‹ Le candidat (volume 2)Chapitre 10 sur 10 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Lady Anne et Marie furent très occupées pendant plusieurs jours des préparatifs du bal. Le plus difficile était de décider les personnes qu'il fallait absolument inviter, celles qu'on mettrait de côté , celles qu'on enga-

gérait a dîner, celles auxquelles on offrirait un lit , et enfin , celles qu'on pourrait laisser à la garde de leur bon ange pour retourner chez elles. Comme la fête se donnait en l'iionneur du candidat, on ne pouvait se dispenser d'y admettre les personnages les plus influens du comté; et malheureusement, ils avaient pour la plupart des femmes, des filles ou des sœurs très jolies. Comment fera donc lady Anne pour concilier les intérêts de son convive avec sa sollicitude maternelle?

— Je suis bien embarrassée, Marie, ditelle, il faut que j'invite les hommes, et cela ne m'arrange pas toujours d'inviter les femmes ; cependant, je ne crois pas qu'il soit possible d'engager les uns sans les autres.

— Si vraiment vous le pouvez; quand les femmes sont jolies, vous leur dites que vous ne les priez pas faute de lits a leur offrir, elles comprendrontcela a merveille. Tout le monde

sait qu'on peut camper les hommes au premier endroit venu, mais qu'il n'en est pas (le même pour les femmes; d'ailleurs vous ne pouvez pas engager des familles entières, on est bien obligé de faire un choix, lorsqu'il faut être poli envers tout un comté , ainsi rien n'est plus facile que de prendre la fille la plus laide ou la plus commune de chaque famille ; le compliment n'en sera pas moins apprécié ; les jolies sœurs seront contrariées, il n'y a pas de doute, mais le père, la mère et celle que vous aurez priée seront ravis de votre bonté.

— Vous avez raison, répondit lady Anne; nous ferons bien d'engager l'évcque catholique et O'Reilly, afin de ménager a Warrington une bonne occasion de se les rendre favorables. Dieu merci ils n'ont pas de femmes.

— N'oubliez-pas le colonel et les officiers

de Tétat- major, et quelques capitaines du régiment 5 il faut qu'ils soient en nombre, les militaires animent un bal.

— N'oubliez pas , dit lady Anne , d'écrire a Ketty Mac Alpine.

— Sans faute, elle possède toutes les perfections voulues 5 pour être admise, c'est son frère en jupons j en conscience , elle est bien laide.

— Nous pouvons, je crois, Marie, engager toutes les Pembertons.

— Oui, toutes; car il nous faudrait un siècle pour choisir la plus hideuse.

— Que ferons-nous à l'égard des Ryans?

les filles sont toutes deux fort jolies.

— Oui , mais elles sont en revanche très mal élevées.

— En effet, je n'y pensais plus; maintenant parlons d'Elisa Fitzgerald j elle me cause beaucoup d'inquiétude. Je ne puis \rainient pas me dispenser de lui offrir un lit, M. Fitzgerald, membre du parlement, est l'ami et le collègue de votre père; et cependant sa fille est charmante , accomplie sous tous les rapports.

— Bien , mais elle n'est pas à la mode , et ne connaît aucun de ceux que les personnes distinguées doivent connaître.

— Sa tournure, ma chère Marie,' est ravissante , elle l'emporte décidément sur Isabelle ; cependant les attraits sont balancés : sa figure est plus régulière, mais l'expression de sa physionomie n'est pas aussi séduisante que celle d'Isabelle; je vous le répète, il est impossible de n'être pas frappé de sa beauté.

— Accordé , dit Marie , mais elle fait partie

de la société des bas bleus [6], et bien foncés encore. Croyez -yous que toute la beauté et les perfections du monde expieraient , dans l'esprit de Warrington ou de tout autre homme, le crime épouvantable de savoir le grec, et, ce qui est pis encore, d'oser l'avouer? d'ailleurs, je suis convaincue que vous vous donnez une peine inutile en lui faisant un choix des plus laides créatures. 11 ne songerait pas plus à épouser une de ces jolies inconnues, qu'il ne songerait k prendre son vol dans les airs.

— Vous ne mettez pas miss Fitzgerald au nombre des inconnues? ma chère Marie.

— Pas positivement, mais comme personne ne Fa vue en ville , elle sera tout-a-fait dans cette catégorie pour le vicomte. D'ailleurs, vous devez savoir maintenant, que les jeunes gens ne deviennent pas si facilement amoureux des jolies personnes qu'ils rencontrent.

— Je ne crains pas qu'il devienne amoureux, je crains seulement que son admiration pour Isabelle soit détournée par la vue d'une femme d'un genre de beauté différent. Il est prudent de ne jamais offrir aux yeux d'un liomme un objet qui puisse diviser son attention. Que Warrington trouve Isabelle supérieure k tout ce qui l'entoure , il s'imaginera qu'il n'existe pas de femmes plus belles. Me voila en bon chemin, il serait affreux de le perdre après toute la peine que j'ai prise. Vous êtes sûre que je n'ai point à m'inquiéter d'Elisa Fitzgerald?

— Nullement.

Lady Anne réfféchit encore.

— Eh bien î dit Marie en riant , pas encore convaincue?

— Oh! si; je suis tranquille par rapport à Isabelle; mais...

— De quoi vous tourmentez-vous donc?

— Je pensais a vous , ma chère.

— A moi, et a propos de quoi?

— Je me demandais, répondit lady Anne, si elle ne pourrait pas vous faire tort auprès de M. Barham.

Marie se mit a. rire de plus belle.

— Mon Dieu! maman, quel épouvantail vous vous faites d'Elisa Fitzgerald. Que peutelle avoir de commun avec Barliam? Elle qui s'élève toujours dans les cieux a la recherche du sublime, lui qui court sans cesse a la cuisine, kla recherche de la grosse joie; elle lui parlera d'un poëme épique, il lui demandera une histoire plaisante et ils se fuiront comme la peste.

— Allons , je suis maintenant parfaitement tranquille ; il me semble que Bar-

ham commence à vous prendre en affection.

— Pas le moins du monde } il ne pense guère h moi.

— Je vois qu'il court après vous du matin au soir.

— Oui , comme il court après le père John pour qu'il le fasse ri>re,

— Il doit vous obséder, ma pauvre Mari^!

— En effet , je trouve mon rôle tant soit peu ennuyeux ; mais il faut bien en passer par là

Les invitations furent expédiées dans tout le comté et produisirent une profonde sensation. Divers bruits circulèrent sur le motif du bal. Les uns prétendaient qu'il avait un but politique, d'autres qu'on voulait célébrer un mariage, d'autres encore assuraient que

la fête se donnait pour ces deux motifs réunis, c'est-à-dire qu'on voulait complimenter à la fois lord Warrington le candidat , et M. Mac Alpine le gendre futur. Des voitures de toute espèce furent mises en réquisition , depuis l'équipage k quatre chevaux, jusqu'au char-à-bancs 3 quelques-uns mêmes acceptèrent , une fois en passant , la charrette du paysan , pour transporter leurs filles au château où devait se trouver un jeune et riche lord anglais non marié j car sa qualité de célibataire s'était répandue dans tout le pays comme un feu de résine.

— Il faut que vous mettiez toutes à la loterie , jeunes filles , lord Warrington n'est pas encore marié ! dit lady Anne de vive voix ou en écrivant un aimable billet à ses favorites, c'est-à-dire à celles qui avaient le bonheur de loucher, d'avoir les cheveux rouges ou de parler patois. Aussi pas une

d'elles ne se leva ce jour-là sans se croire déjk Ticomtesse.

Le matin, tout de suite après le déjeuner, lady Anne pria les messieurs de faire une promenade à cheval, afin qu'elle put mettre, comme elle disait, la maison sens dessus dessous, sans ctre dérangée. Le vicomte resta dehors plus long-tçmps que les autres : il ne rentra que pour le goûter, et pour faire sa toilette du dîner; aussitôt après, il descendit au salon oii il trouva une grande assemhlée presque exclusivement composée d'hommes, parmi lesquels il en distingua deux dont les manières liîi parurent beaucoup plus comme il faut que tout ce qu'il avait rencontré jusqu'alors dans le comté. Le plus âgé, homme de bonne tournure , ayant l'air spirituel , causait debout près de la fenêtre avec M. Wilmot, qui l'écoutait avec beaucoup de respect. Le plus jeune ^ assis près d'Isa-

belle , s'entretenait chaleureusement avec elle , tandis que la jeune personne paraissait très occupée de sa conversation; elle baissait les yeux; elle rougissait... Lord Warrington s'aperçut que cet embarras était toujours accompagné d'un sourire , et que ses yeux baissés ne tardaient pas long-temps à se relever sur ceux de son cavalier, et sa seigneurie vit aussi que le jeune homme avait les plus beaux yeux noirs , des dents superbes , et même une très belle' expressioR de physionomie.

— C'est parbleu un fart beau garçon ^ murmura-t-il , c'est peut-être lui qu'elle aime et non pas moi. Si c'est un amoureux (et quelle autre liaison peut-il exister entre un joli homme et une aussi belle personne?) , il n'est certainement pas dédaigné : il paraît si gai et si tranquille j Isabelle lui parle avec tant d'aisance et d'amitié ; tous les deux ont

l'air de s'entendre et de s'aimer tendrement. Comme il réfléchissait ainsi , il se mordit les lèvres , fronça le sourcil , pensant en luimême que le monsieur âgé qu'il avait remarqué , devait être le père de ce jeune homme.

Lord Warrington avait fait toutes ces observations avant qu'on ne se fût aperçu de sa présence dans le salon ; mais l'œil exercé de lady Anne finit par le découvrir, et elle vint attirer l'attention de son mari sur leur noble convive.

— Mon ami , vous oubliez que c'est la première fois que lord Warrington rencontre l'évêque.

— Je vous demande un million d'excuses , dit M. Wilmot se retournant.

— J'étais tellement absorbé par la politique que je ne vous voyais pas. Permettez-moi

de présenter à sa seigneurie mon meilleur ami, l'évêque catholique de

— Il n'est donc pas son père , pensa le vicomte , comme il faisait le salut le plus gracieux du monde , accompagné de ce sourire quêteur d'un candidat en tournée.

— O'Reilly, où êtes-vous donc ? dit M. Wilmot.

— Le bel étranger s'avança.

— Milord , permettez-moi de vous présenter un autre de mes amis , M. O'Reilly.

— Lord Warrington sourit, et salua avec moins d'amabilité , il observa que l'étranger ayant regardé Isabelle avec malice , celle-ci lui répondit , en rougissant , par un léger signe d'intelligence.

— Si vous avez des amis à Rome , milord , dit M. Wilmot , M. O'Reilly pourra peut-être

vous en donner des nouvelles : il revient de la ville éternelle , chargé de musique , de poésie, de peinture, de camées et d'enthousiasme.

— Et doué d'un bon caractère , vous prierai-je d'ajouter, interrompit O'Reilly. Je viens de le prouver en vous laissant rire de moi sans vous quereller.

Lord Warrington n'eut pas le temps de s'occuper beaucoup de M. O'Reilly, étant obligé de faire l'aimable avec les personnages les plus influens, qui étaient dispersés dans tout le salon , de causer avec ceux qu'il connaissait déjà, de saluer et complimenter ceux qu'il voyait pour la première fois , comme lord et lady Bcmplemore , les cinq femmes Pemberton , M. et mademoiselle Fitzgerald, surtout le colonel du régiment , afin qu'il ne soit pas trop clairvoyant quand les électeurs , la lete montée par les fumées de l'eau-de-vie

et les mains armées de bâtons, se précipiteraient en désordre sur le champ de bataille , pour décider lequel de lord Warrington ou de M. Archer était le plus digne de les représenter.

Enfin on vint annoncer le dîner. Lord Bemplemore prit la main de lady Anne.

M. Wilmot offrit le bras à lady Bemplemore ; et , comme lord Warrington cherchait Isabelle des yeux , lady Anne lui fit signe de se charger de lady Mary Pemberton. M. Mac Alpine vint offrir le bras à Isabelle 5 mais lord Warrington s'aperçut qu'elle fit semblant de ne pas le voir, et qu'elle prit sans cérémonie le bras de M. O'Reilly. A table , le vicomte fut placé entre l'éveque et lady Mary ; vis-àvis de lui, se trouvait Isabelle, entre M. Mac Alpine et M. O'Reilly. Elle paraissait brillante de beauté , de grâce et de vivacité , ne faisant que rire et causer avec riieurcux O'Reilly.

Maudit soit la petite coquette I murmura sa seij^iieurie entre ses dents , comme il se retournait pour voir s'il ne pourrait pas employer son temps aussi agréablement avec sa voisine , qu'Isabelle l'employait avec le jeune homme. Il n'avait vu que très imparfaitement lady Mary dans le salon, et ne s'attendait guère au spectacle qui s'offrit a ses regards devant une lumière éclatante ; il vit alors cette grande figure pâle , aux yeux louches , surmontée d'une chevelure d'albinos, et dont le cou rivalisait avec celui de la célèbre giraife du J ardin-des-Plantes .

— C'est par trop impertinent de me placer auprès d'une horreur semblable ! Il jeta un coup d'œll autour de lui sans apercevoir une figure digne d'attirer son attention , excepté celle d'Isabelle , la table ne se composant que de femmes mariées et de trois demoiselles : la coquette Isabelle assise en face de lui y

lady Mary Pemberton trop laide pour trinquer [7] même avec elle, et miss Fitzgerald trop éloignée pour qu'il pût la remarquer.

Lenoble lord parut fortdéconcerté 5 sa mauvaise humeur ne fit qu'augmenter en voyant O'Reilly lui lancer de temps en temps un regard pénétrant et presque insolent. Après quoi , il se tournait vers Isabelle , lui parlait à voix basse , et Isabelle rougissait en riant de tout Fon cœur. Ce n'était pas encore assez : les yeux de l'aimable , mais audacieux observateur de milord , venaient de nouveau se fixer sur lui avec un sourire de triomphe, qu'il trouvait insupportable et très offensant pour sa vanité.

— Que le diable les emporte ! pensa le vicomte. L'infâme petite hypocrite ! on m'avait bien dit que les Irlandaises surpassaient en coquetterie toutes les autres femmes de la

terre. Si j'en dois juger d'après miss Isabelle "Wilmot , rien n'est plus vrai : l'idée est parfaite de me prendre pour son pis-aller^ de faire la coquette avec moi, pour ne pas en perdre l'habitude sans doute , pendant que le préféré n'est pas ici ! et moi qui me suis presque laissé séduire par son air simple et candide, croyant à son affection désintéressée ! Trop heureux encore de n'avoir pas eu la faiblesse de lui faire quelque sotte déclaration ; après quoi , j'aurais voulu peut-être me couper la langue. Elle lui conte maintenant, je suis sûr, un tas de mensonges sur mon admiration pour elle : ils se moquent de moi ensemble 5 puis elle fait valoir sa constance. Mais je me vengerai , elle peut en être sûre. Je ne l'inviterai même pas a danser j et , je le répète , que le diable l'emporte ! je n'ai jamais vu de femme plus rusée.

L'évêque catholique fut obligé de répéter

deux fois la même observation à lord Warrington, sur un des comtés les plus catholiques de rirlande, tant l'homme politique était absorbé par sa vanité blessée.

Lui, le dangereux Warrington, que les plus jolies femmes k la mode se disputaient, se trouver a côté d'une hideuse créature que personne ne connaît , ,et voir en face de lui la plus belle personne de la société tout occupée d'un autre que de luij c'était une insulte intolérable!

— Vous êtes -vous assuré de l'appui de M. Mac Alpine, milord? demanda l'évêque pour la troisième fois.

— Ouij lady Anne compte sur lui pour l'épouser : mais...

— Je vous demande pardon, milord, interrompit l'évêque en souriant , vous ne

rëpondcz pas à ma question. Je ne vous (îcmande pas si M. Mac Alj)ine a l'inlontion de se donner a miss Wilmot, mais s'il a l'intention de vous donner ses votes.

— Mille pardons , milord , j'avais mal compris, reprit le vicomte honteux de luimême, pensant a la confidence involontaire qu'il faisait de sa préoccupation. — Non 5 j'ai souvent sondé M. Mac Alpine , sans pouvoir jamais obtenir de lui une promesse positive ', cependant lady Anne prétend qu'il lui parle de moi d'une manière favorable; qu'il approuve ma façon de penser en politique. Il m'a déjà dit que deux de ses frères , trois beaux-frères et une demi- douzaine de ses cousins avaient besoin de places et de sinécures , j'ai promis d'assiéger le trésor en leur faveur; malgré cela, je n'ai pu l'amener a une explication.

— Je n'ai pas de peine à le croire , répon-

dit Tévêque , je suis fâché d'avouer que M. Mac Alpine est l'homme le plus maussade et le plus désagréable lorsqu'il s'agit de recueillir les votes du comté. Soit par vanité , soit par intérêt personnel , il ne se déclare jamais que le jour même de l'élection ; d'abord il veut tirer parli de ses votes autant que possible 5 puis il veut prouver que son influence l'emporte sur toute autre; et qu'h lui seul reviennent la gloire et le profit d'avoir décidé de la nomination du député. M. Wilmot pourrait vous raconter à son sujet des anecdotes fort curieuses. M. Mac Alpine lui a toujours donné plus de peine que tout le comté réuni.

— Que pensez-vous, milord, des chances de mon rival? demanda Warrington; on m'avait dit que j'étais seul candidat, j'apprends depuis une semaine que M. Archer se présente pour me disputer le terrain.

On dit qu'ayant, épousé une Anglaise , il peut maintenant payer les Irais de la guerre.

— C'est vrai , répondit l'évêque ; mais ici , l'argent ne peut pas suppléer au manque d'influence • nous prenons quelque chose d'équivalent pour nos votes, mais nous ne les vendons pas précisément pour de l'or. M. Archer, comme vous savez sans doute, n'a, pour ainsi dire,- d'autres partisans que les orangistes [8] ; vous n'ignorez pas non plus que le nombre de ces derniers se calcule d'après la proportion d'un sur cent. Je pense bien qu'il aura essayé de gagner M. Mac Alpine, mais qu'il n'aura pas plus obtenu de promesses que sa seigneurie; sans cet appui, impossible a lui de réussir, c'est tout au plus s'il peut tenir une place sur le terrain.

Ici la voix de l'évêque fut couverte par les

éclats de rire qui partaient d'une des tables I. 21

de côté, dont Marie faisait les honneurs. Elle y avait réuni une foule de jeunes gens bien vus dans le monde, ainsi que plusieurs demoiselles qui aspirent h. être connues de ce genre de société , puis plusieurs officiers appartenant a des familles riches.

— Bravo! c'est excellent, miss Wilmot ! rien n'est plus spirituel ! Miss Wilmot , vous méritez tous nos applaudissemens. En vérité, vous êtes charmante de gaieté et d'amabilité.

Telles étaient les paroles qu'on saisissait au milieu de ces explosions de rires , et pourtant la voix de M. Barham ne se faisait pas entendre. Des rires plus modérés , accompagnés de ces exclamations : Comme miss Wilmot est amusante ! prouvaient , à la satisfaction générale , que le jeu d'esprit de Marie , quoique si bruyamment applaudi par ces messieurs , n'avait rien de choquant pour les dames.

Nous aimons à croire que noire lecteur prend assez d'intérêt k notre plaisant ami M. Barham , pour regretter son éloignement de la bande joyeuse , et pour s'étonner d'une réserve aussi peu en harmonie avec son humeur habituelle. Nous n'hésitons pas a penser aussi que notre aimable lecteur se perd en conjectures pour s'expliquer cette bizarrerie.

La mort vient-elle de frapper subitement ce jeune homme ? Serait-il enseveli dans un précipice ou dans un marais? Est-ce une nouvelle victoire du typhus (le choléra n'était pas encore en vogue j ? ou bien a-t-il succombé a une attaque de rire ? Enfin qu'estil devenu? car il lui est arrivé quelque chose ! il n'aurait jamais abandonné de luimême les fêtes du château de Wilmot ; et , s'il était au château , il ferait assurément partie de la table des fous, dont nous avons parlé. Telles sont les suppositions que nous

prêtons à nos lecteurs. Nous sommes heureux de pouvoir les rassurer complètement sur le sort de notre excellent ami. Il n'est tombé ni dans un trou ni dans un marais, il n'est pas mort du typhus ou d'un accès de gaieté , il est encore au château, malgré son absence de la table en question , il est a la grande table , placé , grâce aux manœuvres habiles de lady Anne, à côté de miss Fitzgerald.

— Rien de meilleur que les contrastes, se dit-elle; et milady n'avait pas tort. — Il appréciera plus que jamais la gaieté de Marie , après avoir été fatigué de la conversation pédante de miss Fitzgerald.

Ainsi, au milieu de ces bruyantes démonstrations, lui, si amateur de folies, se voyait condamné à écouter, bon gré mal gré, les graves sentences qui sortaient de la bouche vermeille de la belle Elisa. Elle savait par

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lady Anne que M. Barham était riche et venait de finir ses études à l'Université. Miss Fitzgerald, a ce qu'il paraît, n'avait pas eu souvent l'occasion de causer avec des jeunes gens sortant du collège, et elle se réjouit h l'idée d'entamer avec M. Barham une délicieuse conversation sur les auteurs classiques, se promettant de lui demander quelques explications scientifiques sur des passages qui l'avaient embarrassée.

— Oserai -je vous demander, monsieur Barham, dit-elle de l'accent le plus doux, si vous trouvez bonne l'édition d'Eschyle par Bloomsfield , ou si vous en connaissez une meilleure?

— Ma foi, je n'en sais rien, répondit Bar^ ham; je pense que toutes les éditions sont bonnes; quant a moi, je n'y vois aucuitc difTérence.

— Quand il s'agit du texte , peut-être j mais par rapport aux commentaires, il y en a que vous trouvez sans doute plus clairs , plus explicites et plus développés les uns que les autres?

— Je vous déclare que tout cela m'importe peu , car je n*en ai jamais lus.

— Vous n'avez pas besoin, il est vrai, d'explications aussi étendues que moi j cependant il s'élève toujours de grandes difficultés , causées par les allusions aux usages des peuples, aux expressions, aux événemens politiques; toutes choses légèrement indiquées, en dépit de l'importance locale qu'elles avaient du temps des anciens, mais qui ont échappé à l'attention de l'historien j tous ces objets seraient même embrouillés pour les plus grands classiques. Aussi , que d'obligations nous avons aux commentateurs! sans eux, jamais l'ancienne littérature ne serait parve-

nue entière h la postérité ! il y aurait longtemps qu'elle serait presque toute ensevelie clans l'oubli î

— Vous avez parfaitement raison , miss Fitzgerald j j'aurais bien voulu qu'il en fût ainsi, répondit Barham , qui n'avait entendu que les derniers mots de son discours , tant il avait été occupé jusque -la à deviner quelle liistoire comique Marie pouvait raconter. — Vous avez parfaitement raison -, je serais , ma foi, bien content si tous les livres grecs et latins du monde étaient perdus depuis longtemps j a quoi bon ces tas de billevesées?

L'étonnement de miss Fitzgerald fut a son comble.

— Miss Fitzgerald , vous êtes Irlandaise , dit-il, veuillez m'accorder une grande faveur.

— Si cela est en mon pouvoir, répondit poliment la jeune personne, ([uoiqu'il fallut

renoncer à l'espoir dont elle s'était bercée pendant la soirée. Elle pensait que cette faveur consistait k lui permettre la lecture de sa traduction de la défense de Socrate par Xénophon, morceau connu par tous ceux qui visitaient les Fitzgerald; et, comme cette famille formait la moitié du comté , miss Fitzgerald croyait que cela équivalait k la moitié du globe. M. Barliam pouvait aussi plus tard la prier de faire un peu de musique ; son talent comme pianiste ne lui étant sans doute pas inconnu. Elle flottait entre ces deux conjectures.

— Quelle est donc celte faveur? demandât-elle.

— Que vous me racontiez une histoire qui me fasse rire , comme miss Wilmot j voulezvous? je vous en serai bien reconnaissant- au moins ils ne seront pas seuls a s'amuser k l'autre table , n'est-ce pas ?

Miss Fitzgerald resta pétrifiée; elle, la meilleure pianiste , elle qui savait le mieux le français et l'italien, la seule femme du comté qui eût étudié le grec et le latin , oser la prier de raconter des histoires bouffonnes !

— Je n'en sais pas une seule, monsieur Barham, répondit-elle en lançant un coup d'œil dont Minerve aurait pu se glorifier , tant il exprimait de sagesse et d'indignation.

— Vraiment, continua- t-il , quel dommage! Je m'étais figuré que vous étiez tout-afait Irlandaise, n'ayant jamais quitté le pays, a ce que m'a dit lady Anne; aussi j'aurais parié que vous étiez aussi facétieuse que miss Wilmot.

On a loujous dit que les comparaisons sont en général peu agréables, les femmes surtout ne savent pas les tolérer entre elles; mais il n'existe pas dans la langue un mot qui exprime tout l'odieux de la comparaison que

Barham venait de faire. Rien ne pouvait humilier davantage Elisa que d'être comparée à Marie Wilmot, dont elle enviait la popularité tout en méprisant les moyens qu'elle avait employés pour l'obtenir; elle blâmait sa conduite et la trouvait plus que ridicule.

— Comme ce jeune homme est nul ! comme il a peu de goût ! pensa miss Fitzgerald.

— Comme cette fille est bete ! marmotta M. Barhum se tournant de tous côtés et se penchant en arrière avec sa chaise au risque de se rompre l'épine dorsale dans son empressement à recueillir un mot de ce qui se disait a la petite table. La conversation de ce couple si bien assorti finit par languir, et cessa tout-à-fait.

Peu après, les femmes se retirèrent, h la grande satisfaction de ces messieurs; ceci soit dit a leur honte [9].

Pendant quelque temps encore , le candidat rit, but, écouta les histoires de chacun, belles histoires vraiment j en un mot, il lit tout ce qui dépendait de lui pour se donner Tair d'un bon vivant. Cependant , aussitôt qu'il put s'échapper sans manquer aux convenances et sans nuire a sa réputation, il revint au salon. L'évêque et M. O'Reilly avaient déjà fait leur retraite. De grands éclats de rire le poursuivirent jusqu'à la porte 5 mais, en entrant, des sons d'une nature différente vinrent frapper son oreille, la voix douce et pure d'une femme , soutenue par les sons vibrans et mélodieux d'un beau ténor, formaient les plus ravissans accords.

— Qui cela peut-il être ? se demanda-t-il j après avoir avancé quelques pas, il vit que les chanteurs étaient simplement Isabelle et son admirateur O'Reilly.

Lord Warrington n'avait jamais entendu

chanter Isabelle ; ceci doit paraître bizarre. Lady Anne, sachant que Timpression dépend de la surprise et de TefFet, avait toujours prétexté un rhume ou assuré que sa fille n'était pas en voix quand milord proposait de faire de la musique.

Par ce moyen , elle avait réussi a exciter sa curiosité , et a lui prouver qu'elle n'attachait aucune importance a faire briller sa fille k ses yeux.

Le sentiment chez lord Warrington était plutôt factice que réel 5 on pourrait peutêtre lui appliquer avec justice le mot de sensiblerie nerveuse. Un air chanté par madame Pasta faisait couler ses larmes, qui sait si la mort d'un ami lui eût causé la moindre émotion? Dans cette circonstance , il fut si touché et si émerveillé des chanteurs, qu'il oublia pour un moment ses griefs contre eux.

— Bravo , bravo , signora ! bravo , signor î cria-t-il.

— Ah! dit Isabelle ayant l'air agréablement surpris ; c'est vous , miiord ? Vous avez quitté la salle h manger de bonne heure.

— Je l'aurais quittée plus tôt encore si j'avais su que vous faisiez de si délicieuse musique. Pourquoi ne m'avez vous pas averti, monsieur O'Redly ? J'ai souvent supplié miss Isabelle de chanter, mais toujours en vain. Une fois entré dans le salon, mademoiselle n'aurait pu me chasser, et j'aurais profité de sa complaisance pour vous, ajouta-t-il d'un air froid et piqué.

— Cette accusation est-elle bien fondée , signera Isabelle? demanda O'Reilly. Lord Warrirtgton vous a-t-il priée de chanter , et aveZ'Vous été assez cruelle pour le refuser?

Au même instant , lady Anne vint tirer le bras de lord Warrington.

— Regardez, je vous prie , Mac Alpine.

— Pourquoi cela demanda milord ? d'assez mauvaise humeur.

— Voyez, comme ce pauvre garçon paraît content et fier du talent d'Isabelle ! elle chante toujours si bien avec O'Reiily !

— Je lo crois , répondit le vicomte avec intention.

— Isabelle , ma chère , prenez vite un autre duo, avant que la foule ne se précipite dans le salon. Vous le savez , O'Reiily n'aime pas a chanter devant beaucoup de monde. Puis, continuant plus bas : Choisissez l'air favori de M. Mac Alpine. Il est enchanté de vous ce soir , je puis vous l'assurer.

Lord Warrington entendit tout , et vit

O'Rcilly sourire et chuchoter avec Isabelle, qui semblait hésiter.

— J'allais chanter à l'instant un air que lord Warrlngton m'a demandé , dit-elle timidement.

— Faites ce que je désire , reprit la mère d'un ton a la fois amical et impératif.

M. Mac Alpine, pour écouter la dame de ses pensées , yint se pencher , comme à l'ordinaire , sur le piano , regardant Isabelle en face, et battant la mesure à contre-temps.

— Comme celte pauvre jeune personne est persécutée ! dit O'Ptedly avec compassion s'adressant k lord Warrington , comme il lui faisait remarquer Mac Alpine.

— Comment savez-vous que cette demoiselle se trouve persécutée ? demanda froidement le vicomte ; a moins que miss Wilmot

ne soit différente des autres femmes , l'admiration qu'on lui témoigne ne doit pas lui faire tant de peine. Rappelez-vous que , dans cette circonstance , l'admiration de M. Mac Alpine est accompagnée de ses prétentions au mariage. Je ne vois pas en quoi cela peut le rendre moins agréable. J'ai toujours compris que les demoiselles cherchaient a changer leurs admirateurs en maris.

— Oui, répliqua O'Reilly , quand, par bonheur, elles n'ont pas d'autre inclination.

— Dites-moi, je vous prie , quel est l'heureux mortel favorisé de l'alFection de miss Isabelle Wilmot , dit le vicomte avec ironie.

O'Reilly sourit.

— C'est un secret , milord, que je ne puis révéler avant d'en avoir obtenu la permission.

Lord VVarringlon ne répondit que par un de ses regards inquisiteurs. OTteilly se mit a fredonner des refrains de l)arcaroles vénitiennes.

— Maudit fat ! pensa le noble vicomte ; la mère est assez bête pour ne rien voir de ce qui se passe entre lui et sa coquette de fille.

— Isabelle, ma chère, dit lady Anne, jouez encore une fois de la harpe pour O'Reilly; c'était autrefois son instrument de prédilection.

Quoique la harpe fût tout près du sopha sur lequel milord était appuyé , il ne se leva point pour l'offrir a la charmante Isabelle. Il était de si mauvaise humeur, que la dame et la harpe auraient pu rouler par terre ensemble , qu'il ne se serait pas dérangé.

— Que celte lady Anne est impertinente î

Je serais un homme marié , ou simplement un officier à demi-solde, qu'elle ne me traiterait pas avec plus d'indifférence et moins de respect ! Elle n'a pas même permis k sa fille de chanter pour moi ! Sur ma parole , je ne connais pas de duchesse en Angleterre qui osât me traiter de la sorte.

Tandis qu'il se livrait intérieurement k toute sa colère , Isabelle vint , malgré lui , frapper son attention. Elle n'était pas d'une force remarquable pour l'exécution , mais elle tirait de l'instrument des sons pleins , harmonieux et sonores j elle avait, en outre, beaucoup de grâce et de sentiment, et même l'expression de son jeu fut, ce jour-lk , plus touchante que de coutume , tant elle brûlait d'envie d'intéresser une personne de la société qui semblait fâchée contre elle, sans qu'elle eût pu en deviner le motif. Elle réussit dans ses projets; car, ainsi que nous l'a-

vons déjà dit, la musique produisait un

Grand eft'et sur lord Warriniïton.

Enchanté de sa manière déjouer, iFécouta pendant long-temps , sans dai^ier pourtant accorder un regard a la belle musicienne; enfin il se décida k lever les yeux sur elle.

Le pied , le bras, et la main d'Isabelle étaient d'une beauté remarquable. Rien de plus gracieux encore que ses blanches épaules. Celait pour faire briller tous ces avantages que lady Anne avait fait apprendre la harpe à sa fille ; et, comme lord Warrington la contemplait, il pensa que lady Anne avait fhit preuve de beaucoup de jugement en choi*^issant cet instrument.

— On pourrait aimer une créature semblable , se dit-il , si elle n'était pas une aussi habile coquette!

Un roulement de voiture se fit entendre > il s'ensuivit un mouvement général qui vint distraire milord de ses pensées. Peut-être aurait-il fini par se réconcilier avec Isabelle, et par ouvrir même le bal avec elle, en dépit de sa résolution.

Le premier coup d'archet donné. M. Barham, les jeunes officiers , tous ceux qui pouvaient encore se soutenir sur leurs jambes , malgré leurs copieuses libations, se précipitèrent au salon.

— 0 miss Wilmot, comme je viens de m'amuser! dit M. Barham, en se tenant les côtes, c'est parfait! M. Moloy m'a jeté par terre.

— Jeté par terre ! comment cela ?

— Oh ! pas exprès, vous savez , il m'expliquait comment il avait renversé un jour

M. Mac Alpine; il me donna un coup de poing si violent dans les épaules , que je tombai sous la table ! j'ai tant ri que j'en suis a moitié mort ! c'est bien irlandais !

— Vous ne vous êtes donc pas fait mal «^ observa Marie.

— Non, je ne suis qu'un peu raide, mais la danse me remettra. — Etes- vous engagée pour ce quadrille , miss Wilmot ?

Marie lui répondit affirmativement.

— Comme c'est ennuyeux ! Eh bien î indiquez-moi une danseuse qui soit bien drôle , vous savez.

— Je pense, répondit Marie, que vous devriez danser avec miss Fitzgerald , voire voisine pendant le dîner.

Barliam recula d'horreur.

— Non 5 miss Wilmot , quand vous nie

donneriez mille livres sterlings.

— Je vous plains , sur ma parole ; miss Fitzgerald est le génie, la beauté du comté; elle comprend le grec et fait des vers.

— Je m'en moque, reprit-il assez brusquement , je puis vous assurer que j'en ai assez. N'a-t-elle pas eu l'idée de me parler de grec et de latin pendant tout le dîner \ et , quand je l'ai priée de me raconter quelque plaisanterie, elle m'a regardé de manière k me faire croire que j'avais une centaine de têtes. Quelle fille désagréable ! j'aimerais mieux ne pas danser de la soirée que de l'inviter. Comme vous étiez gais a l'autre table \ Comme j'ai souhaité être parmi vous ! Vous n'oublierez pas de me conter demain tout ce que vous avez dit? — Voyons, miss Wilmot, hâtez-vous de me présenter à quelque fille plus enjouée : le quadrille commence déjà.

— Voulez-vous une des demoiselles O'iliggerty?

— Oh ! oui , c'est un si joli nom irlandais T Je parie qu'une d'elles me plaira.

Marie le conduisit vers Taînée des demoiselles O'Higgerty, fdle d'un avocat bien connu qu'on avait engagé avec toute sa famille , sous prétexTe de le rendre favorable à lord Warrington aux élections prochaines; mais ceux qui connaissaient particulièrement les Wilniot avaient deviné que , M. O'Higgerly ayant sur les terres du château des hypothèques considérables , cela contribuait beaucoup a lui valoir l'honneur d'être admis au bal , lui et ses quatre grandes filles aux joues enluminées, avec toute la société choisie du comté.

— Je n'aime guère ni les quadrilles, ni les valses, observa l^arham à sa danseuse. iNlais

miss Wilmot m'a promis qu'on danserait des gigues plus tard; cela sera bien plus gai, n'est-ce pas?

— Des gigues! répéta la jeune personne a moitié consternée. A quoi pense donc miss Wilmot? Quelle idée, grand Dieu! Qui a jamais \n danser des gigues en société ?

Gigue ! cria Tune j gigue ! cria l'autre. Et ce mot de gigue fit le tour du salon, exprimé de mille manières, mais toujours avec l'accent de la surprise.

— Ainsi vous n'aimeriez pas à danser une gigue, continua M. Barham ; qui l'aurait pensé? J'aurais juré que vous étiez faite pour l'apprécier! Avoir un si joli nom irlandais, la manière de parler et tout !

La jeune personne répondit avec chaleur :

— Quelle idée vous faites- vous de l'Irlande,

monsieur Barham? la bonne société est la même ici qu'en Angleterre.

— Eh bien ! je vous jure que je ne vous comprends pas, reprit M. Barham. Si j'étais Irlandais , je voudrais l'être autant que possible 5 je m'habillerais, je danserais, je parlerais, je marcherais, boirais, mangerais, et vivrais tout différemment des autres , afin qu'en entrant dans un salon, tout le monde puisse dire : Ce monsieur est pour sûr Irlandais; j'imiterais ceux que je vois au théâtre , on m'entendrait jurer, dire des folies ; je me battrais en duel, je ferais des dettes; en un mot, je mènerais la vie la plus dissipée; car h quoi bon être Irlandais, si vous faites tout comme un Anglais ! cela serait par trop stupide.

— Les bonnes manières ne sont jamais stupides, répondit miss O'Higgcrty en se redressant, Dieu veuille que je ne voie ja-

mais les messieurs et les dames irlandaises suivre d'autres usages que ceux de tous les paysj Dieu veuille que je ne les voie jamais s'abaisser jusqu'à danser des gigues comme les paysans. Il faut être raisonnable , monsieur Barham.

M. Barham n'avait pas écouté un mot de sa réponse ; il était trop occupé à suivre Marie et son cavalier qui dansaient en face de lui. Il aurait donné tout au monde pour connaître le sujet de leur conversation animée, et son pauvre esprit travaillait à le deviner.

Lord Warrington fut très surpris de ne pas voir parmi les danseurs l'admirateur d'Isabelle ; cependant il n'avait pu rester près d'elle , puisqu'elle n'avait pas manqué une contredanse 5 où pouvait-il ctre.^

Le vicomte se glissa dans le salon de jeu

où il vit M. O'Reilly tellement occupé a causer avec lady Anne , qu'il s'avança assez près d'eux pour entendre son nom prononcé d'un ton moqueur par M. O'Reilly, sans qu'ils se fussent aperçus de son approche.

— Lady Anne se leva. Pourriez-vous me dire, milord, avec qui Isabelle danse maintenant?

— Je ne l'ai pas remarqué , répondit-il nonchalamment.

Cette fois le jeune homme ne dit pas la vérité; non seulement il connaissait le danseur d'Isabelle, mais il avait pris note de tous ceux qui l'avaient engagée dans la soirée. 11 observa morne qu'elle avait l'air triste. — C'est sans doute parce que O'Reilly n'est pas Ta, pensa-t-il.

— Comment se fait-il que vous ne dansiez pas ce soir, monsieur O'Reilly? dit lordW ar-

rington , comme ils suivaient tous deux une partie de wisk.

— Je ne danse jamais , milord.

— Cela vous ennuie?

— Non , cela m'amusait quand j'étais plus jeune.

— Ce ne sont pas les années qui vous retiennent, je pense? ditle vicomte en souriant.

— Pas précisément, mais les hommes de ma profession ne dansent jamais.

— Un jeune avocat sans doute , pensa lord Warrington. Je ne savais pas que le barreau irlandais se soumettait à d'aussi absurdes convenances?

— Leurs usages ne sont pas très sévères, j'imagine, répliqua M. O'Reilly.

— Excepté quand ils défendent les contredanses et les valses, ajouta le vicomte.

— Vous ctes mal informé, milord ; les avocats ont la permission de danser toute la nuit si cela leur plaît, pourvu qu'ils gagnent leurs causes le lendemain- peut-être influencent-ils plus facilement la raison des douze graves auditeurs, après avoir réussi la veille à tourner la tête ou k tromper une douzaine de jeunes filles.

— Pourquoi n'essayez-vous pas aussi de relîicacité de la danse? demanda le vicomte.

— J'essaierais volontiers , milord , si les conversations futiles des femmes pouvaient m'aider a plaider les causes dont je suis chargé .

— Oh ! j'entends , vous êtes un de ces graves avocats de la chancellerie?

M. O'Reilly parut surpris.

— Je croyais que milord connaissait ma profession. Je suis prêtre catholique.

— Vous! s'écria lord Warrington avec autant de surprise que de satisfaction j vous, un prêtre catholique! Je ne l'aurais jamais cru.

— Vraiment? ma tournure a donc bien peu de rapport avec ma profession?

— Je ne sais guère comment répondre a votre question j je ne dis pas qu'un homme soit mauvais prêtre parce qu'il lui arrive d'être beau garçon , de chanter comme un Italien, de causer avec les jolies femmes; cependant, si j'étais un mari catholique, j'aimerais autant qu'elle choisît un autre pour confesseur.

O'Reilly rougit, et répondit avec gravité *.

— Si vous étiez un mari catholique, vous sauriez mieux qu'aujourd'hui ce qu'on doit éviter ou rechercher dans un confesseur. Soit

calholiquc ou protestant , j'cspcrc que vous n'épouserez jamais une femme que vous ne puissiez me confier sans danger, quand même je serais homme du monde. D'ailleurs, il me semble que milord n'a pas de rival à craindre , ajouta-t-il poliment.

Le vicomte s'inclina et salua. Après un moment de silence , il reprit la conversation.

— Savez-vous que je me suis figuré que vous étiez l'amant préféré de votre voisine k table ?

— Parfait! dit O'Reilly en riant; venez donc que je le lui dise de suite. J'ai donc joué mon rôle de confident dans la perfection^ puisqu'k mon air d'intérêt et de sympathie, vous m'avez pris pour l'amant lui-même.

— Mais qui est cet amant?

M. O'Reilly lui lança pour réponse un de

ces regards qui avaient tant irrité milord dans la journée. *

— La personne m'est-elle connue? continua Warrington.

— Vous devez présumer que vous le connaissez, milord; mais venez, il ne faut pas abuser des secrets du confessionnal , comme vous savez ; puis , j'ai envie de retrouver ma belle maîtresse.

Lord Warrington prit le bras d'O'Reilly, et ils rentrèrent ensemble dans la salle de bal. Isabelle faisait le tour de l'appartement avec son cavalier, qu'elle traitait avec la plus grande indifférence, malgré toutes les attentions qu'il lui prodiguait. Lord Warrington vit qu'Isabelle regardait souvent autour d'elle d'un air inquiet, comme si elle cherchait à découvrir quelqu'un , lorsqu'enfin leurs yeux se rencontrèrent; elle les baissa de suite, se

retourna vers son danseur (jeune officier, (ils d'un riche baronnet du nord de l'Angleterre), se mit à rire, causa avec lui et fit son possible pour paraître indifférente a son approche; elle le vit percer la foule pour arriver jusqu'à elle, suivi de M. O'Pteilly, et cependant ne daigna pas le regarder, ni même lui adresser un sourire.

— Voulez-vous danser la première contredanse avec moi? dit le vicomte, de la manière la plus aimable et la plus gracieuse.

— Je regrette bien d'être engagée pour tout le reste de la soirée , milord , réponditelle avec un mouvement de tête hautain , mais gracieux , que lord Warrington trouva ravissant. 11 avait pénétré le motif de son déplaisir.

— Elle est aussi hère qu'elle est belle, dit le vicomte en lui-même. Il fut charmé de

cette découverte , car il se serait bientôt ,

fatigué d'un amour que rien ne peut uTiter.

— Etes-vous bien engagée pour toute la soirée? C'est impossible, dit-il a voix basse et avec beaucoup de douceur, si vous ne dansez pas une fois au moms avec moi, vous me ferez croire que j'ai eu le malbeur de vous déplaire , et cela me causerait beaucoup de chagrin.

— Eh bien ! milord , si vous êtes libre au huitième quadrille, je serai charmée de le danser avec vous!

— J'admire avec quelle tranquillité vous dis- j

posez de vous-même, sans me demander mon consentement 5 dit O'Reilly h moitié sérieux.

— Votre consentement! répéta Isabelle; pourquoi , je vous prie? Je ne fais pas partie

de votre troupeau, tt'est-ce pas? "

— Srïvcz-vous que mes droits sur vous sont

bien plus forts que ceuv du prclre ou du confesseur? J'ai l'autorité d'un futur mari.

— Au nom de Dieu! de quoi parlez-vous donc? demanda Isalxille avec surprise.

— Auriez-vous par hasard l'audace , miss Wilmot, de nier que je suis voire amant, le rival secret et préféré du chevalier protégé par maman? Il est inutile de rien cacher au noble vicomte : il sait tout ce qui en est. Luimême a découvert le premier notre attachement mutuel. — Ainsi , avouez de suite la vérité , et je suis persuadé qu'il usera de toute son influence auprès de maman ^ pour la décider a consentir h notre union? Voyons, ma douce et timide Isabelle, parlez à noire ami.

Il se mit alors a contrefiiire la voix et les manières de M. Mac Alpine , avec tant de perfection, qu'Isabelle, malgré son embarras, ne put s'emprcher de rire avec lord ^^ ar-

— sae —

ringlon. Quoiqu'un peu déconcerté du discours de M. O'Reilly, elle fut heureuse d'y trouver l'explication de la froideur de son amant, pendant la soirée.

Lady Anne vint rejoindre le groupe.

— Milord , si vous n'êtes pas engagé , permettez-moi de vous présenter à une jeune personne.

— Ma chère lady Anne , vous n'avez fait autre chose aujourd'hui que de m'imposer des demoiselles , qui , par parenthèse , sont les plus hideuses que j'aie eu le bonheur de rencontrer. Il faut absolument que je me repose pendant ce quadrille , ou bien je succomberai, et vous aurez a vous reprocher ma mort. Pensez donc k l'effet que produiront ces lignes dans le Morning-Post : « Le vicomte de Warrington, fils aîné de lord Glenville , est mort le 25 de ce mois au châ-

teau de Wilmot, comté de d'une indigestion de femmes laides ! »

— Quelle mauvaise plaisanterie ! dit lady Anne en riant, et l'emmenant malgré lui; peu importe que les (illes soient laides, si les pères vous donnent leurs votes? le bon marché se trouve encore de votre côté, selon moi.

— Vous croyez; je n*ai pas le bonheur de partager votre avis. Pourquoi les femmes ne sont-elles pas plus jolies dans cette partie de l'Irlande? La plupart des hommes sont beaux et bien tournés, mais les femmes sont affreuses , et

— Venez, venez, soyez donc plus galant. D'ailleurs, cette fois -ci, vous n'aurez pas a vous plaindre , car je vais vous présenter a miss Fitzgerald, la plus belle personne de notre comté.

— Après voire lille?

— On ne peut pas dire qu'Isabelle soit une beauté j ses manières sont agréables et distinguées, Yoila tout; mais la taille et la figure de miss Fitzgerald sont parfaites. Cependant , il arrive souvent qu'on s'accorde avec vous pour donner la préférence a Isabelle. Au fait, je n'ai jamais pu me rendre compte de l'admiration qu'elle excite, et franchement , j'ai toujours pensé qu'on exagérait son mérite. Miss Fitzgerald , en outre, est beaucoup plus instruite qu'Isabelle; elle parle sept langues : ma fille ne sait que le français et l'italien.

— Une femme n'a pas besoin d'en savoir plus , ma chère lady Anne. Le français pour le bal, l'italien pour le boudoir. Je compte présenter au nouveau parlement un bill qui frappera de félonie , sans absolution cléricale, toute femme qui en apprendra davantage. Ces filles aux sept langues sont de vrais lléaux.

— 5JD —

— Elle connaît aussi parfaitcnncnt les autciiii classiques.

— Oh ciel ! que les anges et les ministres saints me protègent ! s'écria le vicomte , prenant une attitude théâtrale. Je verserais, pour vous , la dernière goutte de mon sang; mais ce qiïe vous me demandez maintenant est au-dessus de mes forces.

— C'est le comble du ridicule , interrompit lady Anne, en riant. Venez, il le faut absolument, elle et son père ne vous le pardonneraient jamais.

— Nécessité n'a pas da loi , dit-il haussant les épaules. Cependant il sourit agréablement lorsqu'il vint solliciter de miss Fitzgerald l'honneur de danser avec elle au premier quadrille.

Cette jeune personne, oulre ses connais-

sances classiques , son talent admirable sur le piano, passait pour être très savante en politique; elle pensa que c'était le moment de mettre sa science k découvert , comme un moyen sûr d'édifier et d'amuser , en même temps , le nouveau candidat , qui , par malheur, détestait la politique autant que M. Barham détestait le grec et le latin. Elle profita des intervalles à^ avant-deux et de chassezcroisez^ pour passer en revue et critiquer tous les gouvernemens de l'Europe.

— Quelle insupportable beauté que cette femme! se dit le vicomte, comme il reconduisait la savante Elisa vers son nouveau cavalier.

Enfin , les sept quadrilles qu'Isabelle devait danser avant de pouvoir accepter l'invitation de lord Warrington étant finis, il s'approcha d'elle pour lui rappeler sa promesse , lorsque lady Anne parut.

— 5Ci —

— Milord , il faut que je vous prosente à miss Mac Alpine.

— Impossible, chère lady Anne, je suis déjà engagé.

— Puis-je demander avec qui ?

— Avec miss Isabelle.

— Qu'est-ce que cjela fait ? Isabelle trouvera facilement un autre cavalier , et vous saura autant de gré de vos bonnes intentions pour elle. Vous ne cherchez pas a faire sa conquête 5 je suppose, ajouta-t-elle en riant.

Lord Warrington sentit la main d'Isabelle trembler sur son bras , quand lady Anne parla si tranquillement de leur indifférence réciproque. Il pressa, comme par instinct, cette jolie main, en la reprenant de nouveau pour danser.

— Vraiment, lady Anne , il faut m'exciiser cette fois-ci.

— Vraiment , lord Warrington , cela ne se peut pas, répondit-elle en badinant. — Venez, ma chère Isabelle , il ne faut pas encourager la paresse de notre candidat. Elle attira sa fille vers elle , et l'en traîna loin de mil or d.

— Est-il possible de rencontrer une femme plus ennuyeuse et plus astucieuse ? murmura le vicomte, tout en saluant miss Mac Alpine.

L'orchestre exécuta une walse , et milord , après avoir déposé son hideux fardeau sur le premier siège vacant , se mit a chercher Isabelle. 11 la découvrit enfin près de M. Mac Alpine , qui riait avec elle , étendu , comme a l'ordinaire, sur trois chaises a la fois, il s'excusait de ne pas l'engager a walser, dans la crainte, disait-il, de la jeter par terre (ce

qui lui arrivait loujours quand il lui prciiait fantaisie tic walscr), à quoi Isabelle répondait par un sourire de pardon, lorsque War-

rinffton s'avança vers eux.

— \ous walsez, n'est-ce pas? Elle fit un siirne de te te aflirmatif.

— Partons vite avant que la cJiere maman ne fasse une nouvelle apparition accompagnée de quelque autre horreur. Ne dirait-on pas que toute la laideur du comté s'est donné rendez-vous au château, ce soir? Venez /;c/- Mna ^ carina ^ fllrtina ^ dit-il en folâtrant, et en la prenant par la taille.

Les mouvemens gracieux de ce beau couple furent remarqués de toute l'assemblée. Lady Anne ne pouvait se lasser de les admirer; ce qui ne l'cmpcchapas, au moment où ils s'arrêtaient pour prendre haleine , de venir demander a sa lille , d'un air mécontent.

pourquoi elle ne dansait pas avec M. Mac Alpine.

— M. Mac Alpine ne walse jamais , vous savez maman.

— Allons donc , dit le vicomte se disposant a continuer. Mais Isabelle n^osa pas , car elle voyait sa mère mécontente.

— Qu'avez -vous donc? êtes -vous fatiguée ?

— Non , répondit Isabelle en rougissant ; maman n'aime pas que je walse.

— Je vous demande pardon , je ne savais pas que votre mère y trouverait a redire ; si je l'avais su, je ne vous aurais pas invitée.

Lady Anne se pinça les lèvres et joua avec son éventail. Isabelle prit un siège, tourna le dos a M. Mac Alpine , et lord Warrington adopta le même système pour lady Anne !

— seiî —

— Maudit soit de cette femme! dit-il en étendant ses jambes.

— Je croyais que vous alliez walser , milord? observa lady Anne affectant beaucoup de simplicité et de douceur.

— Oui , milady, mais vous m'en avez empêché.

— Les walseuses ne manquent pas ici ; miss Mac Clin tock , par exemple, walse d'une manière ravissante. Je vous présenterai à elle , si vous le désirez.

Miss Mac Clintock avait une paire d'yeux bleus faïence , a fleur de tête , qui ne pouvaient séduire le jeune lord.

Il répondit froidement : — Bien obligé , milady , j'ai changé d'avis ; je ne compte pas walser ce soir.

— Comme il vous plaira , répliqua-t-cllc ,

d'un air offensé. — Faites-moi le plaisir, monsieur Mac Alpine , d'offrir le bras k Isabelle , pour la conduire dans l'autre salon , car je tremble qu'elle ne s'enrhume ici.

Peu s'en fallut qu'Isabelle ne pleurât de dépit. Mais , comme ces larmes auraient été remplacées par des sourires , si le coup d'œil irrité que le vicomte lança a sa mère fût parvenu jusqu'à elle !

C'est tout au plus s'il daigna adresser quelques paroles à son hôtesse pendant le reste de la soirée. Lady Anne se retira donc pleine d'espoir pour l'avenir. M. O'Reilly lui avait parlé des conjectures de lord Warrington sur son compte, ce qui expliqua, de la manière la plus satisfaisante, sa mauvaise humeur au commencement du bal. L'apathique vicomte éprouvait de la jalousie î C'était le triomphe de l'habileté.

— Il ne faul pas lui permettre , mon cher O'Reilly , d'épuiser toute sa sensibilité dans les galanteries futiles et insignifiantes d'un bal; j'aurai l'œil sur lui, et je veillerai à ce qu'il ne puisse causer avec elle de la soirée. Il faut , aux tempéramens comme le sien, des obstacles et de l'opposition ; c'est l'unique moyen de fixer ses idées fugitives. Si nous pouvons l'empccher de folâtrer autour d'elle ce soir, je parie qu'il 'se lève demain éperdument amoureux d'Isabelle.

Nos lecteurs auront sans doute remarqué le soin qu'elle mit à exécuter ses plans pendant le reste de la soirée.

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