III. — L'interprétation adoptée
10. — Le système d'interprétation que nous avons cru devoir adopter admet dans ses grandes lignes l'allégorie de Jéhovah et d'Israël, telle que nous la trouvons d'une part dans les écrits des prophètes, d'autre part dans la tradition juive. Le Cantique décrit, à grands traits, les principales péripéties de l'amour de Jéhovah et d'Israël, telles que nous les connaissons par les livres historiques de la Bible : le
Cantique est donc une sorte de poème dliistoire allégorisée. Il se divise en deux moitiés symétriques^ : la première (1, 5-5,1) retrace l'histoire de la première alliance de Jéhovah avec Israël qui commence à l'Exode et se termine à la ruine de Jérusalem; la seconde (5,2-8,14=) décrit la nouvelle alliance que Jéhovah contracte avec Israël au retour de la captivité, alliance qui inaugure l'ère messianique et qui doit être éternelle.
Première partie (1,5-5,1) : la première alliance. Après une courte introduction lyrique d'un caractère général chantée par le chœur (1,1-4), le poète nous montre Israël au sortir de FÉgypte où, infidèle à son Dieu, elle a été châtiée par ses « frères » les Égyptiens. Mais la voici délivrée de la captivité égyptienne; elle sort au désert, à la recherche de Jéhovah, son berger, qui va faire alliance avec elle et la prendre pour Épouse (5-8). Elle reçoit la Loi (9-11); l'arche de Jéhovah est avec elle (12-14) ; Dieu établit sa demeure dans le tabernacle (1,16-2,7). — Bientôt Jéhovah l'invite à sortir du désert pour entrer en Palestine (2,8-17), où les Israélites devront anéantir les Chananéens (15). — L'arche sainte, où réside Jéhovah, est prise par les Philistins (3,1); mais, peu de temps après, Israël la retrouve et la place dans le tabernacle de la cité de David (3,4-5), d'où elle est transportée en grande pompe dans le temple de Salomon (9-11) : ce sont les jours radieux de l'union (4,1-5,1).
Seconde partie (5,2-8,14) : la seconde et éternelle alliance. Israël a été infidèle ; Jéhovah se retire et abandonne Jérusalem à la ruine ; Israël est emmenée en exil parmi les nations (5,2-7). Éperdue de douleur et déplorant son infidélité, elle se met à la recherche de son Époux disparu et le redemande aux nations (10-16). — Jéhovah revient à elle dans son exil (6,2-3); il lui rend sa grâce et la rétablit dans sa première
1. Cette division s'impose même indépendamment de l'allégorie. Un représentant de la théorie dramatique, Rothstein, dit fort bien : « The whole poem falls, alike in point of matter and form, into two nearly equal parts. The dividing point isreached in 5,1 » (dans Hastings : Dict.
ofthe Bible, IV, 595-596.)
beauté (4-10). Israël qui va rentrer en Palestine est célébrée par les nations (6,ii-7,6). Jéhovah lui rend tout son amour (7-H); elle l'invite à l'accompagner en Palestine (12-14). Élevant alors ses désirs à leur plus haut degré, elle voudrait voir son divin Époux devenir pour elle « comme un frère » (perspective messianique) (8,1-4). Elle « remonte » de l'exil; Jéhovah la rétablit à Jérusalem et au temple (5) ; il lui demande une fidélité inviolable à la nouvelle alliance qui sera éternelle (6-7).
Le poème se termine par trois petits morceaux de caractère énigmatique sur la reconstruction des murs de Jérusalem (8-10); sur Israël, vigne fertile de Jéhovah (11-12); sur l'appel messianique (13-14).
11. — Ce simple résumé de l'interprétation adoptée, laquelle sera exposée et justifiée en détail dans le commentaire, sufQt à montrer qu'elle satisfait à l'ensemble des desiderata énoncés au paragraphe précédent. Tout d'abord, le Cantique ainsi entendu apparaît bien, on l'accordera sans peine, comme un livre saint. Il chante en effet ce qu'il y avait de plus saint au monde avant l'Incarnation du Verbe, l'amour de Jéhovah pour son peuple et l'amour d'Israël pour le vrai Dieu, amour mutuel et exclusif dont l'image la plus ressemblante est le mariage de deux époux tendrement unis. Il est inutile de dire que l'interprétation proposée satisfait aussi au caractère allégorique du livre, affirmé par la tradition juive et chrétienne. Elle résout enfin, et ce point est capital, les difficultés que soulèvent les répétitions parallèles du Cantique. L'histoire biblique nous fait connaître deux circonstances où Jéhovah abandonna son peuple : ce fut quand les Philistins s'emparèrent de l'arche où demeurait la divine Présence, et lorsque Jéhovah quitta le temple et le livra à la destruction; ce sont les deux disparitions de l'Époux (3,3; 5,7). — L'union de Jéhovah et d'Israël, dans les trois sanctuaires historiques du tabernacle du désert (2,6-7), de celui de la cité de David (3,5), du second temple (8,3) est décrite en termes identiques; l'union dans le temple de Salomon
est développée beaucoup plus longuement et avec d'autres images (4,16-5,1). — Israël, accompagnée de Jéhovah, « monte du désert » à Jérusalem (8,5) avec la même pompe que l'arche sainte « montant du désert » au temple de Salomon (3,6). — Israël invite le Messie à venir sur la montagne du temple (8,14) comme elle invitait autrefois Jéhovah (2, 17). — Elle rinvite à revenir avec elle en Palestine (7,12), comme il l'avait lui-même invitée à l'époque de l'Exode (2, 10). — L'Épouse pardonnée de la nouvelle alliance est décrite (6,5) par l'Époux dans les mêmes termes qu'autrefois (4,1 sq.) pour indiquer qu'il a pour elle le même immuable amour. Il y a entre les répétitions paralléliques du Cantique et celles de l'histoire juive des coïncidences si frappantes qu'il est difficile de ne pas admettre que l'auteur a voulu retracer poétiquement et en traits simplifiés, l'histoire religieuse d'Israël, telle que les prophètes l'avaient conçue (voir n*' 101). Dire que ces répétitions n'indiquent pas d'événements nouveaux, mais sont seulement la marque d'un grand amour, ne semble pas une explication bien satisfaisante. Notre poète ne se meut pas dans de vagues généralités : il est précis comme les faits auxquels il fait allusion, et si avec tout son art, il n'a pas craint de multiplier les répétitions, n'est-ce pas que ces répétitions lui étaient imposées par l'histoire même qu'il retraçait? Le hasard peut expliquer certaines coïncidences, mais il est incapable d'expliquer un ensemble de détails précis et ordonnés. Un système qui peut rendre compte de ces détails caractéristiques, peut passer pour au moins probable. Si le principe même de l'allégorie a été si souvent abandonné, ne serait-ce pas, en partie, parce que l'école allégorique, au lieu de présenter un système précis, s'est contentée parfois d'explications extrêmement générales, auxquelles, il est vrai, on n'a rien à objecter, mais qui ne créent pas la conviction?
12. — A défaut d'autres qualités, l'interprétation proposée a du moins le mérite d'être essentiellement biblique. Le Cantique faisant partie des livres canoniques de l'Ancien Testament, n'est-il pas naturel de chercher à le comprendre
d'après les analogies que peut nous fournir la Bible? Au lieu de chercher des parallèles dans les littératures indienne, égyptienne, grecque, latine, persane, arabe, etc., n'est-il pas plus logique d'en chercher d'abord dans la littérature hébraïque? Le Cantique étant une œuvre juive, s'adressant à des Juifs, le meilleur moyen pour le comprendre n'est-il pas de se faire une pensée juive, de chercher à sentir et à goûter ce que l'allégorie de Jéhovah et d'Israël, si familière aux prophètes, pouvait dire à des âmes éprises d'un grand amour pour leur Dieu et pour leur nation? Les littératures étrangères n'ont projeté, en fait, sur notre poème que des lueurs blafardes : c'est au grand soleil de la Bible qu'il convient de l'étudier. On se convaincra alors que le Cantique est une fleur de l'Ancien Testament, *qui y plonge ses racines et lui emprunte ses couleurs et son parfum. Nous verrons dans le détail du commentaire, et aussi dans la suite de l'Introduction (n" 100 sq.), tout ce que notre poète doit aux diverses parties de la Bible. Au lieu d'accumuler des parallèles superficiels avec les littératures étrangères, nous nous sommes efforcé de rechercher les parallèles bibliques et d'expliquer la Bible par la Bible. C'est du reste la méthode qu'ont suivie les deux premiers commentateurs chrétiens du Cantique : Hippolyte et Origène K
13. — Enfin, l'interprétation proposée est, dans ses grandes lignes, conforme à la plus ancienne tradition exégétique. Cette tradition, on le verra par les nombreuses citations que nous alléguons dans le commentaire, nous a fourni mainte interprétation de détail que les seuls parallèles bibliques n'auraient pu nous suggérer. Souvent nous avons adopté les vues de cette ancienne exégèse juive ; souvent aussi nous les avons rejetées. Subsidiairement et à son rang, cette source d'information mérite d'être exploitée, et il est regrettable que, depuis Genebrard, elle ait été négligée parmi nous.
14. — Les exégètes chrétiens, en particulier les premiers Pères, et, parmi les auteurs plus récents, ceux à qui leur connaissance de l'hébreu permettait d'étudier l'ancienne Iradi-