Le candidat
Quoiqu'il fût déjà tard, lord Glen ville et lord Warrington, son fils, devisaient encore (levant les débris d'un déjeuner recherché.
— N'oubliez pas , Warrington , votre rendez-vous de quatre heures avec Cropper et
Baures qui doivent vous donner des renseignemens sur cette jeune fille.
— Bien, bien , répliqua lord Warrington nonchalamment.
— Je vois d'avance qu'elle vous échappera.
— Cela se pourrait, ajouta le fils; par bonheur, elle n'est pas la seule héritière du pays : d'ailleurs , a vous parler franchement , je ne suis pas très pressé de me mettre la chaîne au cou , si je puis faire autrement.
— Si ! répliqua le père d'un air très significatif.
— Il me semble que l'héritier de 1 00,000 hvres sterlings par an . bien payées et libres de toutes hypothèques, pourrait ïdive autrement.
— Il me semble , observa le père , que
5,000 livres sterlings de pension doivent suffire pour entretenir les filles d'opéra et conter fleurette aux femmes de chambre.
— Non , puisque 95,000 ne sont pas assez, répondit le fils avec ironie.
— Oh ! quant a cela , Warrington , reprit lord Glenville feignant de n'avoir pas compris , vous ne pouvez pas recevoir de l'argent de tous côtés : vous l'oubliez ; les dernières élections qu'on vous disputait m'ont coûté 50,000 livres sterlings, sans compter tout l'argent que vous avez gagné a cette maudite partie de twickenham et qu'il me fallut rendre ; puis , tout ce que j'ai déboursé pour réduire ces infâmes journaux ; vous le savez ,je n'ai pu vous tirer de cette affaire, qu'en semant les billets de banque sur votre chemin. Je vous l'ai souvent répété : il ne faut jamais entreprendre rien de semblable, sans l'énergie nécessaire pour réusbir;
mieux vaut y renoncer, si vous n'êtes pas disposé a combattre corps a corps votre rival , quand il met en doute la loyauté de la transaction. Comprenez -vous, Warrington?
— Pour Tamour de Dieu , faites-moi grâce de cette ennuyeuse conversation ; nous avons discuté si souvent cette question , que je sais d'avance tout ce que vous pourrez me dire. Je vous ai déjà dit que j'étais bien décidé à ne jamais rétablir mes finances de cette manière. Quant a l'obligation que vous semblez vouloir m'imposer au sujet de cette affaire , permettez-moi de vous dire que je ne partage pas voire manière de voir; je n'ai été poussé à cette dernière extrémité que par votre refus de faire honneur à mes lettres de change.
A ces mots , le jeune lord repoussa la tasse loin de lui , et se jeta en arrière avec une di-
gfiilc aftectcc. Son père le fixa un instant sans parler; puis, souriant avec froideur, il lui dit :
— Raison de plus , mon cher ami , pour rechercher l'héritière.
L'entrée d'un laquais chargé de papiers , de lettres, de journaux du matin , interrompit le tête-à-tête. Au bout d'un silence de quelques minutes , lord Glenville adressa la parole à son fils.
— De qui est cette lettre , Warrington ?
— Laquelle? celle-ci? répondit -il montrant celle qu'il venait de jeter de côté avec un air d'insouciance, une dont la couleur, le parfum délicieux et les caractères légèrement tracés , trahissaient la femme gracieuse et frivole , oh ! elle me vient de la plus jolie personne de Londres ; mais ne croyez pas que je vous prenne pour confident.
— Non , dit lord Glenville , l'autre.
— Ah! celle-là? c'est de la plus jolie femme de Londres, après ^//^. C'est- a -dire celle que je trouvais la plus jolie dans le bon vieux temps, il y a quinze jours.
— Non , non , dit le père avec impatience , la lettre que vous avez dans la main.
— La voici, prenez-la , répondit lord Warrington la jetant a son père 5 je ne l'ai pas encore lue , mais il n'y a rien qui presse , je le parierais.
— Ah bien ! dit lord Glenville comme il lançait un regard sur l'épître , pourquoi donc ne me l'avoir pas remise plus tôt?
— Comment diable aurais-je fait, puisque je ne Tavais pas lue? De quoi s'agit-il ?
— C'est une lettre de Wilmot.
Quel est cet homme ? demanda War-
nngton.
— Wilmot ! ne vous rappelez-vous pas que vous lui avez écrit l'autre jour pour solliciter son vote; Wilmot, du château de Wilmot,
dans le comté moitié sauvage de le mari
de lady Anne , fille de lord Rochford ; vous y êtes maintenant, n'est-ce pas?
— Oh ! oui , je me le rappelle a présent ; que dit-il?
— Je puis vous lire sa lettre , répondit le père.
— Non , non -, dites-m'en le contenu , j'ai en horreur la lecture d'une insipide lettre d'affaires , répliqua le fils.
— Eh bien! il me mande qu'il sera charmé de vous être utile ; qu'il peut disposer de plus de mille votes en votre faveur- qu'il ap-
prouve fort le désir que vous témoignez de représenter un comté dans lequel votre famille exerce tant d'influence -, enfin , il vous prie de choisir sa maison pour y établir votre quartier général. On ne saurait être plus poli , avouez ?
— C'est vrai , répondit le fils en bâillant • mais quelle corvée ! être obligé d'aller boire leur mauvais punch et de me faire écorcher les oreilles par leur infernal patois î
— J*en conviens, dit lord Glenville , vous ne pouvez cependant pas obtenir le vote des gens sans leur faire un peu la cour.
— Si vous vouliez me laisser représenter seulement un de vos bourgs [1] , je m'épargnerais tous ces ennuis ; savez-vous que j'ai grande envie d'envoyer au diable Wilmot et son maudit comté ?
— A votre choix, mon cher ami j mais.
pour combien de temps croyez -vous pouvoir échapper au banc du roi [2] après ce haut fait? Quant aux bourgs, je vous ai déjà dit que , contraint par le manque d'argent , je les ai vendus pour cette session , il faut donc y renoncer jusqu'à la prochaine. Wilmot prétend que vous n'avez qu'à vous montrer pour réussir dans Que vous faut-il
de plus qu'un siège au parlement [5]? Mais, c'est là votre affairé et non la mienne. Si vous pouviez m'écouter, mon cher Warrington , et jouer avec votre chien un peu plus tard , cela me ferait plaisir.
En effet , lord Warrington suivait de l'œil tous les mouvemens de sa superbe levrette qui déchirait un de ses billets d'amour en autant de morceaux que son noble maître avait déchiré le cœur de celle qui le lui adressait .
— Ah î scélérat de Monck , tu as déchiré
Ja bonne lettre j quel ennui ! je ne l'avais pas k moitié lue. Comment saurai-je maintenant si c'est aujourd'hui ou demain que le mari doit courir après sa Terpsicore ; abandonnant la bella tradita aux consolations de son fido amico. Charmant ! Monck , n'est - ce pas ? Mais si je me trompe de jours ; eh bien ! tant pis : a toi la faute ; c'est ainsi qu'on se console aujourd'hui ; plaisanterie à part , c'est contrariant 5 je croyais que l'espiègle déchirait le billet de ma première conquête et c'est celui de la dernière ; n'est-ce pas insupportable? demanda l'enfant du dix-neuvième siècle a son père.
— Warrington , le sujet qui m'occupe est vraiment très grave , et s'il vous plaisait d'écouter mes avis , ils vous seraient fort utiles.
Le père moderne ne pensait pas sans
doute qu'une intrigue avec une femme mariée valut une observation paternelle.
— Mais je ne puis causer avec vous tant que vous serez si distrait; prenez un siège et veuillez me donner un moment d'attention.
Lord Warrington se rejeta dans sa ber- ^ ^§ère , et son père continua :
A^î* j ^ '; — Ce n'est pas chose facile , je vous assure , [ue d'obtenir des votes chez ces mauvaises
^l^/tètes d'Irlandais j une fois dans votre vie, il faut donc mettre de coté votre apathie , vos idées d'indépendance et chercher h plaire.
— Le faut -il? s'écria le fils étalant sa belle jambe qu'il regardait d'un air de complaisance.
Le père ne tint compte de cette exclamation, et continua :
— Wilmot exerce la plus grande inlluence
dans son comté, déjà même il a été appelé h le représenter. Aujourd'hui il se trouve dans l'embarras , comme il arrive souvent a ses compatriotes, tous vrais bourreaux d'argent, en un mot il est criblé de dettes , obligé de se dérober quelquefois à la poursuite de ses créanciers; mais, en Irlande, on n'est guère scrupuleux k ce sujet , comme vous savez; puis sa femme —
— Grâce î grâce , interrompit lord Warrington , allez-vous me gratifier de la généalogie et de l'histoire privée de cet homme , comme si je voulais écrire sa vie ?
— On dit qu'elle excelle dans l'art de faire des mariages, continua lord Glenville ; et, lorsqu'elle vint ici, il y a quelques années, elle s'occupait k...
— Qu'est-ce que cela méfait! s'écria lord Warrington.
— Cela doit vous intéresser, elle a des tilles.
— Elle en aurait cent, que je ne m'en oc~ cuperais pas davantage, dit le jeune vicomte en bâillant.
— Je voulais seulement vous avertir, reprit le père, qu'il y en a une très belle et tout-afait accomplie.
— Est-ce pour m'empêcher d'en devenir amoureux? interrompit le fils d'un air moitié langoureux , moitié moqueur j il n'y a pas de danger, je vous le promets : je déteste les savantes, vous le savez ; je me suis imposé la loi de ne jamais soupirer qu'après les beautés enchaînées.
— Je sais cela; cependant tâchez de ne pas prendre avec ces demoiselles vos airs dédai-
gneux ; ce serait maladroit : si vous ne pliez pas devant le charme des filles , vous perdrez les votes du père.
— Ne craignez rien ; une fois engagé dans le conflit , je me conduirai bien ; je serai ébloui de leur éclat, amoureux fou de leur beauté; oh ! les maudites perfections ! Le patois et les mauvais chemins ne sont rien en comparaison. Le français, l'italien, la musique, la conchiliologie , la phrénologie, la minéralogie -, ime teinte d'algèbre , de magnétisme animal; le tout couronné d'astronomie et de mathématiques ; voilà , certes , une liste qui doit frapper d'épouvante tout autre qu'un candidat a la députation. En finissant ces mots, il se leva , appela son chien et quitta le salon en fredonnant une mazourka.
Peu de jours après, il roulait sur le chemin
(l'IIolyhead. Nous ne saurions mieux employer le temps du voyage, qu'en donnant une idée de la famille qu'il doit bientôt honorer de sa présence.
CHAPITB.S il.
M. Wiliiiot , du château de Wilniot, était, dans toute la force du terme, ce qu'on appelle en Irlande un bon vivant ; sans soucis, plein d'extravagance et de bonhomie. Propriétaire d'une terre presque toute hypothé-
quée , comme le sont en général lous les vieux domaines de son pays , il n'en menait pas moins, selon l'usage, un aussi grand train que s'il eût été libre de tout engagement 5 en un mot, cet homme était fait exprès pour être aimé et volé par des fermiers et des domestiques irlandais. Ayant habité les pays étrangers pendant plusieurs années , il revenait chez lui , disait-il, pour réformer sa dépense. Mais, hélas! le bordeaux, le Champagne et le bourgogne coulaient avec autant de profusion que lorsqu'il vivait au milieu des vignobles. Il avait institué , dans son château , une seconde table , presque aussi coûteuse que la première, puis une troisième , puis une quatrième moins recherchée , il est vrai , mais où le choix des mets était compensé par des pièces de résistance. La cuisine et l'office ne consommaient pas moins d'un bœuf par semaine et de trois moutons par jour. Tout le reste était calculé sur cette grande échelle
— iode dépense , et les convives arrivaient eh l'ouïe au château, nobles ou bourgeois, riches ou pauvres, tous sans distinction y recevaient le nicme accueil ; on devine sans peine où devait conduire un semblable système. Lady Anne ne pouvant mettre ordre k la grande libéralité de son mari, se contenta de lui donner un but; puisqu'il fallait que la maison fut toujours pleine , elle eut soin d'y admettre, autant que possible, des jeunes gens h marier et jouissant de quelque fortune. Par celte manœuvre , elle s'était déjà débarrassée de trois de ses lilles. 11 ne lui en restait plus que deux, et chacun s'en réjouissait avec elle; car la réputation de lady Anne, comme faiseuse de mariages , la rendait la terreur des mères qui avaient des (ils et excitait l'envie de celles qui avaient des filles.
Rien n'avait été épargné pour l'éducation des demoiselles Wilmot. Leur rési-
dence, soit à Wilmol, soit à Londres, soit sur le continent, avait toujours élé assiégée de maîtres et maîtresses de toute espèce. Elles avaient pris des leçons de danse de Cou- Ion , étudié le chant avec Liverali ; elles parlaient le français comme des habitués du faubourg Saint-Germain; l'italien comme des Ptomaines. Marie , l'aînée de celles qui restaient, n'était pas jolie, sa mère la poussait plus que l'autre a perfectionner ses talens. Marie eut assez de bon sens pour suivre ses conseils; elle étudia, en eifet, avec assiduité et non sans succès : cependant quoiqu'elle parlât toutes les langues et qu'elle jouât de toutes sortes d'instrumens ; quoiqu'elle s'habillât comme une Française, qu'elle fût aussi coquette que possible , je ne sais comment toutes ces perfections avaient brillé en vain; Marie restait fille. Les hommes trouvaient qu'elle jouait du piano et chantait comme un ange, tout en lui donnant une épithète
qu'il ne serait pas fort poli de répéter j mais ([ii'une amie de Marie osa cependant divuU i^iier; dès lors lady Anne inscrivit le nom du coupable sur son livre noir, et jura qu'il s'en repentirait avant de mourir , c'est-a-dire sans doute qu'elle le marierait. L'observation avait d'autant plus soulevé la colère de lady Anne, qu'elle ne manquait pas de vérité. Appartenant a une bonne famille anglaise, lady Anne avait pu lancer ses filles dans la haute société de Londres , ce qui lui avait donné l'espoir de faire de Marie, en dépit de sa laideur, une femme à la mode. Ses espérances s'évanouirent bientôt. Quoique Marie possédât deux qualités essentielles pour devenir k la mode , l'aplomb et l'audace , ses connaissances les plus exclusives trouvaient que sa tête était trop exaltée pour constituer jamais la femme bien élevée. Malheureusement elle avait encore le caractère de son pays. Plus d'une fois on l'avait entendue rire et même
exciter les autres à commeltre cette énorme faute. Dès lors on l'avait déclarée Irlandaise ini^élérée , en d'autres mots, de très mauvais ton ; sans l'accuser positivement de grossièreté , on trouvait qu'elle n'en était pas loin.
Marie ignorait, à ce qu'il paraît, qu'un Anglais d'un certain rang rira quelquefois d'une plaisanterie , mais qu'il ne manquera jamais de déprécier celui qui l'a faite , soit qu'il plaisante pour s'amuser ou qu'il le fasse comme un bouffon de profession ; que , sachant combien un jeu d'esprit lui coûterait de peine , il s'imagine qu'il en est de même pour ses voisins enjoués , et que lorsqu'ils rient ou font de l'esprit en sa présence , c'est un hommage qu'ils rendent a sa supériorité. C'est pourquoi on accusait toujours la pauvre l\îarie d'être bien Irlandaise.
— A moins de soutenir que je rongeais un os, dit-elle à sa mère, comme elles causaient
cnsemhlc de la critique de la soirée précédente , ou (jue je mangeais avec mon couteau, ils ne pouvaient rien dire de pis sur mon compte, selon leur code des belles manières. Que ces gens sont stupides et ridicules ! je veux leur prouver , si nous en venons aux mains , qu'ils ne gagneront pas la partie; ils ne savent pas ce dont je suis capable ! Parce que je n'ai pas l'air a moitié endormie quand je parle , elles s'imaginent que je ne puis pas faire comme elles ^ demain soir, cbez mon oncle, je veux imiter les gestes, les regards et tous les mouvemens de milady aux vapeurs , et nous verrons si , dans le salon , on ne dira pas que je suis tout aussi comme il faut , et tout aussi ennuyeuse que les plus renoiTimées d'entre ces dames.
Marie déploya cbez son oncle , dans cette
soirée , ce grand talent d'imitation qu'elle
avait cacbé jusqu'alors , voulant annoncer h
ses indiscrets censeurs le sort qui les attendait , s'ils ne jugeaient pas à propos de la laisser en paix.
— Ainsi vous vous imaginez , dit-elle à un de ceux qui l'avaient critiquée, que nous rions pour vous divertir, et vous en concluez que nous vous regardons comme des idoles ; erreur, mylord, nous rions pour notre propre compte , nous rions parce que nous aimons a rire, nous rions parce que nous ne pouvons pas faire autrement. Que dirait de vous autres Anglais , ce philosophe de l'antiquité qui a défini l'homme un animal naturellement rieur, de vous autres Anglais comme il faut, j'entends, il dirait que vous êtes terriblement Anglais. Vous le voyez , j'ai pour moi la philosophie et la nature, ainsi laissezmoi rire à mon aise , et veuillez vous per^mettre de rire avec moi.
— Marie, grâce à sa présence d'esprit, sut
conserver sa place au milieu de ses rivales , et bientôt on finit par la trouver plutôt originale que mal élevée. Cependant elle savait que les hommes a la mode n'aiment pas plus les femmes originales que celles de mauvais ton. Je vois bien, disait-elle, que je n'épouserai jamais un de ceux - là ; mais quelque riche imbécille qui n'est pas admis dans celte société , se regardera comme très honoré de mon alliance , parce que je m'y irouve; c'est tout ce que je puis espérer, après tant de combats, pour obtenir un rang parmi ces gens hautains. Quant a vous, Isabelle, vous courez meilleure chance que moi, par la seule raison que vous êtes beaucoup plus posée.
Marie voyait juste. Sa sœur Isabelle, timide de son naturel , était plus faite pour recevoir l'impression des prudes manières des Anglaises. Ce n'était pas ce (ju'on appelle
une beauté , mais il était rare qu'on la vît sans la remarquer. Ses études étaient moins solides que celles de sa sœur , mais elle en faisait usage avec plus de goût et de finesse. Sa conversation était calme , mais pleine d'intérêt , animée sans trop de gaieté ; elle joignait a beaucoup de grâces une légère teinte de mélancolie. Je le répète , Isabelle Wilmot était faite pour obtenir du succès dans l'aristocratie anglaise ; mais elle n'avait pas de fortune , et ia beauté , l'élégance , les talens sont si répandus à Londres! D'ailleurs son étrange manière de voir sur plusieurs points devait avoir de l'influence sur son avenir. On n^avait jamais pu la décider k imiter sa sœur dans sa persévérance infatigable k cherclier un mari; souvent même elle se permettait de blâmer ses agaceries publiques.
— Ma chère , ne parlez pas de la sorte , il faut que votre sœur fasse comme les autres
c'est ainsi qu'ont toujours fait les femmes présentes , passées et futures ; aujourd'liui les hommes ne font plus la courj il faut donc prendre les devans. Une de vos boucles se dérange , ma chère amie.
Et ici Marie reprenait :
' — Vous êtes si ridicule , Isabelle : vouloir jouer le rôle de la timide violette qui attend qu'on vienne la chercher, sans s'inquiéter du moment où on la cueillera. Tout cela pouvait réussir, il y a un siècle, ma chère enfant. Lorsqu'il plaisait aux hommes de faire la cour aux femmes, elles avaient raison d'attendre; mais autres temps, autres mœurs, ma belle 5 vous autres jeunes fleurs modestes, pourrez bien faner sur votre tige , avant qu'on vienne vous découvrir; les hommes d'aujourd'hui ' sont plus exigeans, ils veulent être courtisés»
— En vérité, l'aimable perspective, répondait Isabelle; ainsi, tandis qu'ils conser-
vent leur dignité, mollement étendus sur des sophas comme les sultans de l'Asie, il faudra que nous remplissions le rôle de bayadères , et qu'après avoir dansé , chanté , et épuisé tous nos moyens de séduclion pour charmer leur indolence , nous soyons trop heureuses d'obtenir un regard de leurs hautes seigneuries.— Jamais ! jamais j ajouta-t-elle avec chaleur.
— Ne vous emportez pas pour si peu de chose, reprenait la mère, c'est d'un très mauvais ton : ne vous mariez pas si cela ne vous convient pas; seulement, je vous ferai observer que si vous avez l'intention de faire un mariage , et un mariage comme il faut , vous ne devez pas espérer que les hommes viendront vous chercher.
Quoique lady Anne eût habitué ses filles il regarder la vie de célibat comme la plus affreuse , et qu'Isabelle trembLtt h l'idée de res-
1er fille, elle ne pouvait pas non plus se décider a courir après les hommes, en dépit des sages préceptes de sa tendre mère et de l'exemple que lui donnait sa sœur. Trop mondaine pour se livrer au dernier degré d'exaltation , trop exaltée pour tout sacrifier au monde, elle balançait entre deux nuances de sentimens et d'opinions : la fille qui voulait se marier et celle qui voulait conserver sa dignité. Pleine d'imagination , douée d'un cœur sensible, elle ambitionnait cependant une place dans cette coterie qui ne prétend ni a l'une, ni h l'autre de ces qualités. Leur froideur la glaçait, elle était dégoûtée de leur nullité, et fatiguée de leur apathie ; mais ensuite, le rang , la mode , la fortune se présentaient h ses yeux comme un beau rêve, et, semblable à toutes les jeunes filles , elle espérait pouvoir un jour concilier l'ambition avec les intérêts du cœur. Elle était , il est vrai , incapable de sacrifier ses inclinations a la
fortune; mais elle avait juré de ne jamais favoriser les unes aux dépens de Tautre. Elle vivait ainsi , incertaine de l'avenir , lorsque son père fut obligé de quitter Londres pour revenir en Irlande , par suite d'un vol commis par un de ses agens. Deux ans s'étaient déjà passés au château dans une solitude (comparativement parlant) très peu en rapport avec les goûts des deux sœurs. Isabelle refusa toujours d'écouter les doux propos de ses voisins de campagne. Qui sait si elle n'en eût pas tiré quelque profit? Parmi eux se trouvait M. Mac Alpine, qui était éperdument épris de ses charmes. Nous parlerons de lui avec plus de détails en temps et lieu. Quoique les hommes trouvassent Isabelle très belle , ils lui reprochaient ses grands airs ; les femmes , cela va sans dire , l'avaient en horreur : une femme permettra bien a une autre d'être ou jolie ou spirituelle , mais elle ne lui pardonnera jamais de posséder ces deux
avnnlages à la lois ; aussi préléraienl - elles Marie a Isabelle , parce que les hommes en jugeaient autrement.
Quoique diablement laide, telle était le langage tout irlandais de ses amis , Marie Wilmot est diablement agréable ; femme sans façon , elle ne prend pas ses airs de Londres comme la beauté (nom qu'on donnait à sa sœur) j elle n'a ni prétentions , ni pruderies, enfin c'est une fille franche et de joyeuse humeur qui dit tout ce qui lui passe par la tête.
Grande est votre erreur, messieurs , Marie Wilmot, avec tout son abandon , n'a jamais rien dit sans motifs • vous vous figurez qu'une femme qui rit et parle sans cesse ne peut être dangereuse, ni vouloir vous tromper j vous attribuez donc seulement à l'étourderie et à la gaieté ces méchancetés dont elle accable
ses compagnes , et les paroles inconvenantes qu'elle vo^s adresse ?
Marie, en eflfet , ne perdait jamais sa présence d'esprit ; revêtue , pour ainsi dire , d'une armure d'airain , rien ne pouvait l'atteindre ou la déconcerter. Si, aux yeux de la loi , tous les avantages sont pour la propriété , ils sont acquis a l'impudence , aux yeux du monde. C'est un don aussi précieux que le talent pour l'homme , aussi précieux que la beauté pour la femme , c'est un don qui rend ceux qui le possèdent indépendans de l'un et l'autre de ces avantages.
Nous nous sommes étendus longuement sur le caractère de Marie , car sans ce portrait d'après nature , il serait difficile au lecteur de la suivre et de la comprendre.