subsistent dans cette catégorie de gisements, où elles sont souvent associées à des minéraux lourds et précieux, tel que l’or, appartiennent-elles à un nombre plus restreint d’espèces; si elles sont, en général, peu abondantes, du moins la proportion des belles pierres y est-elle généralement grande. A Madagascar, ce sont surtout des corindons, des grenats, exceptionnellement du chrysobéryl, des spinelles, de la topaze.
L’un des gisements alluvionnaires les plus typiques, parmi ceux que j’ai visités, se trouve au Sud- Ouest d’Ambositra, dans le lit de la petite rivière Ifempina. Son cadre n’est plus un désert herbeux, comme celui de la Sahatany, mais la forêt dans toute sa splendeur, impénétrable en dehors des pistes tracées, la forêt, dont les clairières, enchâssées dans les grands arbres, sont peuplées d’oiseaux multicolores et de maques agiles.
Le? quelques habitations rencontrées sur le sentier qui m’y a conduit ne sont plus les petites maisons blanches construites en pisé de l’imerina, ce sont de légères cases de bois se dressant sur pilotis. Le paysage n’est plus égayé par les lambas blancs des Hova; les indigènes qui circulent dans la verdure sont à demi nus; ce sont des Tanala à face hirsute.
Le lavage des alluvions à l’aide de sluices primitifs et de la bâtée, plus primitive encore, fournit avec de l’or, beaucoup de cristaux très roulés de corindon. Le plus grand nombre sont opaques, mais il s’en trouve aussi de transparents. Par une ironie de la nature, que ne manqua pas de relever, et non sans amertume, le prospecteur qui nous faisait aimablement visiter son exploitation, c’est le corindon incolore qui forme les plus gros cristaux, pouvant peser jusqu’à cinq cents grammes. Leur limpidité est si parfaite, qu’ils constituent bien une magnifique pierre précieuse, mais d’un placement difficile, tandis que le moindre d’entre eux vaudrait une fortune s’il possédait la couleur des minuscules rubis et saphirs qui les accompagnent.
Pour trouver des gisements riches en rubis et surtout en saphirs, il faut remonter vers le Nord, dans le massif volcanique de l’Ankaratra, où sont exploitées quelques alluvions basaltiques renfer-
mant des débris du sous-sol granitique, source originelle des corindons et des cristaux de zircon, qui les accompagnent.
Telles sont les pierres précieuses de Madagascar, nombreuses, variées et belles. Les béryls, les tourmalines, la kunzite, la spessartite et le corindon incolore en particulier peuvent lutter, par leur limpidité, leur couleur et leur éclat, avec les gemmes similaires des gisements les plus réputés du Brésil, de Ceylan, de Californie. Quelques-unes d’entre elles, les béryls roses et les tourmalines jaunes par exemple, ne comptent de rivales dans aucun pays du monde. \
Ce qui leur manque, c’est d’être connues. Comme les nouveaux venus en toutes choses, elles ont à conquérir leurvdroit de vivre. J’ai plaisir à vous les présenter, en reconnaissance des joies que m’ont procurées leur étude et leur poursuite à travers les vastes espaces solitaires des hauts plateaux, illuminés par le clair soleil de l’hiver austral, à travers - les voûtes sombres de l’épaisse forêt.
La connaissance des gemmes ne constitue qu’une infime partie des questions minéralogiques qui se posent à Madagascar. Ses volcans éteints, ses roches et leurs minéraux, ses minerais, leur composition, leurs relations mutuelles, leur genèse, leur mode d’altération méritent au plus haut point l’attention des hommes de science.
Quinze ans de travail sur les ^matériaux de toute sorte accumulés dans mon laboratoire du Muséum par le dévouement et la curiosité 'intelligente d’explorateurs, d’officiers, d’administrateurs, de colons, de prospecteurs, m’avaient bien souvent fait rêver à la Grande Ile.
Ce rêve est devenu une réalité. Celle-ci n’a déçu aucun des espoirs qu’il avait fait naître dans mon esprit.
A. Lacroîx,
Membre de l'Institut, Professeur au Muséum National d’IIistoire naturelle.
La question du cancer fournit un exemple excellent des avantages de la pathologie comparée et de 1 intérêt qu il y a à compléter, l’une par l’autre, l’étude de la médecine humaine et l’étude de la médecine vétérinaire.
Tant que l’étude du cancer s’est bornée à la constatation des cas chez l’homme, à une étude histolo-
- ■ ■ ■ — . ■■■■■■■■ ■ . zz.
gique, ou à des considérations théoriques, en l’absence de toute expérimentation possible, on peut dire que la question n’a fait aucun progrès ; on> s’est contenté d’établir une nomenclature aussi complète que possible des tumeurs, basée sur lescaractères des cellules, mais on ne s’est jamais bien préoccupé du passé, du devenir, de l’évolution de la tumeur. Il a été impossible d’étudier les transformations successives qu’a pu présenter l’organe atteint avant que la tumeur n’ait acquis son plein développement. Une belle tumeur, jadis, c’était la tumeur énorme, la plus grosse était la plus intéressante, tandis que ies cas réellement instructifs sont les cas de début, les cas de cancer à l’état naissant. . Ces cas sont une rareté en pathologie humaine, cancer de la face excepté; les tumeurs opérées datent de plusieurs mois, de plusieurs années, tandis que l’observation des tumeurs animales permet d’étudier des cancers de quelques semaines, de quelquesjours: des cancers qui ne sont pas encore des cancers.’
L’étude des tumeurs est devenue possible et fructueuse à partir du moment où on a pu, chez les animaux, faire des expériences ou organiser des observations systématiques; il n’y a pas dix ans de cela,, et les progrès ne se sont pas fait attendre.
Au point de vue expérimental, les résultats obtenus depuis les premières expériences de Morau, faites à la Faculté de médecine de Paris, et publiées de 1894 à 1903, ont permis d'établir un certain nombre de notions fondamentales. Les noms de Jensen, Loeb, Ehrlich, Bashford, Flexner, Apolant, Sticker, Haaland, Murray, Russell, resteront attachés à cette période.
D’abord nous pouvons maintenant définir et ca- * ractériser une tumeur cancéreuse : un cancer est constitué par des cellules qui ont acquis la propriété , de se multiplier indéfiniment dans le temps et infiniment dans V espace , c’est un être nouveau qui peut être greffé et multiplié par bouturage lorsqu’un certain nombre de conditions se trouvent réalisées : intégrité de la cellule ou du fragment greffé et inoculations faites à des porte-greffes convenables,, c’est-à-dire à des animaux de même espèce, de même variété, de même habitat, de même régime. Avec la souris blanche ou le rat, ces conditions sont faciles à réaliser, et la preuve est faite.
Avec les gros animaux, chiens, chevaux, vaches, cette notion nouvelle, fondamentale , de la pérennité de la cellule cancéreuse eût été difficile à établir, et chez eux la greffe du cancer réussit rarement, bien, que les quajjtés de la eellule cancéreuse soit certainement les mêmes chez la souris, chez le cheval ou* chez l’homme ; on a bien greffé du cancer de cheval chez le cheval ou du cancer humain chez l’homme,.
mais chez le cheval ou chez l’homme même qui a fourni le greffon! On a toujours mal réussi, (tumeur de Sticker exceptée) sur les autres suj ets d’expérience, -et les passages n’ont pu être poursuivis parce qu’il •est impossible d’avoir,' comme avec la souris et le rat, des lots de chiens ou de chevaux bons portegreffes, de même race, de même variété, de même habitat. La greffe réussirait certainement sur des lots homogènes d’animaux frères ou sœurs, ou descendants du chien ou du cheval porte cancer.
La transplantation du cancer n’est pas une inoculation mais une greffe, et une greffe fort délicate, les conditions de greffe des tissus embryonnaires sont moins strictes, et la tumeur greffée doit être considérée comme une survivance, un bouturagede la tumeur initiale. Pourtant nous avons signalé jadis le cas d’une tumeur greffée, développée au voisinage et dans le mamelon d’une souris, en contact intime avec le tissu épithélial où les cellules de la souris porte greffe avaient paru influencées et comme contaminées parle greffon. Lœvin, de Berlin, a publié un cas semblable chez le rat, mais ces cas exceptionnels et très particuliers n'infirment pas la notion fondamentale de la greffe cancéreuse et de la pérennité de la tumeur initiale.
Ils prendraient cependant, au point de vue théorique de l’infection cancéreuse, une importance considérable s’il était possible de les réaliser à volonté. Ils expliqueraient les observations tout à fait remarquables d’Apolant, de Haaland qui ont mis en évidence un fait inattendu, bien fait pour bouleverser l’esprit des purs histologistes : un cancer épithélial, ftypique au point de départ, donnant,
| au cours des passages par transformation graduelle ou par transformation brusque, un sarcome pur. L’étude très consciencieuse qu’a fait Haaland de ces cas de transformation lui a permis de montrer qu’il ne s’agit pas d’une tumeur mixte au point de départ *et dont la partie épithéliale s’atrophierait au cours des passages, qu’il ne s’agit pas non plus d’une transformation de la cellule épithéliale en celle sarcomateuse, mais que le stroma non sarcomateux d’abord peut le devenir et acquérir lui aussi la propriété de se multiplier indéfiniment. Ce fait nous paraît d’une importance capitale, puisqu’il démontre une sorte de contamination des cellules du stroma. Stroma de la tumeur? ou stroma du porte-greffe ? voilà le point difficile à établir ; mais un fait est certain, ces transformations se passent surtout dans les cas de tumeurs à croissance •très lente, plusieurs fois incomplètement opérées; elles paraissent liées à des processus de résorption de cellules épithéliales, et le fait établi ■démontrerait que le même virus cancéreux, ou pour üe rien préjuger, la même cause du cancer pourrait
traduire ses effets soit sous la forme de sarcome, soit sous la forme de carcinome : la clavelée nous a habitués à cette notion de virus mixte capable de vivre dans une cellule épithéliale ou dans une cellule conjonctive.
Le cancer expérimental a permis encore d’étudier le problème de l’immunité dans le cancer. Ehrlich a vu le premier que des souris ayant résisté à une inoculation de cancer étaient devenues réfractaires à toute inoculation ultérieure. Il a vu aussi que les différents types de tumeurs chez la souris (chondrome, sarcome, adénocarcinome) se vaccinaient réciproquement, et plus tard on a constaté qu’il suffisait pour vacciner les souris contre le cancer de se servir du sang ou des organes des souris normales : Il s’agit d’une vaccination contre la greffe et non d’une vaccination contre le cancer. La preuve en est que parmi les souris dûment vaccinées, soit par organes, soit par tumeurs, on a déjà publié plusieurs cas d’apparition de cancer spontané, et cela est fort regrettable ; car la question de la prophylaxie du cancer aurait été facilement résolue, même pour l’espèce humaine, par inoculation de jus cancéreux broyé, ou d’organes humains, ou même seulement de sang humain.
Enfin grâce au cancer expérimental, il est possible d’étudier dans les laboratoires l’action d’agents thérapeutiques variés sur la cellule cancéreuse; mais combien jusqu’ici les résultats sont peu encourageants !
Le traitement delà tumeur expérimentale in situ, sa destruction par des agents physiques est toujours facile à cause de la plus grande sensibilité de la cellule cancéreuse aux agents de destruction : le radium, les rayons X, les rayons ultra-violets, les caustiques, l’air chaud font merveille dans les lésions locales ; mais là n’est pas le vrai problème de la thérapeutique du cancer, la question est de trouver quelque substance, quelque agent thérapeutique spécifique, comme le mercure ou l’arsenic dans la syphilis, agissant, même à distance, dans l’intimité des tissus, soit sur la cellule cancéreuse, soit sur le virus mystérieux du cancer et amenant la disparition de la tumeur, le retour ad mtégrum , Récemment, une communication du professeur Vassermann, deBerlin,aeu un grandretentissement, et a suscité des espérances magnifiques. Dans un composé sélénié, l’éosin-sélen, Wassermann aurait trouvé l’agent spécifique rêvé. Grâce à la combinaison étudiée, le professeur berlinois aurait porté électivement dans les cellules cancéreuses l’agent thérapeutique, et seulement sur ces cellules; l’inoculation était faite dans les veines de la queue de la souris. Dans tous les laboratoires .et . dans beaucoup de cliniques on a expérimenté,
mais jusqu’ici sans trop de succès, les composés séléniés les plus divers. On n’a pas constaté d’affinité plus spéciale du sélénium pour la cellule cancéreuse, mais ces expériences ont démontré surtout la très grande toxicité du sélénium pourl’organisme animal ou l’organisme humain. Wassermann luimême nous a dit qu’il fallait pour amener la résorption des tumeurs employer des doses para- mortelles chez la souris. Si au lieu de 2 mmg. 5 d’éosine-selen on emploie 2 mmg. seulement, l’effet est nul et même contraire; le cancer se développe mieux. Les résultats obtenus sur certaines souris : guérison incontestable de la tumeur par fonte et résorption, s’expliqueraient beaucoup mieux â notre avis par une action locale du sélénium, non pas sur la cellule cancéreuse, mais sur le riche et délicat réseau capillaire nutritif de la tumeur; cette action nécrosante du sélénium se voit déjà très bien au niveau de la queue de la souris qui tombe nécrosée dès la 3e ou 4e injection intra-veineuse, comme l’a constaté bien souvent Gontamin dans notre laboratoire. Si la dose de sélénium injecté est suffisante pour produire la nécrose des endothéliums capillaires au niveau de la tumeur, la tumeur peut se résorber, mais une dose moindre, non nécrosante pour les endothéliums, n’a aucune notion sur la cellule cancéreuse; le spécifique du cancer reste encore à trouver et les tumeurs expérimentales de la souris fournissent un matériel excellent d’étude au point de vue thérapeutique, soit par voie sous-cutanée, soit par voie intra-veineuse, soit par ingestion.
Mais en dehors de cette étude expérimentale des tumeurs greffées, la pathologie comparée et les animaux tels que souris, rats, chiens, chevaux, permettent l’observation systématique de cas de cancers, et on peut espérer que les observations patiemment poursuivies sur les cas spontanés conduiront à la solution du problème du cancer au point de vue étiologique.
Je veux tout d’abord appeler l’attention sur une tumeur cancéreuse chez le rat fort intéressante à ce point de vue étiologique : le sarcome du foie du rat; ce sarcome est une tumeur cancéreuse typique, inoculable en séries par greffe, et j’ai signalé dans cette tumeur, voilàdéjàlongtemps, la présence constante d’un cysticerque exactement logé au centre du sarcome : Cyst. faciolaris du T. crassicola.
Les observations concordantes de Regaud, de Saul, de Goy, de Bridré surtout, permettent d’affirmer le rôle du cysticerque au point de vue étiologique.
Les rats sont très souvent infectés par ce parasite au niveau du foie. Sur 20.000 rats qu’il a autopsiés, Bridré donne la proportion de 40 p. 100, soit 8.000 rats présentant des cysticerques dans le foie,
et il a trouvé seulement 20 sarcomes, mais toujoursle cysticerque était présent au centre de la tumeur. J’ai déjà eu personnellement 8 cas à l’Institut Pasteur, Regaud en a publié 2 à Lyon, Saul 1 cas à Berlin, Goy 18 cas à San-Francisco, ce qui porte à 50* les observations de sarcomes où la présence de cysticerques a été constatée et constatée dans tous les cas.
On a pu objecter à notre explication étiologique la très grande fréquence des cysticerques dans le foie, et dire que le cysticerque peut se développer dans la tumeur déjà constituée aussi bien que dans les autres parties du foie ; mais une observation cruciale de Bridré répond excellemment à cette objection, puisqu’il a vu chez un rat le début du développement du sarcome sous forme de nodules intra-hépatiques à peine gros comme un grain de plomb, et, au centre de chaque petit nodule, les têtes de cysticerques entourées déjà d’un tissus arcomateux typique.
La tumeur n’était pas encore constituée en une masse unique, et la multiplicité des centres correspond évidemment à la fixation de plusieurs larves venues de l’intestin et ayant entraîné avec elles quelque chose que n’entraînent pas d’habitude cés larves, puisque, dans les observations de Bridré sur 20.000 rats, 8.000 ont des cysticerques dans le foie, et seulement 20 ont présenté le sarcome à cysticerque.
Le cysticerque n’est donc pas le parasite du cancer, il ne peut être considéré que comme le portevirus, l’agent d’inoculation de quelques microbes que nous ne connaissons pas encore. Il n'en est pas moins un des facteurs indispensables de l’infection, et sa présence imprime à la tumeur cancéreuse, son caractère de spécificité, son type clinique tout à fait spécial: le sarcome du foie du rat est une entité morbide.
Cette tumeur du rat a été pour nous, depuis bientôt dix ans, le schéma de l’infection cancéreuse et a orienté nos recherches : le virus cancéreux n’est pas directement inoculable sur un organisme normal, il ne peut s’implanter que sous forme d’infection surajoutée au niveau d’un terrain naturellement ou accidentellement préparé : noevi, brûlures, radiodermites, lésions ulcéreuses chroniques, corps étrangers, parasites variés, seront suivant les cas les causes favorisantes de cette infection.
L’argument le meilleur jusqu’ici en faveur de l’origine externe ou parasitaire du cancer nous est fourni par les observations statistiques des formes de tumeurs localisées dans certaines régions, par la plus grande fréquence du cancer dans certains pays, ou dans certaines villes, ou dans certaines rues, ou
-dans certaines maisons. De ce côté ont été orientées aussi nos recherches étiologiques faites avec les •souris.
Des observations déjà anciennes nous avaient permis de signaler des élevages plus particulièrement cancéreux, et nous avions été conduits à penser que des conditions très particulières de contamination des cages devaient être réalisées pour l’infection cancéreuse de la souris.
Des observations systématiques faites depuis deux ans ont un peu modifié notre manière de voir à ce point de vue, l’élevage étant mieux organisé.
Disons tout d’abord que le pourcentage des cas de cancer nés sous nos yeux dans les cages est réellement énorme avec l’organisation adoptée. Morau, dans ses cages, n’avait pas une contagion plus intense. Les observations de cas de cancer portent exclusivement sur les souris femelles; depuis deux ans, il n’y a pas eu un seul cas de cancer de la mâchoire ou de lymphone, forme de tumeurs qui venaient par séries et chez nos souris mâles, il y a quelques années.
Le lot de souris que nous avons étudié provient presque exclusivement d’un seul élevage intensif et très bien tenu, sans puces, sans punaises, et où cependant les cas de cancer étaient très fréquents.
Nous avons disposé dans des cages ad hoc les souris par groupes de 10 femelles et 2 mâles, réunis à l’âge d’un mois ; à deux mois les souris peuvent être fécondées, et ces groupes de souris ont été maintenus dans les cages en un état de propreté aussi parfait que possible. Il n’y a jamais eu de puces ou de punaises visibles, la nourriture a consisté en lait bouilli, farine, blé ou grain varié ; la farine forme le sol de la cage, et à ce régime les souris prospèrent admirablement, donnant une portée tous les mois. La communauté s’établit très bien, et dans ces cages familiales qui contiennent quelquefois 60 petits, nés j en même temps, la tétée se fait avec le communisme le plus idéal, sans prédilection aucune de la part des mères cancéreuses ou non.
Cette vie commune se poursuit pendant 10, 12, i 14 mois; chaque mois environ les portées nouvelles arrivent, et chaque mois aussi les souris de la portée précédente sont enlevées; des cages nouvelles sont constituées chaque mois avec des souris prises i dans les lots enlevés. En tout, actuellement, 60 cages sont en observation constante. Inutile de dire qu’il faut veiller de très près à un tel élevage I et faire preuve d’une certaine patience puisque tous les 15 jours les souris doivent être examinées une à une, et il y en a 600.
Voici le résultat le plus gros de nos observations : les tumeurs spontanées commencent à apparaîtr surtout vers le 6e mois, quelqùes rares cas au 5e, et
nousavonseuunefoisuncasde cancer chezune souris de 4 mois. Ces tumeurs restent dans la communauté, et voilà que successivement presque toutes les souris ou toutes les souris de la cage deviennent cancéreuses lorsque l’observation a pu être poursuivie sans incident ou sans maladie intercurrente. Je note sur mes cages installées depuis déjà 14 mois : sur les plus anciennes une fois 10 souris sur 10, deux fois 9 souris sur 10, 4 fois 7 souris sur 10, et l’observationsepoursuit actuellementsur des souris nées en janvier dans des cages qui donnent déjà 6 sur 10 ou nées en avril, avec 4 sur 10, en mai, 1 sur 10. A côté dans des cages identiques, placées de la même manière, nourries par la même personne, donnant autant de petits, et venues de la même lignée, il y a des cages qui restent indemnes de cancer. On pourrait traduire en trois mots le résultat de ces observations: tout ou rien.
Pour apprécier l’influence de l’allaitement commun dans les cages cancéreuses ou même simplement l’influence que peut avoir cet allaitement continu des mères qui fournissent tous les mois une portée, nous avons mis à part depuis quatre mois dans des cages spéciales des groupes de 50 femelles séparées du mâle et qui resteront stériles. Il sera intéressant de comparer le pourcentage des cas de cancer au même âge, toutes autres conditions étant égales d’ailleurs. Déjà un cas de cancer (au 5e mois par conséquent) a été noté dans une de ces cages.
Une observation montre que la contagion cancéreuse chez les souris du même âge, vivant en commun, est peut-être plus précoce qu’on ne pourrait supposer.
Un éleveur qui a été pour moi un véritable collaborateur m’apporta, le 15 juin dernier, 22 femelles vieilles âgées de huit mois, résidu de plusieurs cage% d’élevage ; il avait constaté chez ces souris, chez lui, six cas de cancer, et les cas de cancer ont continué à l’Institut bien que les souris n’allaitassent plus et fussent placées dans un bocal en verre. Juin, juillet, août et septembre ont donné des cas de cancer, et actuellement nous sommes à 16 cas sur les 22 femelles. Il ne reste plus que 3 so,uris saines, une cancéreuse, 2 sont mortes de maladies intercurrentes.
Autre observation non moins probante d’intercontagion : M. Frasey, vétérinaire à l’Institut Pasteur, avait laissé dans un bocal en verre un certain nombre de souris ensemble depuis plus d’un an, lorsqu’il s’aperçut alors de la présence de tumeurs. Il y avait à ce moment dans le bocal 3 mâles, 8 souris femelles vieilles et 6 souris jeunes. Sur les 8 souris vieilles, ‘ nous pûmes constater 7 souris cancéreuses portant en tout 16 tumeurs.
Toutes ces observations sont bien concluantes en