‹ Le candidat (volume 2)Chapitre 9 sur 10 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Lord Warrington et Isabelle, à leur entrée

dans la salle du bal , furent accueillis aussi

joyeusement quel'avaient été Marie et M. Bar-

ham. Rien n'était plus flatteur que ces mots

et ces battemens de mains , mais en revan- I- *7

che c'était un bruit a vous rendre sourd , car, outre les gens du château de Wilmot, on voyait réunis les voyageurs qui, en passant, étaient venus demander a dîner , les flâneurs du voisinage, attirés parla flûte de Paddy, et tous voulurent mettre a contribution leurs poumons et leurs mains ^ pour faire honneur à ces personnages de qualité. Les acclamations , excitées par le dernier couple , furent peut-être plus bruyantes que celles dont on avait gratifié les premiers arrivés , la société venant encore de s'accroître par la présence d'un grand nombre des tenanciers de M. Mac Alpine (ils s'étaient rendus au château pour voir leur maître et lui parler d'une foule de choses sur lesquelles le fermier irlandais consulte toujours son seigneur). Comme ils voyaient déjh dans Isabelle Wilmot la propriété de leur maître , ils l'accueillirent avec le respect et l'enthousiasme qu'ils croyaient devoir a leur future châtelaine , criant : Vive

miss Isabelle Wilmot ! \ive notre maître Mac Alpine ! Le bal était ouvert par Peggy , la jolie blanchisseuse , et Jim jNaughton, si connu déjk pour son talent à conduire une voiture sans timon. 11 s'était arrêté au château en allant reconduire ses chevaux au maître Costelloe , à la suite de quelque expédition périlleuse. Peggy laissa voir qu'elle avait remarqué Tentrée des personnages de qualité , en faisant une révérence sans interrompre sa danse ; elle tenait toujours les yeux baissés a terre et ne les levait jamais , sous aucun prétexte , sur la figure de son vis-a-vis. Jim , de son côté , voulut prouver qu'il s'apercevait aussi de leur présence par des gestes gracieux autour de sa tête et par un redoublement de tours de force.

— Les gens du peuple en Angleterre, observa Isabelle a lord Warrington, soit par

respect , soit par mauvaise honle , suspendent l'expression de leur gaieté a la vue de leurs supérieurs; mais nos Irlandais , qui comprennent mieux la véritable politesse , pensent avec raison que leurs maîtres viennent exprès pour être témoins de leurs amusemens, et que le respect et l'attention qu'ils leur doivent se manifestent dans leurs efforts à les divertir.

M. Barham avait presque des convulsions a force de rire du joueur de flûte et de cette danse comique et burlesque.

— Dieu vous protège tous! dit une voix derrière lui.

— Comment, monsieur Molloy, c'est vous!

que je suis aise de vous voir! lui dit-il en se précipitant sur les mains du prêtre avec une telle violence qu'il faillit les lui arracher. 11 ne manquait que vous ici. A l'instant

mûinc je in(3 dcniandais ce que vous étiez devenu. Comme tout cela est drôle , monsieui' MoUoy !

— Drôle, monsieur Barham ! Je ne vois rien de si plaisant.

— Mais regardez donc la , reprit M. J]arham montrant du doigt les danseurs ; ne voyez-vous pas sauter ce postillon ?

— Ce postillon ! Voyons que j'essaie de l'apercevoir , répondit père John regardant par -dessus l'épaule de Barham. Bah! ce n'est pas autre chose que Jim qui danse comme a son ordinaire. Il est unique , dit-il se tournant vers Marie j il s'étonne de tout ce qu'il voit. Je ne trouve rien de si plaisant a voir danser une fille et un garçon : a l'entendre rire aux éclats , on croirait qu'ils marchent sur leur tcle , ou qu'ils s'exercent h faire des tours de force ! Ces Anglais

n'ont pas le sens commun , ma chère miss Marie.

— Nous ririons peut-être autant que lui si nous voyions cela pour la première fois , père John.

— Au fait , cela se pourrait ; vous avez plus d'esprit que moi.

Après la première contredanse , on fit circuler le punch et même le whiskey.

Le prêtre s'empara d'un verre qu'il éleva par-dessus sa tête , en prononçant ces paroles :

— A la santé de ces demoiselles ! Puissentelles trouver bientôt des maris dignes d'elles î Hurra ! liurra î

Ce toast fut accueilli par des applaudissemens et des rires entremêlés de cris : Amen , amen ! Oui , qu'elles vivent long-temps ces

demoiselles chéries ! qu'elles trouvent de bons maris , le plus tôt sera le mieux !

— Maintenant , à la santé des messieurs ! cria une voix dans la foule. Que chaque demoiselle boive a la santé de son cavalier ! Cette proposition fut adoptée , et bientôt ces cris se firent entendre : Que Jim soit heureux ! bénédiction pour tous !

— Très bien ! dit Marie en riant de tout son cœur. Maintenant, a la santé de Williams Barham, chevalier de Gralcourt! Puisset-il, comme aujourd'hui, aimer toujours le plaisir et l'Irlande ! Ilurra ! hurra !

— Gloire à vous ! vous êtes assurément une aimable créature ! s'écria a l'unanimité la multitude enjouée.

— C'est h présent au tour de miss Isabelle ! Mais Isabelle hésita.

' — Oui ! au fait , dit mistriss Mac Donogh , pourquoi ne prenez-vous pas modèle sur "votre sœur, mon ange? Faites comme elle, croyez-moi; sinon, continua-t-elle baissant la voix , les tenanciers s'imagineront que vous faites la fière. Voilà ma préférée , ditelle d'un air triomphant lorsqu'elle vit qu'Isabelle se préparait h lui céder : je savais Lien que la bien-aimée de mon cœur ne refuserait rien à sa vieille nourrice.

— Chut 1 chut ! taisez -vous donc ! ne voyezvous pas qu'elle va parler ? Ne faites pas tant de bruit , vociféra une autre voix , car ils avaient déjà commencé à applaudir avant qu'Isabelle n'eût ouvert la bouche.

Le silence se rétablit enfin ; tous les yeux se fixèrent sur Isabelle , pendant qu'elle exprimait ses vœux.

— A la santé de lord Warrington ! Dieu veuille qu'en sa qualité de notre représen-

tant , il soit toujours le protecteur du comté et de l'Irlande en général ! que sa \\c soit longue et heureuse! ajouta-t-elle ensuite d'une voix altérée.

— Qu'il trouve aussi une jolie femme irlandaise, reprit Jim Naughton , lançant un regard significatif a Isabelle. Il pourrait bien aller plus loin et ne pas rencontrer mieux. Les cris de bravo Jim! vive Isabelle, cette charmante créature ! nous voulons qu'elle choisisse bientôt un mari î toutes ces acclamations achevèrent de confondre la pauvre fille.

Lord Warrington s'aperçut de son embarras , la salua en souriant pour la remercier de l'honneur qu'elle lui avait fait, et prit le verre de ses mains tremblantes.

— A la santé de M. Wihnot et de sa famille ! dit-il. Je ne puis rien dire de plus

pour l'Irlande que de lui souhaiter des propriétaires aussi respectables que lui , et des femmes aussi aimables que ses filles.

— Gloire a vous , gloire a vous , milord , que le ciel vous accorde de longues années ! répondit l'assemblée exprimant avec des voix de tonnerre sa sympathie pour les vœux qu'il venait d'exprimer en faveur de la prospérité du pays , et de la famille qu'elle plaçait au premier rang.

— Quel joli couple cela ferait ! lui et miss Isabelle , dit Peggy la blanchisseuse à son admirateur Pat Murphy.

— Oui, vraiment, répliqua Pat, qui, par hasard , était de meilleure humeur que de coutume , ce serait un couple presque aussi bien assorti que toi et moi î

— 11 faut que tu sois bien impudent , dit

Peggy , pour oser faire une comparaison semblable ! Mais Pat , ajouta-t-elle d'une voix câline , ne vois-tu pas que j'avais raison ?

— Oui , quand tu me disais que j'étais l'idole de ton cœur, n'est-ce pas? J'en conviens , Peggy.

— Je ne t'ai jamais dit cela ! reprit la timide Peggy; je serais trop fâchée de dire un mensonge. Et elle laissa échapper , malgré elle , un sourire plein de malice.

— Eh bien, c'est possible ! Tu n'as peutêtre pas parlé aussi clairement ; mais c'est bien ce que tu voulais dire.

— Laisse-moi tranquille ! interrompit sa douce maîtresse ; tu sais très bien qu'il ne s'agit pas de cela. N'avais-je pas raison de dire que le lord anglais pourrait bien épouser une de ces demoiselles ? Qu'en pensestu , Pat?

— Certainement ! N'as-tu pas toujours raison , ma colombe ? reprit - il avec galanterie lui faisant en même temps jeter un cri.

— Soyez donc plus réservé, Pat! Maudit soit de votre impudence ! vous n'avez pas votre égal , et en présence de gens de qualité encore ! Vos manières sont détestables î

— Au nom de Dieu î pardonnez-moi cette fois, Peggy, et le ciel vous bénisse j j'oubliais que le monde de qualité était ici : j'attendrai qu'il soit parti , ma belle.

— Moi , ce que je vous demande avant tout, c'est de garder vos mains pour vous seul , que les gens de qualité y soient ou non , et quelle que soit notre société.

— C'est toi qui enragerais si je te prenais au mot ! ajouta Pat en riant d'une manière taquine.

— Scnalth Avanordth î (je te souhaite un mauvais déjeûner) , Pat Murphy ; comment oses-tu parler ainsi ? J'ai bien envie de te donner un... !

Pat tendit la joue avec un air de complaisance qui mit le comble h l'indignation de sa prude maîtresse. Aussi elle leva sa grosse main rouge qu'elle laissa retomber lourdement sur son \isage :

— Prends cela , dit-elle , vilain fat !.. . Pat se frotta la joue et se mit à rire.

— Tu n'y as pas été de main morte, Peggy, mon amour ! tu as seulement failli me casser la mâchoire !

M. Barham , qui n'avait pas perdu un mot du colloque , et n'avait réussi à étouffer ses rires qu'à l'aide de son mouchoir et après avoir manqué étouffer lui-même , ne put se

retenir plus long-temps 5 il battit des mains pour exprimer tout ce que lui faisait éprouver de bonheur cette manière irlandaise de faire la cour , et s'écria :

— Vous lui avez donné ce qu'il méritait. Comme c'est bon ! c'est parfait !

Le musicien joua au même instant un air très gai. Winny, la femme de chambre, s'avança et fit la révérence.

— Monsieur Barham , vous plaît-il?... ditelle en riant et en rougissant.

— Que voulez-vous ? est-ce un siège ? demanda-t-il avec politesse et en lui faisant place.

— Elle vous prie de danser avec elle, dit Peggy.

— Vraiment ? Je vous remercie , Winny ;

mais j'ai bien peur de ne pas savoir la gigue assez bien : je brouillerais toutes les figures.

— Pas du tout ! s'écrièrent toutes les filles en même temps. Ilien n'est plus facile j vous n'avez qu'a suivre l'air et faire en sorte de vous trouver toujours vis-à-vis de votre danseuse.

— Puis, quand tout est fini , monsieur, interrompit Pat, vous entourez de vos bras sa jolie petite taille , en disant merci , et vous mettez les paroles en action.

— Que ce garçon-la est facétieux ! s'écria Barbam.

— Retenez votre langue , Pat Murpliy , dit Winny dont la pudeur se trouvait offensée.

La foule applaudit le jeune Anglais quand il se leva pour se mêler a la danse.

— Demandez, monsieur, à votre danseuse l'air qu'elle préfère, lui souffla Jim Naughton.

Barham adopta le conseil.

— Peu m'importe , monsieur ! celui qui vous plaira me conviendra.

— Non , choisissez j vous savez mieux que moi quel est celui qu'il nous faut.

— Demandez-lui , monsieur ! si elle veut l'air de W alsh-le-DégueniUé .

— Quel drôle de nom ! s'écria Barham. •

— Que le ciel vous étouffe ! Jim Naughton , dit Winny fronçant le sourcil.

— Peut-être n'aimez-vous pas cet air ? observa Barham avec bonhomie ; vous pouvez en prendre un autre.

— Elle n'aime rien tant que celui-là, mon-

sieur, interrompit Jim en riant, elle en est folle.

— Il y a quelque plaisanterie Ta-dessous , je suis sûr , Jim. Je t'en prie , dis-moi ce qui en est , mon garçon , demanda Barham avec empressement.

— Rien du tout , monsieur , sinon qu'un certain Jack Walsh , un garçon de mes amis, postillon comme moi, aux gages de M. Costelloe , se trouve être très bien avec Winny , c'est son futur : vous savez , monsieur.

— Vous mentez! interrompit Winny faisant la grimace a Jim Naugthon , le fidèle ami de son amant.

— C'est le plus grand t.jpageur et le plus grand fanlliron du pays, monsieur, continua Jim ; mal lui en arriva h la foire de Dorrymanagoslogk , tout près du château. 11 revint ici le même jour voir Winny, avec ses vête-

mens en lambeaux. Jamais, monsieur, vous n'avez vu une tournure plus misérable ! c'est pourquoi , depuis celte époque , nous l'avons surnommé Jack fV alsh-le -Dé guenille , d'après la gigue de ce nom. Et Winny est furieuse de notre plaisanterie sur son amant. Quand vous aurezbesoin d'elle promptement, vous n'avez qu'à crier, par-dessus la rampe : Jack TV alsMe-D é guenille l elle viendra a toute course.

Barham apprécia beaucoup ce nouvel échantillon de facétie irlandaise. En attendant l'air qui plairait à Winny, sans fournir a Jim le moyen de faire d'autres réflexions , Barham se mit à causer avec sa danseuse.

— Ainsi, en Irlande, ce sont les femmes qui viennent inviter les hommes à danser ? Vous êtes de singulières filles î Mais , quand il vous prend fantaisie de vous marier , de-

mandez - vous aussi aux hommes de vous épouser ?

— Demander aux hommes de nous épouser î ma foi non ! Et pourquoi le pensez-vous? Vraiment , il n'y a pas de danger que nous prenions cette peine-la : ils le savent bien eux-mêmes 5 ma foi ! ils attendraient longtemps si cela était ainsi ! beau dommage , en vérité ! La gigue commença. A nous maintenant , si vous voulez , monsieur Barham.

Barham , qui ne manquait pas d'oreille , fut assez heureux dans son premier essai ; et, grâce a son humeur joyeuse , il trouva en lui toute l'agilité nécessaire ; les sauts et les entrechats, qu'il n'épargnait guère, avaient beaucoup de rapport avec ceux de Jim Naugthon , ce qui excitait l'admiration et la joie des spectateurs.

— Cela ferait encore un joli couple, lui et miss Marie , remarqua Peggy. Ils sont tous

deux si aimables , taillés absolument sur le même patron. On dirait qu'il l'aime tant! courant toujours après elle , comme s'il ne pouvait pas vivre une minute sans la voir ! Il l'appelle , la cherche partout; puis, quand il la retrouve, ils recommencent à rire ensemble comme des fous.

— Bah î ce parti ne serait pas convenable : il n'a pas d'esprit , observa le groom Bartly.

— - C'est bien vous qui pouvez en juger ! reprit Peggy.

— Qu'importe qu'il ait de l'esprit ou non ? dit la cuisinière.

— Moi, je déclare qu'elle en a pour lui et pour elle.

— Cela fera un mariage , vous verrez ! dit Peggy en insistant.

— Je parie que non... répondit le groom.

— Cela sera, réitéra Pcggy, et , par-dessus le marché , miss Isabelle épousera le lord anglais , aussi sûr que je m'appelle Peggy Flanagan.

— Alors , vous n^êtes pas Peggy Flanagan , interrompit le groom de M. Mac Alpine. Je puis vous certifier que ce mariage ne se fera pas.

— Et pourquoi cela?

— Parce que mon maître , M. Mac Alpine, ne laissera jamais mademoiselle Isabelle quitter le pays ; il compte bien la garder pour lui. Il en est fou ! et ce n'est pas sans raison 5 car c'est la demoiselle la plus jolie , la mieux élevée qu'on puisse voir. C'est tout juste le reflet de lui-même. Tout le monde prétend qu'ils sont créés l'un pour l'autre , et qu'ils se ressemblent comme deux gouttes d'eau.

Vous ne savez pas comme il s'occupe d'elle au château : il a donné son nom à sa plus belle jument , ainsi qu'au bateau qu'on voit sur le lac. Il fait des vers pour elle dans un de ses livres de poésies j il les déclame pendant ses promenades a cheval. Je sais de bonne source , continua-t-il plus bas , qu'il vient cette fois pour la demander en mariage. Regardez : il entre avec mademoiselle, voyez comme il est attentif ! il ne peut ôter ses yeux de dessus elle : le voilà qui parle. Il lui dit sans doute quelque chose qui lui plaît assez 5 voyez comme elle est jolie et comme elle tient ses yeux baissés avec modestie !

— Vraiment , elle a bien raison ! murmura Peggy sans être entendue de l'orateur , de ne pas regarder cette vilaine face jaune ! Toute pauvre fille que je suis , mistriss Mac Donogh , j'aimerais mieux mendier mon pai»

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dans tout l'univers avec la personne qui me plaît que d'être assise sur un trône d'or avec un homme comme celui-ci !

— Moi, je ne le déteste pas tant, dit Winny, qui venait de rejoindre le groupe composé de gens du château de Wilmot, qui parlaient has alin de n'être pas entendus des domestiques de M. Mac Alpine, pendant qu'ils discutaient sur le visage désagréable de leur maître... 11 me donne toujours cinq ou six pièces de dix sous , même lorsqu'il ne reste qu'une nuit j personne ne cause moins d'embarras que lui dans sa chambre. D'abord il est excessivement propre , Peggy ; la même cruche d'eau et la même serviette lui durent quinze jours. Ce n'est pas comme l'autre monsieur , qui est toujours à se laver , h jeter de l'eau partout : il faut avoir sans cesse l'éponge a la main pour nettoyer par terre , Peggy.

— Je ne sais pas si l'autre monsieur est propre ou non , reprit Peggy , je n'ai rien à dire sur lui , ni en bien ni en mal , Dieu merci ; seulement je trouve que le lord anglais conviendrait mille fois mieux que lui k miss Isabelle.

— J'en conviens, Peggy; mais ce mariage aura lieu, vous verrez , Peggy.

— Sans doute ! N'est-ce pas là ce que j'ai dit pendant toute la soirée ?

— Quand mon maître, M. Mac Alpine, épousera miss Isabelle \\^ilmot, dit Tom Lannigan , le valet de M. Mac Alpine , à Pat Murpby , que de réjouissances dans tout le pays i Comme les noces seront magnifiques ! Les châteaux de Wilmot et de Mac Alpine ne craindront plus d'opposition. Les deux plus grandes iniluences du comté une fois

réunies, monsieur Kelly, il sera facile de faire les deux nominations.

— Oui vraiment , cela sera aussi facile que d'avaler un \crre de punch , répondit Kelly.

— Assurément ! dit Pat.

Messieurs Kelly et Pat Murphy, comme hommes et comme politiques , en voulaient moins au teint jaune de M. Mac Alpine que les femmes , car , pour eux , le nec plus ultra des grandeurs de oe monde consistait a fournir leur député du comté. M. Mac Alpine , qui , après leur maître , pouvait disposer du plus grand nombre des électeurs , occupait naturellement une place beaucoup plus importante dans leur esprit que lord Warrington. Ils regardaient donc son alliance comme étant bien plus favorable a la famille. Aux jours fortunés des quarante scliillinghers , la puissance d'un propriétaire se calculait

moins sur le produit de ses terres que sur le nombre d'êtres déguenillés qu'elles pouvaient renfermer. Que lord Warrington fût le premier potentat de l'Angleterre, messieurs Kelly et Pat Murphy ne s'en inquiétaient guère. Mais , quoi qu'il en soit , il n'occupait ni la première , ni même la seconde place dans le comté. L'opinion des gens du château de Wilmot se trouvait donc ainsi divisée. Les hommes penchaient pour Mac Alpine , les femmes pour lord Warrington , parce qu'il était beau et avait l'air si comme il faut 5 parce que mlstriss Mac Donogh leur avait raconté que M. Symmons avait dit que toutes les femmes en Angleterre se l'arrachaient; qu'il n'avait qu'h choisir entre elles, mariées ou non, et qu'enfin il menait à Londres le plus grand train.

— Tu verras, Pat, qu'elle épousera le lord anglais ! dit Peggy.

— Cela ne sera pas ! répondit Pat.

— iV«Z>oc7/^/i (n'importe), tu verras! n'estce pas , mistriss Mac Donogh ?

— Cela va sans dire ! répliqua-t-elle.

— Et pourquoi, je vous prie ? demanda Pat.

— Je ne vais pas vous expliquer, Pat Murphy, les raisons particulières qui me font penser ainsi , répondit mistriss Mac Donogh d'un air important.

— Dans tous les cas, dit Peggy, je suis bien sûre que mesdemoiselles Isabelle et Marie ne tarderont pas a se marier , à cause du rêve que j'ai fait.

— Quel rêve , Peggy ? demanda madame Mac Donogh.

— Un rêve magnifique , madame ! une bataille de chiens et de chats.

— En effet , c'est un beau rêve ! vous ne pouvez pas en faire un meilleur comme signe de mariage.

— Oui , j'ai toujours entendu dire que rêver de chiens et de chats qui se battent, annonçaient , mieux que toute autre chose , de prochains mariages.

— Raconte -nous ton rêve , Peggy , et que le bon Dieu te bénisse ! dit mistriss Mac Donogh.

— Je rêvais donc , madame , que j'étais assise en bas, dans le lavoir, occupée a faire sécher mon linge j car la cheminée de la buanderie fumait tant que je craignais qu'il ne devînt noir; et , comme je réfléchissais au temps qu'il faudrait à mon linge pour sécher, je vis entrer un gros chien noir aux yeux rouges.

— Etes-vous bien sûre que ses yeux étaient rouges? demanda mistriss Mac Donogh.

— Oui, madame. Il se mita courir partout, comme s'il cherchait quelque chose; je sentis la peur me gagner : il était si gros et si effrayant ! Je songeais aux moyens de m'esquiver , lorsque j'entendis un chat miauler au-dehors de la fenêtre du lavoir; jamais, mistriss Mac Donogh, vous n'avez entendu une musique pareille î Dans mon rêve , il me semblait que c'était le chat de Cutty Murphy, qui est devenu sauvage ; il s'est échappé dans les bois d'à l'entour , puis les enfans lui jetaient des pierres , vous savez. Le maître leur a dit de prendre garde a eux, s'ils recommençaient. Je pensais donc que c'était le chat de Cutty Murphy, et j'ouvris la fenêtre pour le faire entrer, craignant que le maître ne fut pas content, et je le laissais dehors. Mais alors le chien et le chat se préci-

pitèrenirun sur l'autre en se battant. Mistriss Mac Donogh, vous n'avez jamais rien vu de semblable 5 ils se déchiraient, s'égratignaient, se mordaient, écumaient comme des enragés ! Mon cœur battait de toutes ses forces lorsque je m'éveillai , mistriss Mac Donogh.

— Oui , c'est un beau rêve, Peggy ! Je vais te l'expliquer,

— Merci, madame,

— Le gros chien noir représente un homme riche et assez habile. Tu te rappelles, Peggy, que je t'ai demandé la couleur de ses yeux ?

— Oui, madame.

— Les yeux rouges , reprit l'interprète , indiquent qu'il arrive d'Angleterre^ cette manière de chercher partout est un signe qu'il est venu ici pour accomplir quelque projet. Tu sais que le lord anglais solUcite les votes du

comlé ; le chat qui miaule représente miss Isabelle; lu sais qu'elle n'est pas aussi enjouée que miss Marie ; puis le combat entre le chat et le chien indique qu'il se marieront ensemble.

— C'est tout juste ce que j'avais compris, madame. Après cela, mislriss Mac Donogli , je me rendormis : il ipe sembla que ma petite sœur était avec moi a rincer du linge au bord de la rivière , lorsque je sentis quelque chose me gratter le bras ; je me retournai, et j'aperçus un petit chien blanc avec un collier. 11 ne cessait de gratter ; je finis par lever les yeux et je vis sur un arbre le plus vilain chat qu'il soit possible de rencontrer, ayant l'air misérable ; et, tandis que je le regardais, ce chat devint aussi gros qu'un cheval. Tout a coup il sauta au bas de l'arbre , saisit le petit chien et se mit à l'asticoter. Eh bien , madame , ils se battirent et s'entre-déchirè-

rent -, mais le chat finit par dévorer le chien tout entier , a l'exception du collier , qu'il prit dans sa gueule j et , après avoir creusé un trou a force de gratter, il l'enterra. Au même instant, je m'éveillai, car Winny me donna un coup de pied.

— C'est encore un rêve excellent , Peggy. Le petit chien hlanc est M. Barham • le collier indique qu'il a une grande fortune , le chien qui gratte indique qu'il parle toujours j le chat dans l'arbre représente miss Marie ; cet air misérable prouve au contraire qu'elle ne l'est pas , car les rêves , vous le savez, s'expliquent en sens inverse j cette grosseur subite annonce qu'elle possédera une grande et belle maison , et qu'elle sera mère de beaucoup d'enfans.

— Dieu soit loué î s'écria Peggy.

— Quand le chat étrangle le petit chien,

c'est signe qu'elle a plus d'esprit que lui ; quand il le mange tout vivant , naturellement cela nous annonce leur mariage.

— Que veut dire le collier, mistriss Mac Donogh ?

— Cela veut dire qu'elle jouira d'une prospérité continuelle • de plus , qu'elle sera la la maîtresse absolue :- car elle lui a pris son collier , tu sais.

— Dieu veuille qu'il en soit ainsi; le ciel m'est témoin qu'il ne se passe pas un jour ou une nuit sans que je demande des maris pour elles deux. Miss Isabelle n'est pas tout-a-fait aussi gracieuse que miss Marie, mais elle est douce et tranquille ; son regard n'est jamais méchant, elle ne vous adresse jamais des paroles dures. Que Dieu les protège , miss Marie surtout ! Pourquoi donc tout ce tapage làbas , Barry Sullivan ?

— C'est Pat Sullivan , le frère de lait de M. Mac Alpine , qui est venu engager miss Isabelle a danser , et les tenanciers de M, Mac Alpine qui applaudissent de toutes leurs forces, répliqua Barney.

— -Vivent à jamais Mac Alpine et Wilmot ! s'écrièrent les vassaux de Mac Alpine. Hurra ! pour M. Alpine ! hurra pour miss Wilmot !

— Ces gens de M. Mac Alpine sont Lien impudens! n'est-ce pas , madame ? dit Peggy à son oracle mistriss Mac Donogh. Ne croirait-on pas , a les entendre , que leur maître n'a qu'a se montrer et à demander pour obtenir ?

— Que nous importe ce que les gens de cette espèce peuvent penser ! reprit mistriss Mac Donogh levant les épaules et lançant un regard de mépris sur les gens de M. Mac Al-

pine , qui hurlaient et applaudissaient u l'envi. Quelles manières peuvent-ils avoir, eux qui n'ont aucune expérience du monde ! Taisez-vous î dit-elle avec aigreur a quelqu'un qui criait près d'elle : vivent miss Isabelle et M. Mac Alpine ! taisez-vous ! Ne voyez-vous pas que vous lui déplaisez ?

— Eh! non, interrompit Pat, qui craignait qu'elle n'ei\t offensé Tamour-propre des gens de Mac Alpine , elle est ravie , je vous le promets , mais la présence de M, Mac Alpine la rend honteuse.

Mac Alpine, qui ne dansait que très rarement, pensa qu'il pouvait faire, ce jour-la, une exception a la règle. Voulant récompenser Isabelle de son amabilité h accepter l'invitation de son frère de lait, et prouver en même temps qu'il savait apprécier ce compliment qu'il prenait pour lui-même, il vint relever son

vassal , c'est-a-dire qu'il prit sa place dans la contredanse : ce dernier , selon l'usage , alla s'asseoir. Les acclamations de hurra pour miss Isabelle , hurra pour M. Mac Alpine redoublèrent , h. la grande satisfaction de ce dernier et de toute la gente masculine du château , et au grand mécontentement d'Isabelle et de toutes les femmes. Le service des chambres, dont Winny était chargée, lui procurait l'occasion de causer quelquefois avec lord Warrington ; souvent il lui faisait un compliment sur ses joues roses et ses yeux bleus , quand il la rencontrait sur l'escalier, et Winny pensa qu'elle pourrait lui adresser ces mots pendant la soirée : « Si j'étais un beau jeune homme , je ne voudrais pas permettre qu'une jolie fille eût pour cavalier une vilaine face jaune comme celle-là (regardant M. Mac Alpine), quand il me serait facile d'en mettre un beau à sa place, » riant avec malice, comme elle jetait les yeux sur lord Warrington.

— Peut-elre ne serait-elle pas contente , Winny! répondit-il en souriant au compliment et a l'idée qu'il exprimait.

— Pas contente ! je réponds bien que si ; et comment voulez-vous que cela ne soit pas ? N'a-t-elle pas des yeux?

Lord Warrington suivit le conseil, et, imitant ce qu'il avait vu faire aux autres, il vint relever M. Mac Alpine , qui parut horriblement vexé ; il n'en fut pas de même pour Isabelle. Cette rougeur , excitée par la contrariété , fut de suite remplacée par une toute autre expression. Les spectateurs regardèrent ce trait de milord comme une plaisanterie permise par les règles de la danse pour séparer et déconcerter les amans. Comme rien ne peut être plus agréable au peuple irlandais qu'une plaisanterie , surtout quand elle est faite par un supérieur, la simplicité avec laquelle le vicomte se mêla aux divertisse-

mens de la soirée, en dépit de sa chute, avança d'unemanière favorable ses affaires politiques. Ils recommencèrent de nouveau leurs cris de joie : Warrington pour toujours î réussite pour lui ! hurra pour le lord anglais !

— C'est un beau et aimable monsieur , observèrent les gens de Mac Alpine. Nous désirons que notre maître vote pour lui , car il n'est pas fier !

— Vous avez raison, ajouta Jim Naughton, il est comme il faut jusqu'au bout des ongles. Il m'a donné un billet de cinq livres pour l'avoir mené jusqu'ici , quoiqu'il fût persuadé ( la pauvre créature ) que c'est par ma faute qu'il a été enfoncé dans le marais et que ses os étaient à moitié brisés sur la route. Cependantjamais il ne m'a dit un mot désagréable. Avant de partir, il fallait voir comme il riait h se tenir les côtes , en causant avec moi sur

une chose el sur l'autre. On aurait cru que j'étais son frère jumeau ; vraiment oui , Pat l J'espère, coutinua-t-il se tournant vers Peggy et parlant bas, pour n'être pas entendu de Pat Sullivan , j'espère que c'est lui qu'elle épousera , et non pas maître Mac Alpine avec ses grosses dents jaunes et sa pauvre petite carcasse étique j on dirait un furet , il n'a que la peau sur les os , rien de substantiel ! Le lord anglais en ferait deux comme lui , Peggy. Si j'étais demoiselle , je ne voudrais *pas même le regarder , bien loin de l'épouser ! Ensuite , chez lui , Peggy, c'est un véritable nègre !

— Est-il possible , Jim ! et ses tenanciers, qui le vantent du matin au soir , parlent de son beau train de maison , le comparent à notre maître, disent qu'il donne toujours, et toujours !

— Oh ! les menteurs ! cria Jim ; lui , res-

sembler à notre maître ! Oui vraiment ! 11 faut qu'ils soient tous des démons pour dire une chose pareille. Le jour où je conduisis chez lui les femmes de ces officiers , vous savez , Peggy , je brisai mon timon et je continuai mon chemin , avec un morceau, bon ou mauvais ; vous vous rappelez d'en avoir entendu parler , Peggy ?

— Assurément ! Il n'était question que de cela dans le comté , reprit Peggy.

— Eh bien ! ma chère , il était furieux de ce que je m'arrêtais chez lui avec mes chevaux pendant qu'on raccommodait mon timon. Je l'ai entendu demander a Tom, son valet, ce que je faisais là si long -temps. Comme le maître ! lui qui, supposé que vous fussiez un démon sorti de l'enfer , ainsi , a plus forte raison pour un garçon honnête, trouverait toujours que vous partez trop tôt,

quand même vous seriez resté un an . Malheur a eux , les \ilains menteurs ! leur maître ne ressemble pas plus au nôtre que je ne ressemble au lord lieutenant , Peggy.

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