‹ Le cantique des cantiques avec traduction spéciale sur l'Hébreu et commentariesChapitre 7 sur 90 · INTERPRÉTATION TRADITIONNELLE DU CANTIQUE DES CANTIQUES · texte numérisé non relu

INTERPRÉTATION TRADITIONNELLE DU CANTIQUE DES CANTIQUES

Tout ce que nous avons à dire dans cette partie de notre travail, montrera que pour s’élever au vrai sens du Cantique des Cantiques, il faut y

voir une allégorie et une allégorie littérale.

Or l’allégorie, par là même qu’elle se dégage et s’éloigne des paroles

. prises dans le sens le plus matériel, a besoin d’être retenue, réglée et 3 2 ? ©

préservée des écarts de imagination qui pourrait substituer au vrai sens,

un sens arbitraire.

Il lui faut donc des règles; et la principale est la tradition et l’histoire.

On sait que l’histoire qui embrasse tous les signes, tous les monuments de la pensée, est un des grands moyens, et si l’on va au fond, le principal

moyen d'interpréter les monuments qui remontent à une époque un peu éloignée. elle a souvent le dernier mot à dire sur le sens de ces monuments. Mais cela est encore plus vrai, quand il s’agit d’un sens allésorique

| détourné, et quelquefois bien éloigné du sens obvie des paroles. :

L'Eglise, en accordant une grande importance à ce moyen, entre donc

au fond des nécessités philologiques. Mais il faut ajouter que dans Eglise,

fondée par Jésus-Christ et toujours assistée de l’Esprit-Saint, la tradition jouit constamment de cette assistance, et en reçoit, quand il faut et dans

des conditions déterminées, le privilège même de l’infaillibilité assurée à

l'Eglise. Nous exposerons donc avec ordre l'interprétation donnée au saint | Cantique, par la tradition chrétienne, précédée de la tradition judaïque.

Il serait dès lors naturel de diviser tout d’abord la tradition qui va nous

occuper, en tradition judaïque et en tradition chrétienne. Mais la première

(2) 46 et 47.

(3) 111, 4-4; ÿ. 2, etc.

comparée à la seconde est peu de chose, et pour simplifier, nous préfé-

rons présenter la tradition comme une seule chaîne, divisée immédiatement en quatre sections : la première, pour la tradition des Juifs, la deuxième, pour la tradition des Pères de l'Eglise, la troisième, pour celle des scholastiques du moyen âge, et la quatrième pour les auteurs modernes.

Jusqu'à la venue de Jésus-Christ, les Juifs ont été constants à voir dans ce livre une allégorie purement littérale, c’est-à-dire, qui ne suppose pas un premier sens relatif à un mariage humain. C’est peu après Jésus-Christ que Schammaï se hasarda à présenter le Cantique de Salomon comme um hvre humain étranger à toute inspiration divine, et par là même, au sens

ineie nt té autre - (Ci

nan,

S le — TRADITION DES JUIFS SUR LE SENS DU CANTIQUE DES CANTIQUES.

spirituel qu'y à vu la tradition. Mais Rabbi Ben Eléazar, président du : sanhédrin, poursuivit ce novateur et le fit condamner vers lan 90 de :

notre ère (1). Fi Quand on connaît le respect religieux et profond que les Juifs avaient

pour leurs livres sacrés, on comprend aussitôt que le Cantique des Can- : tiques n’eût jamais été inséré, maintenu ou réintégré dans leurs canons

des saintes Ecritures, et n’eût jamais obtenu le nom qu'il porte de Cantique par excellence, s’il n'avait été qu’un épithalame ordinaire, ne représentant que la scène d’un amour charnel.

C’est ce que proclame bien haut Aben-Ezra, savant docteur juif du .

xu° siècle: « Loin de nous, loin de nous ! dit-il, dans sa préface à Pexplication de ce livre, loin de nous la pensée de ne voir qu’un amour charnel dans le Cantique des Cantiques! Si la dignité de ce livre n’était pas éminente, il n’aurait jamais fait partie du corps des livres saints ; et c’est là, du reste, un point hors de toute controverse (2). »

Quoiqu’on ne puisse pas assigner au juste la date de la paraphrase chaldaïque de ce livre sacré, elle doit cependant remonter plus haut qu'Aben-Ezra ; et ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle interprète le Cantique dans un sens purement allégorique. Elle ne se borne pas à traduire

. même largement en imitant et en paraphrasant, elle se jette résolûment et :

dès le début dans l’interprétation allégorique et spirituelle.Nous allons en traduire deux ou trois phrases, où nous trouverons pour le fond, le sentiment des saints Pères qui, bien avant cette paraphrase, ont expliqué le saint Cantique dans le même esprit. en ajoutant ou substituant à Dieu,

Jésus-Christ, et au peuple juif, l'Eglise, l'âme chrétienne. Voici les pre- . miers mots de cette paraphrase : « Ÿ. 1, Cantiques et louanges que le : prophète Salomon, roi d’Israël, a chantés par lEsprit-Saint, devant le Sei- w gneur, dominateur de tous les siècles. Le prophète Salomon a dit : Béni | soit le nom du Seigneur qui nous a donné la loi par la main de Moïse... Et lies justes de cette génération ont dit : Dominateur de tous les siècles, :

tirez-nous après vous et nous courrons dans la voie de votre bonté (3). » On peut assurérement citer à l’appui de cette paraphrase, bien des

4) M. Vigouroux, Man. bibl. n. 848. | (2) Rosenmül. in Cant. cant. Proœm. p. 264, note. (31 In Cant. Parph. chald., 1, 4, 2 et 4 Polyglot. de Walt. t. INF, p. 428.

SD SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES APN MD textes de l’Ancien Testament, qui montrent avec éclat l’amour de Dieu . pour celui qu’il appelait son peuple, ou font voir que ce peuple et surtout les saints personnages qui en étaient la gloire savaient rendre à Dieu amour pour amour. La prédilection de Dieu pour ce peuple, qui seul a . maintenu le culte du vrai Dieu, au milieu du polythéisme et de lidolâtrie répandus dans toutes les nations, cette prédilection est si marquée et exprimée en termes si forts, que des critiques superficiels, l’ont prise . pour un amour exclusif, et le vrai Dieu adoré par les Juifs, pour un Dieu

national. En cela, ils n’ont pas su lire à travers des figures transparentes . par elles-mêmes, et réduites à leur juste valeur par l’ensemble des livres saints. Toutefois, l'amour n’en est pas moins admirable et vraiment sur- prenant dans les termes, le Seigneur s’est aféaché (1) aux pères du peuple . Juif, 1lles a aimés et a choisi leur postérité après eux, c’est-à-dire, « vous- . mêmes, dit Moïse, à ses contemporains », d’entre toutes les nations, . comme il est visible en ce jour (2). Aussi Dieu par ses prophètes, montret-il son peuple, comme une « épouse tendrement aimée (3); ses actes d'idolâtrie, comme des actes de fornication et d’adultère (4); et sa conversion, comme un retour à la fidélité conjugale (5). »

Il parait que l’hérésiarque Luther est demeuré dans cette interprétation judaïque, et n’est pas allé plus loin que la paraphrase judaïque et le rabbin Aben-Ezra (6).

Rosenmüller cite un passage fort explicite du rabbin Jarchi, dont le but est de montrer dans le saint Cantique, la nation juive convertie par la captivité de Babylone (7). Le docteur Hug, critique allemand de notre

temps, catholique, mais hardi parfois jusqu’à l’excès, s’est un peu approché du point de vue de Jarchi, et a vu dans le Cantique les tentatives faites sous Ezéchias, par les restes d'Israël jour se réunir au royaume de Juda. Il a été réfuté par le protestant Berthold. Théodoret rappelle l'opinion des auteurs de son temps qui ne s’élevaient pas plus haut que Jarchi et Hug, et qui, toutefois, se refusaient à ne reconnaître qu’un chant nuptial dans le Cantique sacré. Envisageant les choses, dit-il, avec plus de sagesse, ils ont regardé ce Cantique comme royal, car le peuple y est représenté par l’épouse, et le roi par l’époux (8). Isaac Abarbanel, célèbre médecin et philosophe juif du xvr° siècle, dans le dernier de ses trois dialogues sur l’amour, dit que le Cantique des Cantiques a pour objet de montrer la sagesse souveraine appliquée au beau suprême, comme une femme éprise d'amour pour l’homme parfait, et celui-ci la recherchant avec une bienveillance réciproque : « Sammam sapientiam summi pulchri, tanquam feminam perfectissimo viro amore irretitam, eoque mutua benevolentia ipsam persequente (9). » Mais nous opposerons deux difficultés à cette interprétation : la première, c’est que l’auteur semble s’attacher à la sagesse abstraite, la deuxième, c’est que la

, (M)pun.

P()Deut.;: x, 45:

(3)AISS SN LIV, D: Jér.; 1E, 2:

(4) Ezéch.. vr et xxtit ; Os, 1, 11 et xx.

OO 7r15; (6) Opp. lat. ed. [en., t. IV, fol. 228, cité par Rosenmüller, I. c. p. 270, note. (7) L. c. p. 266 et 267.

(8) Explan., in Gant. Cantic., préambule vers le comm... col. 29, t, LXXXI, P. G. Migne. (9) Dial., 1, p. 581, Venet., 1558 et 1564, ap. Rosenmül., |. c., p. 276, note 28.

4e A DER ÉTUDE

représentant comme une foune il semble intervertir les rôles, et assi- | Ë gner le PrApAs à l’homme qui aime la sagesse.

Rosenmüller, que nous venons de citer plus d’une fois, déclare avoir suivi autrefois l'explication de la paraphrase chaldéenne et de Salomon # Jarchi (1), et être venu ensuite à l’amour de Salomon pour la sagesse avec laquelle il fit alliance (2), qu’il appelle sa parente, sa sœur dans les FEES verbes (3) comme dans le Cantique (4), dont il célèbre l'excellence avec l’éclat de la plus belle poésie (5); qu'il préfère à tout (6) et dont il loue | : Pinclination à s'attacher par amour à ceux qui la cherchent (7). L'auteur # n’a pas de peine à trouver de nombreux et fermes appuis dans le livre * saint qui porte le nom de Sagesse (8), dans PEcclésiastique (9) et dans # le titre même de Sagesse des Sagesses ou de Sagesse par excellence, « donné au Cantique des Cantiques par la version syriaque (10). 4

Cette explication n’a pas les inconvénients de celle d’Abarbanel, st 4

comme 1l paraît, Rosenmüller n’a pas eu en vue la Sagesse abstraite, mais *

la Sagesse divine elle-même, Sagesse incréée, et procédant de Dieu le 4 Père par voie de génération, en un mot, le Verbe divin, dont va nous entre- 1 tenir constamment la tradition chrétienne.

$ 2. — TRADITION DES SS. PÈRES SUR LE SENS DU CANTIQUE DES CANTIQUES. |

Quand on veut étudier la tradition des SS. Pères sur un point, on ! éprouve le besoin, pour simplifier cette étude, de diviser les SS. Pères en « deux classes : l’une pour les Pères grecs ou orientaux, et l’autre pour les # Pères latins ou occidentaux. 4

Page 1