CHAPITRE XIX
Le jour suivant , dans la matinée, les tenanciers de Pelterborougb, traversèrent la ville dans des voitures escortées de gens armés et a cheval au milieu d'une populace furieuse criant : Warrington pour toujours! succès
au lord anglais ! Warrington et rémancipation ! h bas les partisans de M. Archer ! à basles orangistes! à bas M. Mac Alpine, le traître ! à bas toute la clique ! qu'ils aillent tous au diable î Venait ensuite Taccompagnement obligé : les poignées de boue , les chats morts , les pierres lancées a qui mieux mieux sur le cortège. On finit cependant par retrouver un peu de prudence a la vue des pistolets que portaient les Arcliistes sous leurs habits.
La cavalcade parvint enfin au lieu de sa destination. Les tenanciers furent introduits et accueillis par les acclamations bruyantes ^ du parti archiste ; ce sont de braves gens, fidèles a leur maître ! Les warringtonistes répondirent a ces cris par des juremens , des menaces et les épitliètes les plus énergiques.
— Ne vous laissez pas intimider, mes
braves, dit l'agent de M. Archer, le parti Warrington peu bien vous menacer, mais il n'osera pas vous faire de mal. M. Wilmot est certainement un grand homme , ajoutat-il en ricanant; ses vassaux sont de beaux fanfarons , mais ne vous inquiétez pas , le roi est plus puissant encore que M. Wilmot j le premier qui osera lever son bâton contre vous , ira s'amuser dans la prison du comté.
- — Oui , oui , répondirent les gens de M. Wilmot en dérision, quand vous nous tiendrez! Une fois dans nos montagnes, pensez-vous nous prendre facilement? Que d'avantage vous avez sur nous î Vous croyez donc que nous vous demanderons permission pour nous servir du bàlon ; vous êtes bon là , vraiment !
— Silence! silence! cria le député, —
Voyons , mes amis , donnez vos votes ^ n'importe comment; donnez-les de suite et n'ayez pas peur.
— Oui , monsieur , répondit un petit homme de mauvaise tournure dont l'air misérable faisait frémir.
— Votre nom? demanda le député.
— Thady Sullivan.
— Avez-vous vinel: et un ans?
— Sans doute , monsieur, dit Thady. Ma foi , je voudrais bien n'en avoir pas davantage ; par malheur, j'ai encore quelques années en plus.
— Etes-vous électeur du comté?
— Je ne serais pas ici sans cela!
— lôU —
— Possédez-vous la somme nette de 40 shellings par an, en outre de vos revenus?
— Que signitie cet interrogatoire? interrompit un agent de Warrington ; faites-lui prêter le serment d'usage.
En eflfet, le tenancier prêta serment ; puis, h la demande du parti AYarrington , il déclara les promesses qu'on lui avait faites ; n'ayant plus d'objections a opposer . on permit k riiomme de continuer.
— Pour qui votez- vous? demanda le député.
— Je vote pour lord Y\ arrington 1 dit Thady.
— Warrington ! répéta le député surpris^
— Warrington î cria le parti de M. Archer en fureur. C'est une infâme trahison '
c'est une honte! Venir contrebalancer l'autorité du maître sur ses vassaux ! porter le trouble dans le comté ! les rebelles ! les traîtres f
— Hurra ! hurra ! crièrent le parti Warrington. Thady Sullivan pour toujours! bravo! le triomphe !
Ils prirent aussitôt Thady sur leurs épaules et le promenèrent ainsi autour de la chambre.
Ses camarades imitèrent son exemple , et comme ils s'en retournaient, suivis des acclamations joyeuses d'un parti , et de la rage furieuse de l'autre , Thady se tourna vers les archistes, fit un beau salut en leur disant :
— Merci, messieurs, pour la bonne chère, et la jolie promenade que vous nous avez procurée dans vos voitures. Vous voyez que nous avons suivi vos conseils, et que nous
avons parlé franchement, sans nous laisser intimider par vos menaces.
— Faites-moi place , mes amis , dit O'Reilly avec impatience, comme il se faisait jour à travers la foule. — Où est M. Malony ?
— Ici ! répondit ce dernier qui riait encore du tour que Thady et ses camarades venaient de jouer k leurs adversaires. — Mais qu'avez -vous donc, OTieilly? vous semblez inquiet ; Savez -vous quelque mauvaise nouvelle ?
— Oui ! lord Templemore intrigue pour Archer dans la baronnie de —
La face large et réjouie de M. Malony se rembrunit tout a coup.
— Voilà une singulière manière de rester neutre, dit-il; le scélérat. Hola ! quelqu'un
du château! Donnez -moi mon chapeau, cria-t-il d'une voix de Steirtor. — Je vais d'abord a la chambre du comité, pour décider sur le parti à prendre.
On fut d'avis d'envoyer sans délai M. Malony à la tête d'une députation , à lord Templemore , dont la résidence se trouvait tout près de la chambre de comité du vicomte.
Milord , en voyant défiler dans son cabinet ces robustes appuis de Warrington, aux épaules carrées, ayant Malony pour arrièregarde , changea de couleur; il les reçut cependant très poliment , exprimant à M. Malony ses regrets sur l'accident qui l'obligeait à tenir son bras en écharpe.
— Bien obligé, milord , reprit M. Malonyj par bonheur je ne suis privé que de mon bras gauche, l'autre me reste pour me servira
l'occasion si elle se présente. M. Malony prononça ces mots en se redressant avec fierté. Lord Templemore toussa. — Milord ! continua M. Malony, qu'on avait choisi pour orateur , nous venons ici pour parler d'affaires graves, pour vous rappeler enfin, de la part de lord Warrington , une circonstance que vous paraissez avoir oubliée , votre promesse de rester neutre dans la contestation qui s'élève entre lui et M. Archer, et celle d'appuyer M. Fitzgerald. Avez-vous tenu vos promesses , milord ?
— Je n'ai pas l'habitude d'y manquer, monsieur Malony! répondit lord Templemore avec beaucoup de dignité.
— Je ne connais pas vos habitudes , milord; mais tout a un commencement, et vous m'avez l'air de commencer à mal agir dans cette circonstance.
— Où en sont les preuves , monsieur Malony? demanda le comte.
— Ne donnez-vous pas à l'instant même vos voix à M. Archer, dans la baronnie de... ?
— Vous êtes dans l'erreur, je n'ai pas accordé de vote.
— C 'est-a-dire votre vote personnel, milord? demanda M. Malony. Sa seigneurie s'inclina pour l'affirmer. — Cette réponse , mijord, convient à merveille à une cour de justice; il n'en est pas de même quand il s'agit d'honneur, dit Malony avec un sourire de mépris; vos tenanciers n'observent pas la neutralité , par conséquent la vôtre personnelle ne signifie rien.
— Je ne suis pas responsable de mes tenanciers, monsieur, répondit lord Templemore.
— Je crois , milord , qu'il vous sera difficile d'en convaincre lord Warrington et ses amis, accompagnant cette observation d'un regard auquel sa seigneurie s'empressa de répondre.
— Permettez-moi , mon cher monsieur , de vous expliquer ma position vis-a-vis les tenanciers de cette baronnie. Ils ont tous des baux, paient leurs rentes le jour même de leur échéance, ne sont jamais arriérés, ce qui les rend fort a leur aise, et par conséquent fort indépendans. Ensuite ma propriété, dans ce voisinage , touche a celle de M. Archer , et mes gens prétendent qu'ils ne veulent pas encourir la haine de leurs voisins pour un étranger comme lord Warrington , qui ne leur inspire aucun intérêt dé localité. En effet, les scélérats se sont révoltés! ils savent qu'ils ne sont pas en mon pouvoir, je ne puis donc pas user d'autorité, et...