‹ Le candidat (volume 2)Chapitre 2 sur 10 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Le jour même où lord Warrington quittait Londres pour se rendre au château de Wilmotjlady Anne et ses filles étaient restées à lire dans leur salle à manger , s'amusant de temps en temps à regarder la pluie qui tombait

partorrensau-dehors, et qui même pénétrait un peu a l'intérieur. Le château de Wilmot, bâti dans l'origine pour y passer seulement la saison des chasses , n'était devenu que depuis fort peu de temps (pour des raisons qu'il ne nous convient pas de révéler, mais que le schérif du comté devinait sans peine ) la résidence habituelle de cette famille. Des tours de toutes les formes et de toutes les hauteurs , appartenant à différens ordres d'architecture classique , gothique , orientale , suivant le caprice de ceux qui avaient donné leurs conseils a la famille , s'élevaient pèle - mêle , comme si on avait affecté le plus profond mépris pour le goût el la commodité.

— Quel temps ! dit Marie en bâillant , je voudrais bien savoir si mon père amènera quelqu'un des assises.

-Ma foi, répondit Isabelle , il vaut autant n'avoir personne que d'en être réduites aux

insipides créatures qu'il pourrait nous présenter.

— Ma chère , ajouta Marie , je me suis fait une règle de me contenter, en quelque lieu que je me trouve , des produits du pays, pour les viyres , les vêtemens ou les adorateurs : on ne peut cueillir des raisins sur des épines , ni des figues sur des ronces ; et parce que je ne trouve pas d'ananas , je n'irai pas me laisser mourir de faim lorsque j'ai devant moi d'excellentes pommes de terre.

— Voilh ce qui s'appelle , Marie , raisonner en profond philosophe.

— A merveille , car c'est parler avec grand sens, dit lady Anne levant un instant les yeux de dessus son livre pour louer la raison de sa fille aînée.

— Je vous assure , ajouta Marie , que vous feriez bien , ne fût-ce que pour vous exercer,

de faire de temps en temps la coquette , avee ce qu'il plaît à Dieu de nous envoyer.

— Pourquoi ne prenez-vous pas modèle sur miss Marie? Comme dit notre vieille nourrice : Voyez comme elle se divertit , tandis que miss Isabelle s'ennuie toujours.

— C'est bon à dire pour ma nourrice ; mais

— Mais , interrompit Marie en riant , je ne fais pas mieux d'en agir ainsi ; n'est-ce pas , sentimentale Isabelle ? Quant à moi, je trouve que l'art de la coquetterie est un passe-temps aussi agréable qu il est utile. A cbaque exploit en ce genre, il me semble que j'ai ajouté dix ans de plus a ma vie. II me souvient du temps , Isabelle , où vous étiez passablement coquette.

— C'est vrai , répliqua Isabelle en souriant, mais jamais avec les hommes dont vous par-

liez tout h l'heure ; je ne saurais faire l'aimable avec un homme qui me déplaît.

— Eh bien ! moi c'est différent j oui , non seulement je lui ferais la cour, mais encore je l'épouserais.

— Je comprends mieux , répliqua Isabelle , la femme qui prend un mari qu'elle n'aime pas, que celle qui fait la cour à un homme qui lui déplaît.

— En vertu de quel principe? demanda Marie.

— D'après le principe qu'un homme peut se laisser pendre avec beaucoup de sangfroid, sans pourtant avoir le courage de rire et de plaisanter avec son bourreau.

— Bravo , bravo ! s'écria Marie en riant : comparer un mari à un bourreau , c'est unique , ma chère. Mais j'aperçois Paudeen , j^

suis sûre qu'il nous apporte une lettre de mon père, dit-elle en s'élançant vers la grande porte au-devant de Paudeen qui , tout essoufflé, montait la colline qui conduit au château.

Paudeen faisait partie du corps de réserve , composé de ces petits vagabonds mis au monde tout exprès pour suppléer par leurs petites jambes nues et dégourdies au manque de mémoire habituel des gens du château de Wilmot.

— Malédiction ! nous avons oublié d'envoyer chercher le sel. Le bœuf sera gâté faute d'avoir été salé. Oii diable est Paudeen? que je l'envoie de l'autre côté de la montagne acheter du sel.

Mais Paudeen courait déjà depuis la veille pour avoir du thé et du sucre , qu'on avait encore oublié : il fallait avoir alors recours à

an de ses camarades. Paudcen revenait donc de la ville des assises, après avoir rempli une mission de ce genre.

— Comment ca va-t-il, Paudeen? dit Marie en souriant.

— Vous me faites trop d'honneur, miss , répondit Paudeen en s*arrachant une boucle de cheveux dans son empressement à faire son plus beau salut.

Il eût tiré son chapeau s'il en eût possédé un.

— Eh bien ! Paudeen , as-tu vu le maître?

— Oui, pour vous servir, miss, répondit le page , sans chapeau et sans souliers , du château de Wilmot.

— Quand revient-il? continua Marie.

— Il sera de retour après-demain , lui répliqua Paudeen.

— Sais-tu ce qui Ta empêché de revenir hier ?

— Je crois , miss , qu'il attend un monsieur.

— Quel monsieur? demanda Marie avec vivacité.

— Le monsieur d'Angleterre , miss.

— Quel rapport peut avoir ce monsieur avec le retour de ton maître ?

— Il y en a beaucoup , miss, puisque le monsieur fait le chemin de l'Angleterre jusqu'ici tout exprès pour demander à notre maître de le faire membre du parlement.

— Serait-ce lord Warrington , par hasard? dit Marie , pensant tout haut.

— C'est bien ce nom-là, miss , vous Tavez dit; vous avez reçu la lettre du maître qui vous en parle , n'est-ce pas ?

— Non , répondit Marie , nous n'avons pas eu de lettre.

— Vraiment I et pourtant il Fa remise au frère de Pat Murphy ; moi , je pense qu'il se sera grisé, et aura perdu la lettre; vous savez, miss, il aime à boire la goutte. Ainsi, miss, vous n'avez pas fait réparer les mauvais endroits du chemin, rien n'est prêt? Quel mauvais sujet ! Le maître sera furieux , et ce n'est pas moi qui dirai qu'il a tort !

Marie courut a l'appartement où elle avait laissé sa mère et sa sœur.

— Je vous apporte , dit-elle , de grandes nouvelles; notre solitude sera bientôt égayée par un personnage qui n'est rien moins que le vicomte de Warrington.

— Quelle folie, Marie ! s'écria Isabelle.

— Je ne plaisante pas , Isabelle.

— Qui l'a dil? demanda lady x\nne.

— Je le liens d'une autorité incontestable , de Paudeen , qui revient a l'instant de la ville, où mon père attend l'arrivée du noble vicomte.

— Il est bien étrange que votre père ne nous ait pas averties plus tôt, dit lady Anne.

— Il nous a écrit, a ce qu'il paraît , mais la lettre a été perdue.

— Je crains bien que rien ne soit disposé dans la maison pour recevoir un personnage tel que lord Warrington : sonnez toujours , nous ferons pour le mieux.

Pat Murphy répondit à l'appel, et peu d'instans après on entendit ces mots retentir dans la salle des domestiques : Envoyez Jim Flanagan à milady.

>— Pourquoi faire ? demanda mistriss Mac Donoj^h.

— Ça ne vous regarde pas , répondit Pat de mauvaise humeur.

— Ça ne vous regarde pas ! Comment osestu m'adresser de semblables paroles?

— Eh bien ! je les répéterai la ; je le dirais au roi d'Angleterre, au pape , au maîlre luimême ; quand il m'arrive des choses si contrariantes...

— Eh bien ! mon garçon , je te dirai , une fois pour toutes , et fais-y attention, que rien au monde ne me fera supporter tes impertinences, et le jour oîi tu insulteras la nourrice de ton maître , tu seras le plus malheureux des hommes.

Pat parut sentir qu'elle avait raison , car il ne répondit rien ; et , se tournant vers la foule qui écoutait ce dialogue en baillant :

— Pourquoi diable, n'envoyez -vous pas Jim , quand je vous le dis ?

— Eh ! comment diable le pourrions-nous, puisqu'il n'est pas ici ?

— Mille tonnerres! où est-il donc ?

• — Chez lui, sans doute, où peut-il être ailleurs ?

— Que la malédiction de Cromwel retombe sur lui î dit Pat religieusement ; il est toujours là quand on n'a pas besoin de lui , voila tout son mérite. — Mechelleen , où es-tu ?

— Ici , répondit une petite voix aiguë.

— Mon cher Mechelleen , il faut aller chercher Jim au point du jour et lui dire de venir au château, mort ou vif, avant le déjeixner de huit heures. Attends, il serait peutêtre mieux de lui apprendre tout de suite

pourquoi on le demande ; dis-lui donc qu'il prenne avec lui des ouvriers pour travailler aux mauvais endroits du chemin , entendstu?

— Très bien ! répondit Mechelleen à moitié endormi.

— Que le diable emporte ces maudits scélérats du grand jury, qui traversent sans cesse les chemins de notre maître! observa charitablement un des attachés de la cuisine.

— Vous êtes un sot , reprit Pat; si les chemins étaient mieux entretenus , peut-être verrions-nous souvent des voyageurs qui ne seraient pas de notre convenance.

— Eh bien , Pat, dit une blanchisseuse aux

joues enluminées , qu'on soupçonnait avoir

sur Pat plus d'influence qu'il ne voulait en

convenir, dis-nous, pour l'amour de Dieu, qui

on attend ici.

— Le diable et sa mère! telle fut sa gracieuse réponse.

— Oh ciel! ne va pas nous avaler, tout le monde peut fixer les yeux sur le roi ; chacun est libre, j'espère, de faire une question.

— Vraiment , Peggy, observa mistriss Mac Donogh, ne pouvez-vous pas attendre que vos maîtres soient servis , avant de mettre la main au plat, surtout quand il s'agit d'aflfaires de famille? Et quand moi, je n'obtiens pas de réponse , il serait curieux que vous fussiez si exigeante j mais, au fait , je mérite tout ce qui m'arrive : m' abaisser jusqu'à me joindre à une société pareille !

Cependant comme elle espérait que Pat ferait tôt ou tard une amende honorable , et communiquerait la nouvelle tant désirée, mistriss Mac Donogh resta sur son siège et réserva sa dignité pour une autre occasion.

D'ailieurs , comme la plupart des gens d'importance , elle trouvait le fardeau de la grandeur très lourd à supporter, et n'était pas fâchée d'échanger quelquefois la rigide étiquette de la femme de charge contre la conversation moins apprêtée de l'office des domestiques.

Quelques momens de réflexions suffirent a Pat pour lui faire sentir toute l'inconvenance de ses manières envers un personnage tel que mistriss Mac Donogh ; et, après avoir murmuré trois ou quatre malédictions contre Jim Flanagan , il se tourna vers la respectable femme et lui parla ainsi :

— Eh bien, mistriss, si mes paroles vous ont blessée, je vous en demande pardon : vous savez que je ne voudrais pas manquer même au chien du maître , bien moins encore à sa nourrice. Si je ne l'aimais pas tant, lui et les siens , si je n'étais pas homme à me précipi-

ter pour lui dans l'enfer , que me feraient, à moi, ceux qui vont et viennent dans le château ? Voilà Tom Jossenach , qui est doux comme une jeune fille le jour de ses noces ; il prend tout en bonne part; le maître l'a sauvé, a Londres, de la déportation. Eh bien ! malgré cela , pour un empire, il ne nous aiderait pas a assommer les huissiers , tant il a peur d'être accusé de guet-apens sur le chemin du roi. Le bon Dieu bénisse sa tête anglaise ! Ce n'est pas du tout sur le grand chemin, lui disais-je, madame Mac Donogh, c'est a Boreen que nous avons rossé les scélérats; mais le diable m'emporte si Tom voulut même lever son bâton. Moi , je ne suis pas lâche comme cet animal-là : je verserais la dernière goutte de mon sang pour le maître; et vous savez , madame , peu s'en est fallu qu'un seul coup de plus eût fait de moi un assassin , tant j'avais à cœur de chasser ces huissiers, ces orangistes altérés de sang.

Bien que les auditeurs de Pat eussent désiré un exorde moins prolixe , ils n'osèrent cependant pas avoir recours aux moyens employés par les membres impatiens de la chambre des communes , quand ils veulent abréger les exposés ennuyeux. Pat ne fut interrompu ni parles questions, ni par les toux bruyantes : on lui permit d'aller jusqu'au bout. Les Irlandais sont en général de braves gens, et lorsqu'il fut' évident que le discours élait fini , un murmure d'approbation vint frapper son oreille : « C'est vrai , Pat , jarhais meilleur maître n'eut un meilleur serviteur. » Mais , en irlandais, ces mots : un bon domestique, n'ont pas toujours la même signification qu'en anglais. En Irlande , il est permis à un bon domestique d'être ennuyeux , ivrogne, négligent, impertinent même; ce qui ne l'empêchera pas de soutenir la dignité de son maître et de le défendre au péril de sa

vie; qualité bien précieuse, il fimt l'avouer, I. 4

dans un pays où les gentilshommes ne doivent souvent leur liberté qu'à des chemins inaccessibles et au dévouement de leurs gens.

— Certainement, continua Pat, je donnerais ma vie pour le maître, et pourquoi pas? A la révolution, il sauva mon père d'une mort que personne de ma famille n'avait subie avant lui, et ne subira jamais, si ce n'est moi pourtant qui serais bien capable de donner a ces colporteurs de papiers plus de coups de bâtons qu'ils n'en pourraient supporter. Eh bien ! malgré cela , quoique je lui sois tout dévoué à ce maître , il me fait enrager quelquefois 1 N'avait-il donc rien de mieux à faire , que d'inviter chez lui ce lord anglais qui vient briguer des votes dans le pays?

Une foule d'exclamations, variées sur toutes les intonations irlandaises, s'élevèrent alors de tous les coins de l'ofTice et de la cuisine.

— ai —

— Que la sainte Vierge nous protège , s'écria mislriss Mac Donogli, tu plaisantes. Pat , un monsieur d'Angleterre !

— Maudits soient les dindons, cria la cuisinière ; il n'y en a pas un bon à tuer ! Voici plus de quinze jours que je fais des efforts inouis pour les engraisser et je n'en puis venir a bout : que le bon Dieu vienne à mon secours !

— Que le diable m'emporte, s'il y a quelque cliose a boire ou h manger ici , dit un laquais en grognant ; je n'ai jamais vu le pareil de mon maître , il agit toujours comme un brouillon ; si encore il nous prévenait d'avance.

— Plaise a Dieu qu'il se casse le cou pour toute la peine qu'il nous donne , dit avec charité la fille de chambre , voulant seulement parler de l'étranger.

^- Que nous importe qu'il se casse le cou ou non? interrompit le cocher; on dirait , à vous entendre , que vous n'avez jamais vu personne au château : ce qui est bon pour les messieurs du pays , sera bon pour lui , je suppose.

— Laisse-nous donc tranquilles , dit Pat ; nous en savons aussi long que toi : ce n'est pas parce qu'il vaut mieux que nos messieurs, mais c'est parce qu'il est plus impudent. Les Anglais o:it tant de suffisance ! ils viennent faire leurs observations en Irlande , puis retournent chez eux se moquer de tout ce qu'ils y ont vu.

— Est-il vieux ou jeune , Pat? demanda la blanchisseuse essayant de tirer quelque chose de son discret admirateur.

— Et que nous fait son âge ?

■ — 11 faut convenir que vous êtes ce soir de

Sô

tort mauvaise humeur , reprit sa maîtresse ; il n'est certainement pas indifl'ér€nt que le monsieur qu'on attend soit jeune ou vieux ; car s'il est riche et jeune , cela peut être un coup de fortune pour une de ces demoiselles.

— Oh ! s'il est bien tourné , je vais prier ce soir tous les saints du paradis pour qu'il tombe a Tune d'elles; comme je serais contente s'il choisissait miss Marie ! c'est une créature si aimable et si gaie ! Je serais bien curieuse de savoir laquelle il prendra.

— Vous pouvez vous éviter la peine de vous creuser l'esprit , car il ne prendra ni l'une ni l'autre , je vous l'assure , dit Pat ; les Anglais, selon leur usage , viennent volontiers manger et boire chez vous , puis ils se retirent poliment, sans plus de façon. Dans tous les cas, s'il faisait un choix, ce serait pour miss Isabelle, elle est si jolie !

Ici la sonnette du salon se fit entendre avec violence, et interrompit le colloque.

— Malheureux, s'écria Pat, j'ai totalement oublié de vous dire que milady demande Winny de suite ; cours vite , comme l'éclair !

Winny s'empressa de répondre à l'appel j car elle espérait apprendre quelque chose de pkis sur cette visite.

— Winny, ma chère enfant, dit lady Anne, il faut préparer, pour après-demain , la plus belle chambre que doit habiter un monsieur engagé par le maître .

— Est-ce qu'il couchera ici, milady?

— Mais , Winny, où voulez-vous qu'il aille?

— C'est que, milady, il n'y a pas de draps fins pour faire le lit.

— il n'y a pas de draps fins , qu'est-ce que cela veut dire?

— Le maître a permis, milady, que la vache de la veuve Fanny allât paître dans le pré ]aJ)as; moi , je ne connaissais pas l'habitude de cette bete, parce que , milady, il n'y a pas long-temps qu'elle est ici; la veuve Fanny l'a achetée d'un homme de l'autre paroisse ; ainsi , milady, je les avais laissés ensemble.

— Qui avez-vous laissé ensemble, dit lady Anne , je n'y comprends rien.

— Les draps et la vache , milady.

— Eh bien , continuez, dit lady Anne.

— Eh bien, milady, j'allai dîner, croyant qu'il n'arriverait rien h mes draps, car j'aurais pu envoyer ma petite sœur pour les garder ; quand je revins pour voir s'ils étaient secs ,

plus de draps ! si ce n'est un grand morceau de toile qui lui pendait encore k la bouche.

- — A la bouche de votre sœur? demanda lady Anne , qui , née Anglaise , n'avait même pas été élevée en Irlande , et ne comprenait pas toujours le langage embrouillé des Irlandais.

— Non du tout, milady, ma petite sœur n'était pas là , et c'est bien le malheur ; non, cette toile pendait a la bouche de la vache , milady. En voyant ce qui venait de m'arriver, mes yeux se fermèrent et je tombai en faiblesse.

— Ce qui est très clair , dit Marie , c'est que la vache a mangé les draps; n'est-ce pas, Winny?

— Oui , miss ; mais ce n'est pas ce qu'il y a de plus malheureux : nous pourrions emprun-

ter des draps a madame Molony qui est toujours disposée à prêter j si encore les rideaux n'étaient pas abîmés.

— Quoi , la vache a aussi mangé les rideaux ?

— Non , milady , mais le frère du père John.

— Les a mangés? s'écria lady Anne.

— Non , milady, il les a déchirés.

— Comment cela?

— Le frère du père John a été a la noce , il y a eu samedi huit jours ; il vint ici , parce qu'il était trop tard pour traverser les marais avec son cheval.

— Quel rapport y a-t-il entre lui et les rideaux déchirés? interrompit lady Anne.

— Beaucoup , madame , parce qu'il était très gai ce soir-là.

— Que veul-eile dire? ajouta lady Anne en se tournant vers Marie, qui s'amusait trop du dialogue , pour vouloir l'interrompre par une question; si, au lieu de rire, Marie, vous vouliez bien m'aider a comprendre cette fille; au nom de Dieu , quel rapport un homme gai peut-il avoir avec ces rideaux déchirés , je ne saurais le deviner.

— Vous voyez bien que je voulais dire qu'il n'était plus lui-même.

Lady Anne ne paraissait pas en comprendre davantage.

— Il avait bu la goutte, enfin ; vous me comprenez, miss, n'est-ce pas? faisant la révérence a Marie.

— Certainement, Winny ; crois-tu que je sois née en Irlande pour rien?

— ôi) —

Marie tenait beaucoup a se populariser, et il cette un elle était toujours de bonne humeur, avait souvent le mot flatteur sur les lèvres, et ne se faisait méchante que lorsque son intérêt l'y forçait.

— Ah! pensa Winny, miss Marie a plus d'esprit dans son petit doigt que milady dans tout son corps. — Enfin , miss , pour abréger une longue histoire, soit à tort ou k raison, il voulait toujours boire, et nous lui refusions de lui verser du vin autant qu'il en demandait. Alors il devint furieux : le maître descendit pour savoir le motif du bruit; quand il vit notre homme, il ordonna à Pat Murphy et a Paudeen de le porter dans son lit; mais lui , qui n'était pas content de cette manière d'agir, déchira les rideaux en morceaux, cassa le lit et abîma tout ce qui se trouvait dans la chambre; vraiment, miss, je ne l'avais jamais vu si gai.

— Oui, Winny, mais cela n*a rien a faire avec la belle chambre , observa Marie.

— Au contraire, mademoiselle, je parle justement de la plus belle chambre, c'est ^lle qu'il a si bien arrangée; je me moquerais bien des autres, voilà ce qui me tue ! continua Winny, tristement.

— Comment , je vous prie , dit lady Anne avec humeur, avez- vous songé a porter dans la meilleure chambre un homme pris de vin?

— Dieu sait, milady, que ce n'est pas ma faute , mais bien celle de mon maître, qui me disait : Prends garde a toi, fais en sorte que milady n'entende pas cet homme crier et tempêter , dans la crainte qu'elle ne se fâche de tout ce bruit. Je ne pouvais obéir qu'en le mettant dans la belle chambre. Moi, Pau-

~ Gl —

ilccii , Pat et toutes les lilles de la maison , inilady , avons essayé pendant plus d'une heure d'horloge , de lui faire monter l'escalier du grenier ; impossible ! il gambadait , sautait, mordait comme le diable ; je n'ai jamais rien vu de pareil, tout habitué que je sois à voir des hommes ivres , de sorte que je courus dire au maître que nous ne pouvions pas le faire monter. — Mets-le dans la belle chambre , ma-t-il dit. A quoi je répondis :

— Milady ne sera peut-être pas contente.

— Bah ! fais ce que je te dis. — Vrai , milady, je ne l'aurais jamais osé sans un ordre aussi formel.

Au même instant une exclamation lamentable , partie du groupe ramassé près de la porte, a moitié ouverte, attira l'attention de Marie.

— Mais, Pat, mon cher, comment cela

finira-t-il ? milady sera furieuse quand elle saura pour les cuillères, et elle aura bien raison.

— Quelles cuillères? demanda Marie.

— Les cuillères de la maison , miss, que Barney Sullivan a emportées sans permission.

— C'est-k-dire qu'il les a volées, je suppose , dit Marie.

— Oui , je le crois , ils les a empruntées , soi-disant , pour les noces de sa sœur. Vous savez , celle qui a épousé le fils de Marc Fianagan , cette espèce de monsieur dont il faut faire si grand cas ; aussi , le maître me donna ordre de les prêter , et , quand je vins lui dire que je ne pourrais jamais les ravoir sans l'aide du bâton , il me répondit d'être tranquille, qu'il s'en occuperait lui-même j mais il est

parti pour les assises , et a sans doute oublié les cuillères.

— Pourquoi ne m'as -tu pas dit que ces objets te manquaient?

— Puisque le maître avait menacé de me chasser si je vous en parlais ; ma foi, je serais cependant bien fâché de vous tromper pour un scélérat de cette ^espèce. Je ne suis pas assez intime avec Barney Sullivan, pour dire des mensonges, afin de lui éviter ce qu'il mérite!

— Peut-on rien voir de semblable? s'écria Isabelle , se mêlant pour la première fois à la conversation; elle avait gardé le silence malgré son mécontentement.

— Oui, répondit Marie, ces choses -là sont arrivées quelquefois : on dirait que vous êtes encore à Grosvenor- Square où il n'y

avait pas d'ivrogne pour déchirer les rideaux, ni de Barney Sullivan pour voler les cuillères.

— ISous allons être perdus de réputation , dit lady Anne désespérée , c'est tout au plus si nous échapperions a la critique d'un jeune Anglais à la mode , quand même notre maison serait des mieux montées. Que pouvonsnous donc espérer dans ce château a moitié pillé , qui nous rendrait ridicules aux yeux du premier venu. Et il doit être ici après demain ! Je ne sais vraiment k quel saint me vouer.

— Nous ferions peut-être mieux de dire que le typhus est dans la maison , ce qui nous privera du plaisir de le recevoir , dit Marie , mais tenez , maman , laissez-moi faire y ne vous mêlez de rien , je me chargerai de tout , et vous verrez comment je m'en tirerai.

Elle sortit, et fut tout aussitôt faire l'inspection de la cave.

— Le Champagne a disparu depuis longtemps, je le sais, mais il y a du madère, et...

— Du madère , pas plus que dans le creux de ma main , miss Marie : la dernière bouteille a été vidée la veille du départ de notre maître , répliqua Pat.

— C'est malheureux , pensa Marie j enfin il nous reste encore du bourgogne , vous savez ?

— Et où donc , miss ? demanda Pat.

— Dans la cave , je suppose ; répondit Marie.

— Vous ne savez donc pas , miss , que M. O'Higgerty a pris tout ce qui restait, quand il a donné son dhier au régiment , ia semaine passée?

— Et le frontignan , l'ermitage , le vin de Grave , sont encore Ta , sans doule?

— Non.

— Mais que reste-t-il donc ?

— Ma foi, miss, le compte sera bientôt fait : une douzaine de bouteilles de vin de Porto et une demi-douzaine de Xérès. Telles sont les richesses de la cave.

Le courage de Marie s'affaiblissait un peu; cependant elle se ravisa ; et , après avoir consulté et réfléchi de nouveau , tout s'arrangea pour l'orgueil des Wilmot, mieux encore qu'on n'aurait pu l'espérer. Des messagers emprunteurs furent expédiés dans toutes les directions afin de se procurer les difi(érens objets qui manquaient ; et, quand le grand jour arriva , il trouva Marie très satisfaite de voir que les convenances étaient passablement observées. Lady Anne reprit ses doux sourires;

Jsabelle commença à respirer plus librement; et nous les laisserons maintenant jouissant de leur agréable position pour revenir k lord

Warrington qui vient d'arriver k et se

dispose a partir de bonne heure pour le château de VVilmot, accompagné de M. Wilmot en personne.

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