‹ Le cancer considéré comme souche tuberculeuseChapitre 25 sur 58 · VINGTIÈME OBSERVATION · texte numérisé non relu

VINGTIÈME OBSERVATION

FAMILLE R

Le sieur R... et sa femme, bien portants en apparence et ne comptant ni l'un ni l'autre de tuberculeux dans leur

OBSERVATIONS

famille, perdent tour à tour les trois seuls enfants qu'ils possédèrent, tous trois de méningite tuberculeuse, le premier à quinze mois, le second à vingt-deux mois et le troisième à trois ans.

Tous les médecins de la localité sont appelés, à tour de rôle ou ensemble, à donner des soins à ces enfants ; car, après la mort du premier, les parents sont tentés d'accuser d'impéritie chaque médecin traitant. Et cependant tous s'accordent à reconnaître des tubercules méningicns, sans que rien dans les ascendants ne fasse soupçonner d'où peut venir cette fatale influence.

Ce n'est que vingt ans après la mort du dernier enfant, que se déclara chez le père des symptômes de cancer à l'estomac. Aujourd'hui 16 mars 1869, cetjiomme se meurt épuisé par les vomissements et l'impossibilité de se nourrir; une tumeur énorme, bosselée, enveloppe l'estomac en entier.

EXPÉRIMENTATIONS

On pourra nous demander, non sans raison peut-être, (juelle importance pour éclairer cette question, nous avons pu attacher à l'inoculation du suc cancéreux chez les animaux? quel rapport nous avons pu chercher, quelle induction nous avons cru pouvoir en tirer, en un mot si nous avons espéré de nos inoculations du cancer voir surgir la tuberculose ?

En quelques mots nous dirons : que lorsque nous avons pratiqué ces expérimentations, la question de l'inoculabilité tuberculeuse par M. Villemin était à l'ordredu jour et en pleine discussion académique ; et sans espérer pouvoir jamais trouver un rapport direct entre Tinoculation cancéreuse chez les animaux et la dégénérescence tuberculeuse chez l'homme dont les ascendants étaient cancéreux, nous avons voulu étudier cette question en l'envisageant même à ce point de vue.

Car nous croyons et nous ne sommes pas seul de cet avis, nous croyons, disons-nous, que l'inoculation, eûtelle pour résultat de reproduire des altérations pathologiques analogues à l'affection (loni ()M a tiré le produit

ko liXrÉIUMENTATlONS.

d'inoculalion, qu'il y a dans l'acte de l'hérédité morbide et par conséquent dans le mode de transmission morltide héréditaire, des actes qui ne ressemblent en rien à ceux qui se passentdans l'évolution desmaladiesdiathésiques; lesquelles se développent avec lenteur dans l'intimité même de l'organisme.

Tandis que par l'inoculation nous pouvons provoquer une sorte d'intoxication organique qui a pour effet de produire un ensemble de désordres dont les symptômes pathologiques peuvent être comparés de près ou de loin à ceux venant de l'affection mère, l'hérédité morbide, au contraire, en traversant une et quelquefois deux générations, a pour effet de se transmettre par des actes qui nous sont complètement inconnus et que nous ne pourrons jamais imiter.

Par l'inoculation d'un virus spécifique ou d'un venin, nous pouvons reproduire et transmettre les mêmes affections spécifiques, ainsi que les désordres aigus propres à l'absorption des venins ; mais autre chose est inoculer un produit virulent spécifique ou un venin et autre chose aussi est de tenter par l'inoculation de reproduire une affection dont l'évolution ne doit se faire qu'avec plus ou moins de lenteur dans l'intimité des plasmas et n'arriver à un développement complet que par une succession de périodes, dont les premières peuvent rester longtemps à l'état amorphe, c'est-à-dire tout à fait en dehors de nos sens et de notre conception.

Ainsi donc (pi on peut le voir dans ces divereesexpé-

EXPÉRIMENTATIONS. kl

l'imentations, je n'ai vraiment réussi à reproduire ni cancer ni tubercule ; mais j 'ai provoqué chez ces animaux, avec une série d'actes pathologiques provenant d'une inloxication organique, des produits histologiques resseml)lant quelquefois cà s'y méprendre à la substance tuberculeuse, mais qu'avec beaucoup d'attention on reconnaît n'être réellement que des abcès multiples plus ou moins avancés ou concrets à leucocytes, répandus dans la séreuse et les vaisseaux lymphatiques.

Chez beaucoup de ces animaux, j'ai retrouvé les caractères de cette terrible affection dont chacun de nous a pu être témoin dans le cours de nos études médicales, lorsqu'un élève venait cà être piqué dans les autopsies ou les dissections ; affection connue sous le nom de piqûre anatomique, laquelle produit, avec la phlébite, l'angioleucite, la résorption purulente, les abcès multiples disséminés dans toute l'économie, etc.

Car tout ce que les expérimentateurs ont produit et trouvé à la suite de ces inoculations, peut se résumer ainsi ; et j'ai tout lieu de supposer que ce que l'on a regardé connue production tuberculeuse à la suite de ces opérations, n'étaient vraiment que des sortes de petits î.bcès miliaires de toute grosseur et de toute forme, depuis la grosseur du grain de millet le plus petit, jusqu'au volume d'une noisette; ainsi que je les ai rencontrés disséminés dans les poumons, le foie, formant une sorte de tissu granitique.

La preuve de ce que j'avance se trouve confirmée par

42 EXPÉRIMENTATIONS

les inoculations comptaratives que. j'ai pratiquées sur d'autres lapins avec des crachats purulents provenant de phthisiques et qui m'ont donné les mêmes résultats que chez ceux chez lesquels j'avais inoculé du suc cancéreux. Chez ceux-là, comme chez les premiers, j'ai constaté à peu de chose près les mêmes résultats anatomo-pathologiques, c'est-à-dire cette même multipUcité d'abcès à forme granuleuse ou plutôt tuberculeuse, de consistance et de volume variable, qu'au début de mes expériences, j'avais pensé être des tubercules crus.

Virchow, Langenbeck, Weber, Billroth, cherchant à inoculer directement le cancer chez des chiens, semblent n'avoir pas été plus heureux et n'avoir reproduit ni cancer ni tubercules, mais seulement des noyaux de formes et de volumes différents, mais rien qu'on pût assimiler ni à la cellule cancéreuse ni à la texture tuberculeuse.

D'après Virchôw, les inoculations cancéreuses produisirent dans les poumons des noyaux qui avaient un(^ certaine ressemblance avec la forme spontanée du cancer, comme on le remarque quelquefois chez les chiens. Langenbeck, dans d'autres expériences, trouva, après deux mois d'injection pratiquée chez un chien avec du suc cancéreux provenant d'une tumeur de l'utérus, d'une part, deux noyaux aplatis dans le poumon gauche, ayant la grosseur d'une lentille, et de l'autre dans le lobe gauche un noyau de la grosseur d'une fève. L'examen microscopique fit reconnaître dans ces petites tumeurs des

EXPÉRIMENTATIONS

fibres et des cellules, mais malheureusement les caractères étaient trop peu tranchés pour qu'on puisse être fixé sur la nature de ces productions.

Les expériences de 0. Weber, lorsqu'elles sont soumises comme l'a fait Billroth à un examen attentif, ne paraissent pas démontrer davantage la transmission du cancer ou du tubercule de l'homme aux animaux. Le suc cancéreux injecté dans les veines, ne fit découvrir, après quelques jours, que des infarctus des poumons mais sans aucun caractère spécifique.

Enfin, M. Goujon rapporte dans sa thèse le résultat d'une expérience qui me semble conforme en tout à ce qui s'est produit dans les inoculations que j'ai pratiquées; après avoir placé sous la peau d'un cochon d'Inde une l)ortion du cancer épithélial provenant cependant d'un animal de même espèce, il put observer à l'autopsie, (ju'au niveau de la greffe une tumeur du volume d'une amande s'était développée et que tous les viscères étaient enveloppés de petits noyaux plus ou moins durs. Les noyaux étaient-ils des produits cancéreux ou tuberculeux, ou enfin des petits abcès , concrets comme tous ceux que 3 'ai eu à observer? Je laisse cette question à résoudre par de nouvelles expérimentations.

EXPÉRIMENTATIONS

Page 1