PRÉFACE
Un poète de France, ami des Canadiens
Nous avons moins à présenter au public le poète Gustave Zidler, déjà bien connu au delà comme en deçà de l'Océan, qu'à le saluer d'un bommage de sympathique admiration, et à le remercier, au nom du Canada, de 1 œuvre nouvelle qu'il veut bien nous dédier.
Pour les lecteurs français, M. G. Zidler est l'auteur justement apprécié de la Terre divine, du Livre de la Douce Vie, de l'Ombre des Oliviers, et de ces poèmes d'émotion poignante et d'espoir vainqueur, Pour retrouver l'Enfant, que lui dicta la douleur paternelle illuminée par la foi chrétienne. Pour les lecteurs canadiens, il est tout cela sans doute, mais aussi quelque chose de plus :
l'auteur aimé des Deux Frances, le barde patriotique dont les chants émouvants ont fait vibrer les milliers d auditeurs du mémorable Congrès de la langue française, tenu à Québec en l'été de 1912. Pour les uns et les autres, enfin, il est un poète de race, qui sait traduire en vers souples et musclés, en rythmes variés et choisis, en images éclatantes et précises, les pensées les plus élevées et les sentiments les plus nobles.
Nous devons cependant signaler l'attrayante et captivante singularité du présent recueil Les vers qu'on va lire sont écrits par un Français. C'est un poète de France qui célèbre la Revanche des Gaules, le Français de Sormandie, la « prompte et rude étreinte» des barons francs en la Princée d'Achaïe. le Français de Roland et celui de Joinville C'est un poète français qui évoque l llàiel de Rambouillet, les « beaux vers immortels, aussi durs que l'airain », de Malherbe; « les vocables choisis » et « l'ample période » de Balzac ; la « gerbe de glaneur, cueillie dans la moisson des mots ", de Vaugelas ; la « voix tour à tour d'or, de cristal et d'airain i) de Bossuet ; la « phrase conquérante, à la souple harmonie, )> de Chateaubriand Mais n'est-ce pas un poète canadien qui fait revivre dans sa langue harmonieuse et forte le passé glorieux du Canada français ", qui suit « dans un décor d'admirable nature, les pas du
Uécouvreur sur des bords inconnus » ; qui nous le montre agenouillé devant la Croix et jetant aux brises laurentiennes « la prière du Christ en syllabes de France » ? N'est-ce pas un poète canadien qui nous conduit en Acadie et nous introduit dans la compagnie du Bon Temps, où nous rencontrons Champlain, Hébert, le sire de Poutrincourt. et Lescarbot, l'ami des Muses, surtout lorsqu'elles s'appellent les « Muses de la Nouvelle France » ? N'est-ce pas un poète canadien qui nous redit le martyre de « Jean de Brébeuf, l'apôtre à la fois doux et fort » ; qui consacre à l'immortalité les dix-sept héros dont Dollard fut le chef, et fait rayonner d'un pur éclat leurs dixsept noms, « noms français, dans la gloire à jamais triomphants » ; qui chante Marie de llncarnation et Jeanne Mance, François de Laval et Frontenac, Jolliet et d'Iberville, Montcalm et Lévis ; qui nous raconte en vers claironnants l'épopée de Carillon, « que les siècles diront un miracle français » ? N'est-ce pas un poète canadien qui. en quelques petits poèmes exquis, fait collaborer à la survivance et à la conservation nationales nos chères chansons populaires?...
Nous avons donc ici deux poètes en un seul, ou mieux un poète à deux muses, la muse française et la muse canadienne, dontlessouftles s'unissent^ dont les inspirations se confondent et font de ce
livre l'hymne du verbe de la vieille et douce France, répercuté au delà des mers par tous les échos de la France Nouvelle.
Henri de Bornier, dans une œuvre dramatique où les superbes alexandrins abondent, a écrit celui-ci, qui nous semble le plus beau de tous :
Tout homme a deux pays, le sien, et puis la France.
Ce vers admirable n'a nulle part été plus applaudi que dans le Canada français. C est pour nous surtout qu'il est vrai et d'une réalité vivante. Et lorsqu'on nous le redit, nous sentons quelque chose s'émouvoir en nous. Ah ! oui, nous avons deux pays : le nôtre, notre Canada au passé plein de gloire et à l'avenir plein de promesses ; et puis la France, l'ancienne mère-patrie, séparée de nous par la nouvelle allégeance à laquelle nous sommes fidèles, et demeurée pourtant la patrie de nos intelligences et de nos cœurs. Mais pourquoi, en parlant de M. Zidler, ce vers si heureusement Irappé nous est-il revenu à la mémoire ? N'en voyez-vous pas la raison très évidente ? C'est que notre cher poète a voulu le refaire à sa façon et prouver qu'un Français peut avoir aussi deux pays, le sien et puis le Canada.
Le sien ! cette France glorieuse et douce, secourable aux faibles et redoutable aux forts, mission-
naire de la vérité et bouclier du droit ; celte héroïque et rayonnante porteuse de flambeau, avec quelle admiration passionnée il suit les traces de son lumineux passage à travers les siècles, et avec quelle exultation filiale il prête l'oreille aux échos immortels dont son Verbe a rempli le monde '.Tout le génie de la France revit en ce livre, que l'on ne peut feuilleter sans qu'il s'en échappe à chaque page des rayons de gloire française.
Et le Canada ! Comment M. Zidler a-t-il pu se saturer ainsi de son histoire, s'inféoder ses traditions, pénétrer jusqu'au plus intime de son être, s adapter à sa pensée, à ses douleurs, à ses allégresses, et le suivre, sans s'égarer, dans la complexité de ses vicissitudes nationales ? On 1 a dit, Tauteur de ces poèmes sest fait une âme canadienne. Il s'est penché sur nos annales, il a compulsé nos chroniques ; il a fait plus que les lire, il les a comprises, il en a absorbé la substance et l'esprit. Et enfin, ému jusqu'au fond de son cœur de poète et de patriote par la trilogie sublime de notre naissance, de notre croissance et de notre survivance, il nous a aimés.
Ce livre est un livre d'amour. Amour de la vieille France et du verbe prestigieux dont les nations ont reconnu la primauté glorieuse. Amour de la France Nouvelle, qui est une pro-
longation et une expansion de l'ancienne, et qui conserve à son doux parler une si large sphère d influence et d'action sur la terre d'Amérique.
Devons-nous ajouter que, dans ce recueil, l'exécution est à la hauteur de l'inspiration ? Partout le vers robuste et agile, majestueux ou rapide, allègre ou grave, traduit avec précision toutes les nuances de la pensée. L'œuvre patriotique est doublée d'une œuvre d'art.
C'est donc pour nous une joie et un honneur que de souhaiter, le premier, la bienvenue à ce livre en même temps français et canadien. Nous sommes assuré que dans les deux patries, dont il redit les gloires, il rencontrera l'accueil enthousiaste que mérite une haute conception, exprimée dans une langue harmonieuse et éloquente.
Thomas Chafais.
Québec, 9 janvier 1914.
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