‹ Le candidatChapitre 2 sur 13 · IG · texte numérisé non relu

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tiiiir la phrase ; elle sarrèta brusquement . rou2;it et parut fort embarrassée.

M. Alac Alpine sourit avec complaisance de ses timides eôbrts pour nier son amour, et continua en ces termes :

— L'homme a qui vous accordez votre affection virginale ne doit avoir jamais aimé. On peut lui passer quelques petites galanteries , mais rien de ce qui peut exciter un sentiment pénible dans votre cœur sensible. Il faut que vous sovez le premier objet de son amour la première femme a laquelle il se décide a sacrifier sa liberté et à confier son honneur et sa tranquillité ,: il faut qu'il puisse dire avec vérité : Mon adorable Isabelle , j'ai admiré bien des femmes dans ma vie , mais TOUS êtes la seule que j'aie jamais aimée. Le jour où j'ai contemple pour la premi^^re lois votre céleste beauté . ce jour a décidé de mon

sort. Vous seule avez réalisé les rêves anticipés de ma tète exaltée j vous êtes le brillant espoir de mon àme , ma création idéale, l'objet de mon premier et de mon plus tendre amour. Oui, vous étesdicne dlnspirerrima^ination des poètes ; vous méritez d'être choisie par l'homme d'esprit. Riche comme vous 1 êtes en jeunesse, en beauté et en perfections, jouissant encore des avantages de la naissance, de la bonne éducation , entourée , en un mot , de séductions sans nombre, j'aurais cependant échappé a l'inlluence de tous vos charmes, si je n'étais pas persuadé que vous éprouvez pour moi une passion aussi violente que la mienne.

— Quel homme a le droit de parler ainsi à ma charmante Isabelle? Mac Alpine seul, n'est-ce pas? votre amoureux ^lac Alpine , qui , j'espère , nest pas amant malheureux ? Oh î permettez a vos douces lèvres

de me donner la ravissante confirmation de mes espérances? ne me laissez pas languir plus long-temps après ce timide aveu de votre tendresse ! Parlez , mon enchanteresse ! un mot , un seul mot a l'homme qui vous idolâtre ! un regard suffirait encore ; car je connais depuis long-temps ce langage de vos heaux yeux.

Chaque fois que les lèvres vermeilles de la malheureuse Isabelle s'ouvraient pour désabuser M. Mac Alpine, le front soucieux et mécontent de sa mère la réduisait au silence. Pendant qu'elle souffrait le martyre, Mac Alpine continuait à parler avec une tendresse des plus touchantes. Vous savez comment les hommes interprètent le silence des femmes dans ces occasions ; vous le savez , n'est-ce pas ma douce colombe ?

Isabelle ne put y tenir davantage ; elle

bondit de sa chaise renversant pelles et pincettes , marchant sur les pieds de son père , de M. O'Reilly , écrasant à demi deux petits chiens dans sa précipitation à fuir la voix de l'amour.

— Quelle modeste créature ! soupira tendrement M. Mac Alpine.

— Ma chère Isabelle, veuillez, je vous prie, regarder devant vous , s'écria la mère. Mais la belle fugitive avait déjà gagné la porte.

— La voila dans ses rêveries au clair de la lune, je la connais. Mais comme elle est gauche souvent! continua lady Atine. Marie, frottez la patte du pauvre Fido j j'ai bien peur qu'il n'ait du mal. C'est h vous de jouer, milord. Il joua, mais tout de travers.

— Echec au roiî cria -t- elle. — 11 lit un second coup encore mal combiné. — Echec et mat , dit lady Anne avec un rire de triom-

phe. — Je suis si contente de vous avoir batln enfin ! J'ai sans doute mieux joué qu'a l'ordinaire, ou vous avez plutôt joué moins bien que de coutume.

Pourquoi le vicomte devint-il tout à coup distrait et rêveur? était-il mécontent d'avoir perdu la partie? pensait-il à M. Archer, son rival aux élections?

— Marie , faites-moi le plaisir de chanter quelque chose avec O'Reilly, dit lady Anne.

Sa fille obéit volontiers, charmée de se reposer de la fatigue qu'elle éprouvait a rassasier M. Barham d'anecdotes plaisantes.

— Comme cette fille est drôle! dit le mineur de Leicester au jeune candidat.

— Oui, répondit-il d'un air distrait.

— iîl —

— C'est dommage qu'elle soit si laide, n'est-ce pas?

— Laide !... répéta le vicomte fort étonné. Mais c'est la plus jolie femme que j'aie jamais vue.

— Grand Dieu ! vous trouvez?

— Mais qui diable oserait penser diflféremment? demanda milord avec chaleur contre son ordinaire j puis il retomba dans son humeur noire , et peu après il sortit du salon , laissant M. Barham pétrifié sur place , ne pouvant revenir de son étonnement sur Icrd Warrington, qui trouvait Marie Wilmot une beauté.

— Eh bien ! je ne me serais jamais imaginé que personne au monde pût la trouver belle. Ses yeux ne sont pas mal , je crois; ses dénis sont blanches, mais sa peau est horriblement

noire; sa bouche d'une grandeur démesurée, la plus grande que j'aie jamais vue, excepté celle de M. Mac Alpine. 11 admire peut-être sa tournure, il y a des gens qui aiment les grosses femmes, mais elle est courte et grosse j cependant il doit avoir raison, je pense, car il passe pour un aussi bon juge de chevaux que tout autre homme a Melton.

Tout en réfléchissant de la sorte , il s'était placé juste vis-à-vis de Marie fixant sur elle des yeux hagards pendant qu'elle chantait. — A quoi donc pense cet imbécile ? je voudrais le savoir I dit la jeune fille qui venait de surprendre un de ces regards fixes.

— Un sol d'argent pour vos pensées , monsieur Barham !

— Mes pensées ! répéta-t-il d'un air encore plus bête qu'à l'ordinaire. — Je ne

pensais à rien de bien important : je pensais à vous seulement , et. . .

— Bien obligé, monsieur, dit-elle croisant les bras et faisant une révérence à la persane : — Merci de votre compliment. — Vous ne songiez à rien d'important ! à moi seulement !

— Oh ! vous me tuerez si vous me faites rire ainsi, miss Wilmotj vous vous moquez si bien. Eh bien! je vais vous dire à quoi je pensais j je pensais que vous étiez ce soir fort jolie! Pourquoi ne le dirais-je pas, puisque lord Warrington le dit bien , pensa-t-il.

— Pauvre sot! Il doit être gris, murmura Marie. Que vous arrive-t-il donc ce soir moîi cher? vous êtes devenu tout- a- fait poli.

— Ne le suis-je pas toujours avec vous ,

miss \i\'ilmot? au moins en ai-je l'intenlion , comme pour tout le monde !

— Là, encore! moi et tout le monde, que le bon Dieu le bénisse ! Ses complimens ressemblent au tissu de Pénélope; il contredit toujours ce qu'il vient d'avouer à l'instant même. — -Ainsi, vous ne vous souciez pas plus de moi que de tous les autres dans la maison ?

— Pardon , miss Wilmot ; je vous préfère à tous ceux de la maison , je vous aime plus que je n'ai jamais aimé personne, excepté le père John. Quel dommage que les prêtres ne puissent se marier, vous feriez tons les deux un couple si assorti ! il est seulement un peu trop âgé pour vous.

— Non pas, tout irait bien s'il n'existait pns d'autre empêchement que celui-là; j'ai-

nierais mieux épouser un homme assez vieux pour être mon père, que de prendre un mari plus jeune que moi ; cela me répugnerait.

— Vous avez parfaitement raison, miss Wilmot, il serait à désirer que tout le monde pensât de même. — Voyez, Hélène Burner, elle était bien aussi vieille que vous , cependant elle voulait h. toute force m'épouser , vous savez, et bien d'autres encore. Ainsi, il est évident qu'il est rare de rencontrer autant de bon sens, et quant a la gaieté, vous êtes sans pareille : pas une fille à voire bal aussi drôle que vous. A propos, j'ai été bien vexé ce soir-là j d'abord, je n'ai pas aperçu le père Jolm, ensuite personne n'a voulu danser de gigue avec moij toutes ces demoiselles étaient prudes et empesées comme des Anglaises. Si ce n'est qu'elles parlaient une espèce de patois , jamais je ne me serais douté qu'elles étaient Irlandaises. — 0 mis$

Wilmot! vous ne m'avez pas encore conté ce qui vous faisait tant rire pendant le dîner.

— Que ne donnerais-je pas pour être sa femme , afin d'être délivrée de l'ennui de le distraire sans cesse !

Elle trouva encore la force de rire de la meilleure grâce , tandis qu'elle se préparait à satisfaire la curiosité de son persécuteur.

Nous la laisserons conter sa plus belle histoire comique, tandis que M. Barham se livre à ses plus violens accès de rire , pour nous occuper des autres amans , non sans jeter avant un coup d'œil sur M. Mac Alpine et lady Anne , tous les deux absorbés dans une conversation animée et confidentielle. Lui , parlait de la tendresse réciproque qui existe

entre lui et sa fille; elle, l'écoutait avec ce doux sourire de mère sur les lèvres , comme si elle avait réussi dans ses plus chères espérances.

CHAPXTnX XXII.

Isabelle ne se contenta pas, comme le croyait sa mère , de fuir la chambre où se trouvait Mac Alpine; elle voulut encore s'éloigner du toit qui le couvrait. Elle ne s'arrêta pour reprendre haleine qu'à l'endroit

du parc devenu son lieu favori depuis que lord Warrington l'avait admiré. C'est là qu'elle avait souvent cheminé avec lui dans un charmant sentier (seulement assez large pour deux personnes), au milieu d'un bosquet et traversé par une petite rivière dont les eaux limpides coulaient rapidement. Elle se jeta sur un banc, accablée de fatigue, agitée par la fièvre , tantôt levant les yeux vers la lune , tantôt les reposant sur l'eau , comme si elle était venu tout exprès pour les contempler. Elle sortit enfin de son engourdissement , se leva , arpenta l'étroit sentier se parlant a elle-même :

— Oui , mon heure est venue ! Warrington m'aime , j'en suis sûre ! Mais peut-il disposer de lui-même et de ses inclinations? Sinon que vais-je devenir ? Mac Alpine s'est déclaré. Ma mère va se livrer tranquillement h son système de persécution. Je ne la connais

que trop ! elle sera sans pitié , quoiqu'elle sache bien que me marier a cet homme c'est le tombeau pour moi ! Sans remords, avec le sourire sur les lèvres , elle me condamnera au plus horrible destin , celui de m'associer pour la vie à un être qui remplit mon âme de dégoût ! Puis , en aimer un autre , n'estce pas le comble du malheur! — Et, joignant les mains avec angoisse : — Je donnerais tout au monde pourn'avoir jamais vu Warrington !

— Pourquoi cela? demanda Warrington k son oreille.

Elle fit un cri en voyant si près d'elle celui qu'elle eût souhaité n'avoir jamais connu.

— Milord , dit - elle redressant avec dignité sa taille élégante , vous avez manqué a la délicatesse en venant ainsi me surprendre.

Elle se disposait à partir lorsque lord Warrington l'arrêta.

^— Non , non , répliqua - t - il saisissant sa main , vous ne partirez pas avant d'avoir répondu k celte question : Pourquoi souhaitiez-vous ne m'avoir jamais connu ?

— Que ne suis-je déjà dans ma tombe ! s'écria-t-elle fondant en larmes et s'efForçant de retirer sa main.

— Non, ma chère et douce Isabelle, ii ne faut pas désirer la mort , il faut vivre , vivre pour moi ! dit-il couvrant de baisers sa main qu'il retenait encore.

Le jeune vicomte était du nombre de ceux qui s'attendrissent facilement en voyant de beaux yeux pleins de larmes , mais qui n'éprouvent souvent aucun remords de les avoir fait couler. C'est pourquoi il lui fut impossible de voir sans émotion ic chagrin d'une femme qui lui était attachée, cju'il aimait aussi

avec moins de violence peut-être , mais autant qu'il pouvait aimer autre chose que luimême.

A peine savait-il pourquoi il était venu la retrouver j mais, après l'avoir entendue maudire amoureusement son nom , dans un accès de désespoir, il n'est pas étonnant qu'il ait été coupable d'imprudence une fois dans sa vie.

Maintenant , lecteur , après avoir consacré une demi-heure à faire des protestations d'amour , aussi vraies pour l'instant , de la part du vicomte que de celle de sa belle compagne , ils rentrèrent dans le salon. Lady Anne causait tête-à-tête avec M. Mac Alpine ; Marie riait et causait encore avec M. Barliam.

Un coup d'œil sur sa iilie lui apprit tout II. • 3

ce qui venait de se passer ; son cœur bondit de joie , mais sa figure conserva son impassibilité ordinaire.

— Je vous remercie bien, milord de me ramener cette fille maussade. Chère enfant , vous ne devriez pas vous promener ainsi au clair de la lune , rien n'est plus malsain j vous aurez demain un rhume aflVeux , chère petite. Je veux absolument que vous alliez vous coucher de suite. Monsieur Mac Alpine, oserai-je vous prier de sonner. Je voudrais savoir si on a fait du feu dans sa chambre. Marie , vous êtes encore pâle de la fatigue du bal d'hier ; allez , mes chères filles , allez vous coucher toutes deux.

Il est inutile de faire observer que lady Anne était pressée de congédier la société , afinde trouver Foccasion d'amener le vicomte hune déclaralioji en forme, avant que la ré-

flexion ne put refroidir son enthousiasmé j c'est ainsi qu'elle venait de réussir auprès de M. Mac Alpine pour lui arracher la promesse de son vote. En congédiant ses filles , elle se débarrassait aussi de M. Barham qui poursuivit Marie pour savoir la fin de son histoire ; de M. Mac Alpine, qui se traîna vers Isabelle pour saisir un dernier regard de son adorée , avant d'aller se coucher.

— Dieu vous garde et vous envoie d'agréables songes ! dit son hôtesse de l'air le plus affectueux et le plus significatif.

Dès qu'elle se vit seule avec le vicomte , MM. Wilmot et O'Reilly étant trop absorbés dans la politique pour la gêner , elle commença l'attaque.

— Etes-vous capable de garder un secret, milord? M. Mac Alpine vient de demandei*

Isabelle en mariage ! Et sa physionomie devint rayonnante de joie.

— Vraiment ! est-il accepté ? demanda le vicomte avec indifférence.

— Assurément! répliqua-t-elle.

— C'est-à-dire que vous l'acceptez, vous, madame ; mais il n'en est pas ainsi de votre fille , j'en réponds !

— Comment le sauriez-vous ? demanda-telle prenant au naturel le ton d'une vive inquiétude.

— C'est qu'à ma connaissance elle en a accepté un autre.

— Un autre ! impossible , milord ! Qui pourrait-elle préférer à M. Mac Alpine ?

. — Un homme bien inférieur à lui , il est

vrai, répliqua-t-il froidement, puisque l'objet de sa préférence n'est autre chose que mon indigne personne.

— Vous, milord ! vous plaisantez sans doute. Je n'ai jamais remarqué que ma fille vous plût , ni que vous lui ayez inspiré d'attachement !

— Vous ne parlez donc pas sérieusement !

Le vicomte confirma ce qu'il avait dit.

— 11 faut avouer , milord , que vous me placez tous les deux dans la plus affreuse position. La conduite de ma fille est abominable et pleine de dissimulation. Pourquoi m'avoir permis de m'en gager avec M. Mac Alpine ?... Que lui dirai-je?... Elle paraissait agitée et fort mécontente.

— Dites simplement que vous et votre fille différez d'opinion sur son mérite , que la jeune personne n'a pas de goût pour lui et me donne la préférence. Voilà tout.

— Si je ne me trompe , milord , il me semble vous avoir dit , dès les premiers jours de noire connaissance , quelle était la position de ma fille. Permettez-moi d'ajouter que vous n'avez pas agi à mon égard avec la franchise que méritait cette confidence.

Le vicomte la regarda avec beaucoup de calme , sans répondre un mot.

— Cependant, continua-t-elle , je laisse ma fille libre de choisir entre ces deux prétendans ; cela l'intéresse plus que moi. Je regrette sevilemenl (|u'elle n'ait pas su plus

tôt ce qu'elle voulait , cela m'aurait évité la douleur que j'éprouve h désabuser M. Mac Alpine. — Ensuite, comme si elle prenait sur elle-même d'être polie , elle ajouta : J'espère que vous n'attribuerez aucun de ces regrets, causés par la non réussite de mes projets , à un manque de considération personnelle pour vous , milord. Je sais que bien des mères seraient flattées d'une aussi belle alliance pour leur fille ; mais rappelezvous , milord , que je connais M. Mac Alpine depuis l'enfance. C'est l'homme le plus loyal et le plus aimable que ia terre ait porté ! Son amour pour Isabelle est poussé jusqu'à l'idolâtrie ! Je pouvais donc concevoir la certitude qu'il la rendrait heureuse ! Ensuite , milord , l'égoïsme de mère se mêlait encore h tout cela. Je me plaisais a marier ma fille près de moi , afin de lui prodiguer encore quelques soins materuels ; et si , par hasard , une petite querelle venait troubler le

jeune ménage , j'étais là pour expliquer et conseiller M. Mac Alpine, qui m'eût écoutée avec toute la déférence d'un fils, car il sait que j'ai pour lui la tendresse d'une mère. Pauvre garçon ! quel coup je vais lui porter ! Je tremble de le rencontrer maintenant \

— Quelle longue et ennuyeuse tirade , à propos de rien ! dit le vicomte en lui-même. — Eh bien ! lady Anne , je ne puis que regretter d'être venu détruire ces rêves brillans de félicité domestique. Il est malheureux que vous n'ayez pu inspirer à votre fille l'enthousiasme qui vous anime pour M. Mac Alpine. Mais comment s'expliquer les goûts étranges des jeunes tilles? elles ne voient pas toujours par les yeux de leurs mères , et c'est tant pis pour elles. Mais , chère lady , il est minuit ! c'est l'heure de la retraite. Bonsoir !

Son hôtesse lui tendit la main avec un sourire a la fois grave et doux , avec ce sourire d'une mère qui accepte pour gendre l'homme qui n'est pas de son choix.

CHAPITBE XIV.

M. Mac Alpine, après avoir rêvé toiUe la nuit d'Isabelle, se plaisait encore, le matin , à anticiper sur les douces jouissances qui l'attendaient au jour fortuné où la bien-aimée de son cœur voguerait avec lui sur le lac , vis-a-

vis le château , parlant d'amour et de bonheur ; lorsque Tom Lannigan , son valet de chambre , ouvrit doucement la porte.

— Est-ce vous, Tom?

— Moi, en personne , monsieur , répondit le valet.

— Mademoiselle Isabelle est-elle levée , Tom?

— Oui , monsieur j j'ai un petit billet qu'elle m'a chargé de vous remettre depuis une demi-heure j mais je craignais de vous réveiller en entrant.

— Ah! voila comment il faut traiter les femmes ! — Faites semblant de les abandonner à elles-mêmes ; voyez ensuite avec quel empressement elles vous poursuivent. La petite friponne craint de m'avoir déplu parce que je n'ai pas couru après elle hier quand

elle me quitta si brusquement ; elle veut maintenant faire sa paix. Douce colombe ! je ne saurais vous en vouloir pendant une minute, dit Mac Alpine en lui-même. Tom , ouvrez les volets , donnez - moi la lettre et allez chercher de l'eau chaude pour ma toilette.

M. Mac Alpine porta k ses lèvres ia missive parfumée de la dame de ses pensées et rompit le cachet.

Au lieu de mon adoré Pierre , il fut surpris de Hre : ^lon estimable ami ! 11 examina la signature et vit le nom de lady Anne ; la ressemblance qui existait entre l'écriture de la mère et de la fille avait causé plus d'une fois de pareilles méprises. Malgré cela il continua sa lecture.

« Voici la septième fois que j'essaie de « vous écrire ; c'est en vain que j'ai cherché

« des expressions assez fortes pour vous dé- « peindre ce que j'éprouve ; mon affection « pour vous , mon indignation pour lord (' Warrington , la surprise et le profond mé- « contentement causés par la duplicité de ma M fille. Lorsque vous lui adressâtes vos vœux « pour la première fois , j'avais tout lieu de « croire que vous étiez ardemment , mais se- « crètement aimé ; et je fis tout au monde « pour vous encourager dans vos poursuites. « Je découvre aujourd'hui , mais trop lard , K que je vous ai mal conseillé , que je vous ai « trompé, sans le vouloir j mais, hélas! mon « nohle et sincère ami , j'ai élé trompée la « première , et par qui ? par ma propre fille !

« Hier , dans l'excès de ma joie , lorsque « je fis part a lord Warrington de l'accom- « plissement de mes vœux les plus chers , « votre union avec la préférée de mes filles , w il m'avoua qu'Isabelle lui avait promis sa

— fi7 —

V main depuis quelque temps. Voilk donc (c l'explication de cette répugnance h vous « répondre , répugnance que nous avons at- « tribuée tous deux à la timidité et a la gau- « chérie d'une jeune fille ; mais elle n'était « causée sans doute que par la honte d'avouer ¥ son indigne conduite envers vous et envers « moi.

« J'ai passé une nuit cruelle et suis hors « d'état de vous voir ce matin , tant j'éprouve a de honte et de chagrin.

« Quoiqu'il ne me soit plus permis de vous « appeler mon fils , veuillez me regarder tou-

V jours comme votre amie. Laissez-moi me K bercer de l'espoir que nous pourrons nous « revoir un jour, comme par le passé , lors- « que nos impressions pénibles se seront ef- « facées de nos cœurs. En attendant, veuil- « lez , mon jeune et excellent ami , agréer les

(T vœux que je forme pour votre bonheur et « pour que vous rencontriez une femme plus « cligne de votre cœur généreux et délicat tt que ne l'était mon ingrate et imprudente « fille.

« Croyez- moi pour toujours votre affec- « tionnée ,

« Anne Wilmot. »

Le charmant auteur de l'épître se trouvait , comme elle dit , dans l'impossibilité de décrire ses émotions. On nous pardonnera si nous avouons que notre embarras est égal au sien quand il s'agit d'exprimer celles de son lecteur. Il mit la lettre de côté, la reprit, frotta ses yeux , fit voyager son bonnet de nuit sur son chef étonné , ne sachant pas trop s'il était bien éveillé. Lui, le tendre, le délicat , le spirituel , le romantique et séduisant Pierre Mac Alpine rejeté! Accorder

la préférence à un homme nul î parce qu'il est à la mode et titré ! On ne peut se faire une idée de sa surprise et de son indignation. D'abord il voulut s'éloigner du château avant le déjeûner, afin de ne plus se rencontrer avec l'objet perfide et ingrat de son adoration passée 3 mais un moment de réflexion suffit pour lui persuader qu'une promenade à cheval de 1 7 milles ( irlandais encore), à jeun, était un exploit a la fois désagréable et inutile , ne voyant pas pourquoi il se laisserait mourir de faim , parce qu'il était malheureux en amour.

11 résolut donc ( très sagement à ce que nous croyons ) de déjeûner avant son départ, et même de déjeûner aussi bien qu'il l'avait fait jusqu'à présent , amoureux ou non.

— Après tout, se dit-il comme il descenn. 4

— so —

dait i'escîîlier, elle en pâtira plutôt que moi. J'ai en mon pouvoir dix mille livres sterlings par an ; le père de Warrington peut vivre jusqu'à la vieillesse de son fils : en attendant , il lui arrive souvent d'être gêné ; quant au physique je me flatte ( grimaçant un sourire de satisfaction) que personne n'aurait l'idée d'établir une comparaison.

Tout le monde se trouvait réuni , excepté lady Anne et M. O'Reilly; lord Warrington et Isabelle causaient ensemble près de la fenêtre : elle était charmante, et lui fort attentif auprès d'elle. Marie, comme h l'ordinaire, entretenait la folle gaieté de Barham.

M. Wilmot et sa fille aînée vinrent donner une poignée de main à leur convive j lord Warrington et Isabelle firent un léger salut.

— Où sont lady Anne et M. O'Reilly? demanda-l-il comme h l'ordinaire.

— Si —

— Maman est très souffrante, répliqua Marie , au point de faire monter son déjeûner dans sa chambre 5 M. O'Reilly est sorti de bonne heure pour un de ses paroissiens qui l'a envoyé chercher.

— Comme M. Mac Alpine doit se trouver dans un drôle d'embarras ! dit tout bas Barham à Marie qui venait de lui conter la nouvelle du jour. Si la personne que je demanderais en mariage me répondait par un refus, je me sentirais si mal à mon aise! et vous? Mais je ne compte pas me marier; n'ai-je pas raison , miss Wilmot?

Marie lui assura qu'elle approuvait fort sa résolution.

— Je suis enchanté que votre sœur fasse un aussi beau mariage! mais j'aurais mieux aimé qu'il vous donnât la préférence! Seriezvous contente de vous marier, miss Wilmot?

— Non , répondit Marie.

— Moi, je le voudrais cependant; votre maison serait si agréable ! Vous m'engageriez à y venir, n'est-ce pas, pour l'amour de nos vieux souvenirs et de toutes les folies que nous avons dites ensemble ?

— Oh ! quand je serai mariée, je veux que vous soyez chez moi comme chez vous, monsieur Barham !

— Je vous suis infiniment obligé, miss Wilmotj j'aimerais tant k me trouver chez vous ! Promettez-moi une chose , quel que soit l'endroit oii vous vous marierez , faitesle-moi savoir, car je viendrai assister à vos noces , quand même je serais au bout du monde.

— Je vous le promets : vous êtes aussi sûr d'aller à ma noce que je suis sûre d'y être moi-même.

— Merci, merci, miss Wilmot! j'espère qu'elle aura lieu bientôt.

— Et moi aussi, je le souhaite de tout mon cœur, se dit Marie à elle-même.

— Avec quel appétit ?J. Mac Alpine mange tout ce jambon et tout ce poulet, continua Barhamj on ne dirait jamais que c'est un amant dédaigné! Qu'en pensez-Yous?

— Avez-vous des ordres^ a me donner pour Pleasant-Moiuit , messieurs et mesdames ? demanda Mac Alpine : je pars dans une heure.

— 11 ne faut pas nous quitter si vite , Mac Alpine, restez encore un peu, dit M. Wilmot en insistant avec bonté

— Je vous remercie, cela m'est impossible. Lord Templemore m'a engagé depuis longtemps , avec beaucoup d'instance, a aller le

voir , je le lui ai promis l'autre jour ici : cet homme est plein de bonté et d'amabilité! J'aime ses filles par-dessus tout, lady Mary en particulier; j'ai dansé avec elle a votre bal , sa conversation m'a beaucoup intéressé : sans être précisément jolie, elle a l'air d'une fille distinguée; puis elle a beaucoup d'esprit. Ces dernières paroles furent accompagnées d'un regard lancé vers Isabelle , comme pour lui dire : Vous voyez que je n'ai pas l'intention de me laisser mourir pour vous.

En effet , on avait cru s'apercevoir, pendant un temps, que lord Templemore eût été enchanté de donner une de ses cinq horribles filles a M. Mac Alpine. Jusqu'ici, les bennes intentions du comte avaient échoué devant l'opposition de M. Mac Alpine luimême; maintenant, grâce à l'aveuglement de mademoiselle Isabelle Wilmot, les obstacles avaient disparu, et M. Mac Alpine-

— oo

s'éloigna en galopant du château de Wilmot avec l'intention d'élever une des lady Pemberton au noble titre de femme d'un homme d'esprit.

A présent que les prétentions de Mac Alpine ne pouvaient plus stimuler la passion du vicomte, lady Anne commença a craindre un refroidissement de sa part , ce qui la décida à abandonner le château pour venir s'établir dans la ville des assises; Ta, étant obligé de s'occuper des affaires électorales , le candidat n'aurait pas le temps de se repentir ou de connaître Veiinui. Il fut convenu que lord Warrington , M. Barham , les demoiselles et leur mère partiraient immédiatement, laissant derrière eux M. Wilmot soi-disant pour envoyer les électeurs j mais nous avons lieu de croire que ce n'était pas Ta le véritable motif : nous pensons que le père de ces demoiselles désirait autant se

dérober à la vue des hommes de loi , que les jeunes personnes craignaient de s'éloigner de leurs deux convives anglais.

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