CHAPITRE XVÎ
— Savez-vous le bruit qui court, miss Marie ? demanda Pat Murphy le lendemain , après avoir tourné de tous côtés dans la chambre pour attirer son attention ou celle de lady Anne.
— Non ! de quoi parle-t-on , Pat ?
— De i'aâfaire de M. Barham et de M. Malony , mademoiselle.
— Que leur est-il donc arrivé ?
— Une chose affreuse , mademoiselle !
C'est Jim Naughten qui m'a tout conté : il doit être bien informé , puisque c'est lui qui l'a conduit. 11 ne pouvait s'imaginer ce qui arrivait quand M. Costelloe vint le réveiller le matin , et lui dit : Jim...
— Peu importe de savoir , Pat , ce que M. Costelloe a dit à Jim, dis-nous seulement ce que Jim t'a conté , interrompit Marie.
— Mais c'est bien ce que je fais, mademoiselle : tout ce que je vous raconte m'a été dit par Jim. — Jim, dit M. Costelloe, lève-toi vite, cours aussi fort que si le diable le poursuivait
pour aller chercher M. Barham qui va se battre en duel avec M. Malony , au-delà de Kilmore, avant la pointe du jour.
— Oh ciel ! s'écria lady Anne , Barham parti pour se battre avec Malony ! C'est fait de nous, ma chère Marie! ajouta-t-elle à voix basse ; c'est bien contrariant , après tout le mal que nous nous sommes donné !
— C'est un malheur ! répliqua iVIarie sur le même ton ; cependant vous savez qu'on peut survivre au danger. Voyons , Pat , finis ton histoire le plus promptement possible.
— Volontiers, miss. — Grand Dieu! s'écria Jim , je vais conduire un homme qui n'aura plus besoin de mes services , monsieur Costelloe , s'il est vrai que le malheureux va se battre avec M. ^lalony , car il est terrible avec les pistolets; c'est le plus adroit de toute la province , après le maître. —
Tais-toi, Jim! dit M. Costelloc. Qui oserait comparer quelqu'un h M. Wilmot , comme tireur? Ce n'est pas seulement la merveille du comté , mais de toute l'Irlande... Personne au monde , milady, n'aime le maître comme M. Coslelloe. Au fait , il a raison : n'est-ce pas au maître qu'il doit tout? Et madame Costelloe l'aime plus encore, et. . .
— Oui , j'en suis sûre , Pat ; elle est très attachée a mon père : nous en sommes très reconnaissans ; mais va toujours, et dis-nous ce qu'est devenu M. Barham , ajouta Marie avec impatience.
— Eh bien ! miss , Jim se leva et conduisit M. Barham, avec son témoin, le capitaine Williams , bel homme , ma foi , ayant l'air très comme il faut. Il vint au château le jour du bal; vous vous rappelez , mademoiselle, un Anglais , avec de grosses moustaches ?
Eh bien ! M. O'Reilly alla les dénoncer , dans l'espoir qu'on les arrêterait chez Costelloe. Mais, ma foi, M. Malony est trop habile pour eux. Lui el M. Barham se cachèrent entre les matelas d'un lit où ils suffoquaient presque , mourant de peur d'être découverts. Par bonheur on ne les vit pas : ce ne fut pas , il est vrai , la faute de M. Barham , qui faillit tout perdre par sa bêtise. Il riait a se pâmer et à faire trembler le lit , M. Malony écumait de rage , mais n'osait dire un mot , de peur d'être entendu des officiers de justice. Aussitôt après leur départ , il conseilla à M. Barham d'aller passer la nuit dans quelque chaumière éloignée du danger ;, tandis qu'il irait chez un de ses amis , à Kilmore , pour se trouver de bonne heure sur le champ de bataille.
— Eh bien! où en sont-ils maintenant, Pal? demandèrent les dames en même iemps,
profitant du moment où le narrateur se reposait pour reprendre haleine.
— Ma foi , milady , ils sont assez mal partagés. M. Malony est mort, et M. Barham , que M. O'Reilly a fait transporter à un petit cabaret , ne peut vivre long-temps.
— Serait-il possible ! s'écria lady Anne.
— Je ne crois jamais que la moitié de ce que j'entends dire , observa Marie. D'où est venue la querelle , Pat ?
— A propos d'une dame, mademoiselle.
— D'une dame ! répéta Marie j mais laquelle , Pat? Faites atteler, et j'irai trouver O'Reilly de suite , c'est l'unique moyen de connaître positivement la vérité.
— S'il allait mourir ! dit lady Anne.
— Cela serait i'ort malheureux !
— Epouvantable vraiment , soupira lady Anne. Elle monta en voilure et partit.
Les rues étaient pleines des électeurs du château de Wilmot. Ils criaient a tue-tête : — Warrington pour toujours ! La réputation d'homme généreux et d'homme essentiellement comme il faut que Jim Naughten lui avait faite ( il n'oubliait pas de citer , comme preuve , le don des cinq livres sterlings) assurait à milord une accablante majorité de cochers , de bouchers , d'épiciers , sans parler des gens qui dépendaient de ces derniers; puis venaient les garçons d'hôtels, les grooms, les charretiers , les mendians et bien d'autres gens de celte espèce.
On voyait Jim qui voltigeait dans toutes les directions, agitait son chapeau, sautait par-dessus son bâton , et rassemblait ses
amis , les exhortant pour l'amour de Dieu et de leur ville, à rompre les os de tous les partisans de M. Archer , qui oseraient se présenter dans leur ville lihre , loyale et religieuse.
On voyait aussi des groupes d'hommes qui gesticulaient et se donnaient réciproquement des coups de poings, dans leur zèle k prouver, pour la centième fois , une chose qu'on avait déjà trouvée inconleslable : la supériorité de la sagesse , du courage et de l'importance sociale de l'individu pour lequel ils se déclaraient , comptant chacun sur un triomphe assuré. Plus loin, on pouvait apercevoir un des membres du clergé catholique , pérorant avec plus de calme , mais avec autant de zèle , en présence d'un auditoire attentif. 11 vantait les principes justes et éclairés de l'honorable vicomte qu'ils avaient proclamé, à quoi les auditeurs
répondaient que leur choix ferait honneur à l'Angleterre , et contribuerait plus tard a la prospérité de l'Irlande.
Les femmes mêmes ne purent rester indifférentes aux préparatifs de la lutte , elles vinrent aussi faire des conditions a leurs maris , leurs amans , leurs frères , leurs amis : elles se coudoyaient , se disputaient , se battaient presque contre ceux qui osaient les contredire sur lord A\arrington. Personne autre, disaient-elles , ne pouvait être nommé par leur ville.
Les femmes se montraient pour lui des avocats zélés : d'abord , parce que milord n'était pas orangiste , et parce qu'il était jeune et beau. Les vieilles couraient à la chapelle pour invoquer les saints ; les jeunes couraient de côté et d'autre sur la place , observaient ce qui se passait, ou bien faisaient
— Godes agaceries par la fenêtre pour le compte du candidat j les unes entretenaient l'ardeur des partisans , les autres cherchaient à raffermir ceux qui semblaient indécis , s'efforçant , par des sourires ou des bouderies , de cajoler ou d'effra} er les ennemis déclarés. On en voyait qui se mettaient à genoux devant certains électeurs, d'autres qui les embrassaient presque. Pouvaient-elles faire moins pour un homme si beau , si galant , qui avait donné un bal dans les salons publics de la ville , et avait dansé avec toutes les filles comme il faut? Il avait en outre de si beaux yeux noirs! il saluait avec tant de grâces! Il y avait encore une raison qu'elles ne donnaient pas, mais que nous donnerons pour elles : il avait de son côté les jeunes gens les plus distingués du comté.
Les femmes du bas étage n'étaient pas moins portées en sa faveur. Plusieurs d'entre
-^Bielles se groupaient autour des boutiques ou des salles d'élection, s'entourant des plus dignes de leur sexe (soi-disant) pour leur prouver que ce serait un meurtre , un véritable péché mortel que de désappointer un aussi beau et généreux jeune homme , l'ami et le gendi'e de M. Wilmot : Dieu veuille le protéger !
Tels étaient les divers tableaux qui se présentaient à la vue ; cependant nous ne pourrions pas affirmer qu'ils avaient attiré l'attention de lady Anne j l'intérêt qu'elle prenait a l'élection de lord Warringlon étant complètement absorbé par son inquiétude pour Barham.
Les acclamations bruyantes de la populace
vinrent cependant la troubler dans ses tristes
réflexions. Les tenanciers du château avaient
reconnu l'équipage , au moment où Barlly II. 6
Kilfroy tachait de pénétrer au milieu de cette masse compacte de créatures humaines , qui encombraient la route , sans verser ou sans écraser personne.
— Vive railady ! vive le maître ! vive le lord anglais ! Warrington pour toujours ! Wilmot pour toujours ! gloire a eux ! malédiction sur leurs ennemis ! Et plusieurs autres expressions aussi élégantes et aussi énergiques sortirent en chœur d'une foule de gosiers rauques , en témoignage de leur zèle et de leur attachement.
— Chut! mesenfans, chut! pour l'amour de Dieu , cria Bartly Kilfroy , vous allez effrayer mes chevaux !
— Les effrayer ! Comme si les chevaux du château de Wilmot pouvaient avoir peur des vivats en l'honneur de leur maître ! Ma
foi , ils doivent cependant y être bien habitués !
Mais les chevaux du château de Wilmot étaient parfois capricieux comme de jolies femmes; et, en dépit de la bonne raison qu'on venait de donner au cocher, il leur plut d'avoir une attaque de nerfs ; ils se cabrèrent , donnèrent des coups de pieds ; Bartly Kilfroy cajolait et jurait alternativement j Lady Anne jetait des cris affreux.
— Ne craignez rien, milady, vociféra cette foule sauvage. Débarrasse - nous , Bartly, de tes maudites bêtes , nous traînerons nousmêmes milady.
Une querelle affreuse s'engagea entre ses vassaux, comme ils s'appelaient, et les gens de la ville , qui tous aspiraient a l'honneur de traîner la voiture; et, tandis qu'ils se disputaient , juraient , se poussaient les uns
contre les autres, l'infortunée victime de leur galanterie, bousculée, k moitié épuisée, trouvait avec peine la force de leur parler pour ies supplier d'être plus calmes.
— Nous le serons , milady , et pourquoi pas? ne sommes-nous pas des gens très calmes ? Allez-vous-en donc , maudits vagabonds , vous eflfrayez milady ! De quel droit êles-vous ici ? nous sommes k elle j gloire en soit h Dieu ! nous savons bien comment nous devons nous conduire envers elle. N'est-elle pas dans notre ville? Ainsi nous avons plus de droits que vous. Parlez k l'inslant, ou nous vous y forcerons ! Partez , voleurs de moutons ! vociférèrent les gens de la ville.
— Infâmes scélérats ! comment osez-vous nous appeler de la sorte? hurlèrent tous ceux qu'on venait d'insulter. Des centaines de bâtons se levèrent , des centaines de chapeaux
roulèrent dans la poussière , le tout accontpagné de ces cris féroces , pour lesquels les Irlandais ont tant de célébrité. La terreur de ladyAnne ne faisait qu'augmenter.
M. O'Reilly , par bonheur, \int a passer de ce côté j il se précipita au milieu de la foule , et les bâtons s'abaissèrent comme par enchantement.
— C'esit notre ville , père O'Reilly ! dit un des membres du parti avec soumission.
-— INous sommes ses propres vassaux , observèrent les autres.
— Je suis honteux de vous tous ! répondit le jeune prêtre. Ramassez vos butons et vos chapeaux, mauvais et insupportables querelleurs , et partez à l'instant même. C'est une jolie manière de témoigner votre respect à miîady que de l'effrayer au point de lui
/ faire perdre connaissance. Je suis honteux
de vous encore une fois !
— Mon cher O'Reilly , dit lady Anne , je vous cherche depuis une heure pour vous demander des nouvelles de ce pauvre Barham. On me dit qu'il est blessé mortellement !
— C'est un conte ! la blessure est légère : il se portera aussi bien que jamais dans deux ou trois jours.
— Dieu merci ! soupira pieusement lady Anne.
— Mais, continua -t -il , le pauvre Malony a le bras cassé !
— Piien que cela ! je croyais qu'il était mort, répliqua lady Anne avec beaucoup d'indifférence. — Mais dites-moi, c'est pour une femme que le duel a eu lieu?
O'Reilly se mit a rire.
— Tranquillisez-vous sur ce point ; une plaisanterie fut le seul motif du combat il n'est pas question de femme. Quoi qu'il çn soit, Barham, en dépit de sa folie et de sa bêtise , est un brave garçon ; s'il manque de sens , il ne manque pas de courage , c'est une consolation pour le ménage futur. Je m'en réjouis plus que je ne saurais TOUS l'exprimer; car au moins, de ce côté-là, il n'est pas indigne de Marie Wilmot ; il n'est pas enfin tout-à-fait dénué de mérite ; mais quel sacrifice malgré cela !
— Bah! mon cher O'Reilly, 16,000 livres sterliners doivent réconcilier une femme avec un sot ; je suis fâchée de ne pouvoir lui donner une autre épithète. Plus il aura de courage, plus il sera difficile de le gouverner. Je crains qu'il ne soit rebelle au commandement.
O'Reilly haussa les épaules , soupira ,
en montant dans la voiture qui reprit le chemin de la mairie.
Quelle fut leur surprise lorsqu'ils virent Barham qui s'approchait du lieu de l'assemblée se frayant un passage pour lui et son antagoniste. Celui-ci souffrait horriblement de sa blessure et jetait en même temps des cris de douleur et d'enthousiasme.
— Dites- moi , pour l'amour de Dieu , Malony, pourquoi vous faites l'imprudence de venir ici avec un bras cassé ? demanda O'Reilly qui avait poursuivi les deux ennemis acharnés du matin , revenus maintenant amis intimes.
— Qu'est-ce que cela fait? Je voulais h toute force assister à la lutte ; je bouillonnais d'impatience chez Costeiloe , les hourras me faisaient mal pendant que j'étais retenu dans mon lit sans pouvoir me mêler de rien. Je priai en grâce le médecin et
tous les gens de la maison de me laisser sortir; mais ils ne voulurent jamais y consentir. Je n'insistai pas. Ils me quittèrent pour venir ici , alors je me levai tout doucement, j'allai chercher Barham dans sa chambre pour le prier de m'aider a m'habiller: il avait eu la même pensée que moi, et nous sortîmes ensemble. — Quel tour nous leur avons joué, n'est-ce pas, Barham?
— Ce bel exploit pourrait bien vous valoir un violent accès de fièvre, observa O'Reilly.
— C'est délicieux ! s'écria Barham ; je pensais, Malony , que c'est vraiment drôle de nous voir si bons amis après ce qui s'est passé ce matin.
— Pas du tout! mon cher ; en général les hommes qui se battent en duel deviennent toujours amis intimes , c'est-h-dire si personne n'est tué, bien entendu. Cela vous fait
connaître de suite à qui vous avez a faire. Ainsi, par exemple, sans cette petite querelle, je ne vous aurais jamais aimé et respecté comme je L'î fais k présent : je vois maintenant que vous êtes aussi brave que vous êtes bon enfant , que vous maniez bien le pistolet par-dessus le marché, et je vous assure que je suis charmé ds ne vous avoir pas tué ce matin.
— Je vous remercie de tout ce que vous me dites d'aimable , soyez persuadé qu'il y a réciprocité de mon côté , répondit Barham en serrant avec force la main de son compa£;non.
— Ecoutez , écoutez , dit O'Reilly , Warrington se prépare à faire un discours.
Nous ne voulons pas fatiguer nos lecteurs parle récit delà harangue de sa seigneurie j qu'il suffise de savoir qu'elle était pleine de ces lieux communs sur lui-même, sa manière de voir, protestant de son dévouement aux
intérêts du pays, se faisant valoir, dépréciant son rival, ainsi que cela se pratique toujours en pareille occasion. 11 faut y ajouter cependant une déclamation chaleureuse en faveur des libertés civiles et religieuses et les assurances de son zèle à servir la grande cause.
Son discours fut accueilli par de nouvelles acclamations et des cris de : A^ arrington pour toujours! c'est le véritable ami de l'Irlande et du comté ! chez lui , pas de dissimulation ! 11 vient de suite a la question , et s'exprime avec clarté et franchise !
M. Archer s'avança, mais on l'accueillit par des grognemens , des sifflets et des cris de : A bas les orangistes! à bas le sournois protestant , l'accapareur des grains et du poisson ! à bas les traîtres et les tyrans qui le soutiennent î que le diable les emporte tous î
Le grand schérif\'S] déclara que le nombre des mains levées pour lord Warringlon prononçait en sa faveur j mais les amis de M. Archer demandèrent le scrutin. On choisit un homme de chaque côté pour s'occuper de ce travail, et la salle des élections fut bientôt évacuée par cette foule bruyante. Chacun se sépara plein d'espoir pour le succès de la bataille électorale qui devait se livrer sérieusement le lendemain.
CHAPIT&X: XVII.
Le grand jour arriva; la ville entière fut sur pied dès la pointe du jour. Des partisans de tous les âges , de toutes les conditions encombrèrent les chambres des candidats rivaux. Les grands meneurs chargés de haran-
guer, d'expliquer ou de mystifier, selon que cela était nécessaire , vérifiaient les certificats ; les uns faisaient observer à Pat Conny qu'il voterait sous le nom de Pat Conny la première fois , et sous celui de Dennis Sleevan la seconde (le pauvre Dennis ne pouvant se présenter, puisqu'on l'avait enterré la semaine d'avant). C'est ainsi que chacun s'imaginait servir son parti en prenant les précautions les plus puériles : d'autres électeurs buvaient, mangeaient, criaient, agitaient leurs bâtons pour s'exercer , disaientils, h le bien manier dans le combat. Parmi les plus bruyans on remarquait , cela va sans dire , les vassaux du cliâteau de Wilmot, qui cherchaient à soutenir l'honneur de la famille en se hvrant a toutes sortes d'excès. Les autres rappelaient à Martin Donovan qu'il devait glisser une puce dans sa manche , afin de pouvoir jurer en conscience que son ami n'était pas mort.
— Qui de vous a vu ou entendu parler de M. Mac Alpine? demanda M. Malony, comme il entrait dans la chambre du comité de lord Warrington , sa figure exprimant la douleur et l'impatience.
— Il est encore à Mount-PIeasant , je suppose, répondit une voix sortie du groupe.
— Encore a Pleasani-Mount ! Maudit soit de lui ! Que fait-il Ta ?
— 11 fait la cour a lady Mary Pamberton , dit-on .
— Qu'il fasse la cour au diable ! Pourquoi n'est-il pas ici ? Depuis quand laisse-t-on ses tenanciers livrés ainsi k eux-mêmes? Com^. ment saura-t-il en faveur de quel candidat ils se prononcent , s'il ne se présente pas sur les lieux ? Il fait la cour ! Maudit farceur ! il passe sa vie a obséder les femmes , tantôt avec sa mauvaise poésie , tantôt avec ses
phrases sentimentales , et toutes voudraient le voir au diable. Quant à moi, milord, je m'occupe seul d'influencer mes tenanciers ; malheur à celui qui oserait se mêler de leur adresser une parole , je lui traverserais la tête d'une balle, et je ferais saisir tous les bestiaux de celui des miens qui penserait même à voter selon sa fantaisie. — 11 fait l'amour, l'imbécile !
La diatribe de M. Malony, contre le romantique M. Mac Alpine , fut interrompue par l'entrée du père John MoUoy , dont la physionomie semblait annoncer quelque nouvelle importante. Lord Warrington s'avança , et donna la poignée de main la plus amicale a son exellent ami M. Molloy.
— Mylord , je sais d'une manière positive que les vassaux de M. Mac Alpine se réunis-
sent aux partisans de M. Archer ! Et le bon prêtre , après avoir révélé cette nouvelle alarmante, fit un signe de tête très expressif.
— Bah ! bah ! père John , c'est impossible , interrompit Malony; pensez -vous que les gens de Mac Alpine , qui sont tous chargés de grosses fermes , et qui ne s'appartiennent pas à eux-mêmes, auraient le courage de voter contre ses ordres? pas le moins du monde.
— Mais s'ils votent d'après ses ordres , que direz-vous , monsieur Malony?
— Pensez-vous qu'il soit charmé de recevoir du plomb dans la tête ?
— Etes- vous sûr, mon cher monsieur,
que M. Mac Alpine ait envoyé ses gens
voter pour M. Archer ? dit le vicomte. H. 7
— Je l'ai entendu affirmer par des per^ sonnes dignes de foi , milord. La sœur de la femme de Pat Sullivan, frère de lait de M. Mac Alpine, vous savez, monsieur Malony, a dit au mari de la fille de madame Mac Donogli, sa cousine germaine et la nourrice de M. Wilmot, que M. Fahy, homme d'affaire de M. Mac Alpine, avait donné ordre k Pat Sullivan de faire dire à tous ceux qui habitent le bord de la rivière, comme à tous les autres, de se transporter à la ville par eau et sans être vus , dans la crainte qu'ils ne fussent assommés par les gens du château de Wilmot si on les rencontrait sur la route ; mais il recommandait surtout à Pat Sullivan de ne pas avouer qu'il agissait d'après les ordres de son maître.
Les mots de coquin , lâche , imposteur, et autres épithètes aussi harmonieuses, furent répétés dans toute la chambre, et ajoutés
au nom de Pierre Mac Alpine du château de Mac Alpine.
— Il n'y a pas autre chose à faire qu'a lui envoyer un défi à l'instant même! observa M. Malony. Tenez, milord, asseyez- vous, je me charge de vous procurer de suite une plume et de l'encre. A nous maintenant , s'écria-t-il frappant sur la table avec la seule main dont il pût disposer.
— A nous maintenant ! répétaient les spectateurs.
— Les Cannibales !... murmura le vicomte. Mais , ajouta-t-il , avant d'envoyer im défi à M. Mac Alpine , ne faudrait-il pas consulter une autorité plus valable que celle des frères de lait et des nourrices? Comment savoir la vérité de cette histoire ? Si encore mon respectable anïi, M. MoUoy, avait pris sur lui
d'affirmer la chose , nous aurions pu nous en rapporter à lui.
— Vous avez peut-être raison, répondit à regret M. Malony. Cependant, ajouta-t-il, cela n'empêche pas d'écrire la lettre j elle sera toute prête au besoin : je prévois qu'il nous jouera un tour avant la fin de l'élection ; nous aurons donc notre procuration écrite d'avance , il ne restera plus qu'à l'expédier. D'ailleurs si nous y renonçons pour lui, elle servira pour un autre , sauf quelques petits changemensj vous savez, la même formule peut servir a une douzaine de personnes différentes.
Ces cartels de précaution ne souriaient guère à lord Warrington; il était cependant trop adroit pour rejeter la proposition. Quelques minutes suffirent pour écrire sous la dictée de M. Malony, une lettre pleine de menaces, d'impertinences et de bravades.
On la lut h haute voix , a la satisfaction de toute l'assemblée.
— Je commence a espérer que vous aurez à vous battre avec M. Mac Alpine, milord ; cela vous rendrait si populaire ! La meilleure chance de réussite appartient de droit au candidat qui se distingue par les armes. Si M. Wilmot représente le comté depuis si longtemps , c'est en parti k cause de son talent à manier le pistolet. Il se battit un jour avec quatre hommes, avant le déjeûner, et les blessa tous. Vous rappelez- vous O'Leary? ajouta M. Malony se tournant vers l'agent électeur en chef.
— Oui ma foi , monsieur Malony j mais on le laissa pour mort sur le champ de bataille j rappelez-vous.
— Je le sais bien , mais qu'importe ! il obtint sa nomination , et n'aurait pas réussi
sans cela, car le parti opposé, a force de promesses, de tromperies et de mensonges de tous les genres, avait gagné huit cents votes de majorité, et nous n'avions plus que trois jours pour leur tenir tête. Eh bien! milord , le peuple devint furieux en apprenant que M. Wilmot était dangereusement blessé; il menaçait de brûler la ville s'il mourait sans être élu. Jamais vous n'avez vu un vacarme semblable : les femmes couraient en poussant des cris aigus, battaient des mains , jurant qu'elles assassineraient ceux qui avaient tué M. Wilmot; les hommes blasphémaient, et criaient comme des enragés. Je faillis avoir le crâne emporté , par erreur seulement , car ces pauvres gens me prirent pour un autre.
— Agréable méprise ! pensa milord. — Eh, bien ! monsieur Malony , comment cela Enit-il?
— Aussi bien que possible, milord. On alla quérir la force armée ; mais le colonel étant de nos amis, se conduisit a merveille j nous chassâmes loyalement nos ennemis hors de la ville; après quoi, M. Wilmot flit nommé le même jour.
— Pardon , monsieur Malony, si je vous interromps, dit père John; mais ne ferions-nous pas bien de nous occuper des gens de Mac Alpine ? Ils pourraient bien nous échapper. Je pensais h aller moi-même aux environs
de , afin de les voir arriver, et savoir
de suite à quoi nous en tenir.
Cette proposition fut généralement accueilUe. Le père John sortit en toute hàtc pour se rendre a cet endroit où M, Mac Alpine avait le plus d'influence.
Uue foule d'électeurs l'avait déjà précédé;
il arriva au moment où un misérable déguenillé subissait l'interrogatoire d'usage , fait par les commissaires.
— Pour qui dois-je voter? Je vote pour... pour... Sur mon honneur! je viens d'oublier le nom à l'instant. Monsieur Fahy , pour qui donc m'avez -vous dit de voter? demanda le tenancier à voix basse.
— - M. Archer. — Je n'ai donc pas encore pu vous mettre ce nom dans la tête , imbécile ? demanda à son tour l'homme de confiance de M. Mac Alpine.
— Imbécile ! monsieur Fahy, répéta le voteur. L'homme le plus spirituel du comté pourrait bien se tromper quand on ne lui dit pas deux jours de suite la même chose. Tantôt je reçois l'ordre de voter pour le milord anglais , tantôt pour M. Archer, comment savoir a quoi s'en tenir?
Ce dialogue excita le rire des partisans de Warrington , suivis des cris de : Gloire k vous, monsieur Fahy ! votre écolier vous fait honneur, c'est un garçon habile , qui en est encore à son ABC.
— Silence ! s'écria l'agent. Allons, votre vote , brave homme ! Pourquoi ne nommez vous pas Archer de suite ? murmura M. Fahy avec colère k l'oreille de son stupide élève, devenu tant soit peu récalcitrant.
— C'est k milord qu'il va donner son vote, crièrent k haute voix et d'un ton moqueur les gens de Warrington.
— Non, pardieu! je ne voterai ni pour Fun , ni pour l'autre ; je vote en faveur de mon maître M. Mac Alpine, rien que pour lui , répliqua le malheureux et persécuté tenancier.
— M. Mac Alpine n'est pas candidat , mon brave homme, reprit l'agent.
— Eh bien donc, pour mademoiselle Ketly.
Cette réponse excita de nouveau la joie des warringtonistes ainsi que les murmures des électeurs de M. Archer.
— Les femmes ne sont pas admises au parlement, mon brave homme j il faut absolument choisir entre les trois candidats en question : le vicomte de Warrington, M. Fitzgerald et M. Archer. Décidez-vous de suite s'il vous plaît, car vous entravez les opérations.
— Ma foi , grâce à Dieu , je ne vous arrêterai pas davantage. Et l'indigne voteur tourna les talons et courut à toutes jambes. 11 fut remplacé par un autre qui répéta sa
leçon de manière à se faire plus d'honneur à lui-même et à M. Fahy.
— Oh ciel! Phanick O'Dea, dit le père John , depuis quand êtes-vous devenu protestant ?
— Moi, devenir protestant, père John!
Dieu m'en préserve ! dit Phanick faisant respectueusement le signe de la croix. INon vraiment, je ne suis pas protestant , ni personne des miens : que le ciel nous sépare à jamais ! . . .
— Mais si vous n'êtes pas un protestant , et un prolestant invétéré qui plus est , pourquoi venez-vous voter , mon hrave homme , en faveur du candidat orangiste ?
-^En vérité , père John , nous ne venons pas ici de notre plein gré ! Pat SulUvan n'at-H pas osé nous menacer de hrûler nos mai-
sons si nous ne votions pas selon ses ordres ! Et comment ferions-nous , père John , si nous refusions , arriérés comme nous le sommes toujours? vous savez !
— Mais Phanick , votre maître a donné sa promesse au lord anglais j comment se fait-il qu'il revienne là- dessus ?
Phanick retourna son chapeau dans tous les sens , se mit sur une jambe , puis sur l'autre , et gardant le silence pendant quelques minutes :
— Ce n'est pas à nous , vous savez , mon père , à blâmer sa conduite. Il nous ferait bientôt disparaître de ce monde, s'il nous arrivait de lui désobéir.
— Vous savez donc , Phanick , que vous votez d'après ses ordres ?
— Sans doute : Pat Sullivan n'agirait pas de la sorte vous menaçant de perdre la vie , s'il en était autrement !
— Mechelleen ! mon enfant ! êles-vous là ? dit père John se tournant vers la foule des gens du château de Wilmot et des curieux qui encombraient le champ du combat.
Le petit page en guenilles , aux cheveux rouges, avec lequel nos lecteurs ont déjà fait connaissance , répondit a l'appel. Après le salut d'usage , c'est-a-dire après s'être arraché une poignée de cheveux , et avoir alongé le pied en arrière , il attendit respectueusement les ordres du prêtre.
— Mechelleen , courez aussi vite que possible à la chambre de comité de lord Warringtonj et. . . Mechelleen se préparait à courir, lorsqu'il fut rappelé par le père John. — Re-
viens donc I imbécile, Pourquoi pars -tu sans savoir ce qu'il laut dire / — ^ a prévenir M. Malonv que j'ai besoin de lui parler a l'instant : va vite maintenant . mon enfant.
Peu d'instans après . Alechtlleen revint , accompagné de M. Malonv.
— Eh bien ! qui de nous deux avait raison, au sujet de M. Mac Alpine? Ses gens votent pour Archer, d'après ses ordres; je le sais par un de ses hommes même.
— J'en éLais bien sùi' ! Infâme coquin! s'écria M. Malonv. Ou ai-je donc mis la lettre de provocation ■ dit-il cherchant dans ses poches. Je l'ad oubliée. Mechelleen . cours dii'e "a 'M. O'Learv de se procurer un exprès pour Plea-arii-M'iunî . et de me l'envover à l'instant 'a la chambre du comité de lor'l
Warrington. Quand on veut tirer quelque chose de cet animal-la , il faut employer les menaces, ou le tuer comme un chien . si cela ne réussit pas.
CHAFITBE XVIIX.
La réponse au message hostile ne se fit pas attendre ; elle était conçue en ces termes :
« MlLORD ,
« Vous me paraissez dans une erreur comu. 8
c plèle , je n'ai jamais promis de vous ap- « puyer j vous devez même vous rappeler que K j'ai toujours refusé de m'engager vis-à-vis « de vous. J'ai fait connaître, il est vrai, mon « intention de voter en votre faveur, mais je « ne me suis jamais lié par une promesse po- « sitive. Une simple déclaration ne peut être cf regardée comme un engagement formel. « Telle était la situation des choses entre K nous, lorsque j'ai promis d'appuyer M. Ar- « cher de mon influence. Je ne vois pas com- « ment cette manière d'agir peut me valoir « l'épilhète que me donne sa seigneurie. Cc- « pendant , puisque vous avez cru devoir « compter sur moi , je m'arrangerai ainsi : je « donne mon vote personnel a M. Archer « ( selon ma promesse ) , et je laisse mes gens « libres de choisir.
« J'ai l'honneur de — »
— Voilà qui est bien ! vous voyez , dit le
— lis —
vicomte à ses amis rassemblés , enchanté de pouvoir éviter l'épreuve du combat aux pistolets.
— Voila qui est bien ! dites-vous , milord ? — Ce n'est rien moins que cela ; voilà qui est mal , au contraire ! s'écria Malony.
— Pourquoi donc? Ne laisse-t-il pas ses gens libres de voter comme ils veulent ? N'estce pas là tout ce qu'il nous faut? demanda le candidat.
— L'hypocrite , il sait bien qu'ils ne voteront pas contre les ordres déjà donnés î Le poltron refuse de se battre ! Voyez comme il élude la question ! Je ne sais vraiment pas ce que nous pourrons en faire , dit Malony un peu découragé.
— Ne vous tourmentez pas, interrompit le père John : donnez-moi la lettre , je vais en-
suite travailler ses gens. — Je me charge de Mac Alpine, monsieur Ma lony ; vous verrez comme je l'arrangerai.
Le bruit et la confusion furent bientôt remplacés par le plus horrible tumulte. Les tenanciers du château de Mac Alpine trouvèrent que la liberté de penser et d'agir était un privilège aussi embarrassant que périlleux , ébranlés d'un côté par l'éloquence du père John et les bâtons des partisans de Warrington , de l'autre par l'argent de M. Archer et la crainte de leur maître.
— Allez- vous renier votre religion , malheureux que vous êtes? s'écria le père John. — Aurais-je donc vécu pour voir les hommes de mon troupeau voter en faveur d'un candidat orangiste, tout dévoué au protestantisme, et prêt à soutenir le renversement de la véritable et sainte rehgion ! — Et lorsque je vous
rappellerai, au jour du jugement, que je vous ai avertis, que vous avez refusé de m'écouter, que deviendrez-vous , mes amis?
— Ma foi, père John, nous serons bien coupables. Nous serions tous portés à suivre A'os conseils , même avant ceux du maîire ; mais si nous lui déplaisons, que deviendront nos pauvres petits enfans ?
— Ne voyez-vous donc pas son écriture , mes enfans? Que voulez-vous de plus? Il vous laisse libres de choisir à votre gré , n'est-ce pas, mes braves gens?
Cependant, ses auditeurs hésitaient encore.
— Si par hasard il ne dit pas ce qu'il pense !
— Osez-vous soupçonner votre maître d'un msonge ? dit l'orateur riant k moitié.
— Dieu nous en garde ! s'écrièrent-ils tous
ensemble. — Eh bien ! père John, nous ferons ce que vous demandez , nous voterons pour le lord anglais.
— Faites-le, si vous l'osez ! dit alors M. Fahy. — Faites-le ! je vous chasserai tous, et vos bestiaux seront vendus au marché vingt-quatre heures après.
— Malédiction! qu'allons-nous devenir?
répétèrent ces pauvres gens eJEFrayés.
\'enait ensuite un des agens d'Archer, qui renouvelait les promesses.
— Deux livres par tête, mes amis, et tout ce qu'il y a de meilleur a boire et à manger. Que pensez- vous de cela?
— De quel côté votez-vous, scélérats? vociférèrent les amis de Jim et les vassaux de Wilmot , agitant leurs bâtons.
— liî) —
—Pour vous ! pour vous ! répondirent-ils, la perspective de l'enfer et la crainte d'une forte bastonnade l'emportant encore sur l'argent et les menaces de M. Fahy.
Bravo ! bravo ! Gloire aux vrais amis de iigion ! vivent les giens de I^ pine ! crièrent les warringtonists.
la religion ! vivent les giens de M. Mac Al-
— Impudens vauriens î vous me le paierez, je le jure. Pas un de vous ne sera épargné I s'écria l'agent furieux j s'apercevant alors de quelque hésitation , il ajouta : — J'invite tous ceux qui tiennent h leur maître , h leurs chaumières , à leurs familles , de se réunir autour de moi.
Les hommes qui répondirent a l'appel furent peu nombreux.
— Les renégats, les apostat.s ! les scélérats !
hurlèrent les vassaux de Wilmot en se précipitant sur le groupe des transfuges.
Les cris et les vociférations devinrent effrayansj les têtes ensanglantées, les doigts cassés se multiplièrent , et il fallut bientôt avoir recours à la force armée pour rétablir l'ordre. Les soldats , après avoir tué quelques personnes , blessé plusieurs autres , réussirent en partie à calmer la tempête.
Mais les gens de M. Mac Alpine , profitant de la confusion générale , abandonnèrent le champ de bataille et revinrent tranquillement chez eux , laissant les partisans de lord Warrington et ceux de M. Archer se disputer entre eux. Quelles furent aussi la surprise et l'indignation des deux partis en s'apercevant de la fuite de ceux pour lesquels ils étaient en guerre !
Il ne vint pas à l'idée des partisans de War-
rington de courir après les déserteurs. Jusqu'à présent ils cherchaient plutôt à les détacher du parti de M. Archer qu'a les gagner, ce dernier ne pouvant réussir sans l'influence des Mac Alpine. Les autres ne voulurent pas consentir a perdre tout espoir sans essayer un dernier effort. Une députation des gens de leur parti, escortée d'un détachement (pour les protéger à travers le pays ennemi), fut chargée de poursuivre les fugitifs. Ces derniers avaient gagné un village peu éloigné du château de Wiîmot, lorsqu'ils lurent arrêtés par les gens de M. Archer. Après avoir employé les paroles de douceur, on en vint aux menaces, puis aux coups de bâtons, ce qui força les Mac Alpines a. se réfugier dans le village. Les autres profitèrent de l'absence des hommes qui , alors étaient tous réunis à l'élection , pour les suivre avec audace jusque dans leur retraite ; ils s'étaient déjà empares des moins agiles, lorsqu'ils furent surpris
d'entendre des cris et des exécrations s'élever de toutes parts ; bientôt après se précipita de chaque maison une furie aux cris aigus , aux cheveux noirs, épars sur ses épaules, soutenant un tablier rempli de pierres.
— Malheur a vous dans ce monde et dans l'autre ! Comment osez-vous venir jusqu'ici? croyez-vous ne rencontrer aucune résistance, parce que nos hommes sont absens? Partez vite , ou , par le ciel , nous vous y forcerons ! Ne vous avisez pas de toucher à ces braves gens à moins qu'il ne vous convienne d'être mis en pièces.
Telles étaient les paroles des charmantes héroïnes des domaines de Wilmotj c'est ainsi qu'elles protégeaient ceux qui venaient y chercher un asile.
Les messieurs , sans faire la moindre attention à leurs menaces, continuèrent h avan-
cer, les amazones les saluèrent aussitôt d'une grêle de pierres. L'un d'eux fut renversé. Les femmes poussèrent des cris de joie , les hommes se mirent k jurer
— Lisez la loi sur les émeutes , dit un des partisans de M. Archer , qui était magistrat.
— Allez au diable , vous et votre loi ! vils poltrons que vous êtes , scélérats d'orangistes ! crièrent les femmes continuant toujours a lancer des pierres et des malédictions.
— Tirez donc monsieur , sur cette populace effrénée ! répéta le magistrat à l'officier commandant le détachement.
— Je ne tire pas sur les femmes, monsieur.
— Tirez alors sur les hommes ! dii, le magistral.
— Les hommes sont narfaitement traiv
quilles , ils regardent autour d'eux , les bras croisés, je ne puis donc pas agir. D'ailleurs, je suis chargé de vous protéger, voilà tout.
Que ne le faites-vous donc ! demanda
l'agent.
— Je n'y manquerais pas, monsieur, si vous étiez assailli par des hommes , répliqua le jeune officier. Mais que puis-je faire contre une population de femmes ?
— Vivent les habits rouges ! crièrent les belles mutines qui jusqu'alors avaient écouté en silence le colloque entre les autorités civiles et militaires , colloque dont elles ne prévoyaient pas le résultat j qu'ils vivent à jamais! ils savent au moins se conduire envers les femmes! quelle différence avec les gueux, les magistrats sanguinaires , qui s'imaginent l'emporter sur le gendre de notre maître ! — Vous avez fait beaucoup de chemin , mon-
sieur, dit l'orateur féminin, chef de la bande, s'adressant à l'officier j voudriez-vous accepter une goutte de whiskey , un œuf frais , ou bien une truite sortant de la rivière, une pomme de terre rôtie? Si nous avions quelque chose de meilleur, nous serions charmées de vous l'oflfrir; disposez donc de tout ce que nous possédons. Prenez aussi pour vos soldats , ces pauvres gens !
L'officier accepta avec reconnaissance , et les hostilités furent provisoirement suspendues.
p. — Faites-leur rendre nos prisonniers, monsieur, dit l'amazone avec cajolerie , je vous en prie ! le ciel vous protégera ! Nous ne les tourmenterons plus , et nous leur donnerons a manger par-dessus le marché j ils ont l'air affamés , voulez-vous nous rendre ces pauvres diables?
Le jeune homme se mit à rire , et promit d'intervenir en leur faveur. Les messieurs ayant rejeté ces propositions avec dédain, les prisonniers furent obligés de s'en retourner , épuisés par la faim, harassés par les femmes qui les suivirent a coups de pierres jusqu'à la ville , oij ils s'arrêtèrent pour se remettre de leurs fatigues et de leurs meurtrissures. Ils conduisirent les tenanciers a une taverne et leur donnèrent , en échange de leur liberté, des plats de viande et des bouteilles de whiskey.
— Voilà de bonnes choses à manger, vraiment, Bhady, dit l'un d'eux; mais que nous arrivera- 1- il quand nous reviendrons? les gens du château de Wilmot vont nous assommer !
— Cela est sûr, dit Jim, qui venait d'entrer sous prétexte de faire la cour à la fille de la
maîtresse de la maison, sa cousine. Mais nous croyons devoir' avertir nos lecteurs, que la visite de Jim était plutôt diplomatique qu'amoureuse.— Ma foi, vous pouvez compter, continua le bon apôtre , sur la meilleure bastonade que vous ayez jamais reçue de votre vie. Je voudrais être aussi sûr de posséder une belle propriété. Il faudra que vous ayez bien du courage , mes amis, pour rester dans le pays après la conduite que vous allez tenir. Jamais vous ne paraîtrez à la foire oii a la noce sans être assommés. Si vous avez besoin d'orge, de sel , si vos femmes veulent vendre un peu de laine ou autre bagatelle, il faudra v renoncer ou venir a la ville chaque fois par eau, atin d'éviter les gens du château de Wilmot.
— Nous savons cela comme toi, Jim, dit un des auditeurs en soupirant. Mais si nous votons contre les ordres du maître , nous
n'aurons rien à vendre , ni d'argent pour rien acheter. Nous avons fui de la ville pour nous débarrasser de tout le monde 3 mais les hommes de M. Archer sont venus à notre poursuite avec un régiment, et nous voilà prisonniers.
— Pourquoi vous êtes-vous laissé prendre?
— Cela est facile à dire , Jim ; si tu y avais été , tu aurais vu qu'on ne s'en tire pas aussi vite que tu penses. Je ne m'eflfraie pas trop d'un coup de bâton , j'y suis habitué depuis l'enfance ; mais la baïonnette , Jim , c'est une autre aflfaire : je ne me soucie pas du tout de la voir de trop près.
— Bah ! bah ! que pouvait-il vous arriver ? demanda Jim. Voyez si les femmes de Wilmot en ont eu peur !
— Beau mérite ! elles savaient bien que les soldais ne les toucheraient pas !
— £n6n , peu importe maintenant, dit Jim ; que comptez-Yous faire , mes amis?
— Nous ne comptons faire que le strict nécessaire , Jim.
— Mes bons enfans, voterez -vous pour M. Archer?
— 11 le faut bien j sans cela , le maître nous vendrait, nous et nos bestiaux.
— Dans tous les cas, répliqua Jim , il ne sera pas votre maître long-temps encore.
— Comment cela ? demandèrent les auditeurs avec empressement.
— Ne savez -vous pas que Pctterborough II. ■ 9
fait partie des domaines de Wilmot, et n'appartient a la famille Mac Alpine que durant la\ie de trois individus; le bail en fut signé par le père : deux sont déjà morts, il ne reste plus qu'une vieille femme qui sera bientôt emportée par ses rhumatismes. Ainsi vous pouvez revenir d'un instant a l'autre a votre véritable maître ; c'est donc à lui qu'il faut plaire , a lui qui est possesseur de la terre , n'est-ce pas mes amis? Que vous lui apparteniez ou non, si jamais vous êtes accusés devant le tribunal d'avoir trop aimé le maître , ou d'avoir été trop lestes a manier le bâton , c'est M. Wilmot qui vous protégera, tandis que \olve propre maître, comme vous l'appelez, sera tranquillement assis près du feu , écrivant des billets d'amour ou s'occupant a lire ; par-dessus le marché , il est fort avare , capable de reprocher U un honnête voyageur une bouchée de pain et un peu de foin pour ses chevaux !
— Serait-ce possible , Jim ? s'écrièrent les hommes de Petterborough scandalisés.
— Est-il possible ! répéta Jim en dérision. Vous le savez bien ; n'a-t-il pas fait cela pour moi? Mais ce n'est pas là ce qui nous occupe maintenant; Dieu merci, je n'ai que faire de lui pour boire et manger : j'ai tout ce qu'il me faut chez mon maître. Chez lui au moins, il y a toujours un siège auprès du feu pour celui qui se présente ; a. manger, a boire et de plus une petite tape sur l'épaule. Vous savez cela aussi bien que moi, mes amis. Que de fois vous êtes venus vous asseoir avec moi devant le feu , tandis qu'il était dans la cuisine causant avec nous comme si nous étions ses égaux !
— Cela est vrai, Jim, interrompirent les tenanciers , personne dans le comté ne peut rivaliser avec lui pour la bonté et la généro-
site. S'il était le candidat, Jim, pensez -vous que nous lui refuserions nos bras et nos votes? — Oui ! nous enverrions M. Mac Alpine au diable; mais
— A merveille , mes amis , dit Jim ne laissant pas l'orateur achever sa phrase , j'en suis bien persuadé ; mais son gendre est un autre lui-même, vous savez! Conduisez -vous bien , et je vous promets que vous n'y perdrez rien. Supposons que M. Mac Alpine vous chasse de ses terres , le maître n'a-t-il pas des terres assez vastes pour vous recevoir et même la moitié du pays?
— Comment ferons-nous , maintenant que nous sommes au pouvoir des gens de M. Archer? répliquèrent les auditeurs indécis.
— 11 faut rester avec eux, et voter pour nous naturellement, ajouta-t-il en riant.
— Oh! oui, et le moyen? demandèrent ces hommes étonnés.
— Je vous le ferai comprendre demain , mes garçons , répondit l'orateur j je viendrai vous rejoindre avant le jour j que le bon Dieu vous bénisse ! Après quoi, Jim sortit fredonnant son air favori de >Tacque6-le-Déguônillé , tout eu regrettant que Winny ne fût pas IL pour l'entendre et en crever de dépit.