Cf. ibid
3. Cf. Ginsburg : The Song of Songs, p. 38 ; Friedliinder : The Jewish Religion, 1891, p. 390.
à la façon d'un bolide tombé du ciel et dont on ignore la provenance : il fait partie d'une littérature déterminée ; nous savons dans quelle civilisation, dans quel milieu historique et religieux il est né; bien plus, il nous est parvenu convoyé par une tradition dont certains éléments peuvent remonter à une époque très ancienne. Il importe, en conséquence, d'éclairer l'étude intrinsèque du livre de toutes les lumières que pourront fournir son origine biblique et la tradition qui nous l'a transmis.
Avant de s'arrêter à un système, il faudra donc envisager toutes les vraisemblances qui naissent de ces différentes données. Il est vraisemblable, par exemple, au point de vue psychologique, que Fauteur inspiré a écrit directement pour les Juifs ses contemporains, et non pour les lecteurs hypothétiques de l'avenir; qu'il comptait être compris par eux; qu'il espérait leur plaire ou leur être utile. Il est vraisemblable aussi que les contemporains ne se sont pas totalement mépris sur les intentions de Fauteur. Il est vraisemblable encore que l'intelligence du Cantique n'a pas complètement péri avec les premiers lecteurs, mais que la tradition Fa transmise, au moins en partie, aux générations suivantes.
Nous examinerons en particulier les vraisemblances qui naissent de l'admission du Cantique au Canon juif et de la tradition exégétique du livre. Ces vraisemblances que Finterprète devra respecter, constituent en même temps les données principales du problème à résoudre.
6. — Au simple point de vue historique, la place du Cantique parmi les livres canoniques crée une forte probabilité, et même une certitude, relativement à son caractère religieux; de sorte que tout système qui nie ce caractère se heurte à une invraisemblance historique. Nous connaissons assez, en effet, la mentalité des Juifs pendant la période de la formation du Canon pour pouvoir affirmer qu'ils n'ont admis comme canoniques que des livres considérés par eux comme saints. Si donc le Cantique n'est pas un livre saint, il faudra conclure qu'ils se sont mépris sur son véritable sens. Les rationalistes admettent cette conséquence, et disent en effet
que c'est grâce à une heureuse erreur que le poème s'est glissé parmi les livres canoniques. Les Juifs qui ont fixé le Canon ont, probablement de bonne foi, attribué au Cantique un sens allégorique qui Ta fait passer pour saint. L'explication, on le voit, est des plus simples : reste à savoir si elle est historiquement vraisemblable. Même en supposant que le Cantique remontât à Salomon, est-il possible que les Juifs qui ont arrêté la liste des livres canoniques se soient tellement trompés sur son caractère qu'ils aient pris pour un livre saint un poème purement profane? Quand on considère d'un côté la hardiesse des images, qui de tout temps a choqué certains esprits, et d'autre part la mentalité des Juifs à l'époque de la formation du Canon, on peut affirmer sans témérité qu'ils n'auraient pas admis le Cantique, s'ils avaient eu le moindre doute sur son caractère. Bien plus, s'ils l'ont admis, c'est que jamais, au cours des âges, le livre n'avait été considéré comme profane. Il n'est pas vraisemblable en effet qu'un poème connu à l'origine comme profane finisse par être considéré comme sacré. Nous ne connaissons aucune époque de l'histoire d'Israël où un pareil changement de vues aurait pu s'accomplir.
7. — Plus la date qu'on assigne au Cantique est rapprochée de l'époque du Canon, plus aussi l'hypothèse d'une erreur générale sur le caractère du poème apparaît invraisemblable. Pour raisonner dans un cas concret, examinons la théorie qui semble actuellement la plus en faveur, celle de Budde. D'après ce brillant exégéte, le Cantique serait un recueil de chants de noce rédigé au tii^ ou au ii° siècle avant notre ère (p. xxiii). D'autre part, il admet que Josèphe (vers la fin du premier siècle après Jésus-Christ) comprend le Cantique parmi les livres canoniques, ce qui est aussi notre avis (cf. n° 3). Josèphe constatant un état de choses existant depuis un temps notable, Budde n'aura sans doute aucun scrupule à accorder que le Cantique était considéré comme canonique dès le premier siècle avant Jésus-Christ
1. Dans son article Canon [Encyclop. BibL, I, 699 sq,), Budde place la clôture du canon des Ketubîm entre la fin du n« siècle avant J.-C. et
Ceci posé, de deux choses Tune : ou bien les chants de noce, une fois rédigés, ont cessé d'être chantés par les paysans juifs, ou bien ils ont continué à l'être. La seconde hypothèse est de beaucoup la plus vraisemblable : le simple fait d'être mis par écrit n'a pas pu nuire à leur propagation orale; il leur aura assuré tout au contraire une plus large diffusion et aussi une transmission plus fidèle. D'autre part, on ne voit pas dans l'histoire juive, du iii^ au premier siècle, d'événement politique ou religieux capable de modifier profondément les mœurs des paysans et en particulier de supprimer les chants de noce. Il faut donc dire, dans l'hypothèse de Budde, que selon toute vraisemblance, les chants du Cantique étaient encore chantés, durant les fêtes des noces, au premier siècle. Les docteurs qui ont déclaré le livre canonique ont donc commis une bévue littéraire de premier ordre : ils ont pris pour un poème religieux, pour une oeuvre savante et allégorique, les refrains profanes de leurs contemporains. Et cette bévue, unique, on peut le dire, dans l'histoire des littératures, aura été le fait non d'un savant isolé, mais de l'ensemble des docteurs, des hommes les plus éclairés de la nation et chargés de veiller sur le dépôt des Écritures! — Supposons, au contraire, contre toute vraisemblance, que le peuple ait subitement cessé, au iii^ ou au ii° siècle, de redire ses chants favoris. La bévue des canonistes du premier siècle sera sans doute légèrement atténuée. Elle resterait cependant énorme : rien n'était plus facile, en effet, pour un Juif du premier siècle, vivant en Palestine, au courant des mœurs du pays, connaissant la poésie populaire de son temps, que de juger si des poèmes anciens d'un siècle ou de deux rentraient dans le genre populaire de la nation ou s'ils étaient l'œuvre, au contraire, d'un lettré se livrant au genre raffiné de l'allé-
la fm du premier siècle après J.-C, sans préciser davantage; mais il semble approuver Buiii opinant pour la fm du premier siècle avant J.-C. — Kautzsch [Apocryphen, p. xi) considère comme certain que les vingt-quatre livres de la Bible formaient une collection canonique au premier siècle avant J.-C.
gorie. L'erreur des canonistes juifs est donc un pur postulat de Budde et ce postulat se heurte à une invraisemblance historique énorme. Renan, que nous n'aurons pas souvent à approuver, dit ici fort justement : « Qu'un livre à la fois profane et moderne ait été d'emblée accepté comme canonique, voilà ce qui est impossible. Car enfin si on était blessé de la liberté de l'ouvrage, pourquoi l'accepter? » (Le Cantique des Cantiques, p. lOG). Orelli a fort bien noté l'invraisemblance qui est à la base de la théorie de Budde ^
Nous exclurons donc, au nom des vraisemblances historiques, toute exégèse qui ne pourrait pas se concilier avec la sainteté du Cantique.
8. — De la sainteté du livre à son caractère allégorique il n'y a qu'un pas : bon nombre de rationalistes eux-mêmes le concèdent et disent en effet que si le poème a pu être considéré comme saint malgré les apparences contraires, c'est que les Juifs lui ont supposé un sens allégorique. Une école d'exégèse prétend cependant que la sainteté du Cantique peut être sauvegardée môme en dehors de l'allégorie. Les exégètes de l'école mixte en effet admettent un sens littéral profane et un sens religieux (typique ou spirituel) lequel est suffisant à leurs yeux pour justifier la place du Cantique parmi les livres canoniques. Cette prétention sera discutée plus loin (n° 25 sq.). Pour le moment, il nous suffit de faire remarquer l'invraisemblance historique contre laquelle vient se heurter cette interprétation. Il est vraisemblable, avons-nous dit, que les Juifs contemporains du Cantique l'ont compris dans le sens même de l'auteur; il est vraisemblable aussi, étant donné l'importance de la tradition chez les Juifs, que ce sens ne s'est pas complètement perdu.
1. « Bei der Dreschtafel-Hypothese ist die hohe Auszelchnung des Liedes und seine geistliche Deutung iiin so schwerer zu erklaren, je weiter man seine Entstehung hinabriickt. Wie komints dass die Schriftgelehrlen auf einmal dièse Lieder nicht inehr kannten, die angeblicli ungefiihr bei jeder palastinischen Ilochzeit gesungen wurden, und das Konigsspiel so grundlich missverstanden, das doch bis auf unsere Zeit stets Jandesiiblich gewesen sein soll. » {Realencyclop. f. prot. Théologie 3, art. Hohes Lied, t. VIII, 261, [1900]).
Or la tradition nous affirme d'une façon très nette le caractère purement allégorique du poème. Elle ne se contente pas de cette indication générale : elle nous dit d'une façon précise que l'Époux et l'Épouse représentent Jéhovah et Israël. La tradition chrétienne vient confirmer la tradition juive. Pour les anciens écrivains ecclésiastiques, le Cantique est en effet une pure allégorie. Ils sont également d'accord avec les Juifs, quant au fond, sur le sujet de l'allégorie; mais la venue du Messie et la fondation de l'Église ont modifié le point de vue. Sans jamais attaquer l'explication traditionnelle des Juifs, ils lui font subir une transposition : l'Époux sera pour eux tantôt Jéhovah, tantôt le Christ; l'Épouse sera tantôt Israël, tantôt l'âme chrétienne aimée de Dieu ou du Christ, tantôt l'Église de la nouvelle alliance. Nous parlerons plus loin (n° 14) de ces divergences. Ne nous occupant encore, pour le moment, que des vraisemblances, nous dirons que la tradition juive est vraisemblablement correcte en affirmant que l'Époux et l'Épouse représentent, comme chez les prophètes, Jéhovah et Israël. Cette tradition mérite donc d'être étudiée sérieusement. Or, après avoir institué une enquête sur la plus ancienne tradition du Cantique, nous avons cru pouvoir constater que cette tradition renferme nombre de traits qui remontent vraisemblablement à une haute antiquité et représentent la pensée même de l'auteur inspiré.
9. — Enfin, si nous examinons le poème en lui-même, nous constatons immédiatement une particularité littéraire très frappante : c'est que le Cantique répète des situations ou des événements analogues. Une lecture même superficielle donne en effet l'impression d'une division en deux moitiés presque égales dont la seconde commence au v. 5,
2, où nous voyons la situation changer brusquement et la série des événements recommencer comme à nouveau. L'Épouse raconte qu'elle a perdu une seconde fois l'Époux, et cela dans des circonstances qui rappellent beaucoup celles de la première disparition de l'Époux racontée aux versets
3, 1 sq. Que peuvent bien signifier ces deux disparitions de
rÉpoux? — Deux fois aussi TÊpouse sort à la recherche de l'Époux, et deux fois elle est rencontrée par les gardes de la ville (3, 3; 5, 7). Nous voyons trois fois TÉpouse réunie à l'Époux et celui-ci adjurant les « filles de Jérusalem » de ne pas réveiller sa bien-aimée (2, 6 sq. ; 3, 5; 8, 3 sq.) : pourquoi cette triple répétition? Nous entendons deux fois des gens se demander avec admiration qui « monte du désert » (3, 6; 8, 5) : à quoi peut bien répondre cette double montée du désert? Deux fois l'Épouse invite son bien-aimé à accourir en hâte sur une certaine montagne {% il ; 8, 14). Aux versets 2, 10 sq., l'Époux invite l'Épouse à entrer dans son pays; aux versets 7,12 sq., l'Épouse fait une invitation semblable à l'Époux. Enfin le poème nous donne deux descriptions de l'Épouse (4,1 sq. et 6,5 sq.) dont la seconde est à peu près la répétition de la première. Évidemment, ces répétitions et ce parallélisme rigoureux ne sont pas dus au hasard : tout système d'interprétation devra nécessairement fournir une explication adéquate d'une particularité littéraire aussi remarquable.
Il serait fastidieux de refaire ainsi, avec le lecteur, la série des travaux d'approche et d'examiner avec lui, pour chaque point, les vraisemblances qui nous ont amené peu à peu à l'interprétation proposée au paragraphe suivant. Mieux vaut exposer directement les résultats de l'enquête et produire ensuite les raisons qui les appuient. Mais il était nécessaire de noter les principales vraisemblances que doit respecter toute hypothèse et les données caractéristiques qu'elle doit expliquer.