Le candidat
Nous ne voulons pas l'afiirmer, mais nous sommes portés a croire que ce cœur glacial commençait à s'atlendrir. Jusqu'ici , les II. * i
attentions qu'il avait prodiguées k Isabelle n'avaient eu pour but que de supplanter un rival et de tromper une mère , la personne qu'il aimait le plus à tromper après un mari ; aujourd'hui , il semblait agir par intérêt pour elle-même. 11 était convaincu d'avoir inspiré pour la première fois de sa vie une passion réelle, passion d'autant plus désintéressée qu'elle était évidemment désapprouvée par la famille; il y avait, en outre , dans l'aveu de son attachement, tant de pudeur et de délicatesse, elle conservait si bien la réserve convenable à la dignité d'une femme , qu'il osait à peine se flatter d'avoir deviné ses pensées.
Comment se trouvait Isabelle a son réveil? très heureuse et très fatiguée , car elle avait passé la nuit k songer à lord Warrington ; h se rappeler tout ce qu'il lui avait dit ; à deviner tout ce qu'il lui aurait dit encore si sa
mère n'était pas venue par hasard ou à dessein , les séparer à chaque instant pendant le bal. — Oui , se dit-elle , maintenant je suis certaine d'être aimée j quel changement dans ses regards et dans ses manières, dès qu'il eut découvert qu'O'Reilly n'était pas un rival ! Cher , cher Warrington , homme généreux et désintéressé, combien je vous aime ! Mais je ne voudrais pas, pour tout au monde, vous faire connaître l'excès de mon amour !
Isabelle, naturellement sensible ettrouvant peu de sympathie dans sa famille, avait a sa disposition un surcroît de sentimens qu'elle abandonnait volontiers à l'aimable et séduisant vicomte , bien persuadée que dans cette transaction, elle recevait autant qu'elle donnait en échange.
Pendant la soirée qui suivit la fête , toute la société habituelle dont M. O'Reilly faisait
partie, se trouvait réunie dans le salon. M. Wilmot parlait politique avec l'aimable prêtre ; Marie et M. Barham disaient des folies; ladyAnne et M. Mac Alpine faisaient du sentiment ; lord Warrington, assis près d'Isabelle, lui parlait d'amour ou de quelque chose qui en approchait. Ces conversations à deux continuèrent k voix basse pendant quelques instans, mais elles ne tardèrent pas à être interrompues par la vigilante lady Anne.
— Eh bien ! monsieur Mac Alpine , je m'en vais consulter la chambre sur cette motion ; veuillez , je vous prie , messieurs Wilmot et O'Reilly , suspendre le calcul de vos votes, et vous, lord Warrington et monsieur Barham, veuillez interrompre un instant vos douces causeries avec mes filles ; j'ai besoin de vos avis pour la solution d'une question difficile prête à troubler l'amitié
qui existe depuis si long-temps entre M. Mue Alpine et moi.
Tous, excepté lord Warrington, obéirent h ses ordres.
— Expliquez-nous les faits , lady Anne , dit M. O'Reilly.
— Ilfaut vous dire, messieurs, que M. Mac- Alpine ose m'avouer sa préférence pour les femmes irlandaises ; selon lui, elles sont plus jolies, plus sages, plus aimantes et enfin plus dignes d'être aimées que les Anglaises; elles sont, dit-il, plus séduisantes comme filles, plus estimables comme femmes j ce sont des maîtresses plus dévouées , des épouses plus fidèles , des mères plus tendres , des amies plus sincères , et Dieu sait quoi encore ! En un mot, si l'on croyait monsieur , la liste de leurs qualités s'étendrait depuis le château d<e W ilmot jusqu'à celui de M. Mac Alpine,
]Ne trouvez-vous pas cela un peu fort? Voyons, monsieur Wilmot , dites votre avis ; à qui donnez-vous la préférence? aux Anglaises ou aux Irlandaises?
— Je proteste contre son vote , s'écria Mac Alpine, car il jugera les Anglaises d'après sa propre expérience , leur atribuant à toutes en général les perfections qui n'appartiennent qu'à lady Anne Wilmot.
— Merci, monsieur Mac Alpine, dit M. Wilmot en riant , de m'avoir évité la peine d'adresser à ma femme un compliment flatteur.
— Puisque votre discours est fait, donnez maintenant votre vote, dit lady Anne.
— Mais cela est fort embarrassant j ma femme est Anglaise , et mes filles sont Irlandaises , comment décider entre elles ? M'y voilà: j'engagerai mes fils à épouser des An-
glaises dans l'espoir de les voir aussi heureux que moi, et je conseillerai aux fils de mes amis de choisir des Irlandaises pour femmes.
— Bravo, signor padre! s'écria Marie; cette distinction me plaît assez. A votre tour, monsieur O'Reilly.
— Oh! je n'ai rien à dire sur aucune femme; comme ma profession m'interdit toute espèce de galanterie , il me sera peutêtre permis d'avouer que je ne regrette pas mon sort, et j'ajouterai m^Pie que l'homme le moins occupé des femmes doit être le plus heureux.
— Quel sacrilège ! dit M. Mac Alpine.
— A merveille ! Vous avez bien raison , monsieur O'Pveilly ; rien de plus ennuyeux et de plus insipide qu'une femme qui gronde toujours et donne son avis à tort et à tra-
v€rs! Une fois marié, il faut être aussi grave qu'un sénateur; adieu plaisirs et folies. Aussi j'ai résolu de rester vieux garçon.
— Nous verrons cela, pensa lady Anne ainsi que Marie.
— Maintenant, recueillons les votes. M.Mac Alpine accorde tout aux Irlandaises j M. Wilmot paraît disposé à partager son vote ; MM. O'Reilly et Barham ne veulent entendre parler ni des unes ni des autres. Il paraît que les Irlandaises l'emporteront. Mais j'oubliais î Lord Warrington n'a pas encore manifesté son opinion. Voyons, milord, pour qui penchez-vous? demanda lady Anne.
Elle fut charmée de voir que lord Warrington n'avait pas écouté un mot de la discussion ; il fallut lui expliquer de nouveau le sujet de la conversation.
— A présent que vous êtes au fait, milord, veuillez mettre à contribution votre goût , votre expérience et votre talent d'observation pour nous mettre d'accord. N'oubliez pas que vous êtes Anglais, le seul champion que nous ayons, car M. Barham s'est déclaré chevalier mécréant 3 ainsi , vicomte , décidez-vous pour saint Georges et l'Angleterre.
— N'oubliez pas, milord, dit Marie, que vous êtes en Irlande, que nous sommes ici deux contre une, et qu'Isabelle et moi nous avons bec et ongles; ainsi, votre vote ou vos yeux, milord; vivent saint Patrick et l'Irlande !
— Jamais homme fut-il placé dans une position plus difficile? Honneur, patriotisme et lady Anne d'un côté; et de l'autre reconnaissance ou menace de perdre les yeux ! Mesdames , voici la décision que m'inspirent
les perfections dont vous êtes toutes également pourvues : Je suis pour les femmes anglaises en général, et pour les Irlandaises en particulier.
— C'est - a - dire que vous préférez une Anglaise pour votre maîtresse , et une Irlandaise pour votre femme?
— Oui, si elle vous ressemblait, belle ^ bonne et spirituelle , dit le vicomte tout bas a Isabelle.— Vous l'avez deviné, monsieur Mac Alpine , ajouta-t-il plus haut.
— Maintenant je propose que les femmes donnent aussi leur opinion sur le mérite respectif des hommes de ces deux pays.
— Nous mourons d'envie de savoir ce qu'elles pensent de nous, observa M. Mac Alpine.
— Voyons; lordWarrington et M, Barham sont Anglais; M. Mac Alpine est Irlandais : deux contre un. Je suis pour les Anglais, dit Marie.
— Vous oubliez votre père et M. O'Reilly.
— Non, maman, mais ils ne comptent pas, y ^t \ "VOUS savez ; l'un est marié , l'autre ne se ma- ^ rplriera jamais : ils sont absolument nuls.
— Je ne puis vraiment pas être très flatté de votre vote, miss A\ilmot , puisque nous ne devons votre préférence qu'au hasard. A votre sœur maintenant , dit lord Warringîon se tournant vers Isabelle. Rappelez-yous , ditil, que j'ai été favorable aux Irlandaises, et que vous devez, par réciprocité, vous déclarer pour les Anglais. Saint Georges et l'Angleterre , belle Isabelle.
— Non , non , milord , vous n'avez donné
que la moitié de votre cœur aux filles d'Irlande.
— Mais je leur donne le mien tout entier; ne l'oubliez pas, douce Isabelle, dit Mac Alpine, vous parlerez en faveur de saint Patrick et de l'Irlande.
— Silence! s'écria Marie, il ne faut pa« influencer l'opinion des jurés.
— Moi j'adopte le système prudent et impartial qu'a suivi lord Warrington : j'aime les Anglais en général et les Irlandais en particulier , dit Isabelle en souriant.
— Maligne f que dites-vous /«.^murmura gaiement lord Warrington.
M. Mac Alpine récompensa le charmant orateur par un regard de tendresse inexprimable, roulant ses grands yeux blancs de côté
et d'autre , semblables à un vaisseau battu par la tempête et près de s'engloutir dans les eaux , corps et biens , comme dirait notre ami Kelly.
Lady Anne jugea convenable de proposer une partie d'échecs au vicomte j elle espérait que la vanité de M. Mac Alpine , flattée par la réponse d'Isabelle qu'il regardait comme un aveu de préférence pour lui , le déciderait (si l'occasion s'en présentait) a lui faire sa déclaration en forme , ce qui , d'un autre côté , obligerait le vicomte à se prononcer de suite.
A peine les joueurs étaient-ils assis, que M. Mac Alpine vint adresser a Isabelle , à voix basse , le discours suivant :
— Oui , vous êtes une femme capable d'apprécier un Irlandais ! votre préférence me prouve que vous possédez à la fois ce tact ,
ce bon sens que j'étais sûr de trouver chez la plus séduisante des femmes.
— Je ne pensais pas tout- à- fait ce que je disais, monsieur Mac Alpine 3 je plaisantais seulement avec lord Warrington, car je suis loin de préférer les Irlandais.
— Petite fourbe ! dit-il avec une intention de finesse, comme si je ne connaissais pas vos pensées mieux que vous peut-être ; sachez, du moins, que je vous comprends plus que vous ne le voulez, ajouta-t-il reprenant son air langoureux. Vous avez, je le sais, trop de goiit et de délicatesse pour vous intéresser a un Irlandais ordinaire , à ces fanfarons toujours prêts a tirer l'épée , et à faire la cour aux premières femmes venues! Non, ma charmante Isabelle , vous que je compare à la douce et modeste violette des bois! non, un Irlandais de cette espèce ne pourrait espérer
de posséder jamais un amour délicat comme le vôtre ! Cependant ma douce Isabelle ne pourrait- elle aimer un Irlandais bien élevé et accompli? un homme desprit, capable d'apprécier sa sensibilité ? celui qui deviendrait son Mentor et son appui? celui dont l'ardeur serait tempérée par la tendresse et exaltée par l'enthousiasme? celui qui récompenserait son attachement sincère par la passion la plus violente , la finesse du goût et le sentiment le plus pur? celui qui ne saurait vivre sans la voir et sans l'entendre, et pour qui ses aimables sourires seraient aussi brûlans que les rayons du soleil ? Ne pourriezvous aimer un Irlandais de ce genre, ravissante créature ? ajouta-t-il a voix basse grimaçant un sourire, moitié sentiment, moitié malice.
— Vraiment? monsieur Mac Alpine , je. . . Un regard de sa mère empêcha Isabelle de