AUTHENTICITÉ DU CANTIQUE DES CANTIQUES
La question de l’authenticité du Cantique des Cantiques, restreinte à savoir quel en est précisément l’auteur, n’est, sans doute, pas capitale ; car elle m'intéresse essentiellement, ni le caractère sacré, ni le sens du
livre. Elle n’est cependant pas sans importance, puisqu'elle peut avoir.
des liaisons avec le sens plus précis de certaines parties du livre, et
qu’elle a.été d’ailleurs positivement résolue par la tradition constante des .
Juifs et des chrétiens. «
Le titre du livre prêtait beaucoup, sans contredit, à cette tradition, bien ï que ce titre soit ur peu elliptique, et par là même puisse paraître obscur. | Voici ce titre tel que les Juifs l’ont recu et transmis aux chrétiens, et tel,
que les uns et les autres l’ont conservé : 155w9 vx orvwn vw.
Or, les deux premiers mots ne présentent pas de difficulté sérieuse.
La signification propre et directe est : Cantique des Cantiques. En isolant ces mots, du milieu philologique, où ils se sont produits, on pourrait, | sans doute, y voir à la rigueur, #n des Cantiques de Salomon, comme | l’ont fait certains Allemands qui cherchent indifféremment leurs difficultés , trop près ou trop loin, pourvu qu'ils trouvent quelque chose de nouveau. |
Mais ce sens n’est pas celui qui a été embrassé de concert par la tradi-
tion, et qui est particulièrement dans le génie et dans les habitudes de la.
Jangue hébraïque. C’est dans cette langue la forme ordinaire du super-
latif; et Cantique des Cantiques veut dire le cantique par excellence,
comme serviteur des serviteurs (1), veut dire serviteur le plus humble et. le plus dévoué ; et l’ornement des ornements (2), l’ornement le plus beau,
(4) Gen., 1x, 25.
(2) Ez., 1,7.
AS
ni Lie
SURLE GANTIQUE DES CANTIQUES à
de plus magnifique, le plus éclatant. Il serait aussi aisé que superflu: … de multiplier les exemples qui se présentent en foule dans l'Ancien Testament. PEER rer
Mais les deux autres mots sont plus embarrassants, ou plutôt l'embarras
est dans le dernier, et plus précisément encore dans la particule $ qui
récède le nom de Salomon; car le premier de ces mots n’est que la forme P ; J
du pronom relatif ou le que relatif chez les Hébreux. Mais quel est ici le
sens précis de cette particule 5? Il faut avouer que, en elle-même, ele 4e un sens assez général et indéterminé. Elle peut indifféremment indi-
quer un cantique de Salomon, composé par lui, ou bien un cantique Pour Salomon, ou composé à sa louange. Mais le premier cas est plus ordinaire, comme le remarque Gésénius, dans son dictionnaire. Il se présente fréquemment dans les Psaumes, où cette particule avant le nom de David,
le désigne comme auteur du Psaume qui suit (1). Les raisons intrinsèques préparent donc la voie à la tradition des Juifs et des chrétiens qui est . constante à attribuer ce cantique à Salomon, comme la suite de cotre étude en fournira bien des preuves. Il est vrai que dans les Bibles grecques
le livre de la Sagesse, porte le nom de Sagesse de S'alomon, Zooix Exhwuuy, quoiqu'il soit d’un auteur postérieur de bien des siècles. Mais il faut
remarquer que ce livre n’a pas de place nettement marquée dans la tradi-
tion des Juifs de la Palestine, ni même dans celle des Juifs hellénistes, et qu'ainsi ce titre manque du premier appui qui lui serait nécessaire.
Ainsi que beaucoup d’autres titres ou inscriptions des livres saints, il peut être considéré comme étranger à la rédaction primitive du livre ins-
piré, et comme l’œuvre des copistes. Ajoutons, toutefois, que ce livre n’est
peut-être pas aussi étranger qu’on le pense, à la Sagesse de Salomon,
qu’il peut bien être un extrait, un abrégé d’un ou de plusieurs des livres . composés en grand nombre, avec ou sans inspiration divine par ce royal
écrivain, ou être à tout le moins, un mémorial de ses maximes et de sa
doctrine ; abrégé 6u mémorial fait par un auteur inspiré.
Pour revenir au Cantique des Cantiques, si le titre du livre n’est pas une
raison péremptoire pour attribuer à Salomon, ce livre inscrit partout sous Son nom, on Conviendra du moins que. c’est déjà une très forte présomp-
ion, à l'appui de laquelle vient la tradition tout entière. On ne peut disconvenir que la possession ne soit fortement établie.
Or, qu'allègue-t-on contre une possession si constamment maintenue et
respectée? Un mot étranger (2) à la langue hébraïque, mot qui nese trouve que deux fois dans la Bible (3). On objecte de plus, une forme gramma-
müller dit être persan (6), et dont Gésénius cherche la source dans le sanskrit, l’arménien, l’arabe, le syrien et le grec (7). La forme gramma-
licale, qui comme le mot que l’on vient de mentionner, paraît ne s'être
introduite dans la Bible, qu'à une époque bien plus récente que celle de Salomon (4). Le motest DT, paradis, en grec rasddercos (5), mot que Rosen-
MS
(4) Ps., 111, 1V, xXIV, xx, XXVI, XXVII, Ÿ. À. (2) Cant., iv, 43.
{3} Ecl., n, 4; 2 Esd., 11, 8.
(4) Rosenmüi. Proæm. in Cant. p. 279, éd. 1830.
(5) Xénoph., Econ., vi, 43 : Cyrop. 4, 3, 12, ap. Gesen, (6) Proæm., in Eccl. p. 23,
(7) Voir Lexicon à c2 mot.
A D ticale est ow dans mnbwdw, où le west pour swn que relatif, et le best la particule dont nous avons parlé tout à l'heure.
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Mais, en vérité, possède-t-on assez de livres hébreux et de caractères. assez variés, pour assigner à l'introduction d’un mot ou d’une forme, dans cette langue, la date du premier livre où on les voit figurer ? Une certaine
variété de formes n’était-elle pas un besoin pour un livre où il y avait tant d’impressions et de sentiments à rendre, sur un fond assez restreint? Et
quant au mot exotique, n’avait-il pas pu, rayonnant de proche en proche, dans les langues orientales, se faire jour jusqu’à Jérusalem, sous la bril-
Jante civilisation du règne de Salomon? Comment prouve-t-on que les Juifs aient eu besoin de la captivité de Babylone, pour faire la conquête
de cette expression ? Est-il bien sûr que ce soit là que Néhémie l'ait prise ? Et l’Ecclésiaste se trouve-t-il définitivement relégué à cette époque.
récente, pour s’en être servi? Nous avons dit, à propos de ce dernier livre, - nos raisons pour penser le contraire. | Veut-on un autre échantillon des chicanes d’Allemands. « Les nouveaux interprètes (1), dit le docteur catholique de Brentano, veulent prouver par son style et par son contenu qu’il (le Cantique) est d’un temps pos-
térieur, car on y trouve des mots étrangers et de nouveaux mots hébreux.
Jérusalem et Thirtsa (cap. vi, 4) existent comme deux villes royales ; et - cependant Thirtsa n’a été élevée capitale du royaume d’Israël qu’un temps notable après Salomon (2). » Or, les mots « deux villes royales » sont dans l'allemand. comme on vient de le voir, mais ne sont pas dans l’hébreu. Voici la traduction exacte du verset : « Tu es belle, ma bien-aimée, comme
Thirtsa, élégante comme Jérusalem, etc. » Où sont les deux villes royales?
Voici sans doute le raisonnement allemand : Les deux villes sont employées dans la même phrase comme termes de comparaison. Or, Jérusalem était royale. Donc Thirtsa l'était aussi. N'est-ce pas bien concluant? Il n’est parlé que de la beauté de Thirtsa, ne pouvait-elle pas être belle avant d’être capitale? Il a bien fallu qu’elle eût quelque chose pour attirer
lés regards des premiers rois d'Israël, qui la choisirent comme lieu de rési-
dence. Elle était très ancienne, car son roi est un des trente qui furent défaits par Josué (3). Il est vrai que Jéroboam, premier roi des dix tribus
séparées, bâtit Sichem (4), mais n’en résida pas moïns à Thirtsa (5). Baasa ; P
qui lui succède presque immédiatement y régna vingt-quatre ans (6).
Il est vrai encore qu’une vingtaine d’années après, Amri bâtit la ville de. Samarie où il régna six ans ; mais il en avait regné autant à Thirtsa (7).. Manahem qui avait assassiné le roi Sellum à Samarie était parti de Thirtsa dont les habitants lui fermèrent ensuite les portes (8). D’après ces quelques détails, on voit que ni Sichem ni Samarie n'étaient bâties, lorsque les dix tribus se séparèrent du royaume de Juda, sous le successeur de Salo-
- mon. Il n’est donc pas étonnant que Thirtsa choisie bientôt pour capitale.
d'Israël, ait déjà attiré les regards de Salomon par sa beauté.
(1) Ewald, cité par Rosenmüller In cantic. Proœm., fine p. 279, not. 34, (2) De Brentano, sur Cant. des cantiq. | (3} Jos., xu, 24.
(4) IUT Reg., x, 25.