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Le Cantique des Cantiques

Le Cantique des Cantiques, qui forme un des livres les plus courts de la Bible hébraïque, est aussi celui qui a provoqué le plus grand nombre de commentaires. Mais la multiplicité des lumières projetées sur le petit poème n'a pas encore réussi à en dissiper toutes les obscurités. Celui qui cherche à s'orienter sur l'interprétation du Cantique au cours des âges est d'abord étonné et bientôt découragé par la variété des opinions souvent contradictoires des exégètes. II constate aussi avec quelle libéralité croissante, à mesure qu'on approche de l'époque contemporaine, les commentateurs prodiguent la qualification d'absurde aux interprétations différentes de la leur. D'ordinaire, il est vrai, par une ironie du sort, Texégète qui, dans l'ardeur de sa conviction, traitait ainsi durement ses prédécesseurs, se voit infliger, peu de temps après, le même traitement par un confrère probablement mieux éclairé. On peut dire que jusqu'ici aucun système d'interprétation n'a réussi à s'imposer. Chez les chrétiens, qui admettent le caractère saint et inspiré du livre, on tient que le Cantique chante l'amour divin, mais il règne une très grande variété d'opinions dès qu'il s'agit de préciser. Dans l'école rationaliste, tous

sont d'accord pour voir dans le Cantique un poème d'amour humain, mais on est loin de s'entendre sur le sens et sur la forme littéraire du livre.

L'interprétation du Cantique n'est certainement pas un des problèmes les plus importants de l'actuelle question biblique. Bon nombre de théologiens et de biblistes, autant que j'en puis juger, n'ont pas d'opinion ferme sur le Cantique, et les personnes simplement instruites, qui ont surtout l'impression du désaccord des exégètes entre eux, se désintéressent volontiers de la question. Il n'est pas douteux cependant que le Cantique a son importance pour l'inteUigence de la Bible. Il ne suffit pas, semble-t-il, au catholique instruit, de savoir que le livre est inspiré et que son contenu est, par conséquent, digne de Dieu, son « auteur principal «. Il ne suffit pas, non plus, de savoir d'une façon générale que la tradition juive et chrétienne attribue au poème un caractère allégorique. Il conviendrait encore de déterminer quel est le sujet précis de l'allégorie et de se demander si toutes les interprétations proposées peuvent se réclamer, au même titre, du grand nom de la tradition. Il faudrait, allant au cœur de la question, chercher ce que l'auteur inspiré a voulu directement exprimer dans son ouvrage et ce que les Juifs ses contemporains ont dû y trouver.

Le Cantique est si obscur qu'on a beau jeu pour y lire entre les lignes, et certes les interprètes ne s'en sont pas fait faute. Il nous a semblé que l'obscurité du poème impose àFexégèteune obligation particulière de se défier de son ingéniosité propre et du désir si naturel de dire du nouveau. Cette même obscurité nous invitait encore à nous éclairer de toutes les lumières que peut fournir la tradition. Nous nous sommes donc efforcé de

remonter aux sources de l'exégèse traditionnelle et d'en dégager les éléments primitifs. De plus en plus nous nous sommes convaincu que l'ancienne tradition exégétique représente, dans une large mesure, la pensée de Tauteur inspiré. Nous avons admis non seulement le principe de l'allégorie mais encore l'interprétation allégorique représentée par la plus ancienne tradition exégétique du poème, à savoir par la tradition juive. Pour éviter toute équivoque, je m'empresse de dire que cette tradition juive n'est nullement opposée à la tradition chrétienne, mais que celle-ci, au contraire, a emprunté à celle-là son principe essentiel, et que là où elle a modifié, le changement n'est qu'une transposition et une adaptation.

La conclusion de mon étude est que le Cantique, au sens littéral, chante l'amour mutuel de Jéhovah et d'Israël et retrace à grands traits l'histoire religieuse de la nation élue, depuis la première alliance, lors de la sortie d'Égypte, jusqu'à l'ère messianique. Sur cette donnée fondamentale, j'estime que l'ancienne tradition juive est correcte. Je n'ai pas d'autre prétention que de présenter à nouveau, parfois sous un jour ou dans un ordre nouveau, des choses très vieilles, et de motiver sérieusement cette attache à l'ancienne tradition aux yeux du lecteur chrétien. Je suis persuadé, du reste, que les raisons d'ordre historique et littéraire qui seront alléguées valent également pour le lecteur non croyant, car je ne vois pas que le dogmatisme rationaliste pourrait, en soi, empêcher personne d'admettre qu'un poème juif, écrit par un Juif pour des Juifs, chante l'amour de Jéhovah et d'Israël. L'interprétation naturaliste du Cantique prête aux Juifs de l'époque biblique une mentalité contraire à tout ce que nous connaissons d'eux historique-

ment, et elle est, à ce titre, beaucoup plus loin de la vérité que les pires extravagances de certains allégoristes qui ont du moins le mérite d'avoir reconnu le véritable genre littéraire du livre .

Pour ne négliger aucune source d'information, je ne me suis pas contenté, comme on le fait trop souvent, de lire les derniers commentaires; j'ai voulu consulter les anciens commentateurs juifs, en particulier les deux plus illustres d'entre eux : Rashi et Ibn Ezra, et j'ai dépouillé une notable partie des commentateurs chrétiens depuis les premiers Pères jusqu'à nos jours. Dans les spécimens d'interprétation, j'ai donné très brièvement pour chaque verset les explications qui m'ont paru plus intéressantes, et en particulier celles qui confirment l'opinion adoptée. La polémique de détail contre les exégètes naturalistes m'a paru hors de propos, puisque ma conception est radicalement différente de la leur.

La partie philologique a été traitée avec toute l'étendue qui convient à un commentaire scientifique. Un soin particulier a été donné à la lexicographie hébraïque. J'ai reconnu que les anciennes versions et les rabbins ont parfois mieux rendu le sens de certains termes que les lexicographes et les traducteurs modernes. A l'exemple des commentaires développés, comme ceux de Delitzsch, Graetz, Kaempf, je n'ai pas craint d'entrer dans la discussion détaillée de certains mots obscurs ou mal compris, au risque de transformer parfois le commentaire en dissertation : il est nécessaire, dans certains cas, d'examiner toutes les pièces du procès pour reviser ou établir une opinion, et pour faire la lumière aux yeux du lecteur moins soucieux d'affirmations que de raisons. Pour les questions grammaticales j'ai renvoyé, comme

le font nombre de commentateurs récents, à la grammaire de Gesenius-Kautzsch (27^ éd.).

Je ne me dissimule pas les imperfections de mon travail, et j'avoue qu'il est loin de faire à mes yeux la lumière complète. J'espère toutefois qu'il est correct dans son orientation générale, dans la méthode suivie et dans les grandes lignes de l'interprétation. Si, sur beaucoup de points, je ne suis pas arrivé à la certitude, j'espère du moins avoir atteint une certaine probabilité, et dans l'espèce on est bien souvent obligé de s'en contenter. Le Cantique reste toujours âmes yeux une œuvre étonnante, mais lu à la lumière de la Bible et de la tradition, il me semble qu'il n'est pas totalement incompréhensible.

Puisse ce travail, en mettant en lumière le sens littéral du Cantique, rappeler et rendre moins incroyable aux hommes l'amour infini que Dieu a pour eux, amour dont l'union de Jéhovah avec Israël est une poétique et fidèle image.

Beyrouth, Université Saint-Joseph, décembre 1908.

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